‹ L'arrivisteChapitre 12 sur 47 · MARQUIS ETTE · texte numérisé non relu

MARQUIS ETTE

examinait le salon de Barsac. Ce qui d'abord avait attiré ses regards : le portrait de Mirande, accroché au milieu d'un grand panneau de mur nu. Cependant, Monceau, à qui Marquisette et Jacques sobstinaient à ne point faire attention, prenait congé, en termes amicaux, mais sans se presser, donnant avec emphase du « cher n\aître » à l'avocat; à la fin, celui-ci impatienté, le poussa à petits coups discrets, vers la porte :

« Mon cher, vous avez bien des qualités, mais vous ne savez pas vous en aller. »

L'importun parti, Barsac fit les honneurs de son « home » à M"® de Sergy. Pendant quelques minutes, Marquisette fureta partout; et doucement autoritaire, elle voulut tout \oir, après le cabinet de travail et de consultation, la chambre à coucher, puis la salle à manger. Comme elle paraissait un peu surprise de cet intérieur froid, rigide, Claude dit : « Ah ! ce n'est pas riche comme chez vous ! » Marquisette avec une grâce affectueuse : « Cela viendra. Vous êtes éloquent, Jacques me la dit souvent, et plein d'avenir. Avant peu, votre talent vous conduira à la fortune. » Elle n'aperçut pas le sourire sceptique qui contracta les lèvres de Claude, sourire 011 se dévoila une souffrance intime.

Ils étaient revenus dans le cabinet de travail. Claude avait sorti une bouteille de rhum (Saint-Nicolas, naturellement), et, sur un plateau qu'il posa sur un guéridon, il mit trois petits verres, dans lesquels il versa la liqueur, d'or blond. Marquisette s'était assise dans un angle de la pièce, sur le divan ; elle avait étalé ses jupes et un de ses petits pieds frétillait au bas de la robe, qu'il dépassait. Elle reçut le verre des mains de Claude, lampa une gorgée, et elle dit, en le lui redonnant :

— Monsieur Barsac, hier soir, ou plutôt cette nuit, Jacques m'a emmenée à la brasserie. Là, mon ami est entré dans des considérations diverses et...

— Claude, elle y revient toujours. Figure-toi qu'il y avait là des gens bien près du talent, sur le seuil du talent, Bisson, Paudan, Lamor, Verdet, d'autres encore... Liane veut te dire simplement que, devant eux, j'ai paradoxe...

— Mais, Lianette, dit Jacques en fixant sa maîtresse, cette dissertation sur « la question du mandarin » t'a donc bien affectée ?

BIBUOTHÇCA

loo L'ARRIVISTE.

— Oui, j'ai tort, Ja. Mais je ne voudrais pas être le mandarin de quelqu'un...

— Madame, si vous mourez jamais, ce ne sera que sous les baisers et les caresses de Jacques.

- — Je le voudrais bien, répliqua-t-elle d'un ton sérieux.

Jacques de Mirande raconta la discussion de la veille. Quand son amant eut fini, Liane tourna un peu la tête vers Claude assis dans son fauteuil de travail, et ses lèvres s'ouvrirent dans leur renoncule :

— Eh bien ! monsieur Barsac, tueries-voits le inandarw, vous?

Elle et Mirande purent voir le corps de Barsac tressaillir dans son fauteuil; mais l'avocat maîtrisa ce mouvement nerveux. « Si je tuerais le mandarin ? — Oui. » Il ne répondit pas aussitôt. La question de M™* de Sergy rappela à Barsac que, la nuit précédente, il s'était efforcé d'amener Renée, plongée dans le sommeil hypnotique, à lui dévoiler l'avenir. Cet avenir se dérobant, et sa maîtresse endormie ne pouvant trouver de mots pour rendre ce qu'elle voyait en lui, il avait essayé de formuler sa pensée en lui posant cette question : « Tuerais-je le mandarine » L'avocat, avec un rpgard d'acier, fixa Marquisette, sa mignonne frimousse Dlonde aux frisons dorés qui la nimbaient, les yeux, bleu de pervenche, tendrement amoureux, la bouche saignante, cette mignonne poitrine, tout ce corps délicatement joli, et, après un court silence :

— Non. Pourquoi le tuerais-je?

Jacques sursauta :

— Claude, c'est bien la première fois que tu ne dis pas ce que tu penses ! Lâche !

Les yeux de Barsac s'allumèrent d'un éclair rapide, éclair qu'il éteignit aussi vite qu'il brilla :

— Toi, ami, tu parles trop !

— Voyons, pourtant, à moi...

— Toi, je te connais, interrompit Barsac, et ensemble nous pouvons paradoxer, pour nous distraire, comme escrime de logique ou d'esprit, tant qu'il nous plaît, je te l'ai dit, et te le répète; mais, sache-le bien, je n'irais pas prêcher, en pleine brasserie, des idées ou façons de voir subversives de toute morale, attaquant les lois et les préjugés. Il y a toujours quelqu'un pour retenir ce que vous avez dit, et un jour

MARQUISETTE. loi

vous le faire payer cher. Supposons que demain, par une hypothèse impossible, si tu veux, et je le sais, on t'accuse d'une crime ; eh bien ! les envieux, les lâches, les dénonciateurs, enfin toute la catégorie des jaloux et des imbéciles, tous seraient là pour répéter tes propos et dire : « Il était capable de cela parce qu'il a dit ceci, w Parfaitement, mon vieux camarade.

Barsac était un redoutable adversaire comme dialecticien. Il alla droit au but, à la question :

— Nous ne sommes pas au cabaret devant une galerie. Tuerais-tu le mandarin, toi, Jacques?

— Non.

— J'en étais sûr, fit Barsac.

Qu'y avait-il dans le geste qui accompagna cette exclamation? Les paroles exprimaient une certitude, et pourtant il s'y trouvait aussi une nuance de désappointement et de dédain. Quant à Liane, elle avait bondi vers son amant, l'avait accolé sans honte et, après une caresse encore sur une pointe ébouriffée de la moustache, elle lui murmurait :

— Méchant, tu l'aimes mieux que moi ! Ah ! il te l'a fait dire, lui !

Elle ajouta avec de l'admiration, un respect pour l'intégrité de sentiments de Claude :

— Il a mieux réussi à te montrer bon, comme tu es, qu'une pauvre petite femme. Ah! merci, monsieur... bien que je sois un peu jalouse.

— C'est convenu, dit Jacques en riant, personne ne tue le mandarin !

— Tu mènes la question dans une autre route, repartit Claude. Je ne nie pas du tout qu'il y ait des gens qui tuent le mandarin, et j'en connais même qui lont fait.

■ — Qui donc? demanda Mirande.

Marquisette était revenue prendre place sur le divan. Aux paroles de Barsac, son esprit romanesque s'éveilla aussitôt :

— Oh ! je vous en prie, fit-elle, racontez-nous ça !

— C'est aussi intéressant qu'un roman-feuilleton, avec cette différence qu'à la fin le crime n'est pas puni ni la vertu récompensée. Oui, madame, il y en a qui tuent le mandarin, c'est-à-dire quelqu'un les touchant, l'être le plus proche, du moment que la mort de celui-ci peut les servir... Vous avez

I02 LARRIVISTE.

remarqué, à votre arrivée, ce gros garçon glabre qui a l'air d'un porc habillé?

— D'ailleurs, ne sait-on pas que l'animal dont lintérieur est le plus semblable à l'homme est le pourceau ?

— Oh ! la vilaine science !

— Si ce n'était au physique, c'est au moral qu'il faudrait comparer l'homme au pourceau. Épicure l'a fait avant nous.

— A propos, d'où vient le surnom de cet individu?

— Le Porc Monceau, madame, connaît, fréquente toutes les entremetteuses de Paris, et ce sot se figure qu'il n'y a pas une femme qui n'aille de temps en temps chez lune d'elles.

S'inclinant :

« "Veuillez me pardonner, madame, ce que je vais dire. Ainsi, vous, il vous a examinée; vous lui convenez, certes, mais vous lui avez plu encore davantage, parce que vous êtes marquise. Il sait que vous êtes adorée par l'homme que j'aime le mieux au monde, et cela le retiendra peut-être, par prudence, car il compte sur moi, — oui, pour le faire décorer — eh bien, il a désiré, j'en jurerais, vous avoir au moins une fois, et je ne serais pas surpris que, sans se compromettre, très discrètement, il fasse tenter près de vous, quelque jour, une démarche... » Barsac se courba : « Pardon! encore, madame. »

— Oh ! quelle horreur ! fit Marquisette qui de ses deux mignonnes mains se voila les yeux et la bouche.

— Oui, mais qu'est-ce que tu avais à nous dire sur lui? demanda Jacques de Mirande, un peu jalousement énervé rien qu'à cette supposition qui le blessait.

— Il est en train de parvenir. Il a la volonté d'ailleurs. Il veut être décoré, et il aura le ruban rouge avant moi, s'il m'arrive jamais de l'avoir.

— Mais, certainement, vous l'aurez !

— Il me suffira de décorer les autres.

Il y avait en Barsac, cet après-midi-là, quelque chose d'anormal, car, lui qui ne quittait jamais des deux pieds la réalité, dans ses emballements trompeurs et artificiels, il parla comme dans une confidence faite à un être cher :

— Pourquoi y en a-t-il qui viennent au monde avec de la fortune, leur pain assuré, le pain pour toute la vie, qui ne sentent pas sans cesse sur leur épaule un doigt menaçant pour le lendemain, et d'autres qui travaillent, plus malheu-

MARQUISETTE. 103

reux que les serfs d'autrefois, que Tartisan athénien contenté de pois chiches et de ligues? Mais, parmi les non fortunés, il y en a qui ont le désir de parvenir, et ils se lancent en avant. D'abord les illusions, les générosités les arrêtent dans leurs manœuvres inquiètes; puis, quand ils ont remarqué que tout dans la vie est un combat perpétuel, que la loi suprême est la concurrence, qu'il faut manger pour ne pas être mangé, ils frappent, écrasent, hurlent avec les loups, pour ne pas être le troupeau des résignés, des humbles et des incapables, agneaux sur le dos desquels on tond toujours la laine. Oui, tout est concurrence sans limites. Les hommes s'assomment autrement qu'aux temps primitifs, mais ils ne s'assomment pas moins. Cest la lutte éternelle. Ote-toi de là que je m'y mette ! Tu es le plus fort, je te cède la place ; mais si tu es le vaincu, je te chasse... L'Argent est dieu, donnant de la beauté même aux plus laides, aux plus sales choses, si elles sont dans le rayonnement de Sa puissance. L'Argent est dieu, le seul dieu. Et les Argonautes s'embarquent toujours, mais plus féroces que jamais, pour conquérir la Toison d'or. Le hasard est pour les uns, il est contre les autres. Tout vit aux dépens de tout dans la nature. Les petits poissons sont avalés par les gros. Les grands oiseaux font la chasse aux petits. L'homme civilisé dévore autrement son prochain que l'anthropophage, mais il le mange. Les misérables, les travailleurs sont la proie du riche, de l'industriel, de l'intermédiaire... Et il n'y a peut-être pas de remède.

— Ces idées, demanda Marquisette curieuse, vous sont venues de votre combat pour la vie?

— Je suis parti de ma province... la Provence, madame, le pays de votre ami... avec toutes sortes d'illusions : la croyance au bien général, et j'ai trouvé le mal; la foi en quelques maîtres, et j'ai découvert que ces maîtres étaient pires que les autres hommes. Partout des intérêts dominant tout. depuis le charbonnier qui pèse à faux poids jusqu'au chef du pouvoir qui laisse commettre des infamies, des injustices, pour n'être pas obligé de partir, tant ceux qu'il faudrait poursuivre sont installés partout, nombreux et forts... Dupes et dupeurs, volés et voleurs, goinfres et avalés, exploités et exploiteurs, heureux et malheureux, jouisseurs et affamés : voilà le monde. L'humanité est mauvaise. Pourquoi, alors, serais- je meilleur que les autres ?... Le mot aimable qui vient

I04 LARRIVISTE.

de m'être dit, dès que j'ai passé la porte, se change en un trait au vinaigre. Jacques a été exempt de tous les calvaires que j'ai montés, de toutes les humiliations que j'ai subies, de toutes les blessures d'amour-propre qui m'ont été faites. Barsac s'arrêta une seconde, puis :

— Je ne connais rien de plus désespérant pour un homme de valeur que de se trouver en relations forcées avec des médiocres et des jaloux, qui se refusent de parti pris à rendre justice aux forts, sauf quand ils ne peuvent plus faire autrement, avec des imbéciles qui ne vous comprennent pas parce qu'ils sont incapables de vous apprécier. Oui, il faut s'armer pour la vie, afin de se défendre contre tous ; contre les envieux, contre les calomniateurs; contre les pires ennemis, aussi contre les flatteurs, qui vous disent : « C'est bien », pour vous empêcher de faire un pas en avant. Il faut même savoir porter les coups, frapper avant qu'on ne vous frappe.

— Et tu n'y as jamais manqué, dit Jacques, car il y a tels de tes articles qui, selon l'expression de Négrava, brûlent la peau comme un fer rouge.

— Oui, j'ai attaqué mes ennemis avant même qu'ils ne se fussent découverts; mais je les sentais.

M™® de Sergy s'était levée; avec une admiration oii il y avait, cependant, de la peur :

— Oh ! dit-elle, jamais comme chez vous je n'ai vu le type de celui qu'on appelle, je crois, le lutteur pour la vie. Tout ce que vous venez de dire, vous le pensez âprement.

— Non, madame. Je suis, moi, pour le travail, le travail quand même, acharné. Je n'ai confiance qu'en lui. Mais j'ai voulu expliquer des faits encore plus que des idées, et montrer qu'après tout, la question du mandarin, posée hier devant vous par mon ami Jacques, et il a eu tort puisque cela vous a un peu effrayée, n'est que la conclusion pittoresque, mais logique, et seulement ihéorig^ue, d'une observation souffrante de la vie. Quant à moi, marquise, j'en suis resté et j'en resterai, jusqu'à la fin, tout bêtement au commandement de Dieu, qu'on m'a appris jadis au catéchisme : Homicide foint ne seras.

Et Barsac fixa M"® de Sergy, en souriant, avec des yeux amicaux épris de son charme aristocratique et blond. Elle pâlit un peu et dit :

- — En tout cas, monsieur Claude, ce que vous avez exprimé

MARQUISETTE. 105

auparavant me prouve combien j'ai été heureuse d'avoir de la fortune, surtout d'avoir enfin rencontré Jacques ! J'aurais pu être courtisane, par nécessité, subir toutes les humiliations intimes, et dont la seule pensée m'épouvante, qui s'attachent à ce métier. J'aurais pu ne jamais rencontrer celui qui est pour moi le bonheur, la vie, à présent, toute ma vie!... Il y a, entre nous deux, cette force qui ne trompe pas : l'amour. Aujourd'hui, je suis certaine de l'avenir.

Claude finissait son petit verre de liqueur; il répliqua :

— L'avenir ne nous appartient jamais; il est au destin, au hasard.

L'avenir I L'avenir ! Mj-stère "...

Alors, Liane à Claude, qui venait de se lever, et qui se tenait près de Mirande :

— Mais vous, n'êtes-vous pas content? Vous aimez Jacques, et lui, il a une belle, une profonde amitié pour vous ! Je le sais.

Avec une grande simplicité, ce qui semblait chez lui la preuve d'une sincérité absolue, Barsac répondit :

• — Je serais mort sans lui. Plusieurs fois, il m'a tendu la perche du salut quand je me noyais.

— Et puis, près de vous, n'avez-vous pas une douceur : l'original séduisant de la photographie qui est dans votre chambre à coucher? Avez-vous donc sur la femme d'aussi cruelles idées que sur les autres choses?

— Elle est, souvent, V ennemie.

— Eh ! quoi, vous pensez cela ? Pourtant, votre petite amie, dont je viens d'admirer le portrait sur votre cheminée, dans ce joli cadre d'argent et d'étoiles noires ?

— Tu aimes Renée plus que tu ne te le figures, ajouta Mirande. Tu l'as prise, tu le crois, pour de passagers désirs, aussi contre la solitude.

Se tournant vers Liane :

— ■ Mais elle a conquis la meilleure partie qu'il y ait chez lui, le coin de sentiment d'autant plus délicieux qu'il veut nous le cacher maintenant. Car Claude n'est pas bon, c^est la bonlé même.

Claude Barsac, — après avoir de nouveau versé du rhum, Saint-Nicolas, dans deux verres, Marquisette refusant, ■ — se remit dans son fauteuil.

io6 L'ARRIVISTE.

— Dis donc, mon \ieux ! lança Mirande, je crois que tu as oublié ton histoire.

— Oh ! oui ! rhistoirf. ! fit M™* de Sergy, presque en joignant les mains comme ime petite fille qui demande un conte de fée. Et ses yeux de pervenche, en regardant Barsac, sans doute à cause de la seule présence de son amant à côté de lui, avaient l'expression des amoureuses, de la tendresse traversée de flamme et de passion.

— Avez- vous un peu de temps pour m'écouter?

— Oui ! oui 1 répondit \-ivement Marquisette.

— Voici donc, madame, l'origine de Monceau cadet, dit le Porc Monceau, un des deux héritiers présomptifs du territoire de Saint-Nicolas.

— Le territoire de Saint-Nicolas? s'exclama Jacques. Je ne vois cela sur aucune carte géographique. C'est peut-être dans la lune; ton protégé a quelque chose d'Elle.

D'un tout autre ton que celui quïl avait eu à sa sortie contre les inégalités humaines, Barsac commença ainsi :

— C'est une propriété, un domaine, si l'on aime mieux, situé dans l'Amérique méridionale, aux confins mal délimités de la Guyane française et de la Guyane hollandaise, à une vingtaine d'heures de marche de Paramaribo. Pays encore assez inconnu, — rempli de fourmilières énormes, de ces fourmis mangeuses d'hommes. Sous les soleils torrides, tout s'exagère, devient monstrueux. Mais, en effet, on voit aux alentours de Saint-Nicolas, dans les plaines désertes — çà et là coupées de bouquets d'arbres — qui, sur ce point, sont la vague frontière de la Guyane française, onduler, sur des lieues d'étendue, des armées de fourmis. Un homme égaré dans ces savanes est-il rejoint par ces bêtes, se laisse-t-il enfermer par elles, en un clin d'œil, il est dévoré.

Claude s'arrêta quelques instants.

— Monceau, le père — le chef de la maison — dans sa jeunesse, sachant à peine lire, écrire et les quatre règles de l'arithmétique, était tout bonnement portefaix, chargeur et déchargeur de navires sur les quais de la Gironde. Un matin, ou un soir, las de ce métier, il partit, embarqué sur un bateau en qualité d'aide de cuisine, pour chercher fortune aux États- Unis. Là, il fut aussi malheureux que dans la capitale gasconne, que dans son pays natal. La fortune l'attendait ailleurs. Où? Il descendit, pour le savoir, vivant de métiers

MARQUISETTE. 107

de hasard, de vagabondage, dans l'Amérique centrale, rencontra au Mexique un voyageur riche, un jeune Suédois, qui parcourait le monde par plaisir. Lui, l'indépendant, il accepta d'être son domestique. Mais si Monceau s'engagea au service du voyageur, ce fut, je crois bien, avec l'idée de le voler. La question qu'il ne connaissait pas, — la question du mandarin, Jacques, — s'était posée devant lui... Un après-midi torride de la saison sèche, du côté des Guyanes, comme ils avaient marché toute la matinée dans la plaine, tandis que le maître faisait la sieste sous la tente portative qu'ils avaient avec eux, et que le cheval paissait un peu d'herbe brûlée, Monceau entra, sans bruit, sous la tente éclatante de soleil, et s'empara de la ceinture de son maître, que celui-ci avait posée sous le manteau lui servant d'oreiller. Il comptait fuir, s'embarquer au port proche de là d'une cinquantaine de lieues, plus ou moins, et s'enrichir honnêtement, plus tard, avec le produit de son vol. Le Suédois se réveilla. Il aperçut dans les mains de son domestique, aux yeux inquiets et durs, les pièces trébuchantes et les papiers monnayables. La fuite n'était plus permise. Le maître, d'ailleurs, s'était levé, et il braquait un revolver sur le voleur. Il y eut combat entre ces deux hommes seuls, perdus dans l'immense solitude. Trois coups de feu, rapidement visés, ne firent à l'ancien portefaix, que deux éraflures, l'une, toujours visible, à la joue droite. Il s'était saisi d'un de ces longs et larges couteaux espagnols qu'on vend plus au nord, au Mexique, une navaja, et il la lança, d'une main assurée, dans la poitrine du tireur. L'arme s'enfonça profondément dans la chair, traversa le cœur. Le domestique, son maître mort, le chargea sur ses épaules, sortit, alla le jeter sur le passage d'une armée de fourmis en. marche. Il le vit, de loin, tout noir sous leur multitude remuante. Ainsi, plus tard, à la demande : « Où avez-vous laissé votre maître? » il pouvait répondre : « Le malheureux a été dévoré par les fourmis. » Mais il n'eut jamais à expliquer cette anecdote.

— Voilà bien la philosophie du crime ! dit Mirande. Il faut qu'une action soit faite tout entière, et non pas une de :5es parties seulement. On vole, et pour s'assurer son vol, il faut tuer après. Mais, Claude, qui t'a donné tous ces détails?

— Le bruit, comme on dit, en a couru en Gascogne. Bast ! tous les bruits qui courent sont bien souvent des calomnies.

io8 l'arriviste.

Le vieux habite Bordeaux, sa ville natale, où est le siège de sa maison. C'est le fils aîné, maintenant que le rhum du père Monceau a fait fortune dans le monde, qui dirige, là-bas, les rhummeries et les plantations de Saint-Nicolas, tandis que le cadet, le Porc Monceau, s'amuse à Paris, tout en s'occupant de la réclame utile à qui veut augmenter sans cesse les bénéfices de son industrie. J'avais entendu parler du père Monceau par son fils, dont je suis l'avocat, mais je ne le connaissais pas. Récemment, je suis allé plaider à Bordeaux pour la maison, contre un de leurs concurrents, un procès en contrefaçon. Le père est un bonhomme grand et maigre, à l'air de paysan intelligent et madré, ayant gardé les manières populaires. Il griffonne tout juste son nom, mais sur la place les traites signées de lui font prime : on les escompte comme l'argent comptant. Son procès gagné, le vieux m'a invité à dîner. J'ai accepté par curiosité. Savoir ce qu'il y a au juste au fond d'un homme qui a fait fortune, ce n'est point inutile. Pendant deux jours, d'ailleurs, il s'est attaché à mes pas; il avait pour moi comme une sorte d'affection, et me répétait constamment : « Oh ! vous serez quelqu'un, monsieur Barsac ! Vous avez trop d'intelligence, vous voyez trop bien les choses, vous connaissez trop bien la valeur de tout pour ne pas parvenir ! » Je ne me suis pas encore expliqué son engouement pour moi. La veille de mon départ, à mon tour, je l'invitai à dîner dans un cabaret sur la place des Quinconces, en cabinet particulier, pour lui rendre sa politesse, et aussi dans un autre soin. Il but et mangea comme l'ogre des contes. Je l'entraînai à boire davantage et je l'interrogeai adroitement. Il crut que je m'intéressais à lui comme à un fort, et, par orgueil, parce que le vin porte beaucoup de gens à parler, il me révéla tout, sans me le confesser cependant pleinement. Non, j'en suis sûr, il n'y a pas de calomnie dans l'accusation ancienne, oubliée. Ce vieillard, dont la parole est sur le marché d'une probité à demi proverbiale, — jadis domestique, — a volé son maître; et il l'a tué après pour s'assurer l'argent volé. Il pouvait m'avouer tout cela, en outre. Il est en sûreté, grâce à la prescription. L'histoire a quarante ans de date ; elle s'est passée dans un moment oii s'en allaient au loin, outre-mer, plus de bandits que d'honnêtes gens. Il m'a dit finalement : « Ça ne m'est pas arrivé, mais ça se faisait en ce temps là, dans l'Ame-

rique du Sud. » J'ai répondu, en philosophe, que la morale dififère suivant les époques et les latitudes. C'est vrai, d'ailleurs.

Jusqu'ici, Claude avait raconté toute cette vie d'un homme, de gueux hissé à la fortune, sur un ton léger.

— Vous voyez, madame, il a tué le mandarin. Sans ce coup, qui le dota des espèces qui allaient lui permettre de faire fortune, il restait toute sa vie, probablement, le débardeur des quais de Bordeaux, le pauvre hère de New- York, le boucanier des Antilles.

— Mais, monsieur, dit Liane, un peu scandalisée, il y en a qui font fortune sans tuer personne.

— Tant mieux pour eux ! Il leur suffit de voler. Le hasard est leur serviteur; il ne l'est pas de tous. D'oii vient que des hommes de mérite meurent pauvres, et même misérables.'^ "Vous voyez un fait, mais il y en a aussi un autre, celui que je dis. Le père Monceau a tué le mandarin : ne l'eût-il pas fait, il restait toute sa vie un misérable. Il ne représente certes pas un homme supérieur, à cause de cet acte initial, et tu ne le prendrais pas pour un génie, Jacques, ni toi, ni personne : eh bien ! en vérité, je vous le dis, après son vol et son meurtre, cet assassin a montré presque du génie pour grandir sa personnalité, faire fructifier son bien.

— Du génie avec des crimes ! soupira encore Liane.

— On peut avoir du génie et commettre des crimes, oui, madame, répliqua Barsac. D'ailleurs, qui n'en commet pas? Pour tout parvenu, cherchez, et vous trouverez dans sa vie, sinon un crime sanglant, le plus souvent inconnu de presque tous; au moins un crime social, un crime que les lois ne punissent pas et ne peuvent pas punir, comme l'écrasement des faibles. Cela a existé de tout temps, et existera jusqu'à la fin de la race humaine. On a inventé, de nos jours, ces mots : la lutte pour le combat de la vie. Mais les choses existent toujours avant les mots.

M™* de Sergy, secouée de frissons par moments, avait écouté parler Claude. On eût dit qu'elle n'osait répondre, qu'elle craignait on ne sait quoi.

■ — Je vous fais peur, madame?

— Je trouve vos raisonnements terribles. Vous les exprimez d'une manière si âpre...

— A la brutalité des faits convient une forme brutale.

iio l'arriviste.

Quand les seins de femme sont baisés avec une grâce amoureuse, je le dis avec grâce; si l'amant, dans sa rage sexuelle, mord la pointe du sein avec rudesse, est-ce que je puis dire qu'il la caresse?... Voyons, qu'avez-vous encore? Voilà que vous frissonnez comme si vous aviez froid ! . . . Tenez ! vous venez de dire que je ne vous fais pas peur; mais je suis sûr que vous ne m'aimeriez pas.

— Je vous aimerais peut-être parce que vous êtes un fort> mais je ne voudrais jamais dormir avec vous.

Elle avoua ce sentiment avec une gentillesse qui en mitigeait la sincérité, et, ensuite, son regard coula vers Jacques une caresse; puis, comme elle voulait gagner Claude pour un projet qu'elle couvait, dans sa petite tête, concernant sa vie future avec son amant, elle regretta aussitôt ses paroles, et s'adressant à Barsac :

— Vous n'êtes pas fâché de ce que je viens de vous dire?

— Pourquoi le serais-je? D'ailleurs Jacques, mon meilleur ami, est un tel dieu pour vous, et pour moi, n'est-ce pas, que tout autre homme que lui doit vous paraître un monstre, même alors que je n'ai fait qu'essayer de développer sa pensée à lui... Vous me permettez d'être l'avocat de ses idées?

Barsac, ce jour-là, se trouvait dans une heure d'épanchement et de verve. Il savait pourtant se modérer. Mais il voulait montrer à la jeune femme un peu de ce qu'il était. Il y avait aussi, peut-être, comme une jalousie égoïste dans son cas. Il trouvait que Jacques aimait trop cette Marquisette blonde que lui, Claude, jugeait inutile, et que Liane accaparait trop son ami.

- — Ils pullulent, ceux qui tuent le mandarin. En... en landerirette, madame, deux pauvres diables, petits colporteurs de mercerie et de blanc, qui allaient de porte en porte, trou vèrent, un soir, très tard, étendu tout de son long, un homme dans la rue. Ils jugent qu'il est bien malade, leur cœur s'émeut, et ils le montent dans leur mansarde. C'était un Yankee, un riche Bostonien, un peu original, en promenade à travers l'Europe. Les deux camarades soignent l'étranger avec dévouement, et ils le remettent en santé. Bon mouvement, hein ? Ils ont soigné cet homme sans calcul ; ils ont bien compris cependant qu'il était riche, mais, au bout de leurs soins, ils ne voyaient guère qu'un billet de mille à chacun pour les récompenser. Leur malade rétabli, ils sor-

MARQUISETTE. m

tent avec lui. Il les emmène chez le correspondant parisien de son banquier à Boston, et là, il leur fait remettre à chacun 5 ooo francs. Joie indescriptible de ces braves gens. Ils avaient désiré si longtemps pareille somme, croyant ne l'avoir jamais. Ils se réjouissent, mais pas longtemps, car ils apprennent, le lendemain, que l'homme qu'ils ont ramassé dans la rue, presque mort, un homme qu ils auraient pu faire porter à l'hôpital, possède plusieurs millions. Alors, naturellement, ils jugent que ce millionnaire n'a pas fait son devoir envers eux. Il leur doit la vie, après tout, et c'était dix fois plus qu'il aurait dû donner à chacun. Ils ourdissent contre lui une trame. Ils se font emmener en Amérique, et on les trouve à Boston avec le Yankee, pendant trois mois. Le millionnaire les a dotés encore, de-ci, de-là, de quelques billets de mille. Ils s'embarquent sur un steam-boat pour revenir en Europe, toujours compagnons de celui qu'ils ont sauvé. Eh bien ! après le débarquement au Havre, le gentleman disparaît. Comment ? On les a bien arrêtés un peu, mais ils ont prouvé leur innocence, paraît-il. Au bout de trois ans, nos honnêtes petits marchands fondèrent un magasin de mercerie; cinq ans après, ce magasin devenait le concurrent heureux des grands bazars, le Louvre, le Bon Marché, cet immense capharnaùm : le Bazar universel.

— Vous ne voulez pas dire qu'ils ont tué l'Américain, après l'avoir sauvé? demanda M""® de Sergy.

— Ils n'avaient aucun intérêt à le tuer, quand ils l'ont recueilli chez eux et soigné; mais après...

— Après, quoi?

— Ils durent le voler, sans doute, comme fit Monceau pour son maître, et le vol les entraîna à faire disparaître le volé. Ils tuèrent, eux aussi, le ?nandarin.

— Oui !, mais enfin, comment ! Leurs crimes ne sont pas démontrés, dit Jacques, qui voulait rassurer sa maîtresse, quoiqu'il pensât exactement ce que disait son ami.

— Justement, leur force est là, répliqua Claude d'un ton sec. On n'a jamais pu prouver qu'ils étaient criminels. Le gentleman les avait quittés au Havre, et il était allé, ils ne savaient où. Admettons, pour trouver un dénoûment à l'histoire, qu'ils aient jeté l'Américain au fond d'un puits profond, comme il y en a encore dans les campagnes, ou qu'ils l'aient brûlé après l'avoir assommé, et autres suppositions

112 LARRIVISTE.

de ce genre. Je les vois d'ici. Sous des prétextes divers, ils ont soutiré, le plus possible, de l'argent à l'Américain, puis quand il a fallu, ils l'ont dépouillé à leur débarquement au Havre, et ensuite...

— D'où sais-tu cela?

— Autrefois, quand les envieux commencèrent à s'inquiéter de leur prospérité, on en parla; puis ce fut oublié, comme tant d'autres choses. Dans chaque maison, dit un proverbe américain, il y a un squelette derrière la porte. Un évêque a prétendu qu'il est un crime à l'origine de toutes les grandes fortunes. Répéter aujourd'hui ce qu'on chuchota jadis, prenez garde ! ce serait calomnier leur mémoire. Ils sont morts en justes, en gens irréprochables n'ayant jamais fait de tort à personne, en patrons équitables pour leurs employés, et ils ont laissé une somme énorme à l'Assistance publique, fondé des asiles pour les petits enfants, et des hospices de vieillards. Toute leur vie, cela crève d'évidence, ils furent d'honnêtes gens. Comme dit encore un proverbe — les proverbes sont la sagesse à tout faire — telle vie, telle mort. Qui meurt saintement a vécu de même... Seulement, le point faible de leur vie n'échappe pas à un esprit pénétrant... Et puis, moi, ]e sais, après tout, que les hommes sont plus mauvais que bons, et que, pour la plupart, ils ne laissent guère échapper l'occasion.

Le visage de Claude Barsac eut un air dur en prononçant ces dernières paroles. Marquisette l'écoutait, intéressée. Son nez fin, mou et joli, à la naissance aristocratique, un peu pincé, frissonnait doucement. Son front de femme à imagination, un peu plus haut que large, aux tempes proéminentes, semblait travailler, s'exalter. Et les narines roses, vibrantes, semblaient, sur la bouche rouge pareille à une fleur, les ailes d'un papillon.

— Si tu revenais à l'histoire du père Monceau? dit Jacques.

— Oui, nous l'avons laissé sur la route.

Barsac se pencha, prit son verre de rhum, but quelques gouttes de cet or jaune liquide : « — Voilà qui donne du coulant à la voix. » Il posa le petit verre.

— Avec l'argent de son maître, argent qui lui appartenait bien, puisque l'autre était mort. Monceau acheta, pas cher, une concession dans l'Amérique méridionale non loin du

MARQUISETTE. i r3

lieu de son attentat, à quarante heures, cinquante au plus, du port de Paramaribo. Les fourmis envahissant quelquefois son bien, il y fit creuser de larges fossés, ce qui leur délimite leur route. Là, il se livra à la culture de la canne à sucre. Il commença cela tranquillement.

— Mais le remords?

— Jacques, il n'y a que les gens comme toi et moi qui ont des remords. Sais-tu pourquoi? Parce quils interrogent leur conscience du matin au soir, c'est-à-dire une forme de leur esprit. Les misérables n'ont des remords que lorsque la justice les tient dans ses griffes, lorsqu'ils ont quelque chose à craindre. Il n'avait, lui, qu'à chercher la fabrication de son rhum et à le lancer. Ce qu'il fit. Il employa, lui, toute la canne à sucre, au lieu de distiller seulement la mélasse, comme font ses concurrents, le résidu du raffinage du sucre. Qu'y ajouta-t-il? Une décoction subtile d'une plante mystérieuse? Le vulgaire tafia, obtenu là-bas, aux Guyanes comme aux Antilles, par le moût de canne fermenté, le père Monceau, quoi qu'il en soit, en a fait, en l'aristocratisant, en le vendant trois ou quatre fois plus cher, pour l'élever au rang de liqueur chic, — et il ne contient pas plus d'alcool qu'un rhum ordinaire, — en a fait le rhum qui luit dans ces verres. Il n'est pas meilleur ni plus mauvais que les autres spiritueux de table. Mais le bonhomme a su le présenter admirablement. Il y a mille boissons alcooliques dans le monde. Lancer la sienne, c'était une question de réclames, d'annonces, de commis voyageurs. Du tout. Les grands rivaux ont autant d'argent que vous et peuvent faire de même. Alors où est l'invention, presque le génie? D'abord, il faut un titre pour servir de passeport au produit, un titre supérieur à celui des concurrents, frappant l'imagination et se gravant dans la mémoire, un titre même qu'on connaisse depuis des siècles, qui soit, en quelque sorte, populaire d'avance. Rien ne s'improvise, pas même le génie, qui, cependant, semble parfois fleurir tout d'un coup. Monceau chercha quelque temps. Nommer le rhum de son nom, à lui, ce rhum distillé dans l'Amérique méridionale, l'appeler Monceau? Personne ne croirait qu'il vînt d'aussi loin, avec — encore une trouvaille! — la bonification de la mer. Puis, Monceau, c'est Français, et nul n'est prophète en son pays. Ah ! baptiser un produit est plus difficile qu'on ne pense, plus diffi-

114 LARRIVISTE.

cile que décrire un poème épique; on a tous les mots à sa disposition, tandis que, pour une étiquette, il n'en faut qu'un ou deux. Cependant Monceau trouva. Il appela sa propriété Saint-Nicolas, et il nomma le produit de son industrie : Rhum Saint-Nicolas. Il avait bien pensé à Saint-Georges, il s'arrêta aussi quelque temps à Saint-Michel, mais il les abandonna tous deux, dès qu'il eut songé à Saint-Nicolas. En effet, pas de saint plus populaire et dont on vous parle dès l'enfance, aussi bien en Angleterre, en Russie, en Italie qu'en France. Voilà un saint, d'avance, dans la mémoire de tous. Il est familier, pas compromettant. On le retient facilement. Il marie les filles avec les garçons. C'est lui aussi qui ressuscite les trois petits enfants mis à mort par le méchant hôtelier. « Entrez, entrez, bon saint Nicolas, il y a de la place, il n'en manque pas. » Mais ce n'était pas tout. Ce rhum, il fallait lui donner une antique origine, le rendre vieux comme son nom, l'opposer, par son ancienneté, aux autres produits similaires, et le vieux Monceau trouva encore son truc.

— C'est amusant ! dit Marquisette.

— Le hasard est le collaborateur de l'homme. Le Veau d'or, le Hasard, le Destin, une trinité qui gouverne le monde et dont le Hasard est le fils, à moins qu'il n'en soit l'Esprit. Un matin que Monceau se promenait sur sa propriété, couverte de cannes à sucre, il rencontra un pauvre diable de métis, aux pieds énormes où s'écartaient les doigts, à la face de macaque. « Comment t'appelles-tu ? — Goba. » A cet instant, — c'est bien psychologique, hein? comme ils disent aujourd'hui, — le nom d'un homme, unité, d'un individu, lui représenta un peuple, c'est-à-dire le Chef. Il ne vit plus Goba, le métis d'une Indienne culbutée par quelque Européen à Torée d'un bois, sur le bord d'une rivière, femm.e ou fille d'un de ces Araouaques ou Caraïbes dont le nombre diminue chaque année, décimés par la civilisation, abrutis par le gin dans leurs camps aux huttes tressées de lianes et couvertes de toits en feuilles de palmier, — il voit les Gobas, une tribu, une peuplade, et il sait tout de suite ce qu'il va faire. Il commence par recueillir chez lui, dans la maison de ses plantations, le misérable; il le garde, le nourrit, le câline, le montre à tous ceux qui passent par là, il le présente avec emphase : « Le dernier des Gobas. » C'est épique, cela, hein ? Un pendant au dernier des Abencérages. Mon

MARQUISETTE. 115

ami Jacques et vous, marquise, vous pourrez avoir le plaisir, si vous parcourez une brochure que je puis vous offrir, de connaître l'histoire du dernier des Gobas, précédée de Thistoire de sa tribu. Une revue américaine, The North and. South American Magazine, parla des Gobas élogieusement, avec gravures illustrant le texte, et dans un récit d'un puffisme inénarrable, raconta la vie et les aventures de leur Roi. Le père Monceau a fait traduire cet article dans toutes les langues; il est resté la propriété de la maison, et il accompagne chaque caisse de douze bouteilles.

— • Eh bien! il est épatant, ton bonhomme! dit Jacques.

— N'est-ce pas?... Tout ce que Monceau avait inventé jusque-là n'était pas mal, mais il y avait encore à trouver mieux. Monceau rêvait souvent, le jour, la nuit, à son terrain, à sa propriété. Comment lui ajouter de l'importance, du prestige. D'abord elle devint un domaine, le domaine de Saint-Nicolas. Il « brûlait » hein? comme on dit pour les devinettes et les jeux enfantins. Mais un domaine, qui est-ce qui n'a pas un domaine, à moins d'être Monceau avant le vol ?

— Et le meurtre, soupira Marquisette.

— En une journée, continua Barsac, sans attacher d'importance à l'interruption, en une journée, et même moins, on fait le tour d'un domaine. Il trouva territoire : le territoire de Saint-Nicolas. C'est admirable, sans en avoir l'air : un mot neutre, qui dit tout sans rien circonscrire, au signe abstrait qui ne présente aucune étendue, et qui pourtant suscite à l'esprit une idée d'immensité. Il ne restait plus que la réclame à organiser, l'enveloppe à trouver, c'est-à-dire, une forme de bouteille se distinguant des bouteilles des concurrents. Le rhum, depuis, comme une jolie horizontale très bien lancée, a fait .son chemin dans le monde. D'abord, les rhummeries — affirment les prospectus, avec reproductions gravées de vues photographiques, pour bien garantir la vérité, — occupent plusieurs villages sur le territoire de Saint-Nicolas, fertilisé, montagnes, gorges, vallons, plaines immenses aux riches plantations de cannes à sucre. Ensuite, le dernier des Gobas, par reconnaissance pour celui qui l'avait recueilli et avait assuré sa vie jusqu'à son dernier jour, a fait connaître à son bienfaiteur l'arôme de la petite plante que les Gobas ajoutaient à la distillation des cannes à sucre, car ces guerriers connaissaient le rhum, et ils en usaient pour

ii6 l'arriviste.

aller à la guerre, ce qui leur donnait force et courage, l'endurance aux fatigues; ils en buvaient aussi en temps de paix; il les rendait gais sans les enivrer. Le boniment va de soi, chante tout seul. Ah! le divin nectar! Le rhum Saint- Nicolas coûte cher, sans doute, mais tout ce qui est bon et chic doit être cher; il est enfermé dans une bouteille hexagonale légèrement jaune, qui allume encore sa couleur, le fait séduisant à la vue; il ne tombe pas tout d'un coup dans le verre, mais il coule avec onction d'un goulot d'aiguière; il a aussi une étiquette artistique : le dernier des Gobas, haut et droit, coiffé de plumes, en costume de guerre, le grand arc à la main, le pagne sur le ventre et retombant sur les cuisses, le carquois au côté, d'un pittoresque qui plaît...

— Mais, — interrogea Jacques, — le fils dans toute cette histoire ?

— Antoine Monceau, le fils cadet .^ II veut faire décorer la marque du rhum Saint-Nicolas en sa personnne. Il me faisait part de son projet quand vous êtes arrivés. « Vous avez sauvé la vie d'Archambaud, le ministre du Commerce. Il ne peut vous refuser un bout de ruban rouge pour moi, si vous appuyez ma demande, mon cher maître », car il m'appelle ainsi à chaque bout de phrase.

— Et vous sollicitez le ruban rouge pour lui? fit Marquisette, scandalisée, de sa voix douce.

— Non, madame. Mais il sera décoré tout de même. Ça, je le crois, et je l'affirme à nouveau. Ce garçon n'a qu'une idée, mais, comme il ne l'abandonnera pas, il arrivera à ce qu'il veut. Une idée menée avec suite conduit toujours à la réussite.

M™* de Sergy se levait. Mirande en fit autant.

— Claude, dit-il, nous t'enlevons. Nous dînons au restaurant, et après, nous irons faire une petite partie, voir les forains qui sont en ce moment sur les boulevards extérieurs, vers la place Clichy.

— Vous m'excuserez, madame, dit Barsac, mais j'ai ce dossier à étudier et je ne puis remettre de l'examiner, ce qui me retiendra encore ici quelque temps.

— Ah ! fit-elle, quel ennui ! Alors, il faut que vous travailliez?

Elle disait cela, toute séduisante, les cheveux blonds frisottants, la bouche purpurine, avec son joli sourire tendre,

elle disait cela sincèrement, pour le plaindre. Et Jacques ajouta :

— Oui, notre pauvre Claude n'est pas libre comme nous.

— Je me demande, Mirande, repartit Barsac, si, obligé de lutter comme moi, de combattre l'âpre combat pour l'existence, tu ne serais pas resté sur le champ de bataille.

— C'est possible... En ce cas, les choses sont bien faites.

— Oh ! pour une fois ! Sans doute aussi, tu veux dire que moi j'étais né pour le travail, toi, pas.

Il fixa son ami une seconde, avec trop d'ardeur, peut-être, car Liane, en riant, dit : « Ne le dévorez pas ! » Elle avait dit cela gentiment, et elle lui tendit la main pour prendre congé.

• — A bientôt, monsieur. Mais, aujourd'hui, vous vous êtes en partie montré à moi, terrible philosophe !

— Non, madame. Avocat, je me suis fait celui de votre ami. Vous ne me connaissez guère. Un avocat, c'est un masque seulement, un homme qui parle avec les passions des autres; il leur prête l'expression artificielle de la face et sa bouche sonore.

— Des moi s ! des mots ! l^ii arriveras, Claude, dit Mirande en serrant, affectueusement, la main de son ami. A bientôt, n'est-ce pas?

- — A bientôt, un soir, chez madame, je vous le promets.

Les deux amants le quittaient ; il les reconduisît jusqu'à la porte de l'appartement. Quand Barsac revint, en se rasseyant, devant sa table de travail, comme il entendait le bruit du coupé qui s'éloignait, il murmura : « Des inutiles ! des inutiles ! Otez-Ieur la fortune, ils sont à la merci de tous. »

Page 1