LE RECRUTEMENT
Le mode de recrutement en usage dans les troupes réglées était celui des enrôlements volontaires à prix d'argent. Ce système était aussi vieux que l'armée royale elle-même, et de tout temps il avait donné lieu dans la pratique à de nombreux abus. Louvois lui-même, en dépit de sa vigilance et sa sévérité, n'avait jamais pu les extirper complètement; sa correspondance en fait foi*. C'est qu'en effet ces
i . Louvois au lieutenant de police La Reynie : « L'intention du roi n'est pas de tolérer les friponneries qui se font à Paris pour les levées , et Sa Majesté trouve bon que tous ceux qui sont présentement dans les prisons et qui seront pris à l'avenir pour ce fait-là soient punis suivant la rigueur des ordonnances. » — Louvois à
abus étaient inhérents au système lui-même.
Toute industrie, si réglementée et si surveillée qu'elle soit, donné naissance à des transactions souvent inavouables, Or les enrôlements volontaires étaient devenus, depuis Tépoque des grandes guerres de la fin du xvi° siècle, Tobjet d'une véritable industrie. La spéculation s'ei^ était emparée, dans les grandes villes surtout, où la matière première abondait. C'est là qu'opéraient de préférence les recruteurs ei
d'Oppède, décembre 1677 : « Il n*y a presque pas de soldats qui ne prétendent avoir été pris par force. » — Louvois aux gouverneurs et intendants, 14 février 1691 : « Le roi a appris avec surprise qu'il a été fait des violences considérables dans les provinces par les officiers de ses troupes pour faire des levées. Sa Majesté trouve bon que Ton dissimule les petites tromperies qu'ils font pour enrôler ses soldats. Mais comme elle désapprouve absolument les violences qu'ils font de prendre les gens sur les grands chemins, aux foires et aux marchés, elle m'a recommandé de vous faire savoir ses intentions, afin que vous teniez la main à ce que pareille chose n'arrive plus et que vous fassiez réprimer ces violences. »
leurs agents; là qu'ils trouvaient à faire main basse au plus juste prix sur de pauvres diables, trop heureux d'aller cacher dans quelque régir ment, sous un nom d'emprunt, leur misère et même parfois leurs antécédents. Paris, naturellement, fournissait un grand nombre de ces Brin-d'Âmour, de ces Va-de-Bon-Cœur et de ces La Tulipe, dont les types, restés lég'endaires, ont servi de modèle à plus d'un vieux sergent de Bonaparte ou de Masséna. Us se donnaient rendez-vous quai de la Ferraille et dans les cabarets des faubourgs : on trouvait toujours, dans ces parages, abondance de chair à canon et de première qualité souvent, à vendre. Que d'ailleurs on ne la payât pas son prix* ; que l'on usât, pour se la procurer à bon compte, de pratiques et de moyens déshon-
1. Les ordonnances avaient fixé ce prix à 92 liTres, savoir: 50 livres pour rengagement, 30 livres pour boire et 12 livres pour frais de recruteurs. L'hommç avait droit, en outre, à 2 sols par lieue de pays à faire pour se rendre au corps.
nêtes, la chose est malheureusement certaine.
« Qu'est-ce qu'un recruteur ? dit un contemporain ^ Trop souvent ce n'est qu'un homme ivrogne, débauché, sans mœurs et sans probité ; trop souvent ce même homme emploie. Ta"^ violence, la fraude et la friponnerie quelquefois / môme le crime, pour enrôler des dupes ou des ; gens timides. De \h des enfants trompés et que leur crédulité perd, des hommes plus raisonnables, mais aussi crédules, dont on surprend le consentement après avoir aliéné leur raison au moyen du vin pris avec excès;... presque point enfin qui soient engagés de leur propre volonté et avec le consentement de leurs pères. »
Le portrait n'est pas flatté; il est vrai qu'il faut toujours un peu se défier des portraits, témoin le fameux paysan de La Bruyère. Observons, en outre, qu'il ne s'agit ici que d'une catégorie de recrutement et dé la pire, celle
1, S«rvan, le futur miniçtro de la guerre.
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des racoleurs de barrières. Il y en avait une autre heureusement, et celle-là fort honorable. I Elle se composait d^officiers en congé, qui j étaient tenus, d'après les ordonnances, de rame- ' née avec eux au régiment un certain nombre d'hommes levés dans leur pays. Cette obligation ne laissait pas d'être onéreuse; car, outre la difficulté de trouver des recrues dans les campagnes, il fallait souvent les nourrir et les garder jusqu'à leur entrée au corps; il fallait les y conduire ou leur donner un conducteur à prix -d'argent. Enfin, en cas de désertion, l'officier était doublement puni : d'une part, il perdait ses frais; de Tautre, il subissait une retenue sur sa solde pour n'avoir pas fait son nombre d'hommes. Quant à la valeur physique et morale de ces derniers, et quant à la Tégu- . larité des engagements par lesquels ils se liaient, ce n'était pas la faute de l'administration si parfois elles laissaient à désirer. Les dernières ordonnances, en effet, notamment
celle du 20 ju in^ll&8»..itvaient pris les plus sages précautions « pour écarter des enrôlements jusqu'à Tombre de la fraude et de la violence* », et pour éviter que les recruteurs, militaires ou autres, n'acceptassent des sujets
indignes ou débiles.
Par exemple, il était fait défense à tout officier, bas-officier ou soldat, et à tout recruteur ou particulier faisant des recrues, d'engager aucun homme par surprise, force ou menace, le tout à peine de nullité, de perte de tous les ; frais et de punition plus grave, suivant le cas; défense à tout marchand de vin, cabaretier, traiteur ou autre de souffrir qu'il soit fait chez lui aucun engagement par violence, et « sera tenu dans ce cas d'avertir sur-le-champ le commissaire des guerres ou le magistrat le plus prochain » ; défense d'enrôler les vagabonds., ks mendiants et les hommes passés par les verges ou chassés de leur régiment;