‹ L'Arrétin moderneChapitre 10 sur 37 · MON PÈLERINAGE · texte numérisé non relu

MON PÈLERINAGE

Ne violons point les droits de î'Hospilalilé,

J'avais un voyage à faire en Touraine : mes finances étaient au niveau de celles de mes confrères qui barbouillent du papier à Paris. J'avais neuf livres dix sols et le privilège des Savoyards, de suivre de mon pied le carrosse de Paris à Tours. Je profitai de l'occasion de la première voiture, je partis à cinq heures du matin, j'arrivai à la dinée à Arpajon, deux heures après la voiture. Je me fixai dans la cuisine de l'auberge, n'ayant pas le moyen de passer dans la chambre à manger. Je trouvai un paysan de la paroisse d'Avon prés de Fontainebleau, que les circonstances légères de ses fonds obligeaient à l'économie. Pour épargner notre argent, nous nous mimes autour de la même chopine et du même morceau de pain que nous fimes veniràfrais communs : nous commençâmes à

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jaser. La table est un lien qui serre les hommes et ledessert le moment qu'on attend avec impatience pour avoir de l'esprit ou pour dire des sottises. Nous étions tous deux pleins d'esprit ce jour-là; il y a des jours comme ça, je plus à mon compagnon ; il me fit l'honneur de me dire quej'avais l'aird'un honnête homme pour une personne de l'écritoire, et le rustre achevant de me croire un clerc de procureur, me dit : Monsieur, vous parraissez entendre \3i Chique, je vous crois capable de porter le sac d'un Procureur aussi proprement qu'un autre. Je saluai profondément M. Jacau en lui disant : Vous me faites bien de l'honneur.

Jacau voulait se marier et concubinait, à ce qu'il disait, le pour et le contre du mariage : sa conversation m'a paru originale; dût-elle ennuyer le lecteur, je succombe au plaisir de la raconter, charmé si je puis rendre dans son baragoin la force de ses idées. Voici à peu près comme il m'ouvrit son cœur?

« Je suis amoureux de xMargau etMargau est amoureuse de moi, vous voyez bien que

je sommes amoureux l'un et l'autre, que ça nous conduira tout fin près du sacrement, si nous n'allons point tomber dedans. Margau est gentille et n'est point du taffetas, c'est une étoffe moelleuse, une fille appétissante; chaque fois que je la relucons, l'iau nous viant à la bouche comme du crachat, cela nous tourmentions bien pis que des cousins. M. notre curé, révérence parlé, nous adonné des remèdes, afin que cela ne nous tourmentions pas tant, tant y a que c'est de l'onguent miton mitaine; je disons bian des oramiiset touscesingrédiens-là n'empêchiont pas les cousins denoustrabucher; cet amour en vérité de Dieu est pis qu'un enfar. On dit que pour ça aile bien, il faut prendre du co;î;»;zo-au. Je voulons nous marier, car on dit que le conjungau signifie cela, c'est-àdire que cela nous unit comme dan.s le ménage, où le conjungau ne va pas trop bian pour l'union; mais dame pour faire le mariage, il faut du pain pour nourrir les amours, or nous avons l'envie de tenir bouchon, notre future est capable de l'achalander; mais je craignons pour la tête, Jerni, nous

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sommes délicats là- dessus plus que les gros seigneurs, qui ne s'embarrassiont pas de ce qu'il y a au-dessus d'eux; je craignons le bon Dieu, je ne disons pas comme ces firlosophes supra nau nil nau ; je ne savons pas bian vous rendre ça en latin, ça veut dire apparament que les seigneurs se fichent de l'honneur, et que nous ça nous fait beaucoup: les gros seigneurs ont du bien, des richesses, nous autres je n'ons que l'honneur.

» Si note femme prent un bouchon, ceux qui viendront chez nous la trouveront aussi jolie que je la trouvons; car j'ons du goût en fait de cette drogue de biauté, l'un lui prendra la main, l'autre glissera la sienne sous son fichu, l'autre l'embrassera. Dans les commencements Margau se tiendra fiare, mais à la fin elle s'ennuira de se battre ; c'est un méchant métier pour une femme de toujours batailler: elle a dans son caractère tant d'humilité qu'à la fin elle cède, fait sa paix avec ceux qui se battent et voilà tout juste le hic. Je voudrions bian savoir avant de nous encornailler pourquoi tous les hommes en comp-

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tions à toutes les jolies cabaretières à cause qu'elles vendions chopine. Quand j'allons à Paris dans la rue St-Denis acheter de la sarge, je voyons des messieurs qui en achetions itou, ils font beaucoup de révérences, ne passiont pas la main sur la gorge de madame, quoique madame lamarchande la montriont en vente comme sa marchandise. Dites-nous , monsieur, pourquoi on caresserait note femme à cause qu'elle vendrait chopine auprès d'un grand chemin et qu'on ne la cajolerait point si elle vendait de la sarge dans la rue St- Denis. Si vous répondez bian, je vous promettons un lièvre, je mettons quelquefois des colets; si j'étions attrapé, j'irions du côté de la Bretagne dans la galère, car dans un pays oîi il n'y a point de la République, pour un lièvre de huit sols on vous étions la liberté à un homme, comme si la liberté appartenions à d'autres qu'à lui. Si je prenions unlièvre , entre nous, c'est pour nous tirer un petit d'affaires. Les demandeux de Sa Majesté ont toujours les mains dans nos poches; si note bon roi que j'aimions beaucoup, avait note argent dans sa bourse, je ne serions point

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fâchés; mais note bon roi a autour de lui tant de fripons et de farmiers généraux que ça fait honte. ))

La question de Jacau m'a paru curieuse, elle attaquait l'usage indécent d'en conter aux femmes. L'état de ces femmes attachées à l'hospitalité était sacré pour les anciens; nous respectons un rharchand, nous avons du mépris pour un aubergiste qui, pour un intérêt modique, tient une grande maison garnie de lits commodes, fait des provisions qui se gâtent souvent, et se prive quelquefois de son dîner pour des hôtes qui lui surviennent. Le repos de l'aubergiste est interrompu, chaquejour il obéit avec complaisance aux caprices d'un hôte incommode, lui rend des services : plusieurs en ont reçu de très essentiels. Des gens si nécessaires méritentils que l'on insulte leurs femmes, nous est-il permis de corrompre leurs filles ou leurs servantes? Un jeune Français, avécla confiance de safigureetl'étourderiede la nation, descend-il dans une auberge, il commence par tenir des propos aux filles, les embarassé dans le service qu'elles lui rendent. Cet

homme, insolent dans un cabaret, sera respectueux dans la rueSt-Denis vis-à-vis d'une marchande à qui il donne plus d'argent et qui a moins de peine à le gagner. Il éveillera toute une auberge à minuit et n'oserait éveiller la moindre petite marchande à cinq heures du matin dans la rue St-Denis pour lui montrer son échantillon.

Ce désordre vient de l'idée du mépris stupide que nous faisons d'un homme utile à la société : il est bas de profiter de la circonstance de son état pour violer chez lui les droits de l'hospitalité. Si les femmes d'auberge sont faites à ce style, pourquoi donc nos étourdis sont-ils encore assez sots d'en conter à cc^ sortes de femmes ? Quel cas une fille fera-t-elle d'un homme qu'elle n'a jamais vu, qu'elle ne voit qu'un moment et qu'elle ne verra peut-être de la vie ? que nos agréables s'imaginent que leur figure, leurs propos ne font pas plus d'impression sur le cœur de ces sortes de femmes, que le bruit des voitures qui descendent à leur porte.

}e conseillai à mon compagnon de voyage de se marier, je l'assurai que le mariage

tuait les cousins, qu'il pouvait arborer son bouchon, compter sur la fidélité de sa femme, s'il continuait à l'estimer autant qu'il avait fait dans la durée de ses amours. C'est toujours la faute des hommes, lui dis-je, mon ami, qui occasionne le désordre des femmes : si vous oubliez d'avoir de bonnes façons pour la ménagère, Margau fera des confidences aux chalans de son bouchon, elle trouvera des âmes sensibles à ses peines ; les consolateurs sont à craindre, etlorsqu'une femme a confié ses chagrins à un homme aimable, elle lui confie bientôt le reste ; c'est alors que la tête fait mal et que le surpra naît touche un mari sensible. Le cocher annonça à grands coups de fouet qu'on allait partir ; pour jouir de mon privilège j'embrassai Jacau, et je suivis le carrosse.

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