ÉMEUTE DU 18 MARS
L'auteur de ce livre ne veut entrer que dans le détail des seuls événements auxquels il a pris une part directe et personnelle. Il n'a du, en raison de la nature de ses fonctions, que diriger loin du lieu où se passait l'opération militaire du 18 mars, la tentative malheureuse qu'il aurait, ainsi que nous l'avons dit, préféré voir retarder de quelque temps encore. Il ne fera donc pas ici le récit complet de la journée du 18 mars ; il se borne à exposer les mesures qu'il avait prises d'accord avec le gouvernement, ainsi que les tristes résultats qui se sont produits. Il croit aussi devoir, afin de mieux élucider les faits, et dans l'intérêt de l'histoire, répondre à certaines attaques inconsidérées et irréfléchies dont ces mesures ont été l'objet dans l'opinion publique, dans la presse, dans les brochures ou les livres qui les ont appréciées,
' On consultera utilement sur les événements multiples de cette date douloureuse, X Enquête parlementaire sur l'insurrection du 18 mars, publiée par l'Assemblée nationale, et qui contient les dépositions de soixante-trois témoins oculaires. Un volume in-4" à deux colonnes, Paris, Germer Baillière, 1872.
attaques qui se sont même fait jour jusque dans l'un des conseils de guerre chargés de juger les individus inculpés au sujet de l'insurrection du 18 mars.
Les diverses dispositions arrêtées en vue de la reprise des canons et des munitions enlevés par l'émeute furent discutées entre M. Thiers, chef du pouvoir exécutif, le général Le Flô, ministre de la guerre, le général d'Aurelle de Paladines, commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, et le général Vinoy, commandant en chef de l'armée de. Paris. L'opération était des plus délicates et des plus difficiles,- et l'on devait s'attendre, à cause des moyens puissants de défense réunis par le Comité central et ses adhérents, à une résistance des plus vigoureuses. L'opération était également très-compliquée, car l'attaque devait être conduite en même temps sur plusieurs points : les parcs d'artillerie gardés par les insurgés étaient nombreux et disséminés en différents endroits, fort éloignés les uns des autres'. Il était indispensable, si l'on voulait arriver à un résultat efficace et complet , de s'emparer à la fois de tous les parcs clandestins et de rentrer en possession de toutes les ressources militaires pillées par l'émeute. Il ne suffisait donc pas d'enlever des positions, il fallait pouvoir s'y
' Voir aux Appendices.
maintenir pendant le temps nécessaire pour la descente des pièces établies sur les hauteurs et leur translation jusque dans les bâtiments de l'Etat. On trouvera aux Appendices la reproduction du document qui régla le détail de toutes les dispositions prises à ce sujet, et dont voici le résumé :
Deux colonnes de la division Susbielle durent attaquer les buttes Alontmartre : l'une , formée de deux bataillons, sous les ordres du général Paturel, s'avancerait par l'avenue de Saint-Ouen, la rue Marcadet , la rue des Saules et la rue de Xorvins, pour s'établir au moulin de la Galette; l'autre, commandée par le général Lecomte, et composée de deux bataillons du 88" de ligne , devait passer par le boulevard Ornano , traverser aussi la rue Alarcadet, gravir la hauteur par la rue du Mont-Cenis pour prendre position à l'église Saint-Pierre et s'étendre jusqu'à la tour Solferino.
Deux autres bataillons, joints à la première colonne, seraient placés en réserve, l'un le long de la rue Marcadet, et le second sur le boulevard de Clichy.
Deux bataillons, appartenant à la deuxième colonne, garderaient le bas de la butte, l'un du côté du nord-est, le long de la rue Marcadet et de la rue de Clignancourt , l'autre sur le boulevard de Rochechouart, à l'angle de la rue de Alagenta.
214 L'ARAIISTICE.
Le général Susbielle se tiendrait de sa personne à la place de Clichy, avec deux batteries d'artillerie.
Le deuxième point retranché, fortement occupé par les émeutiers , était la hauteur de Bcllevillc. La division Faron reçut la mission de s'en emparer. Un bataillon du 35' de ligne devait se rendre au parc des buttes Chaumont par les rues Lafayette, d'Allemagne et de Crimée, pendant qu'un deuxième bataillon, marchant d'abord à sa suite jusqu'à la hauteur de la rue de Puebla, suivrait cette voie et s'établirait à son intersection avec la rue de Ménilmontant. Le général Faron aurait son quartier général à la mairie de Belleville. En même temps, le 42' de ligne, sous les ordres du colonel Comte, occuperait la place de Puebla, après avoir laissé un bataillon sur le boulevard de la lillette, où une partie du 109' de ligne serait en réserve, tandis que l'autre se porterait aux gares du Xord et de Strasbourg. Enfin, un bataillon du 120" se tiendrait rue du Faubourg du Temple, sur le canal.
D'autre part, la brigade IVolfT, de la division Maud'huy, garderait la place de la Bastille, et la brigade Hanrion la Cité et l'Hôtel de ville. Le ISS" occuperait le Luxembourg.
Enfin, la brigade Bocher, de la division Barry, qui ne comptait encore que cette brigade, prendrait position à l'esplanade des Invalides et à
l'Ecole militaire. C'est là que seraient ramenées et concentrées les munitions et les pièces reprises aux insurgés. Le 110" de ligne resterait à l'Hôtel de ville; deux bataillons du 120" à la caserne du Prince-Eugène, et le 89" de ligne aux Tuileries. Toute l'armée de Paris se trouvait donc mise en mouvement.
Comme il était de la plus grande urgence de mettre en état de défense les positions de Montmartre et de Belleville dès qu'on les aurait enlevées , on adjoignit à chaque colonne d'attaque un officier avec une section du génie pour faire déblayer au plus vite les obstacles qui généraient l'accès des parcs d'artillerie et le mouvement des troupes. « Un officier d'artillerie accompagnera ■>■> aussi le général de division pour reconnaître le " nombre des pièces et voitures à enlever et le 55 nombre d'attelages nécessaires , afin qu'on puisse 55 procéder de suite à cette opération et les con- 5) duire toutes à l'esplanade des Invalides. 5? Les attelages, haut le pied, seraient en attente aux Champs-Elysées et à la place de la Concorde.
Ces dispositions furent mises à exécution pendant la nuit et accomplies sans difficulté. A cinq heures du matin, les colonnes du général Susbielle étaient maîtresses de Montmartre, et celles du général Faron des buttes Chaumont.
Ici s'est placé un incident des plus fâcheux dont
l'opinion publique s'est emparée avec empressement pour en faire, par la voie des livres ou des journaux, contre le gouvernement et contre le généra] qui commandait alors en chef toute l'armée de Paris, une arme de dénigrement et — disons le mot — de calomnie, en attribuant à une prétendue négligence de l'autorité militaire l'unique raison de l'avortement de la tentative du 18 mars. Il s'agit de l'absence sur le point où étaient concentrés les canons, au moment où la position qu'ils occupaient fut enlevée, des attelages nécessaires pour les emporter. Le commandant en chef ne se serait peut-être pas autrement * préoccupé de ces appréciations faites généralement à la légère , sans grand examen et surtout sans la parfaite connaissance des choses, si un acte presque officiel , auquel s'attache toujours un certain caractère de gravité, c'est-à-dire un réquisitoire de M. le commandant Rustant, du 88' de ligne, prononcé devant le 6^ conseil de guerre, ne les avait 'reproduites dans les termes suivants :
« Il est absolument démontré aujourd'hui que
■ 5' si les chevaux d'attelage eussent été rendus assez
5) tôt et en nombre suffisant aux buttes, l'expédi-
" tion eût été complètement terminée, et avec le
» plus grand succès, avant six heures du matin *. 3>
*. Affaire dile des assassins des généraux Clément Thomas
C'est là une affirmation plus qu'erronée. Le commandant en chef croit devoir lui donner un démenti absolu et positif. Il est complètement faux qu'une heure eût pu suffire pour l'évacuation des pièces et des projectiles qui garnissaient la butte Montmartre. Un simple moment de réflexion aurait du, si l'esprit de passion et de critique n'y avait été introduit, établir aux yeux de tous et d'une manière évidente et irrécusable la réalité même de la situation. Il y avait sur la hauteur cent soixante et onze pièces d'artillerie enchevêtrées l'une dans l'autre, ce qui rendait leur déplacement encore plus long et plus difficile. Lors de la discussion en conseil des dispositions d'attaque, il avait été reconnu qu'il fallait laisser les attelages un peu loin des têtes de colonne afin qu'elles n'en fussent pas encombrées, dans le cas plus que probable où elles auraient rencontré une vive résistance, que l'insuccès des tentatives en vue d'une conciliation obligeait de prévoir. En outre, les attelages de l'artillerie étaient peu nombreux ; beaucoup de chevaux avaient été livrés pendant le siège à la consommation publique, et ceux qui étaient depuis entrés à Paris, et qui provenaient
et Lecomte. Voir le Dossier de la Commune devant les conseils de guerre, reproduction intégrale des rapports, réquisitoires et jugements, page 210. Un vol. in-18 jésus. Paris, 1871, à la librairie Générale.
des armées de province, avaient dû être utilisés à tramer les pièces de campagne qui suivaient les troupes. Une partie des canons pris par les insurgés manquaient de leurs avant-trains, qu'il était également nécessaire d'amener. Un millier de chevaux, pour le moins', était donc indispensable pour l'enlèvement des deux cents pièces qui se trouvaient dispersées sur les divers points où l'émeute les avait séquestrées, et la colonne qui eût dû agir pour opérer en même temps partout n'aurait pas occupé une ligne d'une longueur moindre de quatre kilomètres. Affirmer que par des pentes comme celles de Montmartre, par un seul et étroit débouché, il fût possible, en une heure , d'atteler et de mettre en marche une telle quantité d'artillerie, c'est faire preuve d'une expérience militaire insuffisante et d'une ignorance absolue des grands mouvements de troupes. Ajoutons qu'il ne fallait pas se borner à enlever les pièces, mais qu'il était également urgent de reprendre les munitions, de fouiller les maisons, en un mot, de faire les recherches nécessaires pour arrêter sur place tous les chefs de l'insurrection.
Quand, dans des conditions beaucoup meilleures de viabilité et de sécurité, après le 28 juin et lorsque toute trace de résistance eut disparu ,
* Il en fallait exactement 1,200.
on voulut procéder à l'évacuation des munitions et des pièces réunies en masse à Belleville, tous les attelages de l'artillerie de l'armée de réserve furent employés à cette opération. Ils étaient beaucoup plus nombreux que ceux dont disposait l'armée de Paris au 18 mars : les voies étaient plus larges et le parcours moins long, puisqu'on n'avait alors qu'une seule ligne à suivre. Néanmoins, malgré un travail incessant et une activité aussi grande que possible, huit jours suffiront à peine pour mener l'entreprise à bonne fin. Il est donc bien difficile d'admettre qu'au 18 mars Montmartre aurait pu — avec les moyens si restreints que possédait alors le gouvernement — être évacué on moins de quarante-huit heures des pièces et des munitions qui se trouvaient sur la hauteur. L'opération aurait même demandé plus de temps pour être entièrement complétée. L'opinion soutenue par tant de personnes, qu'une heure aurait pu suffire pour débarrasser tout le plateau, est donc mise à néant par le simple exposé de la vérité et l'examen logique et sérieux des faits, des circonstances et de la situation.
Comment expliquer d'ailleurs — si ce n'est par la défection d'un certain nombre de ses soldats — qu'une division occupant le sommet d'une position aussi forte, avec ses flancs assurés, ait pu se trouver si gravement et surtout si promptoment
compromise? Elle était dans des conditions extrêmement favorables pour résister, et les pièces mêmes qui garnissaient les buttes en rendaient encore la défense plus facile : il suffisait de s'en servir. Par malheur, il n'en fut pas ainsi, et il y a lieu de le déplorer amèrement. Si ce jour-là les troupes eussent fait leur devoir aussi bravement qu'elles le firent depuis , tout se fût peut-être borné à une courte lutte, et les malbeuis de tous genres qui devaient suivre notre échec eussent été certainement prévenus et évités '.
' Ces pages, auxquelles nous n'avons rien à changer, étaient écrites lorsque nous avons lu, non sans un vif étonnement, la déposition du général Le Flô devant la commission d'enquête [Enquête parlementaire sur l'insurrection du 18 mars, tome II, Déposition des témoins, page 79). Le général semble attribuer, lui aussi, au retard de ces malheureux attelages l'insuccès de l'attaque des buttes Montmartre, et surtout à cette circonstance que les soldats chargés de s'en emparer n'étaient pas partis le sac sur le dos. Nous regrettons vraiment que M. le ministre de la guerre, qui, ainsi qu'il l'a raconté dans la déposition que nous rappelons (à la page 87) , s'était rendu ce jour-là en voiture, accompagné d'un aide de camp du ministre de la marine , jusqu'à la place de la Bastille pour voir ce qui s'y passait , et d'oii il n'a pu revenir qu'avec l'aide d'un escadron de gendarmerie, n'ait pas été mieux inspiré en se dirigeant de préférence à Montmartre, soit à pied, soit à cheval. Il aurait sans doute mieux jugé les choses en embrassant leur ensemble du haut de celte position dominante. Il aurait vu là le 88" de ligne , un de ces régiments qu'il avait envoyés de Bordeaux à Paris, et auquel appartient précisément le commandant Rustaiit, qui levait la crosse
A Montmartre, le 88' de marche donna le regrettable exemple de la défection ; il se laissa entourer et circonvenir par la garde nationale du quartier, qui se réunit bien vite et que d'autres bataillons vinrent encore renforcer : les troupes , mettant alors la crosse en l'air, firent cause commune avec la révolte en lui abandonnant la hauteur qu'elles avaient conquise.
A Belleville, nos soldats étaient encore maîtres de la position à neuf heures du matin ; mais vers onze heures, les chances tournaient contre nous. Néanmoins , la garde républicaine avait pu y enlever un certain nombre de pièces ; mais la troupe , entourée par l'émeute, se dégageait avec beaucoup de peine : elle dut s'ouvrir un passage par la
en l'air et fraternisait avec le peuple en l'aidant à arrêter les attelages et à séquestrer l'un de ses généraux. Le général Le Flô aurait-il pu , même en usant de sa grande influence sur l'armée , s'opposer à ces actes déplorables? Nous ne le pensons pas. Se serait-il aussi chargé, même en admettant que les attelages fussent arrivés sur les hauteurs dès le début de l'action , de faire enlever en quelques heures, et au milieu du mouvement de confusion qui se produisit alors, la quantité considérable de canons qui se trouvaient sur les buttes? Nous ne le pensons pas davantage. Nous bornerons laces réflexions, laissant à l'impartialité du lecteur te soin de juger ceux qui, dans ces tristes circonstances, ont considéré l'obéissance comme leur premier devoir, et qui surtout, croyant qu'il est de leur dignité de ne point tenter de vaines récriminations, préfèrent garder le silence sur l'origine de certaines responsabilités qu'on peut vouloir leur faire encourir.
222 L'ARAIISTICE.
force, et grâce à l'énergie dugénéral Faron, elle parvint à reprendre la liberté de ses mouvements.
A midi, la victoire restait incontestablement à l'insurrection : elle avait repris les buttes Chaumont et Montmartre. L'armée avait eu de coupables défaillances : elle avait laissé sans défense entre les mains du Comité central et livré aux fureurs de la populace un de ses plus braves officiers, le général Lecomte. Elle n'avait pas tenté davantage de secourir le général Clément Thomas, qui allait expier dans un infâme guet-apens ses trop justes sévérités contre la lâcheté de certains bataillons de la garde nationale. En effet, dans la journée, vers cinq heures du soir, les deux généraux étaient fusillés après un simulacre de jugement, et des hommes qui appartenaient ou avaient appartenu à l'armée prenaient part à cet horrible attentat. Le triomphe de l'émeute s'affirmait et s'inaugurait dans le sang ! Un autre de nos généraux, le général Paturel, avait été blessé, et le chef de l'escorte du général Susbielle avait été tué.
Un peu plus tard, une foule considérable, composée de gardes nationaux et de soldats débandés , se dirige sur l'Hôtel de ville. Le 120' de ligne , caserne au Prince-Eugène, se laisse circonvenir à son tour, ouvre les portes de la caserne, fraternise avec les insurgés et dépose ses armes sans en avoir fait usage. Quant à la garde nationale
dévouée au parti de l'ordre, elle était demeurée chez elle; le rappel, battu de toutes parts pour la rassembler, avait réuni tout au plus un millier d'hommes' qu'il fallut, à cause de leur petit nombre , renvoyer sans pouvoir utiliser leur zèle devenu impuissant.
Le devoir du gouvernement, en présence de circonstances aussi graves, était de prendre un parti immédiat et décisif. Les événements de la matinée venaient de prouver que l'armée de Paris n'avait encore ni la force ni la cohésion nécessaires pour qu'on pût tenter de recommencer aussitôt la lutte avec elle, et qu'il ne fallait pas compter davantage sur le concours de la partie honnête mais insuffisante de la garde nationale. D'autre part, il était évident que l'émeute chercherait à profiter de son succès et à en augmenter aussitôt les conséquences et les résultats : il était donc dangereux de laisser plus longtemps les troupes exposées à des séductions et à des embauchages auxquels beaucoup de soldats avaient déjà cédé. Le chef du pouvoir exécutif pensa donc qu'il était indispensable d'arracher au plus vite les troupes au séjour contagieux de Paris et de concentrer l'armée tout entière à Versailles , auprès
' Dans sa déposition devant la commission d'enquête, M. Thiers fixe ce chiffre à 600. Voir le volume Y Enquête parlementaire , déjà cité.
de l'Assemblée nationale. Il exposa les motifs de cette résolution devant le conseil des ministres, qui depuis la veille au soir siégeait en permanence, et malgré quelques divergences d'opinion, soit sur la question elle-même, soit sur les détails de son exécution , le conseil, se rendant à l'évidence des faits accomplis, reconnut la nécessité et l'urgence du départ. Le chef du pouvoir exécutif donna l'ordre ' d'évacuer complètement Paris , où il laissa momentanément le ministre de la guerre pour prendre les mesures relatives à cette grave opération. Il partit ensuite de sa personne pour Versailles , entre trois et quatre heures de l'aprèsmidi. Le ministre de la guerre et le commandant en chef de l'armée s'occupèrent aussitôt d'organiser avec toute la promptitude possible, mais de façon toutefois à garantir sa sécurité, l'évacuation complète de l'armée de Paris sur Versailles.
' L'ordre d'évacuation fut donné verbalement par M. Thiers.