LICENCIEMENT DE L'ARMEE DE RÉSERVE
Avec la prise de Paris se termine le rôle de l'armée de réserve. Cependant elle continue à occuper, d'après les ordres du maréchal de Mac- Mahon, les quartiers du faubourg Saint-Antoine, de Belleville, de Ménilmontant et de la Villette. Le premier corps se retire plus en arrière. La lutte avait partout cessé, mais les haines résultant de l'exaspération de la défaite étaient loin d'être apaisées. Une certaine partie de la population , qui avait pactisé avec l'émeute , se soumettait difficilement, et son hostilité se manifestait en toute occasion. Des crimes isolés furent commis en pleine rue et même en plein jour; les officiers surtout eurent à se tenir en garde contre de fréquentes tentatives d'assassinat. Il importail donc que la recherche des armes fût aussi complète que possible et que les munitions fussent mises à l'abri de quelque nouveau coup de main. Le grand dépôt d'armes établi à la place du Trône recevait de jour en jour de nombreux envois d'armes saisies ; on en voyait de tous les genres, et les plus différentes sous le rapport de
la forme et du calibre. L'ancien fusil k piston dominait surtout dans ce nombre, où figuraient également les fusils perfectionnés par les systèmes Snider et Remington ; en un mot , tous les fusils de guerre se trouvaient représentés dans cet immense arsenal. Dès que ces fusils étaient réunis en quantité suffisante , enregistrés et comptés , ils étaient chargés sur des camions et dirigés, les uns sur la gare de Lyon , les autres sur 1 incennes , pour être réintégrés dans les établissements de l'Etat. La catégorie des armes blanches était encore plus variée ; on y voyait des épées de sergent de ville, des sabres d'officiers, des poignards de toutes les formes, et jusqu'à l'ancien « briquet « du vieux et légendaire grognard, le tout assez généralement en fort mauvais état. Les revolvers seuls étaient en petit nombre; il était facile, en effet, de mieux dissinmler aux recherches des armes de cette dimension. Il faut peu s'alarmer d'ailleurs de les savoir conservées par leurs détenteurs ; un pistolet ordinaire ou un revolver peut servir à commettre un assassinat, un meurtre isolé; mais il sera toujours une arme insuffisante en cas de révolution. Quant aux canons et aux munitions .de toutes sortes trouvées à lîelleville, on les évacua sur Vincennes; tous les attelages de l'artillerie de réserve furent employés à y diriger les approvisionnements d'obus , de pou-
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clro, de projeclilcs incendiaires et de pétrole trouvés soit dans le quartier même, soit dans les magasins à poudre du rempart. La quantité de ces divers objets était tellement considérable, que, malgré la plus grande activité et l'emploi de tous les attelages disponibles, il ne fallut pas moins de huit jours pour terminer l'opération. Le désarmement a duré à peu près le même temps.
Le 7 juin, le maréchal de Mac-Mahon prescrivit à l'armée de réserve de conserver ses positions jusqu'à nouvel ordre; mais quelques jours après elle fut rappelée à Versailles pour y être licenciée. L'heure de la séparation définitive avait donc sonné! L'armée de réserve vit d'abord dissoudre les troupes de la marine, qui lui avaient prêté leur concours si énergique et si efficace; le général Bruat, qui les commandait, quitta alors le service de l'armée de terre pour retourner à celui de la marine avec le grade de contre-amiral. Les régiments de fusiliers marins et d'infanterie de marine rejoignirent leurs ports pour y reprendre leur service ordinaire. Seules, les divisions Vergé et Faron furent conservées avec leur organisation, mais placées dans des corps d'armée différents.
L'armée de réserve fut cependant réunie une fois encore le jeudi 29 juin 1871, lors de la grande revue passée en présence du chef du pouvoir exécutif et de l'Assemblée nationale.
En se séparant, avec regret, des soldats qu'il a formés, le commandant en chef, qui les a conduits si souvent au feu, veut reconnaître une dernière fois leurs qualités et leurs mérites ; il a surtout cherché, dans le récit qu'on vient de lire , à signaler publiquement au gouvernement et au pays ces troupes aguerries qui pendant de si longues épreuves, sont constamment demeurées fidèles au devoir et au drapeau. En publiant ce travail, — qui n'est en réalité qu'un rapport détaillé des opérations militaires accomplies pendant dix mois par les troupes placées sous ses ordres ' , — le général qui a successivement commandé en chef le 13" corps, la troisième armée, l'armée de Paris et enfin l'armée de réserve, n'a eu qu'un seul but : écrire avec impartialité, et sans aucun esprit de dénigrement ou de critique, les événements auxquels il a pris une part directe, et donner aux officiers et aux soldats , qui ont si bravement servi à ses côtés, les éloges auxquels ils ont tous droit. Il les a connus dans les circonstances les plus pénibles ; il les a vus dans ces heures difficiles où les esprits les plus forts sont parfois saisis de trouble et de défaillance, et
' La première partie de ce travail a été publiée à la même librairie que le présent volume , sous ce titre : Siège de Paris {^Opérations du 13" corps et de la troisième année), un vol. in-8** accompagné d'un atlas de 15 caries stratégiques.
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il les a toujours trouvés à la hauteur des événements, soit qu'il leur ait fallu exposer leur vie pour la délivrance du pays, soit qu'ils aient dû engager une lutte terrible et douloureuse avec des concitoyens égarés, qui avaient tourné contre la patrie elle-même les armes qu'ils avaient reçues pour la défendre.
Puissent les officiers et les soldats qui ont appartenu au 13' corps, à la troisième armée et à l'armée de réserve, porter et répandre dans les corps nouveaux où ils ont été versés les habitudes d'ordre, de discipline et d'abnégation dont ils ont donné tant de preuves généreuses au milieu des périls de tous genres qu'ils ont eu à traverser! Tel est le vœu suprême que forme pour ses anciens compagnons d'armes le général, qui se souviendra toujours avec fierté qu'il a eu l'honneur insigne de les commander.
Mars 1872.