‹ L'Armistice et la CommuneChapitre 18 sur 52 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

PRISE DU PONT DE NEUILLY. — NOUVELLE FORMATION DE L'ARMÉE DE VERSAILLES.

5 avril.

La possession incontestée de Versailles ne pouvait être garantie d'une manière solide et définitive que par l'enlèvement du pont de Ncuilly et l'expulsion des insurgés de la presqu'île de Gennevilliers, double opération qui viendrait compléter l'heureux résultat commencé par la reprise de Ghâtillon. Notre ligne d'avant-postes se trouverait alors appuyée sur la Seine depuis Saint -Denis, point extrême de l'occupation prussienne de ce côté, jusqu'au bas Meudon, et elle acquerrait ainsi une force assez grande pour pouvoir défier désormais toute attaque nouvelle des fédérés contre Versailles.

C'est le 5 avril, et après le succès de nos troupes à Châtillon, que fut commencée l'attaque sur le pont de Neuilly. Le régiment de gendarmerie fut d'abord dirigé de Sèvres sur la caserne de Courbevoie ; la brigade Besson et la cavalerie du général de Galliffet vinrent soutenir ce mouvement. Mais les insurgés avaient mis à profit les quelques jours de répit qu'on leur avait laissés sur ce point ;

ils avaient travaillé sérieusement, depuis le 2 avril, à rendre inabordable le passage du pont, et leur résistance fut tout d'abord très-vive et très-bien dirigée. De formidables barricades coupaient le pont de Neuiîly : elles étaient armées de nombreuses pièces d'artillerie. Le rempart, des deux côtés de la porte Maillot, était percé d'embrasures où l'on voyait des pièces de canon qui ouvrirent aussitôt leur feu pour aider à la défense du pont. Il nous fallut renoncer, en présence de ces moyens inattendus de résistance, à mener plus loin l'affaire pour ce jour-là. Nous occupâmes seulement la caserne de Courbevoie, en attendant des renforts. Le général de Montaudon arriva à ce moment avec la division Pelle, dont il venait de prendre le commandement.

Le 6, le combat recommença avec une trèsgrande énergie des deux côtés; mais bientôt nos troupes prirent le dessus , et franchissant le pont de Neuilly sous un feu meurtrier qui leur fit beaucoup de mal, elles enlevèrent les barricades avec les huit pièces de canon qui les défendaient. C'est au milieu de cette vive attaque que les braves généraux Péchot et Besson furent tués glorieusement à la tète de leurs troupes et au moment même où les barricades étaient enlevées.

A dater de ce jour, IVeuilly devint le théâtre d'une lutte acharnée et constante. Les fédérés

avaient pour eux l'appui du rempart, dont nos troupes avaient l'ordre de ne pas approcher, bien qu'il leur causât de fréquentes pertes. La grande question pour nous n'était pas alors de tenter l'entrée dans Paris, mais bien d'assurer le séjour de Versailles contre toute atteinte, afin que la réorganisation de l'armée et du matériel pût s'y faire avec calme et maturité. La ville de Neuilly fut en partie sacrifiée à cette nécessité absolue, et nos troupes s'y maintinrent toutefois sur les points indiqués sans en céder jamais un seul et en se bornant à tirailler journellement avec les fédérés, dont les lignes étaient rapprochées aussi près que possible des nôtres. Nous fortifiâmes la tête du pont de Neuilly par des travaux très-solides, mais dont l'exécution, constamment gênée par le feu du rempart, présenta de grandes difficultés. En même temps, le Polonais Dombrowski, nouveau général de la Commune , contrariait nos traiailleurs par d'incessantes alertes qui nous rendirent la place très-pénible à tenir.

Mais il n'entre pas dans le cadre de ce récit d'exposer les détails des opérations poursuivies de ce côté. Le 10 avril, le général de Ladmirault en prit la direction sous les ordres immédiats du maréchal de Mac-Mahon, nommé commandant en chef de l'armée de Versailles. Le mouvement général fut continué en vue d'achever les opéra-

tions entreprises. Une attaque de nuit tentée sur le château de Bécon par la division de Maud'liuy ne put réussir; mais les fédérés avaient de si médiocres connaissances militaires et se rendaient si peu de compte des événements qui se passaient même jusque sous leurs yeux, qu'ils ne s'aperçurent pas du léger échec qu'ils nous avaient infligé. Leurs bulletins officiels, si grotesquement mensongers, ne mentionnèrent aucunement ce petit succès, le seul qu'ils aient jamais remporté pendant cette triste campagne. D'ailleurs , ils n'eurent peut-être pas le temps de constater qu'ils nous avaient repoussés, car bientôt le château de Bécon tombait en notre possession. Malgré ces avantages répétés, les progrès de l'armée ne s'accomplissaient que lentement : nous ne pûmes enlever Colombes et Bois-Colombes qu'après une lutte acharnée et des pertes sensibles, et c'est seulement le 10 avril que les troupes du général de Ladmirault arrivèrent à s'emparer d'Asnières. La prise de ce village termina la complète réussite des opérations entreprises le 2 avril, et acheva l'expulsion définitive des insurgés des divers points par où ils pouvaient menacer Versailles.

Le Mont- Valérien avait rendu de grands services à l'armée pendant ces différents combats : il avait reçu tout récemment les premières pièces de 24 qui étaient arrivées à Versailles , et il avait

286 LA COAIMUNE.

jeté dans les rangs des fédérés un désordre et une panique considérables ; ceux-cî ne pouvaient plus songer à agir efficacement sur une seule des positions que dominait la forteresse , et l'importance de sa possession, qui faillit à un certain moment passer entre les mains des insurgés, ne fut jamais mieux démontrée pour nous que dans ces premières journées.

C'est pendant que s'accomplissaient ces diverses opérations qu'eut lieu la réorganisation de l'armée de Versailles. Un décret inséré au Journal officiel du 7 avril ' régla cette nouvelle organisation de la manière suivante :

L'armée de Versailles est partagée en deux armées.

Page 1