ENTRÉE DE L'ARMÉE DANS PARIS
L'armée de réserve a eu l'honneur d'entrer la première dans Paris. C'est en effet la division Vergé qui pénétra tout d'abord dans la place, et c'est l'un des soldats de cette division qui remplaça, sur les murs de la ville, l'infâme drapeau rouge par celui qui portait les trois couleurs nationales.
Une dépêche télégraphique ayant immédiatement averti le général en chef de l'armée de réserve de cet heureux événement, il se rendit le soir même à Paris, vers cinq heures et demie, accompagné du ministre de la marine. A ce moment la lutte était assez vive ; les fédérés défendaient vigoureusement le viaduc d'Auteuil. Le commandant en chef donna ses instructions aux troupes du général Vergé, puis il retourna en toute hâte à Versailles pour y prendre les deux brigades de la division Faron , qui s'y trouvaient encore, et la division Bruat tout entière. Les régiments du général Faron quittèrent Versailles à neuf heures et demie du soir. Leur marche sur Paris fut longtemps retardée en avant du pont de
OPERATIOXS DE L'ARJIEE DE RESERVE. 307
Sèvres, où il y avait un grand encombrement de troupes et de matériel de guerre. La nuit était sombre et calme; on n'entendait qu'une fusillade très-lointaine et peu nourrie, ce qui donnait à supposer que les chances de la lutte nous étaient jusqu'alors favorables. Il fallut de grands efforts et même des travaux de déblaiement immédiats pour faciliter le passage des troupes qui s'accumulaient à tout instant plus nombreuses sur le même point.. Vers deux heures du matin , le commandant en chef rentra de nouveau dans Paris ; la division Vergé l'y avait précédé, et la plus grande partie de la division Bruat y pénétra en même temps que lui. L'infanterie de marine occupa le viaduc d'Auteuil, et la brigade Langourian, de la division Bruat, passée sur la rive gauche de la Seine, donna la main aux troupes du général de Cissey, qui entraient dans la place par la porte de Sèvres , au débouché de la route d'Issy (rive gauche).
Cependant la division Vergé avait gagné du terrain et s'était même emparée d'une formidable barricade qui fermait le quai à la hauteur de la rne Guillou et du parc de la maison de santé du docteur Blanche. Cette barricade était très-puissante par l'épaisseur de ses parapets et surtout par la profondeur de son fossé. Elle était armée
de trois pièces de gros calibre qui restèrent entre
308 LA COMMU.YE.
nos mains , ainsi qu'une batterie de campajjne de six pièces, tout attelée, qui n'eut pas le temps de s'enfuir. La même division s'était alors avancée jusqu'au Trocadéro, qu'elle avait occupé de vive force, et dont de solides postes installés par nous surveillèrent les accès. L'un d'eux captura sur le quai, près du pont d'Iéna, le sieur Assi, membre de la Commune, qui était venu sottement s'aventurer jusqu'à nos avant-postes. Ce trop célèbre personnage fut aussitôt expédié à Versailles. Le seul obstacle que nous avions trouvé au Trocadéro consistait en une forte barricade fermant l'accès de la large avenue qui conduit au cbâteau de la Muette. Cette barricade était construite en terre avec beaucoup de soin et d'babileté; elle avait des parapets d'une grande épaisseur," et la seule communication réservée avait été maçonnée et voûtée. Les fédérés n'eurent même pas à la défendre; pendant qu'ils s'attendaient à être attaqués de front, la barricade était prise par un mouvement tournant opéré par le quai.
Lundi 22 mai.
Vers quatre heures du matin , l'infanterie de la brigade Langourian eut à soutenir une assez violente fusillade contre les gardes nationaux rassemblés dans les baraquements du Champ de Mars, et que l'arrivée inattendue de nos troupes.
avait singulièrement surpris. Ce combat fut appuyé par deux batteries d'artillerie qui, s'établissant sur la hauteur du Trocadéro , ouvrirent un f€u plongeant sur les baraquements par-dessus le fleuve. A ce moment le soleil commençait à se montrer, et les gardes nationaux épouvantés prenaient la fuite au milieu de l'incendie allumé par nos canons dans les araquements où ils étaient encore couchés; la flamme se propagea rapidement et en brûla une dizaine. La brigade Langourian, profitant -du trouble occasionné par cet incident, se porta sur l'Ecole militaire, devant laquelle se trouvait un parc d'artillerie assez bien défendu. Nos troupes sont d'abord repoussées; mais elles reviennent à la charge, enlèvent les campements du Champ de Mars et pénètrent enfin dans l'Ecole militaire , que le général de Cissey prenait en même temps à revers, mettant ainsi les fédérés dans le plus grand danger.
Sur la rive droite, les corps des généraux Clinchant, Douay et de Ladmirault, après avoir occupé le quartier de Passy et enlevé le château de la Muette, se portèrent en avant, parallèlement aux fortifications. Bientôt, un peu détournés de leur marche directe par les obstacles qu'elles rencontrent à tout moment, les têtes de colonne des généraux Douay et de Ladmirault, leurs étatsmajors et leur artillerie se présentent sur la place
310 LA COMMUiME.
du Trocadéro. Il résulta de cet encombrement inopiné une certaine confusion qui dura jusqu'après le passage des troupes , et qui aurait pu avoir de sérieux inconvénients. En eifet, si les insurgés avaient alors ouvert sur le Trocadéro le feu des batteries de Montmartre, leurs obus de gros calibre auraient pu nous gêner beaucoup. Mais les canons de Montmartre se taisaient encore. Ce fut seulement un peu après neuf heures qu'ils commencèrent à tirer : le passage était alors dégagé, l'ordre rétabli, et ce feu d'artillerie, bien qu'il lût à bonne portée et habilement dirigé, ne nous causa pas grand mal. Nous perdîmes cependant quelques hommes : un obus étant tombé sur la compagnie de réserve du génie, tua le capitaine Haxo et blessa ou tua également sept des soldats qui l'entouraient. A ce moment, et pour faciliter la marche des autres colonnes, la division Vergé s'était portée en avant et avait d'abord occupé la manutention, où nos troupes saisirent trente mille rations toutes préparées pour les armées de l'insurrection ; débouchant ensuite dans le quartier des Champs-Elysées, elle avait atteint le palais de l'Industrie. La Commune avait conservé à ce vaste bâtiment la destination qu'il avait eue pendant le premier siège : c'était à la fois un dépôt de matériel et un hôpital. Un certain nombre de fédérés blessés y étaient alors en traitement; parmi eux
se trouvait le Polonais Okolowicz , l'un des principaux généraux de la Commune. Il fut aussitôt fait prisonnier. Ce mouvement de la division Vergé était soutenu par la division Bruat , dont la deuxième brigade, restée sur la rive droite de la Seine, avait traversé le fleuve, après la prise de l'Ecole militaire, pour appuyer, sur la rive gauche, l'autre brigade qui marchait devant elle à travers le Gros-Caillou.
Vers dix heures du matin, la première ligne atteignait l'esplanade des Invalides : les insurgés faisaient alors sauter le manège de l'Ecole d'étatmajor, rue de Grenelle-Saint-Germain, indiquant ainsi que sur ce point ils renonçaient à la résistance. Les troupes de la division Bruat s'établirent dans le quartier : la gauche au palais du Corps législatif et au ministère des affaires étrangères, la droite aux Invalides et le centre dans la longueur de la rue de Bourgogne.
Avant de se porter plus avant, il était nécessaire de se rallier et d'attendre que le mouvement général fut continué. La division Bruat se trouvait tout à fait en pointe. Son flanc droit, qui aurait dû être garanti par les troupes du général de Cissey, était découvert, parce que les colonnes de ce général, retardées par des empêchements imprévus , n'étaient pas encore arrivées à sa hauteur. Sa gauche, bien que protégée par la Seine , avait
312 LA COAIMUNE.
à souffrir du feu des tirailleurs fédérés placés sur l'autre rive, où la division Vergé n'avançait qu'avec lenteur, au milieu d'obstacles multipliés.
Les insurgés avaient fortifié très-solidement la ligne de défense naturelle que pi'ésentait le mur du jardin des Tuileries, donnant sur la place et sur le quai : cette ligne menaçait d'être vivement défendue. A droite, sur le quai, une épaisse barricade reliait la muraille à la rivière : son parapet était couvert de sacs à terre; devant elle, on avait creusé un large fossé. De l'autre côté, sur la gauche, une autre barricade s'étendait depuis le mur du jardin jusqu'au ministère de la marine, commandant ainsi toute la rue de Rivoli. Cette importante barricade avait un immense épaulement avec fossé : le seul passage réservé était fort étroit et fermé par une barrière en fer. Enfin, la grille d'entrée du jardin qui sépare le mur en deux parties était également fermée par un épaulement. Sur la terrasse, qui domine la place, étaient deux fortes batteries pouvant balayer tout ce qui se trouvait devant elles. Le flanquement de cette imposante position était assuré des deux côtés avec une même force : à droite, la Seine et le mur de la terrasse la garantissaient contre toute tentative de mouvement tournant; d'ailleurs, les quatre canonnières de la Commune embossées sous le Pont-Royal surveillaient la rivière. De l'autre côté
delà place, le flanc était coiiiert par un épaulement d'une égale importance, qui interceptait la rue Royale.
La simple description de cette ligne de défense démontre suffisamment qu'il ne fallait pas songer à s'en emparer de vive force : on eût perdu dans une attaque tentée contre elle beaucoup trop de monde , et pour un résultat qui pouvait être aussi bien obtenu par un mouvement tournant comme ceux qui venaient déjà de nous réussir. On renonça donc tout d'abord à l'assaut que devaient certainement espérer les insurgés ; on se borna , vers dix heures du matin , à reconnaître la position et à tirer, en s'en approchant, quelques coups de canon du Cours-la-Reine pour s'assurer qu'elle était armée et occupée. Elle répondit avec une vigueur qui nous fit comprendre qu'elle était préparée à tout événement. On abrita donc les troupes aussi bien que possible dans les maisons du quartier des Champs-Elysées, derrière le palais de l'Industrie et l'Elysée , puis on commença le long du faubourg Saint-Honoré un travail lent et pénible de sape à travers les maisons. Les fédérés dirigèrent alors un véritable bombardement sur le quartier où se trouvaient les troupes; mais ce feu terrible n'eut qu'un elfet médiocre, bien qu'il ait duré jusqu'au lendemain, à six heures et demie du soir.
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La position de l'armée de réserve ne fut pas modifiée pendant les journées du lundi et du mardi : elle occupait le centre de l'armée, et était séparée en deux parties par la Seine, la division Bruat s'étendant sur la rive gauche, et la division Vergé sur la rive droite. La division Faron se tenait en réserve en arrière du Trocadéro. Sur la hauteur s'étaient établis le grand quartier général, ainsi que celui de l'armée de réserve. Les alentours avaient été explorés avec soin, et on avait trouvé dans les carrières creusées sous le coteau, et où l'on parvient par la rue Beethoven , une poudrière considérable qui renfermait encore environ soixante-dix mille kilogrammes de poudre. Une telle quantité de matière explosible eût suffi pour faire sauter tout le quartier; heureusement les insurgés n'aiaient pas songé à ce moyen de destruction, ou bien le temps leur avait manqué pour s'en servir. Les recherches , conduites par des officiers d'artillerie et du génie, ne firent d'ailleurs découvrir aucune trace de préparatifs en lue d'une explosion préméditée.
La place du Trocadéro se trouvait très-exposée aux feux croisés de la batterie des Tuileries , qu'appuyaient d'un côté les canonnières du Pont-Royal et de l'autre l'artillerie des hauteurs de Montmartre. Il fallut donc abriter les troupes des vues directes de ces trois points, et elles se retirèrent
dans les avenues transversales : bientôt, d'ailleurs, Montmartre, se préoccupant sans doute davantage des colonnes qui se rapprochaient incessamment , ne dirigea plus sur le Trocadéro qu'un tir trèsirrégulier.
La journée fut consacrée à assurer le déploiement de l'armée dans Paris ; il eut lieu dans l'ordre suivant : à l'extrême droite se trouvait le 2' corps (général de Cissey) , se reliant au corps du général Du Barail resté à l'extérieur; au centre, les trois divisions de l'armée de réserve, dont deux en première ligne; puis le 4' corps (général Douay), le 5* (général Clinchant), et enfin, à l'extrême gauche, le 1" corps (général Ladmirault). L'ensemble de cette disposition formait une ligne brisée s'appuyant à la gare des Batignolles, comme point extrême sur la gauche, pour gagner le chemin de fer Saint-Lazare, la caserne de la Pépinière, la place Beauvau, le palais de l'Industrie, la rue de Bourgogne, les boulevards extérieurs jusqu'à la gare Mont-Parnasse, et la ligne de l'Ouest jusqu'à sa sortie de Paris. Le centre se trouvait potié trèsen avant, parce que les ailes avaient un mouvement assez long à exécuter pour se diriger des rives de la Seine sur le point qu'elles vinrent occuper à la fin de la journée ' .
* Voir le croquis indiquant cette position et celle du jour suivant.
Miirdi 23 mai.
Le 23 mai, an matin, la position de l'armée n'avait pas changé : le palais du ministère des affaires étrangères , celui de l'ancienne présidence du Corps législatif, et le palais même où siégeait jadis la Chambre, souffraient beaucoup du tir des batteries de la place de la Concorde et des canonnières du pont Royal. Une batterie placée de manière à enfiler la rue de l'Université criblait d'obus les troupes de l'armée régulière qui lui faisaient face ; néanmoins elles se maintenaient sans grande perte, mais aussi sans chercher à se porter en avant, conformément d'ailleurs aux instructions qu'avaient reçues leurs chefs.
Sur la droite, dans le faubourg Saint-Honoré, la division Vergé continuait à avancer lentement au travers des maisons par le moyen de la sape , afin de tourner les barricades de la place de la Concorde. Le jardin de l'ambassade d'Angleterre dut également donner passage à nos troupes : à la rue Boissy-d'Anglas, le colonel Piquemal, chef d'état-major du général Vergé, fut atteint mortellement par une balle tirée de l'une des maisons. Cependant on devait espérer atteindre, à la fin de la journée, la rue Royale en arrière de la barricade, qui, se trouvant prise à revers, ne pourrait plus résister. On se dirigerait alors de l'autre côté
sur la ligne des insurgés, qui serait en même temps attaquée à revers et de flanc. Il serait alors facile de s'en emparer et de s'y maintenir définitivement. Toutefois, il ne fallait pas songer, en raison des lenteurs obligées du travail préparatoire, à aborder cette importante et décisive position avant le 24 au matin. En attendant, et pour faire taire le feu incommodant des canonnières et prendre d'écharpe la batterie des Tuileries , un épaulement destiné à abriter une batterie de mortiers fut construit sur le quai, au coin du boulevard de la Tour-Maubourg. Son tir devait être soutenu par celui de l'artillerie de campagne établie derrière les parapets des quais, et par une batterie qui fut commencée au Trocadéro , près de la grande maison des Phares. Six pièces de 24 court auraient armé cette batterie ; mais la rapidité des événements ne permit pas de s'en servir, les points sur lesquels elle devait diriger ses feux ayant été enlevés par nos troupes avant son complet achèvement.
Le maréchal de Mac-Mahon avait prescrit à la droite du général de Cissey de s'avancer le long des remparts, de manière à déborder le centre, et avant la fin de la journée, ses troupes étaient parvenues jusqu'à la route d'Orléans et à l'Observatoire. Le général Bruat, suivant le même mouvement, s'était emparé du ministère de la guerre
et de la direction générale des Télégraphes. Toutefois, l'action la plus importante de la journée fut engagée par la gauche.
Elle avait Montmartre pour objectif. L'enlèvement de cette position si naturellement formidable, et que l'émeute avait en outre hérissée de nombreuses pièces de canon , fut confié aux corps commandés par les généraux de Ladmirault et Clinchant. L'entreprise, très-bien conduite, réussit plus rapidement qu'on n'avait osé l'espérer. Dans leur ignorance des choses de la guerre, les fédérés n'avaient pas songé à garantir leurs flancs, et un mouvement tournant se prononçant vivement le long des remparts les surprit sans défense. D'ailleurs , la situation même des lieux où l'on opérait facilitait notre attaque : les fortifications sont entourées , de ce côté , de grands terrains vides où les insurgés ne pouvaient tenir contre nos troupes. En outre, les rares habitations qu'on y voyait étaient peu élevées et peu solides; elles ne pouvaient offrir qu'une médiocre résistance , et la plupart, en raison de l'espace qui existait entre elles, pouvaient être facilement tournées. Les fédérés avaient d'ailleurs négligé ces parties voisines de l'enceinte pour se porter sur des points qu'ils jugeaient plus importants et plus menacés, et où ils croyaient être attaqués de front. Le corps du général de Ladmirault put donc s'avancer sans
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trop de difficultés , et presque sans coup férir ; il arriva de la sorte jusqu'au pied des pertes nord de Montmartre. Le premier effet de ce mouvement fut de devancer et de couper la portion de l'armée fédérée qui défendait encore Clichy, Levallois- Perret et les dernières maisons de Neuilly.
La situation des troupes insurgées qui occupaient ces divers points était d'ailleurs bien aventurée depuis les progrès faits la veille par l'armée régulière. Elle fut dès lors tout à fait compromise. En effet, ces troupes se trouvaient prises entre le mur d'enceinte que garnissaient nos soldats, et la ligne prussienne qui leur interdisait tout passage , pendant que la division Montaudon les surveillait à l'extérieur. La Seine formait également contre eux une ligne défensive qu'ils ne pouvaient tenter de franchir. Leurs chefs comprirent aussitôt que tout était perdu; ils mirent bas les armes et se rendirent sans condition avec toute leur artillerie, qui ne comprenait pas moins de cent cinq pièces de canon.
Cet important avantage nous permit d'attaquer aussitôt et avec plus de sûreté les buttes, qui étaient considérées en quelque sorte comme le quartier général de l'émeute, et par conséquent comme le gage le plus certain de la victoire. Nos troupes montèrent avec beaucoup de vivacité et d'entrain à l'assaut de la position, qu'elles enle-
320 LA COMAIUME.
vèrent en peu d'instants, surprenant et dispersant tout ce qu'elles trouvaient devant elles. Vers midi, le drapeau tricolore flottait sur le moulin de la Galette et peu après sur la tour Solferino; bientôt, de divers points de Paris, l'on pouvait distinguer les pantalons rouges de notre infanterie qui gravissait lestement les parapets des batteries fédérées.
La prise des hauteurs de Montmartre était un fait considérable qui devait jeter dans les rangs insurgés une désorganisation et un trouble sans remède. La Commune avait toujours regardé la forteresse de Montmartre comme le lieu de son suprême refuge. Dès le deuxième jour de la bataille engagée dans Paris, cette position, réputée inaccessible et imprenable, et où l'insurrection avait remporté, deux mois auparavant, son premier triomphe, tombait entre les mains dé l'armée régulière. Cet événement fut donc, en raison de son influence sur le moral des derniers défenseurs de l'émeute, d'une importance tout à fait décisive. Au point de vue militaire, cette importance était plus grande encore. La prise de Montmartre obligeait les insurgés à évacuer aussitôt les positions que la hauteur domine et que son canon rendait désormais intenables pour eux, et notamment la Villette, les Halles, la place Vendôme et les Tuileries. Les bari'icades qui sillonnaient ces dif-
férents quartiers devaient se trouver prises à la fois de flanc et à revers par l'artillerie que nous allions tourner contre elles. Quant aux chefs de la Commune, la nouvelle de ce grave échec jeta parmi eux un désarroi facile à comprendre. Ils avaient supposé, d'après la lenteur calculée de nos opérations dans \euilly, qu'à l'aide de leurs barricades si vigoureusement armées, fortifiées et défendues, ils nous retiendraient indéfiniment dans Paris, et que peu à peu nos troupes se désagrégeraient et viendraient une fois encore leur apporter leur concours. La chute de Montmartre réduisait à néant et en un seul moment toutes leurs espérances. Ils se sentirent perdus, et abandonnèrent les quartiers du centre encore en leur pouvoir, pour se retirer sur des points plus excentriques et jusqu'alors peu menacés. Mais en se résignant à cette dure nécessité, ils n'oublièrent pas les projets sinistres dont ils avaient élaboré l'exécution dans le secret de leurs conseils, et que leurs proclamations nous avaient déjà fait connaître.
Cependant la prise de Montmartre avait permis d'atteindre la gare de la Chapelle; le mouvement en avant s'était prononcé de toutes parts; le 5' corps s'était emparé du collège Rollin, et, avant la nuit, le 4^ avait dépassé la Aladeleine et s'étendait d'un cùté jusqu'à la place Saint-Georges
322 LA COAIilUXE.
et Notre-Dame de Lorette, et de l'autre jusqu'à l'Opéra et à la place Vendôme. Vers cinq heures du soir, le feu des fédérés, à la batterie des Tuileries, redoubla d'intensité; les pièces tiraient aussi vite que possible , mais sans aucune précision. Une demi-heure après, leur artillerie se tut complètement, mais en même temps nous pûmes apercevoir les premières lueurs des horribles et vastes incendies que, dans le désespoir de leur défaite, ces modernes barbares avaient partout fait allumer.
Dès le lundi 22 mai, vers onze heures du matin, on avait vu s'élever du ministère des finances une légère colonne de fumée , qu'on pouvait d'autant mieux attribuer à un feu accidentel, qu'on apercevait sur les toits de l'édifice des pompiers qui paraissaient en mesure de l'éteindre. L'explosion du manège de l'Ecole d'état-major avait également causé une fumée considérable qui, de loin, semblait couvrir tout le quartier des Invalides. Mais vers sept heures, aux approches de la nuit , on vit tout à coup un immense incendie se déclarer simultanément sur plusieurs points, au ministère des finances, au palais de la Légion d'honneur, au Conseil d'Etat, etc.. Sur la gauche, des maisons de la rue Royale et de la rue Boissyd'Anglas s'enflammaient en même temps. A dix heures du soir, le ministère des finances n'était
OPERATIO\fS DE L'ARMEE DE RESERVE. 323
plus qu'un laste brasier incandescent dont la lueur était étincelante. La cour carrée du Conseil d'Etat formait comme une sorte de cheminée d'appel et lançait dans l'air des colonnes de feu dont l'élévation dépassait les plus hauts monuments. A la même heure, une longue ligne d'une rougeur lumineuse et sinistre parut réunir ces deux immenses foyers : toute la façade des Tuileries s'embrasait à la fois, et le vieux palais de nos rois disparaissait bientôt dans les flammes. C'est à minuit et demi environ que la coupole du pavillon de l'Horloge s'effondra, en projetant au loin d'innombrables étincelles. Les autres parties du palais continuèrent à brûler jusqu'au jour. Nous assistions de loin à cet horrible spectacle, dont nous suivions les phases diverses au milieu d'une nuit obscure, qu'en certains points de l'horizon le jour semblait avoir momentanément remplacée. Nous avions devant nous, dans toute son étendue, cette fournaise ardente, au milieu de laquelle brûlaient tant de palais ' , et nous pouvions voir cet incomparable incendie se refléter dans les eaux de la Seine, qui coulaient à leur
' C'étaient, outre les Tuileries, le Conseil d'Etat et la Cour des comptes; la Légion d'honneur; les Archives de la Cour des comptes; la Caisse des dépôts et consignations, la Caserne de cavalerie du quai d'Orsay et toutes les maisons de la rue de Lille ; depuis la rue de Solferino jusqu'à la rue du Bac.
pied, et dont le lit ne paraissait plus contenir qu'un vaste torrent enflammé. Aucune description ne saurait dépeindre, en termes suffisants, l'épouvantable tableau que nous avions alors sous les yeux.
La nature sembla se joindre à nous pour prévenir de plus grands malheurs. Il fit pendant cette mémorable nuit un temps exceptionnellement calme et surtout sans aucun vent, de telle sorte que les flammes, s'élevant verticalement dans les airs, ne détruisaient que les monuments où des mains criminelles avaient préparé l'incendie. Toutefois, ces sinistres afl'reux démontraient que les chefs de la Commune avaient abandonné tout espoir; mais ils avaient tenu à laisser sur tous les points qu'ils étaient forcés d'abandonner les traces de leur haine impuissante et de leur implacable vengeance. Aussi nos troupes étaient-elles tenues de ne s'avancer qu'avec une extrême circonspection, car elles pouvaient à tout moment se trouver exposées aux explosions provoquées par les dépots de matières détonantes et de munitions accumulées de tous côtés, soit que l'ennemi les eût disposées à dessein, soit encore qu'il les eût oubliées dans la précipitation de sa fuite. Ce fut seulement vers le malin, lorsqu'on put facilement reconnaître les rues par lesquelles on s'avançait, que l'amiral Pothuau, à la tète de quelques marins,
parvint à s'emparer du ministère de la marine, où les préparatifs d'incendie venaient également d'être achevés.
Mercredi 24 mai.
Au môme moment la division Vergé se portait au Louvre, qu'elle put, à l'exception de sa précieuse bibliothèque, préserver d'une entière destruction. Elle sauva en même temps la maiiie de la place Saint-Germain-l'Auxerrois.
Sur la rive gauche, la division 13ruat faisait de sensibles progrès; elle enlevait successivement toutes les barricades de la rue de l'Université et occupait l'Institut et l'hôtel des Monnaies. Vers dix heures du matin, un détachement de marins attaquait le Luxembourg par la rue de Tournon , pendant que le général^ de Cissey cherchait à y pénétrer par la place de l'Observatoire. Ce double mouvement fut couronné d'un plein succès. Nous nous emparions en même temps des quatre canonnières de la Commune, qui étaient aussitôt réarmées avec des marins descendus de la batterie de Montretout. Arrivée au Pont -Neuf, reçue avec acclamations, et encouragée par les habitants du quartier, la division Bruat put se porter jusqu'au boulevard Saint-Michel, où elle dut s'arrêter, afin de permettre aux autres troupes d'arri-
ver à sa hauteur. La (îiiision Vergé avait, de son côté, continué son mouvement, et, dépassant l'Hôtel de ville en flammes, elle avait atteint la caserne Lobau. Les ruines et les incendies se faisaient surtout remarquer sur la route qu'elle avait suivie; elle avait passé au milieu du ministère des finances, des Tuileries, du Palais-Royal, du Louvre, des maisons de la rue de Rivoli, de l'hôtel de ville, etc., partout le feu durait encore, et les troupes ne cheminaient le long de ces foyers ardents qu'avec une extrême précaution. De temps à autre un coup de feu était tiré, soit que quelque fédéré trouvé dans les décombres expiât la part qu'il avait prise au désastre, soit que quelque autre tentât, d'un coin encore ignoré, de venger, au nom de la Commune et sur l'un de nos braves soldats, son irréparable défaite. Enfin la division Faron, prête à suivre les troupes du général Vergé, bivouaquait sur la place de la Concorde.
A gauche de l'armée dé réserve, se trouvaient la division Berthaut au Palais-Royal, et la division L'Hériller à la Banque.
A droite, le Panthéon venait d'être enlevé par la division Lacretelle, formant la gauche du général de Cissey.
A ce moment, mercredi soir 24 mai, la gauche de l'armée touchait à la gare du Xord, pendant
que son extrême droite dépassait le parc de Montsouris.
Jeudi 25 mai.
Les insurgés sont obligés, pour résister encore, de se porter sur les points extrêmes de Paris, dans ces quartiers qui servent généralement à la naissance et à l'élaboration de toutes nos révolutions. Les chefs de la Commune abandonnent, le 25 mai, les trois forts du Sud qu'ils possédaient encore, c'est-à-dire Montrouge, Bicêtre et Ivry. Les deux premiers de ces forts se rendent au colonel Leperche ; celui d'Ivry est surpris par une attaque de nos éclaireurs, dragons et chasseurs à cheval, auxquels il ouvre ses portes. î]nfin la redoute des Hautes-Bruyères est également enlevée à l'émeute par une simple reconnaissance de cavalerie, et les défenseurs de la Commune sont obligés de se replier dans Paris jusque sur la place d'Italie.
C'est alors qu'un grand mouvement tournant est tenté par l'extrême droite pour envelopper et anéantir les dernières troupes qui essayent encore de résister dans le quartier. Ce mouvement est soutenu à gauche par la division Bruat, qui s'avance parallèlement à la Seine, occupant l'Entrepôt des vins et le Jardin des Plantes, puis la gare des voyageurs au chemin de fer d'Orléans. Elle se
relie ainsi avec l'extrême droite du fjénéral de Cissey, qui se tient à la gare des marchandises à Ivry.
La division Vergé, qui avait dépassé l'Hôtel de ville, avait à vaincre de grandes difficultés, en raison des embarras qu'éprouvait la marche de ses troupes dans un dédale de petites rues qu'elles étaient obligées de suivre pour parvenir à la Bastille. C'est sur ce dernier point que l'armée de réserve devait rencontrer les plus sérieux obstacles. En effet, la place même de la Bastille ne. pouvait être enlevée qu'après une lutte que sa forte position menaçait de rendre très-vive. Derrière elle s'étendaient les quartiers de Bercy, du faubourg Saint-Antoine, de Ménilmontant et de Belleville, dont la place était l'accès naturel et qu'ils protégeaient également, de telle sorte qu'après l'avoir prise, il était bien périlleux de s'y maintenir sans être contraint d'attaquer aussitôt les divers quartiers auxquels elle servait de première défense. Tout cet ensemble de positions formait une sorte de place d'armes bornée d'un côté par les fortifications et de l'autre par la Seine, et d'un troisième côté par le canal Saint-Martin. C'est dans ce fort naturel que l'insurrection s'était réfugiée : et depuis que le combat, se rapprochant de l'Hôtel de ville, en avait chassé la Conmiune, elle était venue s'établir en permanence à la mairie
(lu onzième arrondissement, sur le boulevard du Prince-Eugène. Elle devait se croire pour quelque temps encore en sûreté sur ce point, où nos troupes ne pouvaient parvenir, ainsi que nous venons de le dire , qu'après avoir traversé, au milieu de grands dangers, des rues étroites et faciles à défendre , où l'émeute avait , en effet , disposé tous les moyens de résistance qui restaient encore entre ses mains.
L'armée de réserve ne pouvait avancer que par deux points : elle avait devant elle d'un côté la Bastille, qui arrêtait la division Vergé, et de l'autre le pont d'Austerlitz, défendu par plusieurs barricades, savoir :
1" A l'extrémité du pont, sur la place Walhiibert, une barricade demi-circulaire pouvant enfiler le quai et le boulevard de l'Hôpital;
2° A l'autre extrémité, une deuxième barricade;
3° Une barricade gardant l'entrée de la rue Lacuée ;
4" Une barricade empêchant l'accès du boulevard Mazas.
Toutes ces barricades étaient armées de pièces d'artillerie.
Il n'était pas possible, en présence d'une telle réunion de moyens défensifs, de songer à faire avancer les troupes par la rive gauche. Quant à hi rive droite, la brigade de La Mariouse, qui s'y
était engagée , était arrêtée au canal Saint-Martin devant un petit pont qui seul en permettait le passage. Elle devait se tenir à une distance suffisante du Grenier d'abondance qui était en feu , ce qui rendait ses approches très- difficiles. On pouvait craindre aussi à tout moment que l'Arsenal, qui brûlait également, ne fît explosion, ce qui aurait gravement exposé les troupes , à cause de la quantité considérable de munitions que les insurgés y avaient rassemblées. De la Bastille à la Seine, le canal Saint-Martin, dont les berges sont profondes et escarpées, interceptait donc absolument le passage, sinon par le petit pont dont nous avons parlé ci-dessus, et que balayait l'artillerie des fédérés. Malgré ces difficultés, on résolut d'attaquer le saillant formé par la Seine et le canal, et c'est sur les deux débouchés qui y donnent accès qu'eut lieu le combat pendant toute la journée du 25. Il était d'autant plus nécessaire de marcher avec précaution, qu'en arrière se trouvait le viaduc du chemin de fer de Vincennes, formant une seconde ligne de défense également très-solide. Il fallait d'abord réduire au silence l'artillerie des insurgés. Nous établîmes à cet effet des batteries en avant du Jardin des Plantes, sur le quai et sur l'autre rive de la Seine, de manière à couvrir de nos boulets les fortes barricades que nous avions devant nous. Les canonnières nous
rendirent alors do grands services; mais leur effectif, relativement faible, eut beaucoup à souffrir. Toutefois, la puissance de ce feu convergent obligea bientôt l'artillerie fédérée au silence , et la barricade de la place W alhubert fut la première évacuée. Nos troupes l'occupèrent; mais le pont d'Austerlitz, couvert des obus de l'ennemi, était toujours impossible à franchir. Notre artillerie dirigea alors le feu de ses pièces sur les maisons situées en arrière , au coin de la rue Lacuée et du boulevard Mazas. L'incendie s'y déclara presque aussitôt; les fédérés durent les abandonner, et ils vinrent se joindre aux défenseurs des barricades. Deux compagnies du 109% qui tentèrent à ce moment le passage du pont, durent se replier avec pertes.
La lutte , commencée dès dix heures du matin , persista durant toute la journée avec la même vivacité, mais sans que le succès fût encore définitif. Vers le soir cependant, le 35" de ligne parvint à rétablir la petite passerelle au-dessus de la porte de l'écluse du canal. Kos hommes s'aventurèrent un à un sur ces planches fragiles , avec la protection de notre canon , qui de la berge balayait tout le quai opposé. Ils arrivèrent ainsi sous le pont d'Austerlitz, sans quitter toutefois l'abri de la haute muraille du quai ; un bataillon presque entier put ainsi se masser sous le pont et se préparer
332 LA COMMUXE.
à tcnlcr l'attaque des barricades. Quand il lui réuni en nombre suffisant, il remonta par les rampes du quai, et se précipitant au pas de course, il enleva, dans son irrésistible élan, les barricades et les maisons. Les fédérés prirent la fuite, mais les nôtres ne purent les poursuivre que jusqu'à Mazas, où ils se trouvèrent arrêtés par la seconde ligne de défense.
Dans cette même journée, la division Vergé avait procédé à de longs et pénibles travaux d'approche. La place de la Bastille, qu'elle devait enlever, était défendue par de formidables barricades armées de canons. La gare de Vincennes, qui domine la place, constituait pour les fédérés un réduit excellent; la terrasse du premier étage était garnie de gardes nationaux, et la place ellemême avait une forte artillerie qui commandait toute la rue Saint-Antoine, protégée en outre par deux énormes barricades, l'une au coin de la place et la seconde à la hauteur de la rue Castex. Ces barricades avaient aussi du canon. Toute cette artillerie rendait inabordable l'accès direct par la rue, d'autant plus qu'on ne pouvait la contre-battre utilement, à cause du tracé sinueux de la ligne des maisons. Nos batteries étaient obligées d'ouvrir leur feu à quatre cents mètres seulement, et elles ne devaient tenir, à une distance aussi rapprochée, qu'après l'enlèvcnient j)ar nos
OPERATIOiYS DE L'ARMEE DE RESERVE. 333
troupes des maisons d'où l'ennemi pouvait tirer sur nos artilleurs. Il fallut donc cheminer, à l'aide de la sape, au travers des maisons elles-mêmes, à partir de la rue Saint-Paul et parallèlement à la rue de la Cerisaie, dont une barricade empêchait le passage à la hauteur de la rue Castex. Toutes ces dispositions et tous ces durs travaux étaient encore contrariés tant par l'état de fatigue de nos soldats, qui, depuis leur entrée dans Paris, n'avaient pas eu un instant de repos, que par les démonstrations hostiles des habitants, qui ne nous cachaient pas leur sympathie pour l'infâme gouvernement dont nous venions les délivrer. La journée fut employée à ces soins, et c'est seulement vers le soir que nos troupes parvinrent à s'emparer de la barricade de la rue Saint-Antoine — au coin de la rue Castex, — ainsi que de toute l'artillerie qui la garnissait. Il restait à attaquer la place, d'un côté, par la rue Saint-Antoine, attaque de front qui devait être la plus périlleuse , de l'autre par la gauche, — place Royale, — pour diviser les forces de l'ennemi. Alais l'arrivée de la nuit obligea de remettre cette double tentative au lendemain.
V^endredi 26 mai.
La première opération consistait à s'emparer de la gare de Vincennes. La possession du pont
d'AustcrIilz nous avait permis d'occuper les débouchés du pont de Bercy. Les troupes de la brigade Derroja purent remonter jusqu'à la place Daumesnil et s'établir sur la voie du chemin de fer, à l'endroit où elle se trouve au niveau du sol de la place, qu'il était alors facile d'aborder en la prenant à revers. Ce mouvement ne pouvait être inquiété par le feu des maisons qui bordent la ligne, parce qu'elles sont dominées par elle. Xos troupes s'avancèrent avec beaucoup de vivacité et surprirent la gare et la place , pendant que la division Vergé prononçait son attaque par l'entrée de la rue Saint-Antoine. A la fin de la journée nous étions complètement maîtres de cette importante position.
D'autre part, sur la gauche, le 1" corps avait pu se porter jusqu'aux Magasins généraux et à l'abattoir de la Villette , d'où il couvrait les bords du canal, interceptant ainsi le passage aux fuyards fédérés. Enfin, les corps des généraux Clinchant et Félix Douay s'étendaient tout le long du boulevard Richard-Lenoir, depuis le commencement des voûtes du canal jusqu'à la place de la Bastille, où elles vinrent se relier aux troupes du général Vergé.
Pendant cette marche en avant, le général commandant l'armée de réserve avait, pour mieux en surveiller les mouvements , porté successivement
son quartier général du Trocadéro au palais du Corps législatif , à l'hôtel des Monnaies, à la caserne de la Cité , et plus tard enfin au couvent de Picpus , près de la place du Trône.
Samedi 27 mai.
Les troupes exécutèrent , dans cette journée , le grand mouvement qui devait achever la reprise complète de Paris et mettre fin à la résistance de la Commune. On avait espéré, au début, que l'opération serait plus rapide; mais les fédérés nous avaient montré des forces et des moyens défensifs que nous ne leur supposions pas , et ils avaient surtout déployé une énergie que leur conduite pendant le premier siège devait peu faire prévoir.
Les trois corps d'armée, alors en présence des derniers points occupés par l'émeute , concoururent simultanément à ce dernier mouvement. Les troupes du général Clinchant conservèrent leur position de la veille, gardant une attitude purement défensive ; elles devaient seulement repousser toute tentative des fédérés qui chercheraient à s'échapper de leur côté.
L'armée de réserve occuperait le Cours de Vincennes et la place du Trône, puis se prolongeant par la droite, le long des fortifications, elle atteindrait le réservoir de Ménilmontant, où elle ferait
336 LA COMMUXE.
sa jonction avec l'extrême gauche du général de Ladniirault.
Ce mouvement terminé , les derniers défenseurs de l'insurrection se trouveraient complètement cernés : les deux corps d'armée se porteraient alors en avant pour rabattre sur le corps du général Clinchant les insurgés qui auraient pu éviter de tomber entre leurs mains. Mais l'exécution de ce vaste projet demandait un certain temps, à cause de la fatigue des troupes, et il avait été décidé, le 26, qu'on y emploierait les deux journées suivantes.
En conséquence, le 27 mai, au matin, la division Faron s'avança jusqu'à la place du Trône , en suivant le boulevard de Reuilly, la rue Picpus et les fortifications. La place fut enlevée après une assez vive résistance, et nos troupes s'étendirent sur le Cours de Vincennes. La division Bruat remonta aussitôt le boulevard Mazas et atteignit également la place du Trône, mais pour s'établir sur le boulevard de Cbaronne. La division Vergé, qui servait de pivot à tout ce grand mouvement , se maintint fortement dans la rue du faubourg Saint-Antoine, son front parallèle à cette rue faisant face au nord, sa gauche à la place de la Bastille, et sa droite à celle du Trône. Elle devait demeurer sur place. A ce moment, la position la plus importante des fédérés semblait être encore
la mairie du onzième arrondissement; les barricades du boulevard du Prince-Eugène enfilaient avec leurs pièces cette large voie de communication, balayant ainsi une partie de la place du Irone.
Pendant que la division Bruat achevait d'occuper le boulevard de Charonne, une colonne de soldats de la marine aborda, en poursuivant les fédérés, le cimetière du Père Lachaise, où ils s'étaient réfugiés. Une fusillade très-nourrie et très - meurtrière éclata de ce côté ; les marins durent s'engager, en traversant plusieurs barricades, au milieu des terrains déserts qui se trouvent derrière le cimetière, et ils parvinrent ainsi jusqu'à la place de Puebla. Cet incident fortuit nous valait un avantage dont il fallait immédiatement profiter. Le commandant en chef, qui venait d'arriver à la place du Trône, fit soutenir les troupes de la marine par deux bataillons de la brigade de Bernard et un régiment de la division Faron, leur prescrivant de pousser aussi loin que possible. La .lutte devint alors très-vive, surtout dans le cimetière, où les fédérés firent bonne résistance; nos troupes gagnèrent cependant, pied à pied, du terrain et chassèrent l'ennemi devant elles jusqu'à la porte de Bagnolet, qu'elles occupèrent.
En même temps, le 1" corps d'armée, vigou-
338 LA COMMUME.
reusemont soutenu par l'artillerie de Montmartre, qui depuis trois jours ne cessait d'écraser de ses feux les batteries fédérées de Belleville , se porte en avant et enlève le parc et les buttes Chaumont. De nombreuses pièces de canon tombent entre nos mains , ainsi que les fameuses carrières d'Anu> rique, devenues l'un des repaires de l'insurrection, et le F"" corps s'étend sur les fortifications jusqu'au bastion 19.
La continuation du mouvement fut remise au lendemain : les troupes du général Ladmirault et de l'armée de réserve poursuivraient alors les avantages de cette journée. Mais le soir même, le général en chef, que préoccupait vivement le sort des otages emprisonnés à la Roquette, ordonna à la division Bruat de presser sa marche afin de tenter pendant la nuit une attaque sur ce point. Les troupes étant maîtresses de la partie inférieure du PèreLachaise, étaient ainsi très-rapprochées de la prison. Une colonne fut désignée pour s'y porter vers deux heures du matin : elle avait pour mission de chercher à délivrer les prisonniers.
Les personnages marquants arrêtés par la Commune avaient d'abord été incarcérés à Alazas. Leur sort inspirait une sérieuse inquiétude; en voyant que les chefs de l'insurrection n'avaient pas reculé devant l'incendie des palais et des monuments publics, on pouvait craindre que, dans le déses-
poir de leur échec, ils n'eussent commis contre les otages le plus épouvantable et le plus inutile des forfaits. Cependant, à leur arrivée à Alazas, les troupes avaient appris que les otages étaient encore vivants , mais qu'ils avaient été transférés sur un autre point qu'on ne put tout d'abord indiquer. L'inspection des registres de la prison et les renseignements fournis par les surveillants donnèrent la certitude que, dès le 22 mai, les malheureux prisonniers de la Commune avaient été conduits à la Roquette. L'ordre qui prescrii^ait leur départ de Alazas était signé de trois membres du comité de salut public, les sieurs Eudes, Gambon et Ranvier, et écrit en entier de la main de ce dernier.
Ces informations n'avaient rien de rassurant ; il était évident que nous arrivions trop tard. \ous ne pûmes en effet sauver ni l'archevêque de Paris, ni le président Bonjean, ni les autres otages fusillés avec eux dans la soirée du mercredi 24 mai. Vingt autres victimes avaient encore péri le surlendemain 26, dans la rue Haxo, en même temps que trente-huit gendarmes, martyrs ignorés dont le seul crime était leur fidélité à l'honneur et au devoir. La division Bruat fut cependant assez heureuse pour arracher à une mort aussi cruelle qui sans doute les attendait également , cent soixante-neuf personnes détenues à la Roquette.
340 LA COMMLXE.
Ces infortunés s'étaient barricadés dans l'un des bâtiments de la prison, et ils se tenaient prêts à faire une vive résistance à leurs geôliers : leur terreur était si grande que, dans le premier moment, ils refusèrent de nous recevoir, redoutant sous l'uniforme de nos soldats un nouveau piège de leurs bourreaux pour mieux ressaisir leurs victimes. C'est seulement au jour qu'ils reconnurent leur erreur, et ils témoignèrent alors au troupes, dans les termes les plus expansifs. vivacité de leur joie et de leur reconnaissanr
Dimanche 28 mai.
C'est à trois heures du matin qu'eut 1 .a prise de la Roquette : d'utiles détails nou; furent donnés sur les dernières mesures prisv r les membres de la Commune lorsque nos vinrent les chasser de ce quartier éloigné, où avaient cru pouvoir résister encore. On nous apprit qu'à leur départ de l'Hôtel de ville les principaux chefs s'étaient réunis en permanence à la mairie du onzième arrondissement, et que la veille au matin, 27 mai, ils s'étaient rendus à la Roquette : ils avaient partagé entre eux les quelques fonds que le gouvernement insurgé possédait encore, puis ils s'étaient dirigés sur Belleville, où ils se séparèrent définitivement.
Cependant la division Faron avait commencé
son mouvement en avant à quatre heures du matin; vers huit heures, ses troupes donnaient la main à celles du général de Ladmirault, à hauteur du bassin de Ménilmontant. Dès lors , le peu d'insurgés qui tenaient encore se trouvaient complètement cernés, et d'ailleurs nous savions, par des avis certains, que depuis la prise de la place de la Bastille ils avaient compris que tout était fini pour eux. Ils ne se battaient donc plus avec la pensée de vaincre, mais ils étaient soutenus dans leur défense inutile par ce sentiment mal raisonné de rage furieuse qui veut nuire encore alors même qu'elle est obligée de reconnaître son impuissance. Dans ces conditions, la lutte devenait beaucoup plus terrible et meurtrière pour les insurgés que pour nos troupes. Poussés jusque dans leurs derniers retranchements et complètement cernés, ils résistèrent avec une constance digne d'une meilleure cause. La prise d'une barricade dans la rue Haxo en fit capituler deux mille. Nous avancions alors rapidement vers les hauteurs extrêmes de Belleville : cette dernière forteresse de l'insurrection avait beaucoup d'artillerie et de munitions. Les canons qui les jours précédents avaient bombardé la ville étaient encore tournés contre elle , mais leurs artilleurs avaient fui. Les troupes du général Faron purent donc descendre lentement la rue de Alénilmontant, enlevant les unes après
les autres de nombreuses barricades, dispersant les rassemblements, prenant et réunissant, pour les envoyer dans les arsenaux de l'Etat, tout ce qu'elles trouvaient d'armes et de munitions dans les maisons du quartier ou sur les prisonniers qui tombaient entre leurs jnains.
Il s'agissait, en effet, de reprendre sur tous les points les canons, les fusils et les munitions de tous genres que la Commune avait distribués ou utilisés. Jamais, à aucune époque, une émeute ne s'était produite dans de telles conditions, jamais aucune n'avait eu à sa disposition une telle quantité de moyens de défense. Les armes que la révolution du 18 mars avait livrées aux insurgés étaient innombrables; on avait pillé tous nos parcs, toutes nos réserves, tous nos arsenaux. Beaucoup de fédérés avaient reçu plus d'un fusil, soit que la Commune leur en eût donné plusieurs , soit qu'ils en eussent soustrait en dehors de celui auquel ils avaient droit. Il fallait donc profiter de la terreur que la déroute des derniers jours avait jetée parmi les insurgés pour leur faire aussitôt restituer à l'Etat les armes et les munitions qu'ils possédaient encore. L'opération avait d'ailleurs commencé depuis la veille au faubourg Saint-Antoine, où elle se poursuivait avec une inexorable rigueur. L'établissement sur ce point d'un dépôt d'armes était indiqué d'avance. Les fédérés avaient évacué
OPÉRATIOXS DE LAR.AIÉE DE RÉSERVE. 343
la cartoucherie de Vaines au moment où l'attaque de l'armée, se rapprochant des forts, les avait obligés à se reporter plus en arrière, et ils en avaient transféré et installé le matériel dans un terrain vague, auprès de la place du Trône. Xos troupes avaient trouvé là, dans des baraquements construits à la hâte, beaucoup de munitions en cours de fabrication, des fusées d'obus, des matières détonantes, du pétrole et des projectiles incendiaires déjà remplis de ce terrible liquide. C'est là que furent portés les fusils repris par nous à Belleville : dans ces quartiers , le désarmement en fit rentrer pendant les premiers jours plus de 60,000, et il atteignit, les jours suivants, le chiffre de 97,000.
Vers le milieu de la journée, la division Faron avait achevé l'enlèvement des barricades de la rue Alénilmontant et de Belleville. Ses troupes, marchant de concert avec celles du 1" corps, rejoignirent sur le boulevard Richard-Lenoir celles des généraux Douay et Clinchant. En même temps, la division Bruat s'emparait de la mairie du onzième arrondissement. Elle y trouva une partie des archives de la Commune : plusieurs de ces documents sinistres nous révélèrent ses derniers et exécrables projets, et notamment divers ordres d'incendie dont notre rapidje arrivée avait pu empêcher l'exécution. La lutte avait été vive-
3W LA COAIMIXE.
ment soutejiiie autour de la mairie : Delescluzc, (U'it'guo à la guerre, et qui imprima à la résistance toute la vigueur cruelle et haineuse qui l'animait , fut tué sur la barricade qui défendait ce dernier refuge officiel de l'émeute. Plusieurs chefs de la Commune avaient encore trouvé la mort sur d'autres points : Dombroivski avait été frappé mortellement rue Myrrha; Raoul Rigault avait également succombé ; Alillière, Tony-AIoilin, etc., pris les armes à la main , avaient été fusillés après un jugement sommaire. On a encore signalé la mort, pendant la lutte, de différents personnages marquants de la Commune ; mais il est bien difficile, même aujourd'hui, de certifier que le fait soit exact, quelques-uns d'entre eux qu'on disait tués — Jules Vallès, par exemple — ayant depuis reparu; d'autres, au contraire, comme Félix Pyat, dont la mort n'a pas été annoncée, et dont cependant le sort a pu jusqu'à ce jour demeurer inconnu. Quant aux troupes mêmes de la Commune , elles firent de nombreuses et graves pertes, surtout dans les derniers jours , où leur résistance fut encore plus désespérée et plus vive.
D'après une convention verbale conclue entre le prince de Saxe, commandant en chef de l'armée allemande, et le maréchal de Alac-Aîahon , les Prussiens avaient un peu avancé leurs avantpostes de manière à intercepter le passage à toute
troupe armée qui tenterait de sortir de Paris. Ce cas était d'ailleurs prévu dans l'armistice fixant la délimitation des parties de territoire que les Allemands devaient occuper.
Après sa défaite à Paris , il ne resta plus à l'émeute qu'un seul point du territoire encore soumis à sa domination. Le fort de Vincennes, que sa garnison avait cédé, ainsi que nous l'avons vu , à la première sommation qui lui fut faite par une troupe de gardes nationaux, était toujours occupé par les soldats de la Commune. D'ailleurs, cette garnison ne nous avait guère inquiété jusqu'alors, carie fort avait laissé l'armée de réserve opérer tranquillement à petite portée de ses canons, sans même faire mine de s'en servir. Il fallait donc espérer que la reddition de la vieille forteresse aurait lieu sans difficulté, d'autant plus que si les fédérés voulaient tenter de la défendre, l'issue de la lutte ne pouvait que leur être défavorable. Aussi, dans la soirée du 28 mai, le commandant en chef de l'armée de réserve , qui s'était ménagé des intelligences à Vincennes, écrivit-il au général prussien pour le prier de faire retirer ses avant-postes sur la ligne de démarcation délimitée par l'armistice. Un bataillon de la division Vergé fut désigné pour prendre possession du fort; le lieutenant -colonel Alontels, attaché à l'état-major général, qui avait été envoyé à l'avance
346 LA COMAIUNE.
à Vincennes, était chargé de prendre toutes les mesures nécessitées par la reddition, de concert avec le commandant Papillon, de l'état-major de la garde nationale.
Le fort avait une garnison d'environ quatre cents hommes, sous les ordres d'un sieur Faltot, lieutenant-colonel de la garde nationale fédérée. Tous ces hommes paraissaient peu désireux de soutenir une attaque en règle; cependant, lorsqu'ils reçurent l'invitation de se rendre, ils firent d'abord quelques difficultés. Ils émirent la prétention d'obtenir des conditions stipulées par eux; ils voulaient notamment la vie sauve et un certain nombre de passe-ports réguliers, mais en blanc, pour des destinataires qu'ils se refusèrent k faire connaître. Ces réserves cachaient un piège auquel il eût été puéril de se laisser prendre. Le commandant de Vincennes et sa garnison devaient peu craindre d'encourir de graves responsabilités; pendant toute la lutte qui venait de se terminer , ils n'avaient pu, en raison de la situation du fort, éloigné des points où le combat avait eu lieu, y prendre aucune part effective. Ils ne pouvaient davantage être incriminés au sujet des assassinats ou des incendies qui avaient signalé les derniers jours du pouvoir communal ; les charges relevées contre eux devaient donc être relativement légères. Alais nous avions su que certains individus
de la Commune s'étaient , au moment de sa défaite définitive, réfugiés dans le fort de Vincennes, et c'était évidemment à eux qu'étaient destinés les passe-ports qu'on réclamait si mystérieusement. Notre devoir était donc de repousser toute apparence de compromis avec de tels hommes, et il fut déclaré au lieutenant-colonel Faltot que nous ne pouvions accepter aucune condition et que le fort devait , purement et simplement , se rendre à discrétion.
Pendant ces pourparlers , le chef de l'armée de réserve avait instruit le maréchal de Mac-Aïahon des difficultés que rencontrait la reddition du fort. Le maréchal, craignant des complications avec l'armée prussienne à cause de son voisinage immédiat, n'approuva pas tout d'abord les mesures prises par le commandant de l'armée de réserve. Il revint cependant presque aussitôt sur ce premier avis, et pensant qu'une attaque de vive force pouvait seule amener la capitulation du fort, il envoya dans ce sens de nouveaux ordres au général en chef. Mais pendant ces délibérations , les négociations avaient repris avec les officiers du fort : le colonel Alontels, ayant jugé l'instant propice, avait une dernière fois sommé la garnison de se rendre sans conditions. Le colonel Faltot avait demandé une heure encore pour se décider. Enfin, au moment où des officiers d'ar-
348 LA COADIUXE.
tillerie et du génie, envoyés par le maréchal', arrivaient au quartier général du chef de l'armée de réserve pour préparer l'attaque , le commandant du fort nous faisait prévenir qu'il était prêt à nous ouvrir ses portes.
La garnison qui se rendit prisonnière se composait de trois cent soixante sous-officiers et soldats et de vingt-quatre officiers. Dix individus plus ou moins coupables furent, en outre, trouvés dans le fort. Ils furent aussitôt traduits devant une cour martiale. L'un d'eux, le nommé Merlet, ancien sergent du génie, et que la Commune avait envoyé au fort avec mission de le faire sauter s'il menaçait de tomber entre nos mains, prévint le sévère arrêt que la justice militaire n'eût pas manqué de prononcer contre lui en se brûlant la cervelle.
L'armement du fort était de peu d'importance : il ne comportait que douze pièces de canon, et son arsenal était tout à fait vide. En revanche, nous y trouvâmes un matériel assez considérable, consistant en caissons, projectiles, affûts nombreux, dix mille kilogrammes de poudre et environ quatre cent mille cartouches. L'intendance y reconnut aussi beaucoup d'objets d'équipement, de literie militaire et de vivres. Enfin, ses écuries renfermaient deux cents chevaux appartenant à l'Etat.
' Voir aux Appendices.
Nous les saisîmes aussitôt, et, sur ce nombre, trente furent rendus à la Compagnie des omnibus , à laquelle la Commune les avait pris par voie de réquisition. Les seuls fusils qui étaient alors au fort étaient ceux de sa garnison : c'étaient d'assez mauvaises armes, du système à piston , et qui n'auraient certainement pas aidé beaucoup à la prolongation de la résistance.
La chute de Vincennes rendait complète et définitive la reprise de Paris sur l'émeute, et l'armée avait le droit d'être fière d'une telle victoire , qui assurait à la capitale le retour de l'ordre , du travail et du règne désormais respecté de la loi. Certaines troupes de l'armée de réserxe voyaient, ce jour-là, cesser seulement pour elles la longue série des nombreux combats auxquels
es avaient pris part depuis le début même de la guerre contre l'Allemagne. C'est le 31 août, à Mézières, qu'avaient été tirés les premiers coups de canon de ces luttes ininterrompues, et divers régiments, le 35" et le 42' de ligne notamment, avaient été depuis ce jour constamment engagés. A quelle suite de pénibles événements n'avaient-ils pas assisté? Retraite de Mézières; siège de Paris; séjour dans la capitale après l'armistice, sans moyens de défense suffisants, au milieu d'une population démoralisée ou hostile ; échec du 18 mars ; lutte de deux mois contre la Commune ! Ces
350 LA COMMUxYE.
vieux régiments avaient, pendant près de dix mois, porté héroïquement le poids de toutes ces fatigantes épreuves, et leur moral y avait résisté. Il en était de même des 113^ et 114^ Les 109' et 110* étaient aussi dans des conditions à peu près identiques. Ces troupes, renforcées au commencement de la Commune par des soldats pri-^ sonniers arrivés d'Allemagne, venaient de soutenir, en dernier lieu, une lutte des plus difficiles et des plus périlleuses, et elles avaient toujours accompli leur devoir avec solidité et dévouement.
Ce terrible combat des rues, qui avait duré une semaine entière , n'avait cependant pas coûté à l'armée de réserve des pertes aussi considérables et aussi sensibles qu'aurait pu le faire craindre l'acharnement de la défense. Toutefois, cette triste victoire lut encore trop chèrement achetée !
Voici l'état officiel des pertes de l'armée de réserve :
Tués : Officiers 15
Sous -officiers et soldats. 98
Total 113
Blessés : Officiers 65
Sous - officiers et soldats. 1,034
Total 1,099
Disparus 34
Soit, 1,246 hommes tués, blessés ou disparus.
L'armée de réserve n'avait pas cessé de se trouver en première ligne. Son chef avait, au moment de l'investissement de Paris par les Allemands, tiré contre eux, le 17 septembre, les premiers coups de canon; à la veille de l'armistice, il avait le commandement de l'une des trois armées de la défense à sa dernière bataille. Lors de la première attaque des fédérés, le 2 avril, il était à la tête des troupes qui les avaient repoussés; une de ses divisions était entrée la première dans Paris, le 21 mai; enfin, c'est lui qui avait reçu la reddition du fort de Vincenncs, qui complétait la chute définitive de l'insurrection. Au nombre des opérations auxquelles a pris part l'armée de réserve , il faut citer surtout les premiers échecs de la Commune, l'enlèvement du fort d'Issy, l'entrée dans Paris, la préservation de plusieurs monuments que l'incendie menaçait ' , et enfin la bataille acharnée des derniers jours , alors que nos régiments ont dû aller chercher jusque dans leurs repaires les plus inaccessibles les quelques défenseurs qui restaient encore à la Commune.
^ Le Palais de l'Industrie , le Louvre , le Corps législatif, le Ministère des affaires étrangères , le Ministère de la guerre , l'Institut, la Monnaie, le Luxembourg, la Sainie-Chapelle , Xotre- Dame , les musées du Jardin des plantes , la bibliothèque de l'Arsenal.