CHAPITRE PREMIER
Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail des opérations dirigées par le maréchal de Aîac- Malion. Le rapport publié au Journal Officiel du 3 août 1871, et réimprimé depuis en brochure', expose d'une manière très-succincte, mais suffisamment étendue, les vigoureux efforts de l'armée pendant le mois qui a été nécessaire pour reprendre Paris à l'émeute et pour la réduire tout à fait.
* Rapport sur les opérations de l'armée de Versailles, depuis le \\ avril, époque de sa formation , jusqu'au moment de la pacification de Paris, le 28 mai. II y en a eu deux éditions différentes, l'une officielle (in-S"), l'autre in-18 jésus, publiée sous le titre : L'Armée de Versailles, dans la collection des Documents sur les événements de 1870-71. Paris, Librairie générale, 1871. Dans cette dernière édition on a joint au Rapport, en les rapprochant de chaque passage, les divers renseignements et dépêches du Journal officiel pendant la durée de l'insurrection.
L'auteur de ce livre doit se borner à faire ressortir plus spécialement ici les services rendus, pendant cette lutte douloureuse, par l'armée de réserve, qu'il avait directement sous ses ordres.
Bien que faisant partie de cette armée, la division Faron n'a pas cessé de se trouver en première ligne; bientôt la division Vergé y est entrée à son tour, et elle a été suivie par la division Bruat. Enfin, au moment où les troupes ont pénétré dans Paris, l'armée de réserve a été engagée tout entière et a concouru de la manière la plus importante et la plus efficace aux combats qui nous ont assuré la possession de la capitale.
La division Faron est demeurée aux avantpostes de Meudon et de Clamart depuis le 4 jusqu'au 24 avril. Elle avait à souffrir, sans pouvoir y répondre, du feu très-vif que les fédérés dirigeaient sur elle des batteries du cimetière d'Issy ainsi que des forts et des canonnières. La division Vergé, établie à Sèvres, était également exposée au tir de l'ennemi provenant des remparts du côté d'Auteuil et du Point-du-Jour. Toutefois, comme les ponts de Saint-Cloud et de Sèvres étaient coupés, et que le pont de bateaux destiné à remplacer ce dernier était replié, la division Vergé n'avait pas d'attaques bien sérieuses à rc' douter; sa droite seul® était inquiétée par de fré-
quentes alertes aux avant-postes des Moulineaux et à Belleiue.
Le 24 avril , un ordre du quartier général donnait le commandement des attaques de droite au général de Cissey, et la division Faron se trouvait placée temporairement sous sa direction. Elle y resta tout entière jusqu'au moment où le fort d'Issy tomba en notre pouvoir; la brigade Bcrthe y fut maintenue jusqu'au 22 mai, et à cette date elle rejoignit sa division dans Paris.
Cependant, vers la deuxième moitié du mois d'avril, les travaux entrepris pour approprier et armer les batteries prussiennes étant terminés, le feu fut ouvert le 25 du même mois sur les forts de Vanves et d'Issy, ainsi que sur le rempart du Point-du-Jour. Le résultat de cette attaque d'artillerie fut considérable. Les insurgés n'avaient ni l'expérience , ni l'instruction , ni surtout les chefs habiles qui leur eussent permis d'utiliser très-gravement contre nous les ouvrages qui nous avaient si bien servi, pendant le premier siège, à neutraliser les effets de la terrible artillerie prussienne. Il nous fut dès lors facile de pousser, avec beaucoup d'activité et de vigueur, les travaux d'approche, et en peu de temps des opérations plus sérieuses purent être tentées contre les forts du sud. Dans la nuit du 29 au 30 avril, les brigades Berthe et Derroja, de la division Faron, aidées
parla brigade Paturcl, enlevèrent le cimetière, le parc et les tranchées d'Issy.
Le 30, la garnison de ce dernier fort est sommée de se rendre; après quelques pourparlers qui durent jusqu'au lendemain 1" mai, elle reluse d'ouvrir ses portes. Pour déterminer sa chute, la division Faron opère, dans la nuit du 1" au 2 mai, un vigoureux coup de main, d'un côté sur le château d'Issy, qu'elle enlève, et de l'autre sur la gare de Clamart. Les 35' et 42' de ligne, ainsi que le 22' bataillon de chasseurs à pied prennent part à l'action, qui eut une certaine importance, puisque l'occupation définitive de la gare de Clamart ne put avoir lieu que le 5 mai. Dès lors, le fort était perdu : il tomba entre nos mains trois jours après. Le 38' de ligne, de la brigade Paturel, y pénétra le premier; mais il trouva le fort évacué, bien qu'il fut encore garni de tout son matériel. Le fort n'avait donc pu résister à l'attaque que pendant quinze jours environ , du 25 avril au 9 mai. Il n'avait pu survivre même quatre jours à la prise des ouvrages extérieurs, construits par nous pendant le siège. Ce résultat démontra une fois de plus l'incontestable utilité de ces travaux, que nous avons d'ailleurs signalée à diverses reprises.
La division Faron avait pris aux divers combats qui précédèrent l'occupation du fort d'Issy
la part !a plus sérieuse et la plus constante. Elle ne fut pas moins employée pendant l'attaque du fort de Vanves. Elle eut notamment à soutenir une lutte très-meurtrière dans le village, où la brigade La Mariouse était venue s'établir, non sans de vives difficultés, après la chute d'Issy. Les troupes du général Faron furent surtout occupées aux opérations préparatoires de l'investissement du fort de Vanves, qu'elles menèrent avec beaucoup de vigueur et de célérité. Mais, avant sa reddition ', cette division, qui, depuis le 3 avril, avait été engagée sans discontinuité et dont deux brigades, — celles des généraux Derroja et La Mariouse, — avaient particulièrement souffert, fut placée en seconde ligne, afin de donner à ses troupes le repos qu'elles avaient si bien mérité. Elles vinrent reprendre leurs anciens campements, la brigade Derroja au plateau de Meudon, et les 35' et 42" de ligne à Chaville et à Viroflay. En même temps le î" corps, sous les ordres du général de Ladmirault, après avoir chassé définitivement les insurgés de la presqu'île de Gennevilliers, le 19 avril, soutenait chaque jour de très-vives escarmouches dans Neuilly, Levallois- Perret et les premières maisons de Clichy. Mais comme ce n'était pas de ce côté que devait se prononcer l'attaque, nos troupes avaient reçu
' Le fort se rendit le 14 mai.
l'ordre de se fortifier solidement sur les positions qu'elles occupaient; des instructions expresses les obligeaient même à y rester sans chercher à s'approcher davantage. Le 8 mai, dès que la chute du fort d'Issy eut permis d'assurer la droite de notre position , l'attaque du centre commença. Une formidable batterie établie à Montretout ouvrit son feu sur les remparts, dont les canons furent presque immédiatement réduits au silence. Sous la protection de ce feu puissant, les troupes passèrent la Seine dans la nuit du 8 au 9 mai, et procédèrent aux premiers travaux d'approche. Le général Douay avait la direction générale des travaux du centre; la division Vergé, de l'armée de réserve, fut placée sous ses ordres pour aidera leur prompt achèvement. Elle dut surtout surveiller la portion des tranchées qui s'étendait de Boulogne à la Seine. Les parallèles qui traversaient ce village se continuèrent dans le bois de Boulogne jusqu'à la grande avenue de iVeuilly, et nos troupes s'avancèrent rapidement. Les travaux étaient donc poussés avec une persistante activité; couverts sur leur gauche par le Mont-Valérien et sur leur droite par le fort d'Issy, ils se développaient autour du saillant le plus aigu que forme l'enceinte des fortifications de Paris. L'angle que prend à revers le fort d'Issy devint, ainsi que le quartier du Point-du-Jour, dominé et écrasé de
feux de tous les côtés, intenable pour les insurgés. La première parallèle avait été ouverte à environ mille à douze cents mètres du rempart; et, dès le 18 mai, les cheminements, facilités par les maisons, amenaient les troupes au pied même des glacis.
A la date du 15 mai, la division Bruat, qui n'avait pas quitté ses campements de Versailles depuis le 2 avril, fut dirigée sur 1 illeneuve-l'Etang pour être plus à portée de l'action décisive, déjà imminente. Les batteries de brèche n'étaient plus qu'à mille mètres environ de l'enceinte, et des batteries de mortiers venaient d'être établies jusqu'à la distance de trois cents mètres. Les donmiages causés aux escarpes de la fortification permettaient d'espérer que le moment de l'assaut n'était pas éloigné. D'ailleurs, personne ne se faisait d'illusions sur les grandes difficultés que l'armée aurait à vaincre, et l'on devait s'attendre à une résistance aussi énergique que désespérée. La force seule pouvait réduire Paris ; diverses tentatives faites en vue d'entrer dans la place sans grande effusion de sang n'avaient pu aboutir. Des négociations secrètes avaient été entamées pour obtenir, moyennant une forte somme d'argent, la livraison de l'une des portes de la ville ; en même temps aurait eu lieu un mouvement du parti de l'ordre, et l'on pouvait espérer que cette diver-
sion intérieure, détournant momentanément de l'action militaire l'attention du pouvoir insurrectionnel, Hicilitérait l'entrée de l'armée par le point qui nous serait livré. Mais cette combinaison ayant manqué soit par suite d'un malentendu, soit à cause des appréhensions de ceux qui devaient favoriser le mouvement, il fallut renoncer à prendre la place autrement que par un assaut dont on devait redouter les périlleuses conséquences. D'ailleurs, le tir en brèche n'avait pas encore donné un résultat qui permît d'en venir à cette tentative extrême. On avait bien dans la ville le concours assuré de deux bataillons de l'ordre, les 38" et 72" (de Passy), qui avaient gardé jusqu'au 31 mars les portes des remparts de leur quartier. Ces bataillons, bien que licenciés par l'amiral Saisset, occupaient encore certains postes qu'il serait possible d'utiliser comme points d'appui, et ils étaient disposés à se réunir et à prêter leur entier concours au premier appel. Toutefois, ils ne pouvaient rien tenter de sérieux ni d'efficace sans l'aide des troupes régulières.
En effet, la Commune était alors la maîtresse souveraine de la grande cité tout entière. Depuis que la manifestation du 22 mars et l'essai de résistance préparé sous la direction de l'amiral Saisset avaient successivement échoué, le régime de la terreur était imposé à la capitale par ses
odieux tyrans. Les arrestations arbitraires, la cour martiale en permanence , les dénonciations , la loi sur les otages, le service obligatoire dans les troupes de la Commune contre celles de Versailles, et beaucoup d'autres mesures non moins illégales et barbares, avaient été décrétées et mises à exécution par le prétendu gouvernement de l'Hôtel de ville. Tous ceux qui avaient pu fuir l'avaient fait à leurs risques et périls et en employant les moyens parfois les plus étranges. Les honnêtes gens s'étaient presque tous éloignés de la ville; le petit nombre de ceux qui avaient dû forcément y rester se cachaient de leur mieux, échappant aux décrets de la Commune soit par des déguisements sans cesse renouvelés, soit en changeant chaque jour de domicile; la capitale se trouvait ainsi tout à fait à la merci des bandes révolutionnaires, qui constituaient les éléments principaux de l'armée insurrectionnelle. IVous devions donc considérer comme offrant les plus terribles difficultés l'assaut de la ville et l'entrée de l'armée dans ses murs. Il fallait pratiquer d'abord une brèche suffisante, tenter une escalade meurtrière, et, après avoir franchi cette brèche, s'attendre à trouver devant soi, outre des défenseurs choisis parmi les soldats les plus déterminés de la Commune, tout ce que la science a pu inventer de plus menaçant et de plus destructif :
feu grégeois, mines, fougasses, incendies pn'parés, barricades nombreuses, lutte sanguinaire engagée de maison à maison , en un mot toutes les liorreurs dont l'histoire des sièges les plus désespérés nous a transmis la cruelle tradition. L'événement , hélas ! a prouvé que ces prévisions n'avaient rien d'exagéré. Si l'entrée de nos troupes dans Paris avait eu lieu quelques jours plus tard, l'armée de la révolte aurait pu mieux encore organiser la défense et prendre ses dernières mesures. Qui sait, — si nous en jugeons par l'épouvantable spectacle que nous avons eu sous les yeux, — à quelles extrémités ne se seraient pas portés, dans la rage de leur défaite, les forcenés qui ont fait exécuter les otages et incendier nos monuments publics?... Le bonheur a loulu que l'assaut ait pu être évité et qu'ainsi de plus grands malheurs fussent à temps déjoués et prévenus.
La batterie de Montretout continuait à produire un effet terrible ; les portes d'Auteuil et de Saint- Cloud, qu'elle frappait plus particulièrement, avaient bientôt été mises dans un grave état de dégradation, et déjà les décombres s'y amoncelaient. Le rempart était tellement balayé par nos obus, qu'il était devenu presque impossible de s'y tenir, même abrité, et les soldats de la Commune, dont la discipline était plus que relâchée, s'empressaient d'abandonner leurs postes pour se
réfugier clans des endroits moins exposés. Leurs chefs comptaient d'ailleurs, pour repousser les tentatives des assaillants , sur la seconde ligne de défense préparée en arrière des fortifications, et où leurs hommes avaient moins à souffrir du feu de nos batteries. Le viaduc d'Auteuil, fermé par une forte maçonnerie, constituait la partie la plus solide et la plus résistante de cette seconde ligne, qui s'appuyait d'un côté à la Seine et de l'autre au château de la Muette , fortifié avec le plus grand soin. Toutes ces dispositions d'ailleurs nous étaient parfaitement connues, puisqu'elles avaient été terminées par nous pendant le premier siège; nous ignorions seulement par quels nouveaux ouvrages les fédérés les avaient soutenues et renforcées. Ces ouvrages formaient une troisième ligne qui s'étendait de l'Arc de triomphe à la Seine par le Trocadéro, en s'appuyant sur des barricades armées de canons.
Il n'est pas encore facile, même aujourd'hui, de très-bien expliquer la cause véritable des défaillances qui se produisirent parmi les insurgés au moment où ils laissèrent entrer nos troupes par un des points de l'enceinte. La puissance des moyens accumulés pour la résistance leur inspirait-elle tant de confiance qu'ils se refusaient à croire notre entrée possible par le côté où elle a eu lieu? Ces défaillances doivent-elles être plutôt
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attribuées à la lâcheté des troupes de l'émeute ou à leur lassitude, ou bien encore à leurs habitudes d'ivrognerie, qui trouvaient de préférence à se satisfaire dans cette journée du dimanche, généralement consacrée par elles à l'oisiveté et aux libations? Quoi qu'il en soit, il est certain qu'une panique se manifesta dans les rangs des armées insurrectionnelles au milieu de la journée du dimanche 21 mai. Vers trois heures, les remparts n'avaient ni sentinelles ni défenseurs. Un citoyen honnête et courageux, simple piqueur au service de la ville de Paris, M. Ducatel, s'aperçut de ce fait à la fois si grave et si heureux. Il s'avança jusqu'à la porte de Saint-Cloud au Point-du-Jour, sans avoir été inquiété, et montant sur le rempart, il fit des signes à nos avant-postes avec un mouchoir blanc à la main. Un officier de marine, AI. Trêves, qui se trouvait dans la tranchée, accourut à cet appel; M. Ducatel lui fit connaître en quelques mots l'état des choses , oifrant de guider les troupes et indiquant le moyen d'entrer dans la place par la porte du Point-du-Jour. Le commandant Trêves pénétra le premier dans Paris; il fut bientôt suivi par le bataillon de garde aux tranchées, qui appartenait au 37" de marche de la division Vergé, et un sous-officier de ce bataillon planta en même temps le drapeau tricolore sur les murs de la ville reconquise. C'était là un résultat
immense, et, on doit le dire, inespéré. Paris était enlevé sans qu'une lutte cruelle et sanglante eût signalé l'entrée de nos soldats, et la Commune était mise dans l'impossibilité de compléter ses sinistres préparatifs de destructions et de ruines. Mais notre victoire ne devait pas demander moins d'une semaine tout entière de nouveaux et pénibles efforts pour être définitive.