‹ L'armée royale en 1789Chapitre 97 sur 136 · LES CADRES · texte numérisé non relu

LES CADRES

Les cadres sont excellents dans les troupes réglées, sinon dans la milice*, et cela de temps immémorial. Quand un pays possède une caste

1. En principe, les officiers de milice devaient être choisis parmi les officiers ayant déjà servi, réformés ou retirés dans les provinces (Ord. du 2 février 4726 et du 25 janvier 1729). Mais ces prescriptions ne furent jamais sérieusement appliquées.. Beaucoup de gentilshommes et même de bourgeois, n'ayant jamais servi, recevaient des grades dans les troupes provinciales, et Ton a pu dire avec raison (Gébelin) que c'était surtout par les officiers que l'institution avait été défectueuse. Saint-Germain, dans ses Mémoires^ et le commentateur de ces Mémoires^ parlent couramment de leur « nullité ».

militaire*, il est toujours assuré d'y trouver les éléments d'un bon corps d'officiers de troupes. Telle la Prusse encore aujourd'hui, telle l'ancienne France. Aussi loin qu^on remonte dans le cours de son histoire, on y trouve un certain nombre de familles vivant noblement, ne pratiquant ni le commerce, ni l'industrie, ni la finance, ni les arts, et dont l'unique occupation est de donner de grands coups d'épée. Au moyen âge, quand elles ne se battent pas pour le suzerain, ou qu'elles ne courent pas sus au Sarrasin, elles guerroient entre elles. Aux xiv® et xv" siècles, toujours

i . « Dans un pays où le premier état est le militaire, où la fleur de la noblesse sert dans l'armée, où tous les officiers sont des gens de naissance... on doit bien se persuader qu'il doit y avoir de l'honneur dans des troupes ainsi composées. Aussi y en a-t-il beaucoup ; j'ai vu des officiers périr plutôt que de reculer. Eux et jusqu'au commun soldat ne souffrent point dans leur corps des gens qui ont témoigné des faiblesses qu'on ne relèverait pas même dans d'autres armées. Avec de pareilles troupes, on dompterait l'univers entier... »

pour le plaisir de rompre des lances et par goût plus que par patriotisme, c'est elles qui chassent TAnglais et qui travaillent à l'œuvre de l'unité française. Viennent les grandes mêlées du xvi" et du xvn® siècle ; c'est encore elles qui en soutiennent le principal effort. De là, dans ces familles, par un effet de l'hérédité, un tempérament, des aptitudes et des instincts particuliers. Les enfants y naissent braves, entreprenants, guerriers, comme les chevaux de sang naissent vites. Tout jeunes, grâce à leur éducation physique, qui achève l'œuvre de la race, ce sont déjà des hommes faits, très capables de servir et même parfois de commander. Où ont-ils appris? Nulle part. Ils savent pourtant, et notre histoire militaire est pleine des prouesses de cette jeunesse. A quinze ans, Bayard était déjà l'un des plus rudes jouteurs de son temps; à seize, au combat d'Arnay-le-Duc, le Béarnais conduisait sa première charge de cavalerie; à douze ^ au siège

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de Fribourg, le prince de Montharey,, enseiguB au régiment de Lorraine, recevait dans les tranchées le baptême du feu ; à treize, Guibert suivait son père à Tarmée d'Allemagne et s'y distinguait; à quatorze, le fils du duc de Boufflers commandait une des colonnes chargées d'attaquer Raucoux, et comme il n'était pas assez grand pour escalader les retranchements ennemis, son père, qui était venu se placer à ses côtés, le prenait à bras-le-corps et le jetait de l'autre côté*. Et combien d'autres, combien de petits Bara dont l'histoire n'a pas gardé les noms, tant la bravoure était banale, même chez les enfants, dans les rangs de cette noblesse]

A la fin du xviii® siècle, malgré l'introduction de l'élément bourgeois dans l'armée, la composition des cadres n'a pas sensiblement changé ; elle est toujours essentiellement aristocratique, et si cette composition n'est plus en

i,UonthsLTGy, Mémoires,

rapport avec le mouvement des idées, il faut reconnaître qu'au point de vue purement militaire elle présente de singuliers avantages.

Pour relever le commandement, après la guerre de Sept ans, il avait suffi d'un retour d'honnêteté dans le gouvernement et d'un changement de règne; il n'y eut même pas à toucher aux cadres, tant ils étaient demeurés solides. La défaite a glissé sur eux sans les entamer. Ce qu'ils étaient à Fontenoy, ils le sont encore après Rosbach. Trop nombreux sans doute, et, sous ce rapport, il reste encore bien à faire. Mais quelle expérience et quel mérite, dans les bas emplois surtout! Quelle incomparable pépinière de bons et modestes serviteurs sachant leur métier, l'aimant pour lui-même et le faisant en conscience! Payés, c'est à peine s'ils le sont et s'ils ont de quoi subvenir à leur équipement*. Un colonel a

1. « Une très grande partie des officiers particuliers attend avec impatience le moment de son semestre, dit

4000 livres dans les troupes réglées; un lieutenant-colonel, 3744; un major, 3120; un chef d'escadron, 2500; un capitaine, 1700; un lieutenant, 950, un sous^-lieutenant, 720 \ Longtemps ils ont eu beaucoup moins. Avec cela, pas de retraite, ou si modique et si mal payée! et des uniformes qui coûtent les yeux de la tête ! D'avancement, aucune espérance, ou si faible, que ce n'est pas la peine d'en parler. Pour un qui passera, comme Chevert, combien qui végéteront! Et pourtant la race n'en meurt pas. Ils sont ainsi des milliers dans l'armée, sortis de toutes les gentilhommières de France, élevés k l'Ecole ou dans les collèges militaires, servant pour servir, par atavisme, comme le

le prince de Montbarey dans ses Mémoires^ parce que, sans Téconomie qui en résulte pour eux, leurs appointements ne pourraient suffire à leurs dépenses. » Les bas officiers faisaient de même : ils den^andaient constamment des congés pour refaire leur bourse, et la discipline en souffrait naturellement. (Voir Guibert, Mémoire sur les opérations du Conseil de la guerre,) i. Ordonnance du 17 mars 1788.

père ou l'aïeul, sans autre ambition que de se retirer, après vingt-cinq ans de campagne, avec la croix de Saint-Louis. Assurément, ce ne sont pas des anges, et, dans le nombre, les brebis galeuses ne manquent pas. En pays conquis, et même à l'intérieur, trop souvent ils se conduisent en vrais chefs de bandes, Ils ont du sang des compagnons de Montluc ou du captai de Buch dans les veines; et, quoique très chatouilleux sur le point d'honneur, ils prennent avec la délicatesse et la probité de singulières libertés. Au xvn' siècle, on valait couramment dans l'armée, et Louvois eut toutes les peines du monde à réprimer l'abus des passe-volants et des retenues illégales sur la solde*. Il était presque admis qu'un capitaine s'indemnisât des sacrifices qu'il avait faits pour acheter sa campagnie par beaucoup de petits profits illicites sur l'équipement, la nourriture,

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