‹ L'Armistice et la CommuneChapitre 10 sur 52 · RECONSTITUTION DE L'ARMÉE DE PARIS · texte numérisé non relu

RECONSTITUTION DE L'ARMÉE DE PARIS

Dès les premiers jours de mars, en voyant l'influence croissante du Comité central républicain, les troubles sans cesse renouvelés, le pillage des munitions et des armes; en voyant surtout combien le gouvernement se trouvait impuissant, en présence de la révolution naissante, avec le petit nombre de soldats qu'il avait pour la réprimer, le commandant en chef avait cru devoir écrire au ministre de la guerre, à Bordeaux, pour lui exposer la situation sous son jour véritable. « Une « insurrection s'organise en plein jour, disait-il; 5) envoyez-moi des troupes. » Le jour même, le ministre répondait au général et lui faisait connaître, dans une lettre confidentielle, les bases d'après lesquelles il procédait pour la réorganisation de l'armée. Cette lettre était accompagnée d'un tableau indiquant la composition des troupes qui, avec la division Faron restée dans la capitale, devaient composer la nouvelle armée de Paris. Les conventions militaires arrêtées avec l'ennemi permettaient d'élever l'effectif de cette armée à 40,000 hommes, chiffre évidemment insuffisant

pour tenir tête à l'émeute qui se préparait. Les renforts annoncés formaient trois divisions d'un total de 20,420 hommes d'infanterie, comprenant quatorze régiments et six bataillons de chasseurs à pied de marche. Une division de cavalerie devait suivre : elle ne comprenait également que des régiments de marche. Il n'y avait pas plus de 7 à 8,000 hommes par division; les régiments, trèsinégaux, avaient en moyenne de 14 à 1500 hommes seulement, avec un minimum de 900 hommes pour deux régiments, les 3P et 33% et un maximum de 2,400 hommes pour deux autres, les 88' et 89' de marche. Ces troupes avaient été choisies dans l'élite de l'armée de province, et le ministre, qui avait dirigé leur formation, recommandait expressément de n'y apporter aucune modification : « Je vous prie de maintenir absolument, » sans y rien changer, l'organisation de ces divi- » sions telle que je l'ai faite, parce que c'est avec » réflexion et après force renseignements pris que ;) j'en ai groupé les divers éléments. »

Il importait que ces renforts fussent réunis et concentrés aussi vite que possible à Paris. On chercha à hâter leur mise en marche et leur arrivée; mais malheureusement la présence des Prussiens aux alentours de la capitale ajoutait encore aux difficultés de la situation militaire, et le service insuffisant des chemins de fer ne permettait

pas de les utiliser, comme on l'aurait voulu, pour le transport des troupes. On parvint toutefois, grâce aux efforts et à la bonne volonté de tous, stimulés par le besoin si évidemment urgent qui pressait la réunion de ces troupes, à organiser leur départ. Mais quelque diligence que l'on eût faite, il n'était encore arrivé à Paris, à la date du 18 mars , que deux divisions à peu près complètes ; la troisième n'était pas entièrement entrée dans la ville, lorsque le gouvernement dut commencer son action offensive contre l'émeute.

Les troupes destinées à l'armée de Paris étaient tirées, les unes de l'armée de la Loire, les autres de l'armée du IVord'. Elles devaient venir du Havre, de Cherbourg, de Laval, de Poitiers, de Châteauroux, de la Rochelle et de Saint-Amand (Cher).

Il n'y eut que 6,000 hommes d'infanterie à faire arriver par les voies ferrées , savoir :

Du Mans, la brigade Béhic : 45' et 46'' de marche (2,400 hommes), le 5 mars, par la ligne de l'Ouest ;

Le SS'' (915 hommes) et le 38" (1,240 hommes), le 7 mars , par la ligne d'Orléans ;

' Huit réginienls avaient appartenu à l'armée de la Loire : c'étaient les 31% 33% 36% 38% 39% 41% 45% 46« de marche;

Six réginienis provenaient de l'armée du \ord : c'étaient les 67% 68% 69% 76% 88'' et 89*= de marche.

3,000 hommes de l'armée de la Loire vinrent également par les voies ferrées.

Les troupes qui se trouvaient à l'Ouest furent dirigées sur Mantes , où une sorte de concentration s'opéra par le chemin de fer de Rouen :

6,600 hommes (76% 88% 89' de marche) venaient du Havre, sous la conduite du général Berthe ;

7,500 arrivaient de Valognes (Alanche), sous les ordres des généraux Deplanque et Derroja. Cette colonne comprenait :

V Les 67% 68'' et 69'' régiments de marche, donnant un effectif de 3,560 hommes, qui étaient tirés de l'armée du Nord ;

2" 4,000 hommes provenant de l'armée de la Loire.

Ces troupes étaient obligées, pour arriver à Paris , de traverser en partie les lignes de l'ennemi : le mouvement sur Mantes offrait ainsi de grandes difficultés. Il fallait en effet renoncer sur ce point à la voie ferrée , les ponts n'ayant pas encore été rétablis. Le ministre de la guerre avait envoyé à Mantes un de ses officiers d'ordonnance, le capitaine de mobiles Du Lau, pour y arrêter tous les trains de troupes ; elles devaient être dirigées de là, par étapes, sur Saint-Germain, puis sur Paris. Toutefois , une entente était nécessaire entre M. Jules Favre et le prince de Bismarck

pour que cette marche pût être ainsi exécutée. La note relative à cet objet fut soumise, le 4 mars, à l'approbation du chancelier fédéral , qui ne fît aucune objection contraire. Dans la journée du 5 au 6, les trains qui amenaient les troupes arrivaient à Mantes ; elles furent aussitôt dirigées sur Saint-Germain, et de là sur Paris, où elles entrèrent le 8 et le 9.

Ce mouvement, bien que M. de Bismarck l'eût approuvé, avait failli ne pas réussir. L'état-major général prussien, dans la personne de M. deMoltke, avait rappelé, le 7 mars, que quelques jours auparavant, àSaint-Ouen, des coups de fusil avaient été tirés sur un avant-poste prussien \ Se fondant sur ce précédent, il protesta, par dépêche adressée au quartier général français, contre les ordres qui avaient été donnés pour l'arrivée de nos troupes. Il demandait que Mantes fût évacué surle-champ , afin qu'il pût faire traverser la Seine à divers corps allemands dans les environs de cette ville. Heureusement cette dépêche parvint trop tard à sa destination; elle était envoyée le 7, et portait l'indication de onze heures du soir; à ce moment la plus grande partie de la première colonne de nos soldats était déjà à Saint-Germain , la seconde devait y arriver le lendemain, et il était

' Cet incident s'élait produit dans la nuit du 1" au 2 mars, pendant l'occupation prussienne.

trop tard pour l'arrêter. Aucun contre -ordre ne fut donc donné, et cet incident n'apporta pas de retard à l'arrivée des troupes à Paris. Ces troupes, qui étaient destinées aux divisions Susbielle, Maud'huy et Barry, campèrent, les unes dans l'avenue de l'Impératrice , et les autres dans la grande avenue qui s'étend du Trocadéro à la porte de la Muette et au Cours-la-Reine. Elles arrivaient très-fatiguées, mais surtout animées — au moins quelques-unes — d'un assez mauvais esprit, ainsi que le commandant en chef put s'en apercevoir par lui-même en les passant en revue.

Le mouvement de l'artillerie se fit tout entier par le moyen des voies ferrées, et de la manière suivante :

Le 4 mars, trois batteries de 4 sont mises en marche de Saint-Amand ;

Le 5 , quatre autres de 7 sont envoyées d'Argentan ;

Enfin, le 7, trois batteries de mitrailleuses sont dirigées de Châtellerault.

Le transport de cette artillerie prit un temps assez long ; elle arriva cependant à Paris avant le commencement du mouvement définitif.

Les troupes dirigées sur la capitale n'avaient pas encore renvoyé ceux de leurs hommes qui étaient libérables à la fin de la guerre : elles durent donc fournir un contingent aux trois co-

lonnes de soldais libérés qui sortaient de Paris pour se rendre en province. Il fallut aussitôt combler les vides produits par ces départs, et on répartit entre les divers régiments tous les militaires de l'ancienne armée de Paris qui n'avaient pas droit à leur libération. Cette mesure était urgente et ne pouvait être différée, puisque, en vertu de la loi, la libération et le départ d'un grand nombre d'hommes étaient inévitables. On s'occupa de la réaliser sur-le-champ; mais on se trouvait déjà arrivé au 15 mars, et l'opération équivalait à un remaniement complet de l'effectif. Nous insisterons tout particulièrement sur ce point, qui a une grande importance au point de vue de l'insuccès des opérations qui furent engagées contre l'émeute. Il est de fait que le 18 mars , la plupart des régiments appelés à donner leur concours à une action que depuis longtemps la population — nous parlons toujours de la partie saine du peuple de Paris — poussait le gouvernement à engager, n'étaient dans Paris que depuis neuf jours, et que les hommes qui les composaient n'avaient encore que trois jours d'incorporation.

Le premier soin du commandant en chef devait être de rétablir dans ces éléments assez confus et d'une solidité douteuse la tenue, l'ordre et la discipline. Déjà, dans son ordre du jour du 9 février, il avait insisté sur le retour aux prescriptions ré-

glementaires ; il y revint de nouveau le 16 mars. Les troupes récemment arrivées auraient certainement acquis en peu de temps la cohésion qui leur faisait principalement défaut, si les nécessités politiques n'avaient pas obligé le gouvernement à les utiliser presque au lendemain même de leur organisation. L'etfort qu'on allait leur demander devait être rendu plus difficile encore par ce fait aggravant que cette fois ce n'était pas contre l'ennemi commun qu'on les ferait marcher, mais contre des compatriotes, contre des Français.

Page 1