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RETRAITE DE LARMÉE SUR VERSAILLES

Il était devenu très-difficile , au milieu de l'agitation de la ville sillonnée de toutes parts par des hommes armés appartenant à l'émeute, de prévenir les commandants des troupes régulières; d'autre part, ceux-ci, après avoir reçu leurs instructions , ne pouvaient à leur tour les faire parvenir à leurs détachements éloignés. Les officiers isolés étaient attaqués dans les rues, et même jetés à bas de leurs chevaux ' ; la ville devenait de moins en moins sûre pour l'armée, et il fallait hâter au plus vite son départ. La troupe la plus périlleuse à dégager était la brigade Derroja, formée des 109' et 110' de ligne, et alors cernée en arrière de l'Hôtel de ville par une foule nombreuse et hostile. On put cependant lui faire parvenir, vers cinq heures, l'ordre de rejoindre par tous les moyens possibles le quartier général à l'Ecole militaire. Cet ordre, donné par le ministre de la guerre, avait été porté au général Derroja par

' Le capitaine Clément (Charles) , de l' état-major général, fut ainsi bousculé et maltrailé à Belleville en allant porter un ordre au général Faron.

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M. Clioppin , ancien préfet tic police. Après s'être assuré de l'authenticité de l'ordre qui lui arrivait par une voie si inusitée, le général rassembla ses hommes dans la cour de la caserne Napoléon, en fit ouvrir les portes à deux battants, et, l'épée à la main, il se mit bravement en marche à la tête de ses soldats. Cette attitude énergique de son chef permit à la brigade de se rendre sans plus d'obstacles à l'Ecole militaire. Les autres troupes purent également y arriver sans collision, à l'exception toutefois du 69' de marche, de la division Maud'huy ', qui occupait le Luxembourg. Ce régiment n'avait pu être prévenu à temps, et il resta enfermé dans le palais, se protégeant lui-même par sa fermeté et sa bonne tenue. Quelques jours après, le commandant de cette troupe"^ suivit l'exemple du général Derroja ; il ouvrit les grilles du jardin et emmena ses soldats jusqu'cà Versailles, au milieu d'une populace haineuse mais lâche, et qui s'inclinera toujours devant un acte d'énergie hardiment accompli.

' Ce régiment appartenait à la brigade U'olff.

- Ce courageux officier était le lieulenanf-cçilonel Pcrier. A son arrivée à Versailles, le 23 mars, le régiment fut présenté par le général Vinoy à I\I. Thiers, qui le félicita sur sa belle conduite. Enfin, dans sa séance du même jour, l'Assemblée vota des reniercîmcnts aux troupes qui venaient de donner un si bel exemple d'énergie et de fidélité.

Vers dix heures du soir, le 18 mars, le mouvement d« concentration s'avançait; à une heure du matin, il était achevé, et la tête de colonne prenait la direction de Versailles. Le mouvement s'exécuta avec lenteur, mais avec ordre : la bri-^ gade de La Mariouse (35' et 42' de ligne) , chargée de former l'arrière-garde, prit position au Trocadéro et ne se mit elle-même en marche que le 19, vers neuf heures du matin, à la suite de la réserve d'artillerie, qui passait le pont de bateaux de Sèvres. Sauf deux régiments, le 88** et le 120" de marche, dont les rangs étaient diminués par la désertion, la plupart des autres régiments l'taient intacts.

En même temps que l'armée abandonnait la ville, les troupes qui gardaient les cinq forts de la rive gauche reçurent l'ordre de les évacuer. Cet ordre avait été donné verbalement par le chef du pouvoir exécutif lui-même avant son départ. La brigade Daudel , qui composait la garnison de ces forts, dut se diriger aussitôt sur Versailles. A son passage au pont de Sèvres, M. Thiers avait ehcore réitéré la prescription de ce mouvement, la renouvelant cette (oi& par écrit, au crayon, sur un billet qu'il remit à M. Goëbb , commandant le peloton d'escorte du général Vinoy, avec mission de le lui remettre dès son arrivée.

En faisant évacuer par cette brigade les forts

qu'elle occupait, le général en chef de l'armée de Paris n'a donc fait qu'obéir strictement aux ordres qu'il avait reçus; mais il a toujours eu et il a encore, aujourd'hui que les événements sont mieux connus , la conviction que ce douloureux sacrifice était nécessaire. Vincennes, qui se trouvait dans de bien meilleures conditions de défense que les autres forts, put être conservé; il avait ses escarpes intactes et un matériel d'artillerie suffisant : beaucoup d'armes et de munitions s'y trouvaient réunies, et la garnison ne comptait pas moins de trois mille cinq cents artilleurs. La défection le fit pourtant tomber entre les mains de l'émeute. A ' quels dangers n'eussent pas été exposés les forts de Bicêtre et d'Ivry, presque aussi éloignés, puisqu'ils eussent été isolés et sans aucun des moyens de défense que possédait Vincennes, avec une garnison peu nombreuse et coupée de ses communications? Les forts de Montrouge et de Vanvcs ne sont fermés à la gorge que par un mur non doublé d'un terrassement, et sont disposés l'un et l'autre de manière k être facilement battus par l'artillerie du rempart. Celui d'Issy n'était plus qu'un monceau de ruines ; il était impossible d'y laisser des troupes, qu'on ne pouvait approvisionner sur-le-champ ni suffisamment en artillerie , en munitions et en vivres. Les secourir par la voie de Paris était de tous points impossible ; le

temps, d'ailleurs, eût manqué pour le faire. Quant à tenter un ravitaillement quelconque qui serait parti de Versailles, et qu'on ne pouvait diriger par les routes de Châtillon, de Clamart et de Aîeudon , que les feux de l'enceinte battaient sans interruption , c'était courir les chances d'une réussite peu probable. En laissant des garnisons dans ces forts, on eût donc risqué, presque avec certitude, de les obliger à se rendre faute de munitions et de vivres, et à être capturées par l'émeute. L'effet moral de ce déplorable résultat eût été <'onsidérable , et on devait le prévenir à tout prix. D'ailleurs , les régiments qui se trouvaient alors dans les forts ont rendu de grands services dans l'armée de Versailles : les 113" et 114" sont les deux premiers régiments qui se soient engagés énergiquement contre l'émeute les 2 et 3 avril, et le président du conseil avait été bien inspiré en leur confiant la garde de l'Assemblée. Enfin, en se retirant à Versailles avec toutes les forces de l'armée de Paris, on obéissait à une nécessité militaire absolue. On devait avant tout songer à réorganiser complètement cette armée qui venait de donner une preuve si fatale de sa faiblesse et de son inexpérience , et si l'on n'arrivait pas promptement à ce résultat, il fallait s'attendre à des malheurs plus grands encore que ceux qu'on avait subis. Mais pour réussir à donner aux troupes

en quelques jours seulement un peu de cohésion et de fermeté, il était avant tout indispensable de les avoir toutes sous la main, réunies dans un môme lieu et groupées sous les ordres directs de leurs chefs. C'était le seul moyen de les soustraire à de funestes excitations, et surtout d'obliger l'insurrection à venir offrir elle-même le combat en rase campagne, où ses soldats n'étaient pas capables de tenir devant l'armée régulière. Dès que celle-ci serait reconstituée et se battrait avec sa vigueur habituelle, on serait peut-être forcé, pour reprendre Paris sur ses indignes oppresseurs , de faire le siège des forts, qu'il était alors indispensable d'abandonner. Mais cette difficile opération, entreprise avec des troupes habiles agissant contre les bandes inexpérimentées de la Commune , avait — ainsi que l'événement l'a prouvé — beaucoup de chances de succès, tandis que le maintien dans les forts des garnisons qui les occupaient au 18 mars ne pouvait produire que de désastreux résultats.

La retraite de l'armée sur Versailles s'opéra sans aucun obstacle apporté par l'émeute, trop surprise et même déjà embarrassée de son rapide triomphe. A l'aurore d'une belle journée de printemps, le 19 mars au matin, on pouvait voir la route de Paris à Versailles, par Sèvres, couverte d'une longue colonne de troupes traînant à sa

suite son artillerie, ses voitures et ses divers objets de campement : la marche était lente et triste, l'anxiété était peinte sur tous les visages , et chacun, sans prévoir déjà ses sanglants et terribles excès, songeait aux suites possibles de la résolution qui venait de naître. Quant à l'émeute, le départ subit de l'armée assurait trop la prise de possession de son pouvoir pour qu'elle tentât de s'y opposer. Elle avait d'ailleurs d'autres soucis : ses chefs s'étaient bien vite préoccupés , dès la première heure, d'envahir les ministères, les grandes administrations de l'Etat, les palais abandonnés, et surtout les caisses publiques. La ville avait un singulier aspect : les bataillons des quartiers excentriques , dévoués au Comité central , descendaient en ville et occupaient les postes principaux des quartiers connus pour leur dévouement à l'ordre, et depuis longtemps déjà qualifiés « réactionnaires " . Le gouvernement nouveau s'emparait habilement des mairies, les remplissait d'hommes à sa dévotion , et pour donner dès le principe à l'insurrection les apparences d'une révolution purement municipale, il préparait déjà les proclamations qui convoquaient la capitale à élire sa Commune. Ces bandes de gardes nationaux parcouraient la ville en tous sens, tambour en tète et dans l'attitude la plus grotesquement triomphale et provocante. Quel-

ques jours encore, et l'Europe épouvantée apprendrait le début de celte «juerre fratricide et douloureuse qui allait armer l'un contre l'autre les citoyens d'une même nation. Leur lutte impie devait avoir pour théâtre les lieux mêmes où , si récemment encore, ils avaient côte à côte et dans un accord inattendu combattu l'ennemi commun du pays.

L'armée s'établit en partie à Versailles et surtout aux alentours de la ville même , toujours prête à défendre l'Assemblée contre toute velléité d'attaque. Sa réorganisation fut en même temps commencée , et, dès le premier jour , le gouvernement appelait pour les incorporer dans ses rangs les solides renforts qui devaient lui permettre de reprendre Paris sur la Commune pour le rendre à lui-même et à la France.

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