L'ARMÉE A VERSAILLES
En arrivant à Versailles, le premier soin du gouvernement dut être de s'établir solidement dans cette ville , afin de pouvoir s'y défendre contre un mouvement offensif de l'émeute triomphante. Trois routes principales conduisent de Paris à Versailles : l'une par le plateau de Châlillon, l'autre parla vallée de Sèvres, la troisième par les buttes de Picardie. La brigade Derroja (109' et IIO') gardait la première, en prenant position à l'extrémité ouest du plateau de Vélizy, dans les bois, près du pont Colbert ; ses grand'gardes occupaient l'auberge de l'Hôtel-Dieu pour étendre leur droite jusqu'au château de Jouy, et leur gauche à l'autre extrémité (nord) du plateau que la ligne traversait parallèlement au chemin qui va de Jouy à Chaville.
Au bois de Meudon, les grand'gardes étaient fournies par la brigade de La Mariouse, qui surveillait les routes passant par Sèvres. Les campements étaient établis au bout de l'avenue de Paris, près de Viroflay et au bas Viroflay. La ligne de ses avant-postes, suivant un tracé assez irrégulier, allait rejoindre la gare de la station de Viroflay (rive droite), et sa gaucbe se trouvait sur le coteau qui sépare Chaville de Ville-d'Avray, à bauteur de l'étang situé au-dessous du village. Enfin, en avant de cette brigade, le régiment de gendarmerie, commandé par le colonel Gremelin, était cantonné à Sèvres et au bas Chaville. avait un poste sur sa droite à Meudon, un second au pont de Sèvres, et un troisième sur sa gauche, avec trois pièces de 12, à la Lanterne de Démoslhène, au parc de Saint-Cloud. Du côté de cette ville, l'excellente ligne de défense construite par les Allemands subsistait toujours; mais l'armée était trop peu nombreuse pour pouvoir l'occuper, et notre avant-poste le plus éloigné était le Alont- Valérien.
La division Bruat fournit, dès son arrivée, le service de l'intérieur à Versailles : elle garda toutes les portes, et envoya des piquets de troupes pour assurer la sécurité de l'Assemblée et celle du chef du pouvoir exécutif. Les divisions Alaud'huy
* Voir aux Appendices.
ARMEE DE PARIS. 2r57
et Susbielle, qui avaient plus particulièrement souffert pendant l'attaque infructueusement livrée contre l'émeute , campèrent sur le haut du plateau de Satory. Elles y étaient protégées par l'enceinte de murs qui entoure ce plateau , et chacune des portes y donnant accès était occupée par un poste. Un autre poste établi dans le bois des Gonards , non loin de la ferme de la Bouillie, servait à relier les premières lignes du camp de Satory avec les bivouacs de la brigade Derroja. Enfin, comme extrême réserve, la brigade Daudel (113" et 114') était installée dans les avenues du parc de Versailles , du côté des Trianons , surveillant les portes de la ville qui regardent Saint-Germain.
Ainsi qu'on peut s'en rendre compte par ce rapide exposé, toutes les mesures de précaution commandées par la gravité de la situation avaient été prises en vue d'une attaque possible des insurgés. Tous les corps de l'armée devaient pouvoir, en raison des positions qu'ils occupaient, se donner la main assez vite pour résister au premier choc : Versailles serait prévenu aussitôt en cas d'alerte subite, et on aurait le temps nécessaire pour organiser, soit l'offensive, s'il était reconnu qu'on pouvait la tenter, soit la retraite, si la prudence conseillait une fois encore de s'y résigner.
Le point le plus faible de la ligne des avantpostes était le coteau qui domine Versailles du
côté (le Saint-Cloiul ; il n'était pour ainsi dire pas gardé, car depuis le poste occupé à gauche, à l'étang de Villc-d'Avray, par le général La Alariouse, jusqu'à celui de la porte de Clagny, sur la hauteur où campait la division Bruat, il n'y avait aucune troupe en position. Mais, de ce côté, la roule était défendue par le Mont-Valérien.
11 importe d'expliquer tout d'abord comment cette forteresse de premier ordre, en ce qui concerne la défense aussi bien que l'attaque de Paris, demeura définitivement entre nos mains. Nous rectifierons ainsi, par le simple récit des faits tels qu'ils se sont passés, beaucoup d'appréciations erronées dont nous avons trouvé la trace jusque dans certaines dépositions faites devant la commission d'enquête sur l'insurrection du 18 mars (tome II).
Au moment de cette triste insurrection , le Alont- Valérien avait pour seule garnison le 2' bataillon du 113' de ligne. On avait en outre interné dans le fort, depuis quelques jours, les 2P et 23' bataillons de chasseurs à pied désarmés et qui avaient pris part aux manifestations de la Bastille. Un des soldats de ces bataillons était même soupçonné d'avoir aidé très-activement au meurtre de l'agent Vicensini. Formés pendant le siège, ces deux bataillons se composaient presque exclusivement d'éléments parisiens, et ils devaient, en un mo-
ment aussi critique, inspirer toute espèce de défiance. Après le départ de l'ennemi, ils avaient été éloignés au plus vite de Paris et dirigés sur le Mont-Valérien , mais pour n'y faire qu'un trèscourt séjour, le minisire de la guerre ayant ordonné que ces bataillons seraient envoyés en Algérie afin d'y prendre les habitudes d'ordre et de discipline qui leur manquaient si essentiellement. Leur mise en marche avait même été fixée, quelques jours avant l'émeute, au'lundi 20 mars, à six heures du matin.
On ne pouvait donc considérer cette troupe comme renforçant la garnison du fort, que représentait absolument, ainsi que nous venons de le dire, le seul bataillon du 113' de ligne'. Ce bataillon appartenait k la brigade Daudet, qui, d'après l'ordre réitéré du chef du pouvoir exécutif, dut être dirigée sur Versailles. Cet ordre était formel el n'admettait point de retards. Le général Daudel fut informé vers sept heures par le télégraphe, et dans la soirée même du 18 mars , du mouvement qu'il avait à opérer. Il partit aussitôt, et fit une marche de nuit. Le 19, à six heures du matin, il était à Sèvres avec les bataillons de sa brigade retirés d'issy, de Montrouge, deBicêtre et d'ivry. Il rallia également le bataillon qui gardait le Mont- Valérien, et qui abandonna en effet le fort dans
' Environ 500 hommes.
la nuit du 18 au 19 pour gagner immédiatement Versailles. Il n'était cependant pas entré dans la pensée du général en chef de dégarnir cette forteresse. Il n'avait pas d'abord supposé qu'elle fut comprise dans la mesure générale qui prescrivait l'évacuation des forts, parce qu'il l'avait toujours considérée comme un fort détaché et tout à fait indépendant des autres. Par suite, il advint que, pendant toute la journée du 19 et la nuit du 19 au 20, le fort se trouva sans garnison, car on ne pouvait compter comme telle les 2P et 23" chasseurs à pied désarmés et les quelques employés restés au fort et qui ne pouvaient faire aucune résistance ; d'ailleurs , leur départ devait également avoir lieu le lendemain 20 mars, au matin. Dans la soirée du 19, le colonel Locliner, commandant la forteresse, demandait par dépêche de nouveaux ordres à Versailles. Cette dépêche, remise au général en chef, insistait tout particulièrement sur l'urgence de pourvoir d'une manière sérieuse à la défense du fort, si l'on voulait prévenir de grands dangers. Le commandant de l'armée, que préoccupait vivement l'abandon de cette importante position militaire, crut de son devoir de tenter, pour la conserver, une démarche immédiate auprès du chef du pouvoir exécutif. Beaucoup de députés, de généraux, et même d'officiers supérieurs de la marine, avaient déjà, dans la journée,
appelé l'attention de M. Thiers sur ce grave objet, et l'impression que leurs démarches avaient dû faire sur son esprit a certainement exercé une grande influence sur la décision qui fut prise. Il est toutefois un fait incontestable : c'est qu'à minuit et demi, alors que le commandant en chef se rendit spontanément chez le chef du pouvoir exécutif avec la dépêche du colonel Lochner et une note rédigée à l'appui , aucun ordre n'avait encore été donné, ni aucune mesure prescrite à l'effet d'envoyer des troupes pour remplacer dans la garde du fort celles qui venaient de l'évacuer. L'importance de la possession du Mont-Valérien n'a pas besoin d'être démontrée : si l'on n'en est pas maître, il est difficile de se maintenir à Versailles, dont ses obus peuvent gêner les communications ; d'autre part, il est plus menaçant encore pour Paris, qu'il lui est facile de bombarder dans toute la partie qu'il domine. Quand il connut son abandon, le général en chef avait, comme tout le monde, estimé qu'il fallait à tout prix réoccuper la forteresse. Il était près d'une heure du matin quand il se présenta à l'hôtel de la présidence. Très-fatigué à la suite des grandes émotions des jours précédents, M. Thiers prenait quelques instants de repos, et on dut le réveiller avant d'introduire le commandant de l'armée. Le général exposa aussitôt au chef du pouvoir exécutif les
242 LA GOMMUME.
considérations qui militaient si fortement en faveur de la conservation du fort. M. Thiers reconnut bien vite la justesse de ses objections , et il admit sans discussion l'urgence de la réoccupation du Mont-Valérien. Les mesures nécessitées par cette décision furent immédiatement prises, et comme un seul bataillon, était évidemment insuffisant pour assurer la défense du fort, on arrêta qu'on y enverrait un régiment tout entier. Le commandant en chef proposa de confier ce poste important au 119' de ligne, que commandait le colonel Cholieton. Ce régiment, établi à Versailles depuis le 12 et logé dès le 16 chez l'habitant, était sous la main et pouvait être dirigé aussitôt sur sa nouvelle destination. Comme il n'était pas à Paris au moment de l'émeute, il n'avait pas souffert, et se trouvait au contraire très-reposé. Le colonel Cholieton fut immédiatement appelé au quartier général, où il reçut l'ordre de former une tête de colonne le plus rapidement possible et de la conduire au Mont- Valérien. Le reste de son régiment le rejoindrait ensuite, sous le commandement de l'un des chefs de bataillon. En même temps, une dépêche était envoyée au commandant du fort, et lui prescrivait d'y maintenir jusqu'à l'arrivée des premières troupes du 119'' les deux bataillons de chasseurs à pied qui s'y trouvaient encore.
Dans la même nuit, et seulement quelques heures après l'entrevue du commandant en chef et de M. Thiers, la troupe du colonel Cholleton ^e mettait en marche, et le matin , vers huit heures, elle arrivait au Mont-Valérien, qu'évacuaient aussitôt les deux bataillons de chasseurs à pied. Le fort était armé de quelques pièces de campagne et d'un certain nombre d'obusiers à âme lisse qui avaient été repris aux insurgés. C'était assez pour repousser une attaque, qui d'ailleurs ne se produisit pas. Les fédérés avaient employé la journée du 19 à prendre complète possession de Paris, et ils ne se présentèrent au Mont-Valérien que dans la soirée du 20 au 2L Trouvant le fort occupé, ils envoyèrent des parlementaires à son commandant pour le sommer de le rendre au gouvernement de la Commune. On leur répondit par un refus énergique , qui leur sembla suffisamment péremptoire, car ils se retirèrent sur-le-champ sans faire de protestations, et aucune tentative hostile ne fut renouvelée sur le fort avant le combat du 3 avril. On dut prendre, toutefois, la précaution d'approvisionner le Mont-Valérien en vivres et en munitions pour le tenir en sécurité contre tout événement. Il reçut un convoi considérable de poudres et projectiles, et fut ravitaillé pour quinze jours.
Nous fumes moins heureux du côté de Vin-
244 LA COMAIUME.
cennes. Le fort, très-rapproché des lignes prussiennes et pourvu d'une garnison nombreuse, semblait devoir défier toute attaque. Il se rendit cependant, sans se défendre, à la première sommation qui lui fut faite par une troupe de gardes nationaux. Sa cbute ^ avait une grande importance, à cause des munitions, des armes et des pièces d'artillerie qu'elle faisait tomber entre les mains des insurgés. Elle leur donnait en outre un puissant renfort, beaucoup des artilleurs qui composaient sa garnison étant passés aussitôt au service de l'émeute.
Les quinze jours qui s'écoulèrent du 19 mars au 2 avril furent , de part et d'autre , employés à l'organisation des forces militaires qui allaient engager la lutte. Il fallait avant tout augmenter l'effectif de l'armée, et on ne pouvait le faire qu'avec l'assentiment des Prussiens. Les négociations ouvertes à ce sujet furent couronnées d'un plein succès. L'état-major général allemand, après en avoir référé à l'empereur Guillaume, consentit à ce que l'armée qui devait tenter de reprendre Paris sur la Commune fut portée de quarante mille à quatre-vingt mille hommes. Ce chiffre fut même, peu après, encore augmenté de vingt mille hommes, et au moment où nous pûmes
* Elle eut lieu le mercredi 23 mars.
rentrer dans la capitale, l'armée dite de Versailles dépassait cent mille combattants. Elle fut reconstituée surtout au moyen des nombreux prisonniers de guerre que l'Allemagne nous rendit, en commençant par les officiers, ce qui permit de former aussitôt des cadres nouveaux où furent reversés Jes soldats qui arrivèrent ensuite. On créa, pour recevoir ces troupes à leur rentrée en France , deux grands camps :
P Un camp placé près de Cherbourg, où seraient ralliés tous les militaires arrivant par la voie maritime. Le commandement de ce camp fut confié au général Ducrot.
2" Un camp aux environs de Cambrai, où seraient réunies toutes les troupes rentrant par le chemin de fer ou par toute autre voie de terre. Le général Clinchant fut appelé au commandement de ce camp.
L^mi et l'autre se recrutèrent bientôt en cadres vigoureux et en excellents soldats. Comme la reconstitution de chacun des cent régiments de ligne eût demandé un temps considérable, et qu'il y avait urgence absolue à ce que le titivail de réorganisation fût terminé promptement, il fut^décidé qu'on formerait des régiments provisoires où l'on ferait entrer toutes les troupes au fur et à mesure de leur arrivée. En attendant, on appela à Versailles tous les corps provenant des armées de la
Loire et du Nord, pouvant être utilisés immédiatement. La division Bruat se présenta la première ' : elle était formée des 74' et 75' de marche, d'un régiment d'infanterie de marine et d'un régiment de fusiliers-marins. Elle bivouaqua sur les grandes avenues de Versailles. En même temps, le chemin de fer amenait de nombreuses batteries d'artillerie, et un parc immense s'établissait sur la place d'armes. Enfin deux camps étaient installés dans les environs de la ville, et à une courte distance, pour y recevoir les troupes qui venaient rejoindre l'armée :
V Un camp à Porcliefontaine, où les divisions Vergé et Pelle s'organisèrent en arrière de la brigade Derroja.
2° Un camp près de la grande ligne de défense des Prussiens, du côté de Garches : la division Grenier vint s'établir au bois des Hubics et sur le plateau de Jardy , et la division Montaudon dans l'enclos du château de la Marche. ,
A son entrée dans Versailles, chaque bataillon campait d'abord sur les grandes et larges avenues de la ville : celles de Paris et de ScAux se couvrirent de soldats; les vastes allées qui bordent la pièce d'eau des Suisses leur donnèrent également asile. Les troupes se reposaient là un jour ou deux ,
* Celle division arriva à Versailles le 20 mars.
reprenaient un peu d'ordre et de tenue, puis se dirigeaient, suivant leur destination définitive, sur leurs camps respectifs.
Au moment où l'armée de Paris vint se concentrer à Versailles, le 19 mars au matin, elle ne se composait que des divisions Faron, Maud'huy et Susbielle, de la brigade Bocher, des deux régiments de gendarmerie et du 9' chasseurs. Quinze jours après, le 2 avril, date de la première sortie des insurgés, cinq divisions — Bruat — Vergé — Pelle — Grenier — Montaudon — étaient venues s'ajouter à ce premier contingent. Mais elles étaient encore en voie de formation, et leur effectif était des plus minimes : les deux dernières surtout avaient grand besoin de renforts, car elles ne comptaient alors qu'environ deux à trois mille hommes. Le gouvernement avait donc un grand intérêt à retarder le plus longtemps possible le moment d'une action nouvelle. Chaque jour augmentait ses ressources et accroissait le chiffre de ses troupes. En outre, celles-ci, éloignées du contact dissolvant de l'émeute , reprenaient la solidité et la discipline, qui sont les premières conditions du succès. On les réorganisait avec une sévérité nécessaire, et déjà le bon effet s'en faisait sentir : on pouvait signaler le retour du respect que le soldat doit à ses officiers, la diminution des cas d'ivrognerie , le soin et la propreté
dans la tenue, dans l'armement et dans l'habJHement des hommes. En même temps, on était revenu avec une grande activité aux exercices militaires indispensables pour entretenir le soldat dans l'habitude et l'usage du maniement de ses armes : de fréquentes instructions avaient lieu, et le tir à la cible se faisait avec beaucoup de régularité. Les prisonniers arrivant d'Allemagne étaient pleins d'ardeur, et les officiers montraient une bonne volonté des plus louables. Enfin les généraux accouraient en foule, et le gouvernement poui^ait choisir avec plus de facilité, eu égard à leur nombre, les chefs qu'il convenait en un tel moment de placer à la tête de l'armée.
Tous les autres services — artillerie — vivres — remontes — se reconstituaient avec une égale rapidité'. Le jour où commença la première attaque, l'armée se trouva en mesure, bien qu'incomplètement organisée encore, de faire face aux troupes nombreuses de l'émeute. Jusque-là, elle garda une attitude purement défensive.
La France entière assistait avec une anxiété bien facile à comprendre à ces préparatifs de la lutte, que les quinze jours d'inaction apparente qui s'écoulèrent du 19 mars au 2 avril faisaient
* Le gouvernement adjoignit au général Le Flô, ministre de la guerre, en vue de cette reconstitution , le général de division Letellier-Valazé , avec le titre de sous-secrétaire d'État.
évidemment pressentir. Les sympathies du pays étaient toutes pour le gouvernement, car chacun comprenait que du triomphe de l'armée régulière dépendait le salut de la société tout entière. Quelques démonstrations isolées en faveur de la Commune eurent lieu dans certaines villes , telles que Lyon, Marseille et Toulouse, où le contre-coup de toutes les insurrections parisiennes s'est toujours fait sentir; mais le gouvernement rebelle profita peu du secours purement moral que ces centres turbulents tentèrent de lui offrir, et les opérations qui suivirent ne furent nullement entravées par ces velléités de révoltes demeurées tout à fait locales.
Il est incontestable que le Comité central, qui venait de s'emparer du pouvoir à Paris, commit une grande et irréparable faute en ne cherchant pas à poursuivre immédiatement les avantages inattendus qu'il avait remportés. Toutes les chances étaient alors pour lui; il aurait dû, dès le lendemain , tenter l'action offensive à laquelle il ne se décida que deux semaines plus tard. Il est vrai que les préoccupations intérieures ont pu paralyser tout d'abord ses intentions agressives , si réellement il en a eu. Son triomphe ne s'était pas établi sans de nombreuses oppositions qu'il lui fallait vaincre à tout prix. Le parti de l'ordre, qui n'avait pas cru devoir se montrer pendant la journée funeste
du 18 mars, revenait peu à peu de sa stupeur première; il se reprochait, trop tard, hélas! sa coupable inertie, et il cherchait, trop tard encore, à se compter et à s'organiser pour une résistance que son peu d'habitude d'une entente pratiquement combinée devait rendre bien vile impuissante. La manifestation du 22 mars eut lieu : le parti de l'ordre se réunit, traversâtes boulevards sans difficulté, etvou ut gagner la place Vendôme, devenue le principal centre militaire de l'émeute. Les personnes qui composaient la manifestation avaient voulu témoigner de leurs intentions pacifiques en se présentant sans armes. Elles s'imaginaient donc, dans leur naïve crédulité, qu'une révolution qui venait d'inaugurer son triomphe dans le sang de deux généraux innocents allait s'incliner devant une protestation toute morale, que d'ailleurs ce gouvernement odieux ne pouvait considérer que comme un attentat à sa souveraineté ! Le Comité central n'hésita pas ; il fit tirer des coups de fusil sur les manifestants, dont quelques-uns payèrent de leur vie cette tentative de pacification qui, contre de tels hommes, n'aurait dû être engagée que les armes à la main.
C'est dans ce sens que le parti de l'ordre chercha, le lendemain même, à s'organiser de nouveau. On avait fait appel au bon vouloir de l'amiral Saissct, qui consentit à prendre la direction de la
résistance : le Grand Hôtel devint le quartier général des forces que l'on put rassembler. La garde nationale de divers quartiers du centre réunit le plus d'hommes qu'elle put, et le nombre en fut bien restreint : elle occupa la Bourse et les rues avoisinantes, la gare Saint-Lazare et les quartiers de l'Elysée et de Passy. L'amiral songea à se servir aussi des troupes du 69' de marche, qui étaient encore enfermées au Luxembourg. Mais, hélas! 'cette petite armée était trop insuffisante pour garder tant de postes et surveiller tant d'issues ! Les munitions surtout lui manquaient, et elle n'avait que quelques pièces d'artillerie mal servies à opposer aux nombreux canons qu'avait capturés le Comité central. Le 28 mars, après diverses tentatives infructueuses, et pour éviter un conflit dont le résultat pouvait être désastreux, l'amiral Saisset licencia les forces qui s'étaient ralliées à lui. Toutefois, le quartier de Passy, qui se trouvait le plus proche de Versailles, persista à ne pas déposer les armes et à garder les portes de l'enceinte qu'il avait conservées. Ces portes, au nombre de cinq, étaient celles du Point-du-Jour, d'Auteuil, de Passy, de la Muette et la porte Dauphine'; les 38" et 72" bataillons ne les abandonnèrent que le 31 mars, et seulement en présence de la défection
' Voir aux Appendices.
générale du parti de l'ordre auquel ils avaient toujours appartenu. C'est donc à cette dernière date que le Comité central devint le maître absolu et mcontesté de la ville tout entière. Il attendait ce moment pour chercher à étendre son action au dehors de la place, et à diriger sur l'Assemblée nationale les criminels efforts dont il avait résolu de prendre l'initiative. Les élections illégalement faites à Paris lui avaient donné, malgré l'abstention d'un grand nombre de votants, comme une * certaine consécration de ses actes et de son droit. Pour gagner du temps et faire croire à ses désirs de modération, qui n'étaient, comme on peut le supposer, qu'involontaires et apparents, il avait fait des ouvertures de conciliation. Plusieurs maires et députés de Paris s'étaient laissé prendre — avec ou sans intention préconçue — à ce simulacre grotesque de pacification impossible, et ils avaient cru devoir entrer en composition avec ce gouvernement non moins odieu-x que ridicule. Ils étaient venus jusqu'en pleine Assemblée nationale proposer aux représentants de la France de conclure un accord sur les bases mêmes indiquées par les chefs de l'émeiite. L'Assemblée fut assez bien avisée et assez soucieuse de sa dignité pour repousser toute entente de ce genre. D'ailleurs, la discussion d'une loi municipale, d'une loi sur les échéances commerciales et
d'une autre sur les loyers prouvait ses dispositions accommodantes et devait donner, par une sorte de concession toute spontanée, ample satisfaction à ce que pouvaient avoir de légitime les réclamations du parti démagogique.
Malheureusement toutes ces propositions, ces tentatives, ces lois nouvelles étaient alors illusoires : l'émeute qui régnait à Paris ne pouvait , quoi qu'on lït, être soumise et réduite autrement que par la force. C'était une présomption généreuse, mais un peu irréfléchie, que de s'imaginer qu'elle déposerait les armes avant de s'en être servie! Le gouvernement insurrectionnel, lui aussi, préparait ses forces, pendant que des pourparlers, qu'il répudiait secrètement à l'avance, s'engageaient en son nom. Il recrutait de toutes parts de nouveaux renforts : des garibaldiens et des francs-tireurs, qui avaient pendant le siège guerroyé un peu partout et à leur guise, venaient se mettre à sa disposition. Il arrivait aussi à Paris, pour grossir cette armée de la révolte, des révolutionnaires de tous les pays, émeutiers patentés et insurgés de profession prêts à s'enrôler sous le drapeau des émeutes universelles. Anglais, Russes, Polonais, Italiens, Espagnols et même Allemands ! il en vint de tous les coins de l'univers. Ces troupes cosmopolites accouraient toutes joyeuses, afin de prendre leur part à la curée qui ne pouvait man-
quer d'être leur récompense finale! Garibaldi, à qui on ai ait offert, nous ne saurions trop dire pourquoi , le commandement suprême de ces bandes indisciplinables, avait décliné l'honneur qu'on avait voulu lui faire ; mais l'Italien La Gécilia, le Russe Bagration, le Polonais Dombrowski, l'Américain Cluseret, et cent autres non moins illustres dans les fastes révolutionnaires, étaient venus prendre des commandements. L'armée parisienne fut confiée à ces hommes et à quelques autres qui, de simples ouvriers qu'ils étaient encore la veille, furent subitement le lendemain improvisés généraux en chef, et se chamarrèrent bien vite de broderies et d'insignes que surmontait en sautoir l'inévitable écharpe rouge.
La lutte était proche : déjà une première fois , le 26 mars, le chef du pouvoir exécutif avait cru qu'une attaque menaçait le camp de Satory; mais une reconnaissance faite de nuit avait démontré que l'alerte était sans fondement. Le Comité central décida que ce jour-là il marcherait sur Versailles; il y entrerait facilement, grâce aux régiments qui, comme à Paris le 18, s'empresseraient de le recevoir la crosse en l'air, il en chasserait l'Assemblée, et il serait dès lors maître de la France entière ! Il s'était bien gardé d'intercepter les voies de communication qui devaient être utilisées pour l'exécution de ce vaste projet; seule-
ment les lignes de chemin de fer de la rive droite et de la rive gauche, qui amenaient ou remmenaient chaque jour une grande affluence de voyageurs et de curieux, devinrent l'objet d'une surveillance particulière : des agents de la Commune se mêlèrent habilement au public pour avoir des renseignements; aucun moyen, en un mot, ne fut oublié en vue d'assurer le nouveau triomphe que l'émeute se promettait. Ses journaux cherchèrent aussi à exciter le sentiment populaire et à l'exalter à la hauteur de la situation; le 31 mars et le 1" avril, ils se montrèrent plus enflammés encore dans l'expression de leur haine contre Versailles. Leurs articles de ces deux jours contenaient de longs appels aux armes, entremêlés de discussions stratégiques et politiques ' qui rappelaient celles qu'ils avaient jadis publiées contre les Prussiens, et qui tous se terminaient, non plus cette fois par le cri : A Berlin ! à Berlin ! mais par celui de : A Versailles ! à Versailles ! Toute cette effervescence, habilement soulevée et exploitée, annonçait un mouvement prochain. Il eut lieu, en effet, le 2 avril. La garde nationale, qui faisait partie de cette sortie en masse que depuis six mois
' Nous signalerons surtout comme les plus ardents , en cette occasion, le journal de M. Rocli£fort, le Mot d'ordre, celui de M. Vallès, le Cri du peuple, et principalement le Père Duchcne du n citoyen » Ver m ers eh.
256 LA COMMUXE.
on lui déclarait si facile et qu'on lui montrait comme le remède infaillible à ses maux, la garde nationale avait fini par croire qu'elle valait autant et peut-être mieux que l'armée. Ceux de ses bataillons qui faisaient cause commune avec l'émeute allaient apprendre à leurs dépens que la triste victoire qu'ils avaient remportée le 18 mars ne devait pas avoir pour eux de lendemain.