CHAPITRE TROISIÈME
OPÉRATIONS SUR LES HAUTEURS DE CHATILLON. 4 avril.
La position de Châtillon est aussi menaçante pour Versailles, qu'elle permet d'atteindre par un plateau dominant d'un parcours facile, que pour Paris, qu'elle commande efficacement à petite portée de canon. La sécurité de la ville où résidaient le gouvernement et l'Assemblée nationale, aussi bien que la raison militaire, exigeaient donc que la redoute qui occupe cette importante position fût reprise à l'émeute, et que nos troupes s'y établissent sans désemparer, afin d'obliger les fédérés à ne plus dépasser la ligne des forts.
L'opération qui eut pour effet de reconquérir le plateau de Châtillon commença le 4 avril , au point du jour. La brigade Derroja tourna la position par la droite en passant près de Fontenay-aux-Roses , pendant que la division Pelle la menaçait de front. Le mouvement tournant, trèshabilement exécuté et dérobé à l'ennemi par la déclivité du coteau , réussit complètement ; les fédérés, qui n'étaient point gardés sur leurs flancs, furent cernés tout à coup sans pouvoir faire au-
cune résistance. Se sentant perdus, ils jettent leurs armes et se rendent sans conditions : quinze cents gardes nationaux restent entre nos mains avec leurs fusils et leurs canons ' ; leur chef, le nommé Duval, est tué pendant l'affaire. C'était le premier général créé par le Comité central. Il était à peine six heures et demie du matin, et l'opération était déjà terminée. A son arrivée, le général en chef trouva les troupes établies sur l'importante position dont la reprise nous aiait coûté peu de pertes. Mais bientôt les forts d'Issy et de Vanves ouvrent un feu très-violent, qui vient se croiser sur le plateau, pendant qu'une fusillade non moins vive est incessamment dirigée sur nos troupes des maisons de Clamart et de Châtillon. Le feu de l'artillerie des forts, mal réglé au début, atteint bientôt une plus grande précision, et nous avons à en souffrir assez sensiblement ; le général Pelle est blessé , et nos soldats , bien qu'abrités dans les tranchées prussiennes , y sont fréquemment atteints.
Afin de garantir le flanc gauche de la position, la brigade de La Mariouse reçut l'ordre d'enlever Clamart. Pendant qu'elle faisait ce mouvement, la brigade Derroja se portait à droite sur la gare, et bientôt la lutte s'engageait dans les maisons du village. Elle fut de peu de durée, les insurgés
' Ces canons étaient au nombre de neuf.
s'étant empressés de prendre la fuite. Quelques décharges de mitrailleuses jetèrent un grand trouble parmi les fuyards , qui allèrent se mettre à l'abri derrière les forts d'Issy et de Vanves , où ils cherchèrent à rétablir un peu d'ordre dans leurs rangs. A ce moment, la division Vergé vint prendre position à Meudon, pour soutenir au besoin la brigade La Mariouse.
Vers midi, les troupes engagées en première ligne étaient très-éprouvées par le feu des forts, vivement et adroitement dirigé. La division Pelle, dont le général Péchot avait pris provisoirement le commandement, avait surtout à en souffrir. La brigade de La Mariouse y était également trèsexposée au Moulin-de-Pierre. Nos pièces de campagne, inférieures en calibre et ne pouvant tirer qu'à découvert, étaient insuffisantes pour riposter efficacement à la puissante artillerie des forts, d'un calibre supérieur et bien abritée par ses parapets. Le général en chef avait donc dû prescrire d'éviter toute lutte d'artillerie et de ne tirer que sur les colonnes qui paraîtraient disposées à renouveler l'attaque. Mais, malgré les difficultés et les périls auxquels furent exposées les troupes pendant les premiers moments de cette importante occupation , elles ne cessèrent de se montrer calmes et fermes jusqu'à l'arrivéïs de la division Susbielle, qui vint les relever à quatre heures du soir.
270 LA COMAIUNE.
Les avanlages obtenus dans cette journée nous demeurèrent donc définitivement acquis, et la sécurité de Versailles se trouva désormais assurée contre toute attaque en rase campagne pouvant se produire de ce côté. Mais il ressortait aussi de cette affaire un fait malheureusement évident qui devait prolonger pendant deux mois la résistance de Paris contre nos troupes : l'ennemi avait en effet montré, par l'habile combat qu'il avait soutenu avec les pièces des forts de Vanves et d'Issy, qu'il possédait une puissante artillerie, et surtout qu'il avait des artilleurs suffisamment expérimentés pour la servir. Les murailles de la ville étaient elles-mêmes bien difficilement accessibles et ne pouvaient être enlevées par un coup de main. La lutte menaçait donc d'être longue et énergique ; et si quelque mouvement imprévu , soit des insurgés eux-mêmes contre le gouvernement qu'ils avaient édifié, soit du parti de l'ordre arrivant à prendre le dessus, ne survenait pas dans l'intérieur de la place, on ne pouvait songer à la réduire que par les procédés en usage dans les sièges réguliers. Mais dans l'état de désorganisation où les divers services de l'armée étaient tombés par suite de la longue guerre que nous lenions de supporter, cette opération devait être bien lente et bien difficile. C'est dans nos arsenaux les plus éloignés que se trouvaient seulement les pièces d'artillerie
capables de lutter contre celles que les nécessités du siège nous avaient forcés d'accumuler dans Paris, et que l'émeute venait de tourner contre nous. Il fallait en même temps entreprendre de nouveaux travaux afin de pouvoir utiliser les batteries prussiennes, dont les parapets, construits pour leurs pièces de siège montées sur des affûts d'une forme différente des nôtres, ne pouvaient nous servir dans l'état où nous les trouvions. Les embrasures n'existaient pas ; il fallait rétablir les plates-formes; enfin le Mont-Valérien lui-même était insuffisamment armé, et il était indispensable d'y faire arriver des pièces d'une portée et d'un calibre supérieurs.
5 avril.
Pendant le temps que nécessitèrent ces préparatifs, les positions de Meudon et de Châtillon demeuraient exposées à un feu très-vif et très-meurtrier, auquel elles ne pouvaient efficacement répondre. Aussi, le 5 avril, l'ordre fut-il donné de faire établir les troupes plus en arrière à l'abri du feu des forts, jusqu'à ce que les batteries de siège fussent terminées et armées. La division Susbielle ne laissa qu'une seule brigade à Châtillon pour garder la redoute et le haut du village. Un régiment prit position à Plessis-Piquet, et un autre à Petit-Bicêtre et à Malabry. Le 3' hussards
occupa le bois de Verrières. Un peu plus à gauche, la division Derroja vint relever, à Meudon, la division Vergé. La brigade La Mariouse, après avoir laissé de solides avant-postes dans Clamart, s'établit plus loin dans le bois et au val Fleury. La division Vergé alla remplacer, à Sèvres, le régiment de garde républicaine, dirigé sur Courbevoie, et étendit ses avant-postes de Bellevue à Saint-Cloud. Les divisions Maud'huy, Bruat et la brigade Daudel demeurèrent en réserve , la première au camp de Satory, la seconde à Versailles, et la dernière à Trianon.
Ce grand mouvement, qui avait l'apparence d'une retraite de nos troupes, ne pouvait avoir d'inconvénient au point de vue de la conservation des positions conquises. Nos avant-postes étaient maintenus sur les mômes points , et nos troupes étaient garanties du feu des forts jusqu'au jour où nous serions en mesure de tenter contre eux une entreprise décisive. Quelques escarmouches curent cependant lieu entre nos soldats et ceux de l'émeute, qui pensaient nous surprendre, mais ces attaques n'eurent jamais rien de sérieux, bien que les bulletins officiels de la Commune aient cru devoir attribuer à peu près journellement à ses troupes des succès aussi invraisemblables qu'imaginaires. En même temps, les forts du sud continuaient à tirer avec une rage furieuse sur
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nos positions et sur les villages avoisinanls. Le gaspillage de munitions que firent à ce moment les fédérés a été considérable. Du 6 au 10 avril, ce fut une véritable averse de projectiles qui vint fondre aussi bien sur les malheureux villages de Châtillon, de Clamart, de Meudon, de Sèvres et de Bellevue, déjà si cruellement éprouvés pendant le siège de Paris par les Allemands, que sur les hauteurs mêmes de Châtillon et sur les tranchées qui les abritaient. Les fédérés étaient probablement informés par des espions de la situation exacte de nos campements, car ils les poursuivaient sans cesse de leurs obus et nous obligeaient journellement à les changer. Les nuits n'étaient pas beaucoup plus calmes ; l'ennemi nous tenait constamment en alerte. Il tirait, sans doute à la suite de subites paniques, des coups de feu au hasard, et il n'était guère possible, dans de telles conditions, que les troupes eussent un repos bien assuré. Elles devaient prendre les précautions les plus grandes et être toujours en éveil en cas d'une surprise inopinée de ces soldats sans instruction ni discipline et qui, agissant un peu à leur guise, pouvaient à tout moment venir nous attaquer.
8 et 9 avril.
Nos avant-postes furent portés, le 8 avril, à Sceaux et à Bourg-la-Reine, qu'occupait la brigade de cavalerie Charlemagne (3' et 8' hussards), et nous envoyâmes des reconnaissances jusqu'à la ferme de la Belle-Épine et à la Vieille-Poste. Maisles insurgés avaient pu armer les redoutes des Hautes-Bruyères et de Moulin-Saquet, ce qui nous empêchait de nous porter plus avant. Le 9, une alerte non justifiée fit craindre un mouvement sérieux des fédérés se prononçant, par Bourg-la-Beine et Sceaux, sur Petit-Bicêtre. La brigade de la division Susbielle établie à Malabry courut aux armes , et bien qu'elle n'eût découvert, aucun ennemi, on crut devoir, par précaution, renforcer le soir même la position qu'elle occupait. Des troupes étaient arrivées depuis peu de jours à Versailles et devaient entrer dans la division Lacretelle , comprise dans la nouvelle formation de l'armée. Trois bataillons de ces troupes furent détachés au village de Bièvre. En même temps , les travaux d'appropriation entrepris pour utiliser les épaulements des batteries prussiennes étaient poussés avec activité; mais le matériel qui devait y être amené n'arrivait que lentement et par petites portions à Versailles. Le retard provenait surtout des difficultés causées pour le trans-
port des pièces et des munitions par l'insuffisance des moyens que possédaient les lignes de chemin de fer. A son entrée à Versailles, ce matériel devait en outre y être conservé jusqu'à ce que l'armement complet des batteries devînt possible. Enfin nous restions à Châtillon, mais les troupes étaient fatiguées de leur inaction même, qui delait cependant se prolonger jusqu'au jour des opérations décisives.