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L'UTILITE DES VICES

Le mal est nécessaire au bonheur des humains.

Les vices ont été plus utiles à la société que les vertus. Cette proposition n'est point un paradoxe, elle peut épouvanter les oreilles des docteurs, des casuites , et des moines ; je n'écris point pour les sots. Le créateur, qui avait donné une petite étincelle de sa liberté à l'homme, savait que l'homme était défectueux ou devait le devenir, le créateur savait tout. Les défauts de la figure de boue devaient entrer dans l'harmonie de la boue de l'univers. La nature, qui ne fait rien en vain, en mettant le mal dans le monde, avait ses vues, et ses vues sont toujours admirables. Un peuple vertueux aurait été inutile, il n'eût formé qu'un peuple lâche, une race propre à figurer les bras croisés sur les arbres comme Siméon Stilite,

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à nourrir un cochon comme Antoine, ou à se donner des coups de pierre dans l'estomac, comme un ancien docteur de l'Eglise , à cause que la nature l'excitait à conserver son espèce.

Les vices, dans leur origine, étaient aussi iirutes que les hommes. Ils marchaient pour ainsi dire à quatre pattes avec le roi des animaux. Les arts et les sciences les ont éclairés de leurs flambeaux, les charmes de la poésie leur ont donné ce ton de la bonne compagnie qui commence à les rendre respectables parmi nous. Nos pères se soûlaient du gros vin de leur cru, nous autres nous ne buvons plus, et si nous nous avitions d'enterrer notre raison dans le vin, nous la perdrions dans le meilleur vin de Champagne ou des meilleures côtes de Bourgogne ; car dans ce siècle, un homme obligé de manger des pieiTes, choisirait assurément les plus blanches.

La vertu qu'on oppose aux vices est une chimère qui amuse les hommes depuis la création. Les profondes têtes de laréopage ont cherché longtemps ce qu'elle était. Dé-

sespérés de la connaître, ils ont placé ce mot sur l'autel de leur ignoto Deo. Le mot de vertu a passé par mille générations sans rendre nos devanciers ni plus vertueux ni plus savants. Bru tus, illustre dans l'ancienne Rome , pour avoir prononcé ou fait prononcer ce mot plus souvent dans le Sénat, avoua qu'elle n'était rien et se repentit de n'avoir embrassé que la nue d'Ixion.

Salomon, le plus sage des rois, selon les vieux livres, et le moins sage selon les modernes, prononça qu'elle n'était que vanité. Il voulut la suivre, il la demanda au Ciel, il ne la trouva ni dans le temple magnifique qu'il avait fait bâtir, ni dans les bras de ses maîtresses.

La boue qui forma l'univers et le premier homme n'eut d'autre perfection que celle d'altérer sa forme. Le désordre qui devait naître de cette altération était le seul bien qui pouvait former l'ordre général. L'optimisme du monde était dans la décadence des choses essentiellement changeantes. La boue ne pouvait produire d'autre effet. Les vertus qu'on pouvait im (trimer sur cette boue

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ne pouvaient être que des caractères imprimés sur le sable, l'argile grossière que la nature avait animée était changeante; pouvaitelle être capable d'un état permanent comme la vertu >

Les vices, leur variété, leur changement, convenaient à l'optimisme du monde, c'était de cette multitude de défauts que devait naître le bien général (i). L'ordre imprimé sur toute la nature n'est que l'heureux effet des changements qui lui arrivent; les vices sont pour l'homme ce que les défectuosités que nous apercevons dans la nature sont pour l'univers. La nature ne pourrait agir qu'avec la chimère du bien et l'essence du mal. Elle n'avait point d'autre fond sur lequel elle pouvait travailler pour le faire : elle a réussi par les vices , l'ouvrage était manqué par les vertus.

La vanité est un rayon sage de la nature, dit un auteur, qu'elle augmente en nous avec l'âge à cause que les maux qu'il doit

(i) Foxerla Fahle des Aheilks.

MOUERXt:

guérir acquièrent plus de force et de consistance. Ce vice, dérobé aux dieux, est le premier bien et peut-être l'unique bien de la société. « Un homme rempli de lui-même » travaille à son bien particulier, il ne peut » travailler à ce bien particulier qu'il ne tra- » vaille au bien général. » Un particulier sur les bords de l'Amstel a de la vanité, il met sur l'eau le lait, le fromage et les laines que son agneau produit; il va porter ses denrées sur un autre rivage, ses voisins étonnés de son orgueil le condamnent ; il revient quelques mois après chargé des richesses d'un autre monde, on l'admire, on l'imite; Amsterdam naît subitement comme Thèbes, et le commerce des nations se trouve l'oyvrage des vices, de l'avarice et de la vanité. « La première félicité de ce monde est » d'être heureux ou de croire l'être. )).Si le premier bonheur ne peut être notre ouvrage, le second peut le devenir en concevant une grande idée de nous-mêmes. Celuilà est heureux, dit Senèque, qui ne voit autour de lui aucun homme à qui il voulût être changé. La vanité peut donc faire le bon-

heur des hommes, la vertu serait-elle autre chose ?

La base des grandes choses de ce monde c'est Tamour-propre; sans ce cri puissant, plus utile et plus fort que celui de la conscience, l'homme, en voyant ses vices, s'épouvanterait et deviendrait insupportable à lui-même. Si les hommes étaient sans vices, l'univers rentrerait dans le néant. Les dieux mêmes, sans la gloire d'être honorés, auraient laissé le spectre au vieux cahos et se fussent gardés de construire ces machines à deux pieds qui les offensent chaque jour ; mais ils tirent quelquefois des révérences, quelques tournoiements des pieds et tous les petits profits qu'on peut tirer d'un fripon ou d'un mauvais payeur, et ça fait toujours plaisir. Les hommes sans vanité seraient des ânes, dit M. de Voltaire, qui se borneraient à manger leurs chardons. Les moines, les dévots qui ne sont rien et qui sont sans orgueil, à ce qu'ils disent, n'ont pour partage dans les instants où ils raisonnent que l'ennui, le dégoût et la langueur. Les soupirs qu'on entend dans les cloîtres, les contor-

sions de la Trappe, les grimaces des capucins, les élans des chartreux annoncent-ils ce bonheur et ce contentement, l'apanage de l'amour-propre. Les douleurs de ces reclus nous font prendre la vertu pour une indisposition de leur âme. Si leurs cris, leurs inquiétudes sont les marques de la vertu, la vertu est donc bien haïssable.

L'humilité qu'on oppose à l'amour-propre n'a fait aucun bien à l'univers ; elle a produit, il est vrai, le P. Pancrace, capucin indigne; elle a couronné la vie de dom GiHe à la Trape ; quel fruit a-t-elle produit à la société ? Elle lui a fait perdre deux hommes et des talents que la vanité eût rendus utiles à leur patrie; la chasteté, cette vertu stérile, enterre sœur Conception à l'âge de seize ans dans un tombeau sacré. Sœur Conception croit que si elle concevait légitimement un enfant entre les bras d'un chaste époux, elle ne serait point parfaite comme le père céleste est parfait. Sœur Conception a lu des livres stupides , elle a entendu quelques plats, sermons d'un capucin ignorant ; elle s'imagine en conséquence qu'il y a du mérite et

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des grâces à ne point obéir au premier commandement que Dieu fit à l'homme ; sœur Conception se croit dans le ciel à cause que la nature se caresse et se multiplie autour d'elle, tandis qu'elle gémit et qu'elle avoue à l'oreille de son directeur que son cœur désire très souvent de faire ce que la nature fait sous ses yeux avec tant de plaisir.

La nature sage développe le germe de nos vices. Ceux qu'elle développe le plus tôt, ce sont ceux qu'elle destine aux plaisirs de l'amour ; elle n'épargne rien alors, à cause que l'amour est le vice le plus nécessaire de la société. La volupté est l'enfant gâté de la nature. Une fille voluptueuse fait plus de bien à la société qu'une fille vertueuse. Nous savons que le plaisir seul nous fait aimer les femmes ; plus une femme sera voluptueuse, plus elle nous donnera déplaisir. Un homme qui caresse une fille vertueuse n'éprouve pas avec elle ce qu'il sent avec les filles de la Montigny, que nous appelons des créatures, nom fort noble, que nous croyons méprisable et que l'instinct et la vérité, plus

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forts que nos préjugés, nous ont arrachés pour venger la nature. Tous les hommes s'aperçoivent d'un air de rafraîchissement près d'une fille vertueuse, qui laisse à l'âme la liberté de penser, avantage peu précieux pour l'âme, puisque dans le moment de l'ivresse de l'amour, l'âme qui cède aux transports du corps ne pense plus et démontre assez par son silence le peu de cas qu'elle fait de la vertu.

Les lois de la chasteté ont fixé une femme à chaque homme. Les lois de la chasteté auraient raison, si la somme des filles égalait la somme des hommes; mais la somme des filles est de 24 à i. Les hommes fixés à une seule femme ont des temps où ils ne peuvent en approcher ; la fin d'une grossesse, les suites des couches et les jours périodiques où le beau sexe sacrifie à la lune, sont les dimanches qui ne sont pas compris dans les jours ouvrables. Dans ces vacances, un homme pourrait, sans se fatiguer, faire un enfant à une fille, si nos lois de chasteté ne nous ordonnaient pas de laisser les plantes stériles. Ce profit que nous ôtons à la popu-

lation dont nous avons fait une vertu, a été méprisé des anciens, ces bonnes gens estimaient leurs plaisirs et leurs enfants, la multitude des uns et des autres faisait leur gloire, ils furent toujours le triomphe d'Israël où la stérilité était un châtiment. Jacob faisait des enfants en même temps aux deux sœurs et à leurs servantes. Le bonhomme aimait l'amour domestique, c'était un gosier à tout grain. Salomon en faisait tous les jours dans son sérail et trouvait encore le temps de renvoyer pleine de bienfaits la reine de Saba qui était venue en Judée admirer sa vertu et son poil roux. Son père avait autant de femmes que le calendrier juif avait de lunes et de jours; malgré cette provision, le seigneur roi en prenait encore chez ses voisins. La conduite amoureuse de ces saints personnages ne paraît point avoir offensé le Dieu d'Abraham, car Jacob était de ses amis et l'on passe à ses amis ces bagatelles et qui ne sont dans le vrai que des douceurs, des sottises très naturelles que la nature a jetées sur la surface des misères humaines pour égayer le fond de la vie.

Si la vertu, l'ouvrage de l'intelligence et de la réflexion, entrait de bonne heure dans le cœur ou dans la tête des hommes, la société perdrait infiniment. LaTulipe,la Fleur, n'iraient point exposer leur précieux corps aux coups de mousquet ou aux raisons brutales du canon; mais heureusement pour le bien général, ces messieurs avaient des vices, ils aimaient le vin et la grisette. Un bouchon achalandé leur occasionne la connaissance de Fanchon, de Manon : ces demoiselles de la rue Maubuée avaient enchaîné par leurs faveurs les futurs Alexandre ; un jour qu'ils avaient l'envie de régaler leurs luronnes , le roi leur fit offrir une dizaine d'écus pour signer deux mots d'écriture. L'opération étant facile, la Tulipe signe, les dix écus sont comptés, il les mange en deux jours avec sa maîtresse ; le troisième, le cœur, la tête remplis de vin et des appâts de sa belle, il lui fait ses adieux et part pour l'armée.

Si le soldat était vertueux, trouverait-on dans le service cette gaieté, cette bravoure que l'amour-propre et la maladie entretien-

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nent dans les corps militaires. Le soldat vertueux serait triste, abattu, l'air froid de la vertu le suivrait dans le combat. De tout temps, le soldat a toujours été vicieux, ou au moins plus dissipé que le citoyen ; cependant, Dieu a pris le titre du Dieu des armées ; les moines, qui sont si saints à ce qu'ils disent, qui existaient dans l'ancienne loi, sous le nom de Nazaréens et peuplaient le bas et le sommet du Carmel, n'ont point été aussi agréables aux yeux de Dieu que le militaire : car Dieu ne prit jamais le titre du Dieu des moines , dit le savant Erasme.

Un soldat avec de la vertu ne pourrait jamais faire le métier de racoleur; si la vertu et la vérité se donnent la main, un soldat vertueux n'oserait exagérer la tendresse de son capitaine, l'amour paternel du sergent et les entrailles compatissantes du caporal. Le cri de la vertu lui dirait au fond du cœur qu'il manque à la probité; oserait-il se soûler avec ceux qu'il enrôle, les faire tomber exprès dans l'ivresse, profiter de cet instant pour les engager, et mentiraient-ils comme

des racoleurs ? Etant logé à Nantes au Cheval Blanc, un soldat recrutait à côté de ma chambre : Mes amis, disait-il, à quelques niais de Bretons qu'il racolait, en campagne nous mangeons avec nos officiers, en garnison nous avons la soupe, le bouilli, le rôti, et toujours le dessert. Un Breton qui aimait l'Angélique de Chateaubriand, demandait au racoleur s'il mangerait de la confiture ? Oui, le diable m'emporte, je te chargerai en arrivant au régiment des confitures de la chambrée, tu pourras t'en crever, tu seras près du baquet.

La paresse, ce vice tranquille que les théologiens ont mis dans le ciel et aux enfers, a fait longtemps l'apanage des dieux. Ce crime dont on fait un péché mortel, est un vice de l'imagination ; un homme né tranquille à cause que le sang coule lentement dans ses veines, semble sans ressorts et sans vie ; les femmes blondes sont plus lâches que les brunes, les pays chauds plus sujets à la paresse que les climats froids. Un siamois croit que la perfection est dans la paresse. L'oisiveté est le mérite des moines;

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ils s'imaginent, comme les Siamois, que vivre sans rien faire est l'état parfait du Père éternel. La paresse fait un bien à la société en ce qu'elle laisse tomber des mains de ses adorateurs, des richesses qui passent dans les mains des hommes occupés et agissants, qui retournent après quelques générations dans l'état d'où elles sont parties. Les richesses seraient permanentes dans les familles, si la paresse ne les balançait point ; c'est ce flux et reflux qui fait tourner la roue de la fortune.

La colère est la mère de la bravoure : c'est elle qui nourrit dans les corps militaires cette valeur qui les distingue aux champs de Mars. L'Eglise l'a placée quelquefois dans le sanctuaire. On a vu Dominique rempli de cette sainte colère faire égorger les Albigeois pour ses rosaires. Bernard l'avait dans le cœur et dans la bouche, quand il prêchait les Croisades aux potentats. Ce dernier a fait plus de mal à la France, dit M. de Voltaire, que le diable. Nos terres ont resté incultes, le peuple dans l'ignorance et le clergé dans le libertinage. Le crime, le

sang et l'horreur ont été les beaux fruits du fondateur de Clairvaux.

La colère des gens d'église a été la plus funeste aux États , celle des particuliers a troublé quelquefois des familles. Celle des rois seule a eu plus souvent d'heureux succès. Sans la juste et raisonnable colère de Philippe-le-Bel, nous devenions l'objet éternel de la colère divine de Rome; et celle de l'Inquisition aurait tôt ou tard troublé la tranquillité de nos foyers.

La grande inaction et l'usage des nourritures acres et chaudes forment les tempéraments colériques. « L'inaction, disent les » médecins, prive le sang d'une certaine » humidité qui sert à le tempérer, un sang » trop peu tempéré par l'humide , fait un » tempérament emporté, bouillant. Les » poules qui demeurent longtemps sans » manger lorsqu'elles couvent, paraissent » dans ce temps-là dans une espèce de fu- » reur. Les climats chauds et acres pro- » duisent une grande abondance de bile fa- )) cile à s'enflammer. » Le remède le plus simple qu'on puisse donner à une personne

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en colère, est de s'asseoir, parce qu'étant assise, le mouvement des esprits animaux qui se portent au cerveau, se ralentit ; un air humide est bon contre la colère. On se fâche moins dans Thiver que dans l'été. Les animaux sont plus sujets à la rage dans les saisons chaudes que dans les autres.

Le jeûne augmente la colère. Les dévots qui jeûnent souvent s'enflamment plus aisément. Le lion, quand il est aflamé, est en colère, lorsqu'il est rassasié, il est doux et traitable : les vices en général sont utiles à la société. Il n'y a que les vices et les vertus des dévots qui n'aient jamais servi au bien de l'humanité. J'étendrai ces idées dans un autre livre. Un homme qui travaille pour avoir du pain n'a pas le temps de digérer ses ouvrages.

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