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CHAPITRE TROISIÈME

JOURXAL DES ÉVÉXEMENTS DU MOIS DE FÉVRIER'. 1" février.

De nouveaux troubles ont lieu aux halles centrales, où la foule pille les denrées. De forts piquets de garde nationale y sont envoyés pour maintenir l'ordre et empêcher ces scènes regrettables, qui sont de nature à retarder le ravitaillement de Paris. Dans la zone neutre qui s'étend entre l'armée allemande et les fortifications, au 2' secteur, la foule se porte au dehors, cherchant à se procurer du bois. Elle détruit et arrache tout ce qu'elle trouve, les arbres, les clôtures des jardins, et jusqu'aux boiseries des maisons. La police, avertie trop tard, ne peut, ce jour-là, que prendre des mesures pour prévenir le retour de semblables dévastations.

La sortie des chevaux par les portes de Paris est interdite par le ministre de l'agriculture et du commerce , M. Magnin , qui ce même jour se rend à Dieppe , où le gouvernement l'envoie en

' Ce chapitre est rédigé surtout d'après les dépêches télégraphiques adressées chaque jour, en très-grand nombre, à l'étatmajor général du commandant en chef.

mission pour hâter le ravitaillement. Dans la soirée, et pendant la réunion du gouvernement, une interpellation est adressée par l'un de ses membres au général commandant en chef au sujet de l'incarcération du sieur Delescluze, arrêté le 23 janvier pour participation à l'émeute de la veille. Une ordonnance de non-lieu avait été prononcée contre lui et signée par le général commandant la place de Paris , à la suite d'une enquête qui n'avait point fourni de preuves suffisantes à la charge de cet inculpé. Il avait néanmoins été retenu en prison par le commandant de l'état de siège, en attendant qu'une nouvelle enquête vînt mieux éclaircir les faits qui lui étaient reprochés. Un assez vif débat s'engagea sur ce point ; mais les droits conférés au chef de l'armée par l'état de siège furent reconnus par la majorité du conseil, après lui avoir été contestés d'abord. Toutefois, pour éviter le retour d'une si fâcheuse discussion, il fut décidé que le service de la justice militaire serait retiré aux bureaux de la 1" division et transféré au grand quartier général. Le commandement de la 1" division militaire fut en même temps confié au général de Alalroy.

2 février.

Le 2 février, les désordres s'étant renouvelés dans la zone neutre, un service de patrouilles de

gendarmerie fut organisé pour la sauvegarde des propriétés particulières. Le manque de combustible était le principal prétexte de ces désordres ; le gouvernement chercha à y remédier en organisant un service spécial qui, traversant les lignes ennemies avec l'autorisation de l'état-major prussien , allait chercher des approvisionnements de bois à brûler jusque dans la forêt de Bondy.

3 février.

La consigne qui interdit la sortie des chevaux est levée. En même temps, les gares des chemins de fer sont évacuées par les gardes nationaux qui les occupaient, et vont reprendre leur destination normale.

On répand une proclamation de M. Gambetta où le ministre de l'intérieur et de la guerre en province proteste contre la conclusion de l'armistice'. Cette proclamation cause une grande exaspération au quartier général de l'armée allemande. Les négociations pendantes en souffrent; des difficultés nouvelles sont soulevées par M. de Bismarck, et les Prussiens vont jusqu'à nous menacer d'arrêter le ravitaillement de Paris.

' Cette proclamation fut d'abord publie'e par le journal de M. Rocliefort, le Mot d'ordre, qui eut également la faveur de faire connaître à la capitale le fameux décret de M. Gambetta sur les incompatibilités en matière d'élection.

4 février.

Les vivres touchent à leur terme, ce qui importe d'ailleurs fort peu à l'ennemi, qui, ex(k'utant sa menace de la veille, fait arrêter partout les convois d'approvisionnements en marche sur la capitale. Cependant il consent ensuite à lever cet interdit exorbitant, qui, s'il eût été maintenu pendant quelques heures de plus, menaçait d'avoir des conséquences déplorables.

Naturellement inquiet des embarras que lui suscite la délégation de Bordeaux, le gouvernement y envoie en mission trois de ses membres pour renforcer MM. Jules Simon et Lavertujon : ce sont MM. Arago, Garnier- Pages et Eugène Pelletan. En voyant ainsi partir successivement presque tous les chefs de la défense, un grand nombre d'habitants s'éloignent à leur tour, et, à l'aide de permis de circulation, vont rejoindre par celles des voies ferrées qui ont pu se rouvrir leur famille en province ou à l'étranger.

5 février.

Une foule compacte se porte aux abords du pont deNeuilly, où s'est établi un marché improvisé. Les cultivateurs des environs, n'osant pénétrer dans la ville par crainte du pillage, ont centralisé sur ce point la vente de leurs légumes

et autres objets de consommation. Le préfet de police, en vue d'assurer la sécurité aux voitures de vivres, demande au commandant en chef de prescrire l'organisation d'escouades prises dans la garde nationale pour escorter ces voitures depuis leur entrée dans Paris jusqu'aux halles.

A la porte de Charenton, on voit passer, pour aller rejoindre les lignes ennemies, une colonne de prisonniers prussiens malades échangés contre un nombre égal de nos soldats.

6 février.

Des commencements de troubles ont lieu à la barrière d'Italie, par suite de l'arrestation d'un officier et de trois soldats prussiens qui ont dépassé la ligne délimitée par l'armistice et sont venus en armes jusqu'à la porte du rempart. Cet incident se reproduit journellement, tantôt sur un point, tantôt sur un autre : on l'a signalé à la porte de Flandre les 31 janvier et 1" février; à celle des Prés-Saint-Gervais le 1", à Vincennes le même jour, et enfin le 5 à Vitry et à la porte d'Italie. Comme ces incursions intempestives pouvaient donner lieu à des troubles fort graves au milieu de l'émotion populaire causée par la vue des uniformes ennemis, on dut faire des représentations à l'état major allemand pour que des consignes sévères fussent imposées aux soldais

cantonnés dans le voisinage des portes. Les chefs de l'armée prussienne répondirent que ces consignes existaient, et même qu'elles étaient observées. L'incident se renouvela cependant plusieurs fois encore, et toujours avec de nouvelles craintes de complications.

7 février.

Les mesures prises pour contenir la foule au pont de Neuilly étaient demeurées sans résultat : l'affluence devenait de plus en plus considérable , et les gardiens de la paix étaient insuffisants pour maintenir l'ordre. Le préfet de police déclara que la gendarmerie seule pouvait rétablir la tranquillité sur ce point; mais ce ne fut qu'après que l'état-major prussien eut donné son assentiment que cette troupe intervint pour empêcher les honteux trafics et les pillages. Il fallut en même temps envoyer à l'extérieur des patrouilles pour s'opposer à l'enlèvement des abatis et des palissades établis au pied des glacis.

Dans la journée, une importante saisie de six cents bombes (systèmes Lepet et Orsini) fut faite par la police au n° 55 du boulevard de Belle ville.

Le gouvernement appelle à Paris les généraux Faidherbe, Chanzy et Loysel ; de son côté, le ministre de la guerre , le général Le Flô, se rend à Bordeaux.

8 février.

Ce jour est celui qui a été fixé pour les élections générales de toute la France. La période électorale a été si courte et les réunions politiques si peu nombreuses , que les esprits n'ont pas été aussi agités et surexcités qu'on aurait pu le craindre. La journée se passa tranquillement et sans aucune apparence de trouble. La population civile vota d'un côté et l'armée de l'autre , la plus grande partie de celle-ci appartenant aux départements avec lesquels les communications postales n'étaient pas encore rétablies.

Dans l'après-midi, une affiche rouge fut placardée en différents endroits sur les murs de Belleville : elle demandait la mise en accusation de tous les membres du gouvernement, et était signée des noms de Raoul Rigault, président; Lavalette, Tanguy, Henri Verlet, assesseurs ^

9 et 10 février.

Les grandes administrations publiques, qui se préparent à reprendre leurs services interrompus

' De ces quatre individus , un seul a rempli un rôle considérable sous la Commune, c'est Raoul Rigault. On retrouve Lavalette membre de la commission de l'habillement et du campement à la guerre ( 19 mai). Tanguy devient membre de la municipalité provisoire du 1" arrondissement (3 avril). Quant à Verlet, son nom ne Ggure pas au Journal officiel de la Commune.

forcément pendant le siège, réclament instamment l'évacuation de leurs résidences depuis longtemps occupées par les troupes qui y avaient été casernées. Cette mesure, à laquelle le gouvernement ne peut se refuser, crée encore de nouvelles difficultés et aggrave les charges imposées à la population , à laquelle on est obligé de demander le logement pour ces troupes. Ainsi, le 9, l'abattoir de la Villette fut rendu à sa destination, et les nombreux soldats qui y campaient durent être répartis chez l'habitant; les baraquements du Luxembourg, qui contenaient beaucoup de mobiles, furent également évacués pour recevoir les malades rendus par les ambulances privées. Cette situation causa de grands embarras , en raison de la pénurie et de la cherté du charbon et du bois, les habitants qui donnaient le logement aux troupes ne pouvant leur fournir, pour cuire leur nourriture, le combustible auquel elles avaient droit, et que beaucoup ne possédaient même pas.

11 février.

La situation s'aggravait de jour en jour au milieu des menaces continuelles auxquelles l'armée était en butte de la part d'une certaine partie de la population. A Belleville surtout, l'exaltation ne connaissait plus de bornes : les généraux et les autres officiers inférieurs étaient insultés à tout

moment, et ils étaient obligés de ne plus sortir en uniforme. Le commandant en chef dut prendre à ce propos une mesure de précaution et de sécurité en faisant distribuer trois mille fusils aux troupes cantonnées dans ce quartier, afin qu'elles pussent, dans le cas où les choses seraient poussées trop loin, protéger leurs officiers et se défendre elles-mêmes.

12 février.

Le ravitaillement ne s'opère qu'avec la plus grande lenteur et d'une manière tout à fait inquiétante. Les Allemands cantonnés aux alentours de Paris ne permettent pas que la i ille fasse venir des campagnes avoisinantes les ressources qu'elles pourraient lui procurer, et qu'ils se réservent tout d'abord pour leur propre consommation. La nécessité de rétablir toutes les lignes de chemin de fer résulte de cette situation ; mais, en attendant, le temps presse, les besoins augmentent, tît la population, déjà trop portée à l'effervescence et à la révolte, s'exalte et s'insurge à la porte des boulangeries et des boucheries insuffisamment approvisionnées. Aujourd'hui Beïleville est menacé de manquer de pain : les boulangers n'ont reçu que trois cent vingt sacs de farine au lieu de huit cents qui leur sont nécessaires.

13 février.

Les chefs de secteurs signalent de toutes paiis le danger croissant qui provient de l'insuffisance des approvisionnements ; ils redoutent des émeutes pour le jour où le pain devrait être encore réduit, et surtout pour celui où il viendrait à manquer tout à fait. Les autres vivres étaient totalement épuisés, et il n'avait pu jusqu'alors en entrer qu'une très-minime quantité dans Paris. Cette situation est l'objet des préoccupations générales : la crise paraît inévitable ; si les vivres n'arrivent pas dans la nuit, elle aura certainement lieu le lendemain , car il ne reste plus de farine : le matin, les derniers sacs ont été distribués. Heureusement, c'est à l'heure même où ces tristes appréhensions se faisaient jour dans l'esprit de tous, que le ravitaillement en farines commença. On peut dire qu'il avait lieu à point nommé et au moment où il était absolument indispensable. Il faut donc conclure de ce fait que si l'armistice avait été signé seulement quarante-huit heures plus tard, le temps pour faire entrer à Paris le ravitaillement nécessaire eût été insuffisant, et l'on peut difficilement prévoir quelle eût été la conséquence des deux jours de famine que la ville aurait dû subir. D'ailleurs, depuis ce jour, tous les autres approvisionnements affluèrent, grâce

aux achats faits en Normandie et aux dons si généreux de la cité de Londres. En quelques jours les marchés de la ville reprirent leur aspect à peu près habituel, qu'ils ne retrouvèrent cependant tout à fait qu'après la Commune; la question des vivres cessa dès lors d'être une des principales préoccupations du moment.

14, 15, 16 février.

L'empressement qu'avaient mis les membres du gouvernement à s'éloigner de Paris afin de vaincre la résistance que, sous l'inspiration de M. Gambetta, la délégation de province faisait à l'armistice, avait singulièrement réduit leur nombre. Le conseil n'était plus représenté dans la capitale que par MM. Trochu, président; Jules Favre, Picard et Dorian, ministres. Retenus à leur poste par leurs fonctions , le maire de Paris et le commandant en chef de l'armée étaient souvent appelés à prendre part à ses délibérations. Le 16, le général Clément Thomas vint exposer au conseil les craintes graves qu'il éprouvait au sujet de l'attitude de la garde nationale : il reconnaissait qu'en cas de conflit il ne fallait plus compter sur elle. La partie saine de la milice parisienne, fatiguée par le dur service du siège, avait déposé ses armes au lendemain de l'armistice, pour vaquer à ses affaires ou pour s'absenter de Paris.

Elle s'était dès lors désintéressée tout à fait de la politique, et n'aspirait qu'au repos qu'elle avait bien mérité. L'autre partie, au contraire, n'acceptait pas avec satisfaction la nécessité de retourner au travail : défiante et résolue à la fois, n'ayant rien à risquer ni à perdre, elle était prête à lutter de nouveau , mais cette fois contre ses propres camarades, contre ceux qui avaient bravement fait leur devoir pendant le siège, et qui ne rêvaient pas l'organisation permanente de l'oisiveté et du désordre. Cette partie mauvaise de la garde nationale ne déposa point les armes ; elle chercha, au contraire, dans une nouvelle organisation insurrectionnelle et occulte, à centraliser et augmenter ses forces. Le général Clément Thomas pressentait déjà les résultats prochains et terribles de cette fédération naissante dont il devait être la première victime. Il déclara donc qu'il voyait chaque jour tomber de ses mains, sans pouvoir l'y retenir, l'autorité nécessaire pour triompher des menaces constantes de l'émeute, et qu'il préférait se retirer. Sa démission fut acceptée.

Cependant on ne pouvait laisser sans direction ni sans chef les nombreux bataillons de la garde nationale qui subsistaient encore, et qui continuaient avec la même ardeur apparente à faire leur service et à monter leur garde. Mais on ne

parvint à faire consentir aucun de ceux qui auraient pu utilement l'occuper à accepter ce périlleux commandement. Le gouvernement décida alors que, provisoirement, et jusqu'au jour où un choix définitif serait possible, le commandement serait réuni à celui de l'armée et confié au général Vinoy. Celui-ci ne se rallia , toutefois , à cette combinaison que sur l'assurance que ces fonctions intérimaires seraient de peu de durée.

17 février.

L'Assemblée nationale avait ouvert le 16 sa première séance à Bordeaux. Le lendemain, les dépêches arrivées à Paris annonçaient la prise en considération, à une très-grande majorité, de la proposition faite en vue de donner à M. Thiers la présidence du conseil des ministres et les attributions de chef du pouvoir exécutif-

18 février.

Au moment où l'Assemblée se préparait à discuter les termes et les conditions de la paix, l'ennemi prenait toutes ses dispositions pour être à même d'ouvrir, s'il le fallait, les hostilités contre la capitale. Il retournait à cet effet toutes les défenses des forts, dirigeant leur artillerie sur l'enceinte. Ce travail de précaution se trouvait même déjà terminé.

A Paris régnait un calme apparent. Une réunion insurrectionnelle qui devait avoir lieu le soir même à la salle des Pavillons put heureusement être empêchée, sans troubles, par la seule action de la police.

19 février.

La remise des armes de la garnison de Paris stipulée par l'armistice vient de se terminer; mais il résulte du compte présenté par le service de l'artillerie qu'il a livré, par erreur, à l'armée allemande douze mille fusils en plus du chiffre qu'on s'était engagé à verser \ Il faut constater, à l'honneur de la loyauté prussienne , que sur la réclamation du général commandant en chef l'armée de Paris, ces armes nous furent rendues quelque temps après la signature de la paix.

20 février.

Les meneurs continuent leurs tentatives de soulèvement dans les faubourgs, mais jusqu'alors leurs efforts ne sont pas couronnés d'un bien grand succès. La veille, une réunion qui devait avoir lieu à la salle Rochechouart avait pu échouer, par suite de mesures préventives habilement prises

' Ces douze mille fusils se trouvaient, inachevés, dans les arsenaux de l'Etat. C'est par un scrupule exagéré de loyauté que le service de l'artillerie avait cru devoir les livrer à l'ennemi.

par la police. Aujourd'hui, une autre réunion annoncée à la salle Ménilmontant est également empêchée sans qu'il en résulte aucun trouble.

A la fin de la journée, M. Thiers, chargé par l'Assemblée de diriger les négociations préliminaires de la paix définitive, arrive à Paris.

22 février.

La conclusion de la paix étant probable, il y a lieu de songer dès à présent aux mesures à prendre pour désencombrer Paris des soldats désarmés qui circulent sur tous les points. La garde mobile doit être immédiatement licenciée; en outre, un très-grand nombre des hommes qui sont dans les régiments de ligne vont se trouver libérés par suite de la cessation des hostilités : tels sont les engagés volontaires pour la durée de la guerre, les anciens militaires libérés rappelés sous les drapeaux, les hommes libérables le 31 décembre 1870 et dans les premiers mois de 1871. Ces diverses catégories doivent être tout d'abord congédiées; mais il y a lieu de prévoiries conséquences de ce départ, qui va causer un vide considérable dans les corps où les hommes figurent, et menace même de les désorganiser. Un travail de reconstitution est donc nécessaire, et il est commencé dès le 21 février.

Le ministre de l'instruction publique réclame

avec une vive instance l'évacuation parles troupes des locaux destinés aux lycées ou aux écoles , et en particulier du lycée Descartes. Xous avons déjà signalé les graves inconvénients qui doivent résulter de cette opération, cependant nécessaire. Le général en chef obtient du ministre qu'il sera encore sursis à l'évacuation du lycée Descartes.

23 février.

Le général d'Aurelle de Paladines, appelé au commandement supérieur de la garde nationale , arrive à Paris. Il n'y fait d'ailleurs qu'un rapide séjour, et ne prend définitivement possession de son poste que la semaine suivante.

24 février.

Jusqu'alors l'agitation a pu être comprimée dans les divers quartiers de Paris, et, depuis les élections, des actes souvent séditieux ont toujours été prévenus et arrêtés à temps. Mais une sourde fermentation est entretenue partout, et l'anniversaire de la révolution de 1848 vient lui donner l'occasion d'éclater au grand jour. Une manifestation est faite par une foule nombreuse sur la place de la Bastille, au pied de la colonne de Juillet; un drapeau rouge est porté, aux acclamations des assistants , jusqu'au sommet de la colonne et placé entre les mains du génie doré

qui la surmonte. Ce sinistre emblème devait rester à cette place jusqu'au 28 mai. Mais ceux qui venaient de l'arborer si publiquement, et malgré les efforts de l'autorité, se mettaient par ce fait même en révolte ouverte avec elle : c'était là en quelque sorte une déclaration de guerre et le signal de l'émeute.

Dans la même journée, une réunion nombreuse d'officiers de la garde nationale a lieu au Palais- Royal et sans aucune convocation officielle. Elle a pour but de discuter la situation faite à ces officiers par la loi qui les régit et qu'ils voudraient voir améliorée. Une députation est aussitôt envoyée par eux auprès du commandant en chef pour lui exposer leurs désirs et leurs griefs. Ces délégués insistent surtout sur des questions de solde, représentant que les indemnités qui leur étaient allouées étaient insuffisantes. Ils ne voulaient rien moins qu'un traitement permanent et égal à celui de l'armée. L'un d'eux, M. Rattier, chef de bataillon , contesta incidemment au gouvernement le droit de nommer lui-même le chef de la garde nationale '. Cette députation dut partir

* Il protesta même contre les nominations antérieurement faites par le gouvernement des chefs des régiments de la garde nationale. Ce chef de bataillon a joue un rôle en 1848 : il était alors représentant du peuple à la Constituante. La Commune lui a laissé son grade. Voir le Journal officiel de la Commune du 19 mai 1871.

sans emporter même un mot d'espérance en faveur des vœux qu'elle avait émis. L'attitude des hommes qui la composaient dénotait une vive effervescence et des résolutions arrêtées; on devait dès lors s'attendre à d'imminentes complications. Le soir, les séances des divers clubs furent orageuses, et les propositions les plus menaçantes pour l'ordre public y furent chaudement acclamées.

25 février.

Dans un des clubs qui ont tenu séance la veille, il avait été décidé que les manifestations continueraient à la place de la Bastille. En effet, des groupes nombreux stationnent devant la colonne : des cris menaçants sont proférés ; deux dames sont gravement insultées, à cause de leur toilette qui tranche trop sur celle des femmes de la populace accourues en foule. On invective tous ceux que l'on suppose appartenir à la police, car on savait qu'elle avait envoyé des agents pour tenter de maintenir l'ordre.

Vers deux heures, le rassemblement, qui s'est toujours augmenté, peut être évalué à environ trois mille personnes. Des députations de bataillons de la garde nationale viennent déposer des couronnes ; au milieu d'elles marchent une trentaine d'individus portant le costume des chasseurs à pied, avec un clairon à leur tête. A trois heures,

ARAIEE DE PARIS. 133

la garde nationale intervient en armes, mais c'est pour prendre part au mouvement et l'appuyer au besoin : elle va s'établir au boulevard Richard- Lenoir.

Les feuilles radicales, qui avaient annoncé la manifestation, y avaient convié la garde mobile de la Seine : deux mille hommes de cette troupe se réunirent à deux heures place Saint-Vincent de Paul. A quatre heures, un autre rassemblement de deux mille personnes a lieu sur la place d'Italie et part processionnellement pour la Bastille; on y remarque surtout des gardes mobiles et des soldats de diverses armes. Pendant ce temps, le caractère des manifestations qui se font sur la place devient plus inquiétant : les deux mille mobiles de la Seine y arrivent à leur tour au milieu d'un appareil plus théâtral que solennel, et précédés de deux fourriers qui portent chacun une grande couronne noire. Dès que la tête de cette colonne est en vue , des clairons installés sur le monument sonnent aux champs, et la foule acclame les nouveaux venus aux cris répétés de Vive la République ! Ce n'est que vers neuf heures du soir que la foule commença à se retirer; une heure après , la place avait repris sa physionomie habituelle.

Le soir, grâce aux mesures prises dans la journée par la police, il y eut peu de réunions pu-

bliques. On avait pu fermer sans difficulté les salles Molière et de la rue d'Arras ; le club tenu à la salle de la Marseillaise' dMdHi cependant ouvert ses portes. Ainsi se termina cette journée, la première où l'insurrection put compter ses adhérents, et où l'impuissance de la répression donna à ses chefs une force dont ils ne devaient pas tarder à tenter de nouveau l'expérience encore plus décisive. C'est au grand jour, cette fois, que l'émeute avait manifesté ses prétentions et suffisamment affiché ses tendances, que caractérisaient d'une manière si alarmante la promenade et l'exaltation de l'infâme drapeau rouge. Un symptôme non moins grave s'était en outre produit : l'uniforme de l'armée et celui de la mobile avaient été vus, pour la première fois, mêlés à celui des bandes insurrectionnelles des gardes nationaux, et la foule avait salué , comme l'une de ses meilleures chances de succès, ce coupable et honteux accord.

26 février.

L'armistice, signé le 28 janvier, expirait le 19 février à midi; il avait été prolongé de huit jours le 15 février, c'est-à-dire jusqu'au 26 de ce mois. jVous sommes arrivés à cette date, et une nouvelle prolongation est nécessaire, car les négociations pour la paix ne sont pas terminées. L'ennemi consentira-t-il à accorder celte indis-

pensable prolongation sans aggraver les conditions qu'il nous a d'abord imposées? C'est ce même jour, 26 février, que fut conclu l'ajournement de la dénonciation de l'armistice par l'ennemi; mais, comme on pouvait s'y attendre, il ne fit pas cette concession sans exiger encore des compensations non moins dures que les sacrifices d(^*à acceptés et accomplis '. La clause la plus cruelle qui dût être alors consentie, était relative à l'entrée momentanée dans une partie de Paris d'un corps d'occupation des troupes étrangères.

L'entrée des Prussiens dans la capitale de la France, c'était pour l'armée allemande, comme pour l'Allemagne tout entière, le couronnement naturel et ardemment désiré de tant de victoires. En revancbe, c'était pour la France, pour Paris surtout, la plus cruelle des humiliations. La seule supposition que cette humiliation pouvait avoir lieu surexcitait tous les esprits , longtemps même avant qu'elle eût été décidée. Les négociateurs allemands connaissaient parfaitement le côté grave de cette situation; ils savaient que leur entrée dans la ville turbulente par excellente, et dont l'effervescence actuelle n'était pas ignorée de leur état-major, menaçait d'amener un conflit qui pouvait être sanglant; mais ils déclaraient qu'il ne

' Voir aux Pièces justificatives.

liG L'ARMISTICE.

leur était pas possible de refuser cette satisfaction considérable à leur armée et à leur nation. Quant à la ville elle-même, quelle résistance pouvaitelle opposer à une telle prétention? Comment, sans troupes, puisqu'elles étaient désarmées, aurait-elle pu songer à engager de nouveau la lutte avec une garde nationale déjà à moitié désorganisée, et dont la partie qui subsistait encore manquait aussi bien d'instruction militaire que de bonne volonté et de discipline? Comment surtout aurait-on pu s'arrêter un seul moment à l'idée de défendre une place dont l'ennemi possédait tous les forts, et qu'il pouvait en quelques heures couvrir de ses obus et réduire en cendres? Il n'y avait donc pas à penser à la résistance , même passive , telle que la conseillait le général Trochu'. Bien d'autres considérations militaires et politiques démontraient encore le danger qu'il y aurait à faire naître un obstacle nouveau à la conclusion des négociations engagées avec un ennemi qui pouvait contraindre la ville aux extrémités qu'il lui aurait convenu de lui imposer, aussi bien par la suppression du ravitaillement que par les feux de son artillerie. Il était également illusoire de compter sur le secours des armées de province : le gouvernement savait, par les renseignements'

* A ce sujet, voyez plus loin une lellre de ce général.

que lui avaient donnés ceux des chefs de ces armées qu'il avait appelés à Paris, que la continuation de la lutte à l'extérieur n'était également plus possible. Il ne restait donc qu'à se soumettre à la dure loi du vainqueur.

La journée du 26 fut encore plus agitée que ne l'avaient été celles du 24 et du 25. Les manifestations continuent à la place de la Bastille, et ne sont pas moins menaçantes pour l'ordre public : pour la première fois, depuis que ces déplorables scènes ont commencé, l'émeute accomplit un crime au milieu d'une foule de plus de dix mille spectateurs dont les uns assistent sans mot dire au plus horrible des assassinats, pendant que les autres — et c'est la majeure partie — l'encouragent et l'approuvent.

Le début de la journée avait cependant été calme; les premières démonstrations n'eurent lieu que vers neuf heures et demie du matin; elles étaient aussi moins nombreuses et moins turbulentes que la veille. Mais un peu plus avant dans le jour, le bruit se répand que l'ennemi refuse de prolonger l'armistice et qu'il va entrer dans Paris. Cette nouvelle excite et enflamme les esprits; la foule se porte vers la Bastille, p.oférant des cris de vengeance. A ce moment, un agent de police, nommé Vicensini, est reconnu sur la place : il est aussitôt saisi, injurié et maltraité; puis enfin,

138 L'ARAIISTIGE.

après une longue lutle qui fut pour le malheureux une véritable torture, on le lie à une planche, et avec les raffinements de cruauté les plus affreux qui augmentent encore son supplice, on le précipite dans le canal. La foule pousse des cris de haine et de satisfaction en le regardant se débattre au milieu de l'eau , implorer ses bourreaux, puis enfin disparaître et mourir. Quelques hommes de la troupe, des marins, des artilleurs du 9' régiment et des chasseurs à pied du 23' bataillon avaient pris part à la manifestation; des renseignements ont même prétendu depuis que des artilleurs, et surtout des chasseurs à pied du 17" bataillon, avaient aidé à l'accomplissement de cet acte de monstrueuse barbarie. Toutefois, l'enquête qui eut lieu à ce sujet ne permit pas de découvrir le coupable : on put en conclure que les soldats qui avaient été signalés comme s'étant montrés les plus acharnés dans cette odieuse exécution, étaient peut-être des individus revêtus d'un uniforme qu'ils n'avaient pas le droit de porter.

Mais il fallait d'autres lictimes à la foule : elle chercha à assouvir la rage furieuse qui l'animait sur ceux qui avaient voulu s'opposer à l'assassinat qu'elle venait de laisser commettre. M. Macé , commissaire de police, et son inspecteur, qui avaient eu le courage d'intervenir en faveur de

l'agent, furent reconnus et maltraités à leur tour. Ils purent heureusement se dégager , et ils allèrent se réfugier à la caserne des Célestins, où la foule les poursuivit et , jusqu'à l'arrivée de la nuit , entoura la caserne dans l'espoir qu'elle pourrait ressaisir les deux hommes qui venaient de lui échapper. Mais vers sept heures, la patience lui manqua et elle retourna sur la place, circonstance qui permit à M. Macé et à son inspecteur de regagner leur domicile. Au même moment, à sept heures et demie, un employé de la gare de l'Est, qui traversait la place, est arrêté et maltraité, parce qu'on le prend pour un agent de police ; ce n'est qu'aiec beaucoup de peine qu'il parvient à convaincre ces forcenés qu'il appartient à l'administration du chemin de fer.

Aussitôt que le gouvernement apprit la gravité de ces événements, auxquels le meurtre de l'agent donnait un caractère de si implacable férocité, il fut résolu que l'autorité militaire interviendrait immédiatement pour faire évacuer la place. En effet, à huit heures et demie du soir, quatre bataillons s'y présentèrent en armes, et à leur vue la foule se dispersa, laissant la place à peu près vide. La troupe l'occupe aussitôt, et y reste depuis neuf heures quinze minutes dusoir jusqu'à minuit et demi. Cependant les groupes se reforment moins nombreux, mais aussi moins hostiles, en-

tourant les soldats, discourant et même, sur certains points, fraternisant avec eux '.

La nouvelle qui s'était répandue dans Paris de l'entrée des Prussiens pour le 27 était prématurée, mais elle n'était pas invraisemblable, puisque l'autorité elle-même ignorait qu'elle dût être différée. La journée du 26 fut employée à l'évacuation des poudres et cartouches du 6° secteur, qui ne put se faire qu'avec beaucoup de précaution et de lenteur, et la population, qui la voyait s'accomplir, conjecturait avec raison qu'elle n'avait lieu qu'en prévision de l'entrée prochaine de l'ennemi.

Au moment où le bombardement avait paru imminent, les poudres avaient été réparties sur tout le pourtour de l'enceinte, en évitant les grandes accumulations. Des magasins de munitions se trouvaient établis sur tous les points, et des approvisionnements de cartouches existaient près des quartiers généraux de chaque secteur. On songea tout d'abord, après l'armistice, à faire rentrer ces munitions, mais l'opération ne put avoir lieu aussi rapidement qu'on l'aurait voulu. Les attelages de l'artillerie, fort réduits par suite du siège , où une grande partie avait dû être livrée

' « Sur !a place de la Bastille, écrit le maire de Paris au commandant en chef, vos troupes sont absolument mêlées aux groupes et fraternisent. »

comme objet de consommation , furent employés à porter dans les forts les armes que la capitulation nous obligeait à remettre aux Prussiens; quelques-uns, en outre, avaient été mis à la disposition des compagnies de chemin de fer ^ pour assurer le transport du ravitaillement des gares jusque dans Paris; les autres, enfin, avaient été utilisés, dans les quartiers que les craintes d'émeute rendaient les plus dangereux, à l'évacuation des munitions qu'on y avait concentrées'. Mais les magasins des remparts conservaient encore leur approvisionnement, et il n'était même pas prudent de l'enlever tant que la paix n'était point signée, et que par conséquent la reprise des hostilités était à la rigueur encore possible.

Le parti du désordre n'ignorait pas cet ensemble de circonstances, et il tira habilement parti de la situation difficile où se trouvait placé le gouvernement. Sous le prétexte que les Prussiens en entrant dans Paris s'empareraient des canons que l'on n'aurait pas eu le temps d'enlever, la foule se porta d'abord au parc d'artillerie de la place Wagram : le poste de garde nationale

• Les chevaux employés aux nombreux services du camionnage des chemins de fer avaient été également livrés à la consommation.

* Le 26 au matin , on achevait de retirer de Bellevilie trois millions de cartouches.

qui le gardait, soit qu'il se sentît trop faible, soit qu'il fût de connivence avec l'émeute, ne fit pas une résistance sérieuse, et toutes les pièces furent instantanément prises , tramées à bras et conduites, par la rue Saint-Honoré et la rue de Rivoli, jusqu'à la place des Vosges. Au parc de Passy, cinq pièces furent également soustraites; mais trois furent reprises aussitôt, et quelques arrestations eurent lieu. L'armée était malheureusement impuissante, à cause de l'effectif insuffisant auquel on l'avait réduite, à faire face sur tous les points menacés. Ce jour-là , elle était déjà occupée à surveiller la Bastille et en même temps à protéger l'évacuation du & secteur. Quant à la foule, il était bien difficile de lui faire entendre raison par le seul effet de la persuasion : beaucoup de ceux qui aidaient à enlever les canons s'imaginaient réellement qu'ils faisaient acte de patriotisme, et ne songeaient pas qu'ils ne travaillaient en somme que pour un parti dont ils devaient bientôt détester et maudire les excès. Cette participation-inconsciente d'un grand nombre d'individus donnait au mouvement une importance plus considérable : il n'était pas possible de s'opposer à l'enlèvement des canons, ni surtout de chercher à les reprendre tout de suite ; il eût fallu engager une collision dont le résultat était déjà plus que douteux.

ARAIÉE DE PARIS. 143

Le Comité central de la rue de la Corderie, dont nous avons signalé la naissance, entretenait toute cette agitation et même la dirigeait : il donnait le mot d'ordre et imposait sa volonté , naturellement en contradiction avec les ordres et prescriptions du pouvoir régulier. Il voulut terminer cette journée, qui avait débuté par un crime, par une véritable revue des forces sur lesquelles il pouvait compter. La réunion de la salle de la Marseillaise avait décidé que le peuple résisterait par les armes à l'entrée de l'ennemi dans Paris. Dès neuf heures du soir, le rappel bat à Belleville; à onze heures et demie, deux mille gardes nationaux sont réunis et se dirigent vers la place du Château-d'Eau, où le rendez-vous est indiqué. L'agitation gagne d'autres quartiers ; à minuit et demi, le tambour bat dans le faubourg du Temple, et une heure plus tard du côté de la Sorbonne. Les gardes nationaux quittent leur demeure et descendent dans la rue; beaucoup paraissent indécis et peu disposés à aller disputer l'entrée de la ville aux Prussiens. La rue Saint-Antoine est remplie de monde, ainsi que la rue de Rivoli; le boulevard Richard-Lenoir et la rue Oberkampf sont sillonnés par une foule de gens armés. Le 63' bataillon occupe la mairie du troisième arrondissement, et le 14P se rend à la place Wagram. Le maire de Paris affirme pour-

tant, dans une dépêche officielle, « que ce mouvement n'a pas un caractère factieux « . A une heure trois quarts du matin, des gardes nationaux se dirigent de Ménilmontant vers la Bastille et du Hiubourg du Temple sur la place du Châteaud'Eau : le gros du mouvement est dans les troisième, quatrième, onzième et vingtième arrondissements. A deux heures et demie, cette foule armée semble vouloir se transporter du côté des Champs-Elysées, et à trois heures l'amiral de Challié, qui remplit l'intérim du ministère de la marine en l'absence de l'amiral Pothuau, alors à Bordeaux, rend compte « que les émeutiers se forment sous ses jeux par groupes de cinq cents hommes » . Cette nouvelle donne à craindre une tentative sur le ministère des affaires étrangères , à l'effet d'y enlever le président du conseil ; aussi le général en chef se rend-il aussitôt sur ce point avec deux bataillons pour protéger l'hôtel. Il prescrit en même temps de tenir une brigade prête à marcher en cas de besoin et au premier appel. Mais la manifestation n'avait pas ce point pour objectif ; vers trois heures , elle remonte les Champs-Elysées, précédée par deux officiers délégués par le Comité central, qui intervient officiellement pour la première fois. Elle se dirige sur le quartier général du & secteur pour se faire remettre les pièces d'artillerie qui sont enfermées

au Ranelagh. L'amiral Fleuriot de Langle se refuse énergiquement à donner les pièces ; alors les officiers délégués font une tentative pour attirer à eux les bataillons de la garde nationale du quartier, qui résiste sagement à leurs suggestions. Un peu plus tard, à quatre heures et demie, une nouvelle colonne, forte de trois mille gardes nationaux, descend par la rue Royale sur la place de la Concorde , et remonte également les Champs- Elysées. Le désordre est le même partout. La prison de Sainte -Pélagie est attaquée par huit cents hommes et forcée. A six heures du matin, l'agitation est extrême à Montmartre.

Cependant, les bataillons armés qui ont marché toute la nuit en vue d'arrêter l'ennemi s'aperçoivent, au lever du jour, que les Prussiens ne se montrent pas : la matinée est brumeuse, et une petite pluie fine et pénétrante commence même à tomber. Réunis autour de l'Arc de triomphe et sur le Trocadéro , les officiers braquent en vain leurs lunettes sur tous les points de l'horizon : aucun ennemi ne se présente. Vers six heures et demie, les bataillons de Belleville et de la Villette, qui sont au Trocadéro, commencent à redescendre par le Coursla-Reine; enfin, à huit heures, les derniers bataillons prennent le chemin de leurs quartiers respectifs.

Les événements qui venaient de se passer n'avaient pas amené de collision sanglante, mais ils devaient être pour le gouvernement la cause d'une grande préoccupation et d'une vive inquiétude. Près de dix mille hommes en armes étaient accourus et avaient obéi à l'appel d'une autorité occulte qui venait de se dresser, cette fois publiquement, en présence de l'autorité régulière. La force militaire se trouvait placée pour ainsi dire entre deux feux, elle avait les Allemands d'un côté et l'insurrection de l'autre. Comme, à part un petit corps de troupes d'un effectif vraiment ridicule devant un tel soulèvement des esprits et une aussi audacieuse menace d'agression, elle était complètement désarmée et par conséquent impuissante, elle ne pouvait résister avec efficacité, pas plus à l'ennemi du dehors qu'à celui de dedans.

27 février.

L'agitation continue. A huit heures du matin, le général Callier, chef du 2' secteur, voit son quartier général envahi; le petit dépôt des cartouches du secteur est enlevé, et le général séquestré au siège même de son commandement. A cette nouvelle, le commandant en chef, qui ne peut employer la force pour le secourir, fait parvenir au général le conseil de tâcher de s'échap-

pcr par la zone neutre, où se trouvent des postes de gendarmerie, et de rentrer dans la ville par une autre porte.

Dans la journée, le mouvement se prononce de plus en plus menaçant, et les meneurs cherchent à agir plus particulièrement sur les soldats, qu'ils font en sorte d'attirer à eux. Quant aux ouvriers, il était plus facile d'entretenir leurs sentiments de révolte, et le Comité les occupe de nouveau à l'enlèvement des canons des parcs intérieurs et du rempart. Trois pièces sont encore prises à la place Wagram avec la connivence du poste ; les pièces du hastion 47 sont également emmenées ; le magasin d'armes du bastion 39 et celui de munitions du bastion 56 sont pillés. Enfin, à Montmartre, un fait bien plus grave, et qui pouvait avoir des conséquences terrib es, est signalé : malgré les termes de l'armistice, les émeutiers remontent sur leurs affûts les pièces du bastion 36 et les tournent du côté des Prussiens.

On parvient à mettre fin aux désordres de la place Wagram, en faisant enlever par des attelages d'artillerie de l'armée et conduire au Luxembourg les pièces de 7 qui restaient encore dans le parc. Mais les pillages continuent sur les remparts, où on ne peut songer aies empêcher, ainsi que dans les fabriques civiles qui ont été em^ployées à la construction des canons et à la fonte

des projectiles. Les ateliers Frey; passage Rebcval, et Warral etMiddleton, avenue Trudaine, 9, sont également pillés. A ces causes de tumulte vint s'ajouter encore un incident qui fournit aux meneurs un nouveau moyen d'exciter, sous le prétexte de patriotisme, les sentiments déjà si exaltés de la foule : « A deux heures cinquante-cinq » minutes, écrit le préfet de police, une foule de 5) deux mille personnes escortait, rue Turbigo, w une voiture contenant trois individus qui au- 53 raient été reconnus pour être des sujets prus- 55 siens; on criait : A l'eau! et on avait réellement 55 l'intention de s'en défaire, car on les conduisait 55 quai de Valmy. Un officier du 107' bataillon 55 s'est opposé à ce que ces individus fussent mis 55 à mort, et a proposé de les conduire place de 55 laCorderie, au Comité central républicain, pour 55 y être jugés. La foule les a conduits de ce côté : 55 ils ont été perdus de vue rue Dupetit-Thouars. 5^ Comme on le voit, le Comité central ne dissimulait plus le rôle qu'il s'était donné, et il dirigeait dès lors le mouvement au vu et su de tout le monde; il siégeait en permanence rue de la Corderie. Dans la journée, un grand conseil de guerre convoqué par lui fut annoncé pour trois heures dans les salles m-ômes de la mairie du troisième arrondissement. Une sorte de succursale du Comité siégeait en même temps à Montmartre,

au r" 41 (le la rue de Clignancourt, et s'intitulait Comité de vigilance.

Les tentatives faites pour embaucher des soldats avaient malheureusement réussi, et un certain nombre de militaires de toutes armes vinrent se mêler en uniforme aux manifestations, et notamment à celles de la place de la Bastille. Dans la foule qui entourait les Prussiens arrêtés, « beau- « coup de soldats se faisaient remarquer par leur » exaltation. « A trois heures et demie du soir, des gardes mobiles de Paris, ayant leurs officiers à leur tête, passent sur le boulevard de Clichy et emmènent une pièce de canon. A quatre heures du soir, une compagnie de fusiliers-marins fait une démonstration à la Bastille. « A cinq heures quinze " minutes, dit une dépêche du préfet de police, » quinze cents mobiles de Paris, selon les uns, » trois mille, selon les autres, convoqués par le V Vengeur \ se sont rendus de là à la Bastille, clai- 55 rons en tête, pour défiler autour de la colonne... 55 II y avait peu d'officiers, abstention de quelques ")•> sous-officiers et caporaux. Ils devaient aller à 55 l'Ecole militaire délivrer les marins, et à la 55 Pépinière. 55

La tentative réussit à cette dernière caserne. « A six heures du soir, dit une autre dépêche du 55 ministre de la marine, les mobiles de Paris ont

' Journal de M. Félix Pyat.

55 forcé la caserne de la Pépinière, et cherchent à 55 entraîner les matelots vers la place de la Bas- 55 tille. J'écris au commandant de faire tout son 55 possible pour retenir nos matelots, mais je ne 55 dispose d'aucune force. 55

La situation était donc des plus graves; l'émeute était entièrement organisée, elle avait des chefs, elle avait pillé des munitions, enlevé des canons, et enfin elle cherchait et parvenait à attirer dans le mouvement les troupes régulières non armées, auxquelles, au mépris de la convention, elle était prête à donner des armes. Le devoir du gouvernement était donc de soustraire à l'action immédiate de l'insurrection les troupes qui étaient casernées dans les quartiers où elle semblait surtout devoir se propager, tels que ceux de Belleville ou de Montmartre. C'est à Belleville principalement' que le danger des défections dans l'armée semblait le plus à redouter, et la séquestration dont le général Callier avait été l'objet prouvait suffisamment que l'émeute ne reculerait là devant aucune considération pour assurer son triomphe. On devait donc éviter d'y laisser des troupes désarmées, forcément oisives, par conséquent exposées à toutes les promesses et à toutes les séductions, et qui pouvaient fournir à l'armée de la révolte un renfort qu'il fallait avant tout lui enlever.

28 février.

Le commandant en chef donne l'ordre de faire évacuer les cantonnements du 2* secteur, et le départ des troupes qui y sont campées s'effectue de la manière suivante :

A sept heures quinze minutes, le 136" de ligne et les mohiles du Morbihan ;

A midi, les mobiles de Seine-et-Marne et le 4' zouaves.

En même temps, il fallait se disposer à quitter définitivement le 6" secteur, car les Prussiens devaient y entrer le lendemain matin ; toutes les troupes qui y étaient cantonnées descendent au Champ de Mars, dans le 7" secteur, etc'estlàque se rendent aussi celles qui viennent de Belleville. L'encombrement est donc extrême de ce côté, au Champ de Mars , sur l'esplanade des Livalides , sur les quais et dans les rues. La garde nationale de Passy elle-même ne consent pas à rester, et les 38' et 72" bataillons quittent en armes leur quartier, qui doit être occupé par l'ennemi.

Pendant que l'autorité militaire est réduite à se concentrer dans les quartiers de Paris où la population est plus calme, le trouble continue ailleurs. A une heure du matin, quatre mille personnes quittaient la salle de la Marseillaise avec la résolution de garder les canons de la place des

Vosges, de s'assurer des portes de Paris et de s'emparer de l'Hôtel de ville. Le sieur Darras avait été investi du commandement de l'opération par la réunion, qui, en se séparant, fit deux tentatives de pillage sur le magasin de munitions de la rue de Flandre, où des cartouches furent seulement enlevées '.

La journée se passe, comme les précédentes, au milieu des mêmes agitations tumultueuses : la place de la Bastille est de nouveau envahie par les manifestations. A la gare de l'Est, le 258' bataillon s'empare de vive force des fusils et des cartouches ; des scènes de pillage ont lieu au Ranelagh, où des pièces de canon sont prises et emmenées, et au faubourg Saint- Antoine, près du poste-caserne n" 2. A la préfecture de police, une tentative est faite pour enlever une batterie de mitrailleuses de l'armée; une autre, également sans résultat, a lieu à l'Arsenal. A Montmartre, les canons saisis par les bataillons du quartier sont portés au sommet de la butte ; de toutes parts des barricades sont élevées dans les rues qui y conduisent, notamment au boulevard Ornano, à la

' Celte bravade n'eut pas d'autres suites, elle commandement du sieur Darras fut purement nominatif. On ne retrouve pas cet individu parmi les fonctionnaires portés au Journal officiel de la Commune, où ne figure qu'un sieur Darras (Octavie) comme gref- 6er de justice de paix. Voir le n" du 14 mai 1871.

rue Dejean, deux à la place du Cliâteau-Rouge, au coin des rues Custine et Poulet; une cinquantaine de bouches à feu s'y trouvent en batterie. Partout, dans Paris, l'anxiété est générale : les hojnmes d'ordre accusent le gouvernement de faiblesse; hélas! c'est d'impuissance qu'il fallait l'accuser, et nous en avons déjà signalé les raisons, qui ressortent tout naturellement du simple exposé des faits. Le gouvernement avait d'ailleurs, ce jour-là, bien d'autres inquiétudes : les Prussiens devaient entrer à Paris le lendemain , et la crainte d'un conflit éclatant entre eux et le parti du désordre, alors si exalté et si fort, préoccupait à bon droit le chef de l'armée et ceux qui l'entouraient. De ce conflit, s'il était malheureusement engagé, pouvaient naître les complications les plus terribles : des sacrifices d'hommes aussi sanglants qu'inutiles, le pillage possible de la capitale par un ennemi justement irrité, l'aggravation des prétentions qu'il avait déjà proclamées, et enfin, peut-être, la reprise de la guerre, qui aurait lieu alors dans de telles conditions que sa durée et son issue pouvaient être prédites et certifiées à l'avance !

Le gouvernement devait donc avoir pour seul souci, à cette heure critique, de prévenir à tout prix une lutte dans la ville entre l'armée ennemie qui allait y entrer et les bandea de gardes natio-

15i L'ARAIISTICE.

naux qui , méconnaissant l'autorité régulière, pouvaient, sur l'ordre du comité qui les dirigeait, se porter à quelque extrémité dont les suites étaient incalculables. Il se réservait seulement, après que l'ennemi aurait quitté Paris, de prendre les mesures nécessaires pour faire rentrer dans l'ordre les bataillons réfractaires et dissoudre l'autorité insurrectionnelle à laquelle ils obéissaient. La première précaution consistait à écarter toute occasion de contact direct entre les soldats de l'émeute et ceux de l'armée d'occupation. A cet effet, on décida que deux cordons de troupes seraient établis sur les points principaux. Le premier, formé par des soldats d'infanterie de ligne, serait le plus rapproché de l'ennemi; mais on pouvait compter sur la discipline de la division Faron qui fournissait ces troupes, et sur la solidité et la dignité de son attitude, pour n'avoir rien à craindre des quelques rapports obligés qu'elle aurait avec l'armée allemande. Une seconde ligne serait placée plus en arrière, et s'étendrait de la place Pereire à la place Vendôme; elle devait arrêter au passage tout groupe armé, et l'empêcher d'arriver jusqu'à la troupe formant le premier cordon. On demanda à la garde nationale de faire l'important service de cette seconde ligne; mais pour obtenir qu'elle y consentît, il fallut payer double solde aux gardes qu'on parvint à

réunir. Cette haute paye, non moins exorbitante que scandaleuse en un tel moment, et donnée à des soldats aussi médiocres et aussi peu sûrs, ne réussit cependant pas à attirer tout d'abord, en raison du danger qui pouvait les menacer, une grande quantité de gardes nationaux ; toutefois, le lendemain, quand ils virent que tout était cialme, les hommes se présentèrent plus nombreux, et, comme on va le voir, tout conflit fut heureusement évité.

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