LICENCIEMENT DE L'ARMÉE DE PARIS
Nous avons dit qu'au moment de la capitulation l'effectif de l'armée de Paris se composait d'environ deux cent cinquante mille hommes. A l'exception de douze mille hommes de la division Faron et de trois mille hommes de gendarmerie, qui étaient armés, deux cent vingt-cinq mille hommes environ se trouvaient, en vertu de la convention, oisifs et désarmés dans Paris. Ces soldats avaient presque tous droit à une libération immédiate. Les mobiles, ainsi que les hommes libérables à la fin de l'année, n'aspiraient qu'au moment où ils pourraient regagner leurs foyers. Si une émeute sérieuse venait à éclater, la présence et la réunion à Paris de cette grande quantité de soldats inoccupés pouvaient avoir les inconvénients les plus graves; leur contact obligé avec la population en avait déjà détourné quelques-uns de leurs devoirs en les attirant au parti de la révolte; en admettant qu'ils demeurassent d'abord spectateurs désintéressés du conflit, qui pouvait assurer qu'ils ne seraient pas bientôt pour la plus grande partie entraînés à y prendre part? Qui pouvait surtout
dire dans quels rangs et de quel côlé ils iraient combattre? La prudence exigeait donc que ces hommes fussent immédiatement congédiés. Mais, pour arriver à ce résultat, une mesure générale était préalablement nécessaire, c'était le licenciement de l'armée de Paris.
Cette mesure était certainement facile à prendre, mais plus difficile à exécuter. Il ne faut pas oublier qu'à la date du 3 mars les Prussiens occupaient encore tout le terrain délimité par l'armistice, c'est-à-dire une sorte de circonférence dont le rayon était de plus de quarante lieues autour de Paris. Il n'était donc pas possible de renvoyer à pied ceux de ces militaires qui avaient plusieurs étapes à faire ; ils se seraient trouvés , lors de leurs différentes stations, en contact avec les Prussiens, dans des conditions désastreuses et sans vivres ni logements.
On ne pouvait davantage songer à se servir des voies ferrées. Elles avaient toutes été coupées autour de Paris, et leur rétablissement n'avait lieu qu'avec une extrême lenteur, à cause des immenses dégâts causés sur les lignes par les travaux militaires exécutés pendant le siège par l'ennemi aussi bien que par nous. Celles de ces lignes qui avaient réussi à rétablir leur circulation, notamment la ligne du Nord, qui avait été ouverte la première, avaient été utilisées d'abord au trans-
port du ravitaillement de Paris. On peut voir cidessus, dans notre journal des événements du mois de février, que c'est seulement dans la nuit du 13 au 14 février que les premiers convois de vivres purent arriver à Paris, et il a fallu plus de quinze jours pour ravitailler la capitale. A la date du 3 mars, toutes les lignes de chemin de fer se trouvaient rétablies, sauf celles de l'Ouest, qui n'allaient pas au delà du Mans, et que les Prussiens exploitaient d'ailleurs pour leurs propres besoins. Le licenciement des troupes était donc, à cause de toutes ces raisons, une mesure d'une exécution excessivement difficile, qui surtout ne pouvait avoir lieu aussi rapidement qu'on l'aurait voulu.
La garde mobile de Paris se trouvait tout naturellement dans ses foyers, et pouvait être licenciée sur-le-champ; mais ce licenciement présentait plus d'inconvénients que d'avantages, et menaçait même de devenir un danger. En effet, le travail n'avait pas encore repris à Paris , et si l'on rendait à eux-mêmes et à la liberté absolue de leurs mouvements les vingt et un mille soldats de la mobile de la Seine, on jetait pour ainsi dire sur le pavé, et au milieu de l'oisiveté la plus grande, ces jeunes gens exaltés et turbulents qui avaient déjà donné pendant le siège tant d'exemples de leur mauvais esprit et de leur insubordination. Dans ces der-
niers jours, on les avait vus pactiser avec l'émeute et se joindre aux manifestations : ils étaient à la Bastille, mêlés aux mouvements populaires; ils étaient aussi avec ceux qui pillaient les munitions et les canons, et enfin, le 26 février, ils avaient accompagné dans leur expédition les meneurs qui avaient cherché à débaucher les marins à la Pépinière. Toutefois, pour donner le temps de trouver du travail à ceux de ces hommes qui pouvaient être disposés à rentrer régulièrement dans la vie civile, le ministère de la guerre alloua, le 7 mars, à la garde mobile de la Seine une indemnité de licenciement de dix jours de solde. Mais ce licenciement ne s'accomplit pas sans désordres : les sociétés secrètes, telles que le Comité de vigilance et autres comités insurrectionnels, avaient déjà jeté leur dévolu sur ces futurs adhérents , dont un grand nombre passa en effet au service de l'émeute. Le 7 mars, le 10' bataillon se révolte rue de Laval ; il enlève son commandant et l'entraîne, bien surveillé et bien gardé, jusqu'à la place du Châteaud'Eau. A une heure du matin, des délégués du bataillon se rendent à son domicile pour y faire une perquisition. Deux jours après, le 9 mars, les 7% 8' et 16' bataillons se mutinent à leur tour; évidemment ils obéissent déjà à un mot d'ordre, car dans chaque bataillon les faits d'insubordination se produisent de la même manière : les sol-
dats maltraitent et insultent leurs officiers, les arrêtent et les conduisent, sous bonne escorte, devant le Comité central républicain. Celui-ci, qui n'a pas encore toute la cynique audace qu'il doit montrer plus tard, fait mettre les officiers en liberté ; mais leur vie demeure toutefois menacée , et les hommes de ces bataillons sont tellement exaltés qu'on peut craindre à tout moment qu'ils ne poussent leur coupable rébellion jusqu'au massacre de leurs officiers. Ces mêmes hommes osent encore, à la suite d'un tel acte, envoyer des députations au quartier général du commandant en chef, où elles viennent en grand nombre apporter leurs réclamations et leurs griefs. Mais on ne veut même pas entendre ces indignes soldats, et on les repousse comme ils le méritent.
En même temps qu'on opérait le licenciement de la garde mobile de la Seine , on effectua celui des vingt-six mille mobiles des départements voisins de Paris, qui n'avaient pas plus de quatre jours de route à faire pour regagner leurs foyers. On leur fit distribuer des vivres pour ces quatre jours, ainsi que leur solde de route , de telle façon qu'ils pouvaient facilement, et sans crainte de manquer des moyens de subsistance, arriver jusqu'au cheflieu de leur département. Là, ils devaient être dissous et dirigés par petits groupes jusqu'à leur résidence. Cette catégorie comprenait :
11,000 hommes environ pour les départements de Seine-ct-Oise et de Seine-et-Marne;
15,000 hommes pour ceux de l'Aube, de la Seine-Inférieure et de la Somme.
Ces mobiles furent mis en marche le 6 mars. Us étaient animés d'un tout autre esprit que leurs camarades de la Seine, et ne songeaient guère à demeurer à Paris et à se joindre aux troupes dont allait disposer l'émeute. Pressés de rentrer chez eux, où leurs familles souhaitaient si ardemment leur retour et où les travaux de la campagne les attendaient, ils partirent gaiement, en bon ordre et avec un empressement bien facile à comprendre.
Mais il restait encore à Paris , après cette évacuation, un peu plus de 54,000 soldats de la mobile qui ne pouvaient être renvoyés dans leurs foyers que par les voies ferrées, et de la manière suivante :
1,600 mobiles par la voie du Nord, la mieux rétablie et qui, par malheur, ne pouvait transporter que ces seules troupes appartenant au département de l'Aisne ;
4,700 mobiles de l'Ain et de la Alarne, pouvant être dirigés sur ces départements par la ligne de l'Est.
Les autres lignes, qui n'étaient encore qu'imparfaitement rétablies, ne pouvaient que quelques
jours plus tard servir au transport des troupes • savoir :
La ligne de Lyon reconduirait chez eux les contingents de la Côte-d'Or, de la Drôme, de Saône-et-Loire , de l'Hérault et de l'Yonne , représentant environ 12,900 hommes.
La ligne d'Orléans transporterait ceux du Tarn, de l'Indre, du Puy-de-Dôme, de la Vienne, de la Vendée et de la Loire-Inférieure, soit 15,600 hommes.
Enfin, la ligne de l'Ouest prendrait ceux des Côtes-du-Xord, du Finistère, d'IlIe-et-Vilainc et du Morbihan, c'est-à-dire 19,800 hommes.
Ces divers départs ne s'opérèrent pas aussi facilement que les premiers , ni surtout sans quelques désordres provoqués par l'impatience qu'avaient ces troupes de regagner leurs foyers. Les mobiles de l'Hérault se révoltèrent au passage de l'Opéra pour des questions de solde; ceux de la Côte-d'Or et de Saône-et-Loire voulaient partir sur-le-champ , bien que le départ ne fût pas encore possible. Ils avaient hâte d'être rentrés au pays avant l'achèvement de la taille de la vigne, et ils manifestaient une irritation extrême du retard obligé de leur mise en marche. Le jour de leur départ, 10 mars, les mobiles de Saône-et-Loire mirent le feu à leurs baraquements du boulevard de Grenelle, et occasionnèrent ainsi un grand
tumulte : dix de ces baraques devinrent la proie des flammes.
Les mobiles de l'Ouest — Poitou, Bretagne et Vendée, — qui avaient d'ailleurs, pendant le siège, offert l'un des meilleurs éléments de résistance comme discipline et solidité, montrèrent aussi plus de calme et d'ordre lors de leur départ de Paris.
C'est seulement le 15 mars que fut complètement terminée cette difficile opération du licenciement et du renvoi de la mobile. On avait trouvé, pour ce départ, beaucoup de bonne volonté cbez les administrateurs des chemins de fer, mais aussi beaucoup d'insuffisance provenant soit du mauvais état des voies, soit surtout de l'absence des moyens complets de transport. Toutefois, il faut signaler à part la Compagnie du chemin de fer de Lyon et Méditerranée, où l'on rencontra des obstacles inattendus pour l'exécution de son service.
Au licenciement de la garde mobile succéda celui du régiment des gardes forestiers et de douaniers : ces utiles agents de l'ordre furent renvoyés à leur poste aussitôt que la mesure qui les concernait put être prise.
Toutefois l'encombrement ne diminua pas trèssensiblement dans Paris : beaucoup de troupes étaient parties, une assez grande quantité de personnes appartenant à la population civile s'étaient
éloignées; mais les chemins de fer y débarquaient chaque jour, et par tous les trains , un nombre considérable de nouveaux arrivants, civils ou militaires ; beaucoup de mobiles y venaient de la province, et on rencontrait surtout, dans tous les quartiers de la ville, des francs-tireurs qui avaient fait partie des armées de la Loire ou du Nord, ou qui avaient agi pour leur propre compte, et qui portaient les costumes lespliis variés et parfois les plus étranges. Parmi ces derniers, on remarquait tout particulièrement les soldats du corps d'armée de Garibaldi, à la chemise rouge, avec le chapeau orné de plumes.
On procédait en même temps à l'évacuation de l'armée régulière; elle commença par le renvoi des marins , dont la bonne discipline avait été mise à une si rude épreuve le 26 février par les embaucheurs de l'émeute. Leur présence n'était plus d'ailleurs d'aucune utilité à Paris, et vers le 10 mars ils furent dirigés par les voies ferrées sur leurs ports respectifs.
Les troupes qui restaient encore à Paris après le licenciement de la mobile atteignaient le chiffre de 120,000 hommes. On ne pouvait songer à les faire partir par le chemin de fer, la lenteur de ce moyen de transport devant prendre un temps beaucoup trop considérable. Toutefois, comme la prolongation du séjour de ces troupes menaçait
d'être un danger, leur départ fut décidé quand même, et on prit une mesure radicale pour l'effectuer. Le commandant en chef ordonna qu'elles feraient la route par étapes, dès que la retraite de l'armée prussienne au nord de la Seine aurait laissé libres les routes de l'Ouest et du Sud. On forma trois grandes colonnes comprenant nonseulement les hommes libérables de tous les corps, maïs encore tous ceux qui étaient désarmés. Elles reçurent une organisation suffisante : un général en prit le commandement, et un intendant fut détaché près de chacune d'elles pour assurer le service de la solde et des subsistances.
Leur ordre de départ et leur direction eurent lieu de la manière suivante :
La première colonne, commandée par le général Porion, dut se rendre à Orléans ;
La deuxième, sous les ordres du général de Chamberet, partit pour Chartres;
La troisième, général Martenot, fut dirigée sur Evreux.
Ce grand mouvement reçut son exécution le 15 mars : à cette date, le licenciement de l'armée de Paris put être considéré comme terminé; il ne restait plus dans la ville, comme troupe régulière, que les douze mille hommes de la division Faron. Cette opération, qui eut pour résultat d'enlever une partie des forces qu'aurait pu utiliser le gou-
vernement insurrectionnel du 18 mars, fut heureusement achevée trois jours avant l'avènement de la Commune. Elle n'avait duré que douze jours, du 3 au 15 mars, et avait dû être organisée et accomplie par le quartier général du commandement en chef de l'armée , le ministre de la guerre se trouvant alors à Bordeaux et n'ayant pu donner, en vue de cet objet, que des instructions et une direction générales.