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LE DÉCOR D'UNE AME

Barsac était le fils d'un cultivateur de la Provence. Il avait grandi au milieu de la nature, des travaux de la ferme. Son esprit vif et pénétrant le classait déjà en dehors des autres enfants de son âge. Ses parents songèrent à en faire autre chose qu'un paysan. Ils s'imposèrent dans ce but de gros sacrifices, et l'envoyèrent au collège de la petite capitale voisine de leur « mas ».

Par la suite, dans les années de misère, Claude évoqua la maison paternelle, le paysage provençal, les cieux brûlants, les terres calcinées, les cyprès bruns plantés un de chaque côté de la porte en signe de bon accueil, çà et là une ligne de peupliers jaunis, et les aires oii chantaient les cigales; il évoqua l'existence presque patriarcale de ses parents, et il les envia. Il regretta de ne pas être resté simple gars de la terre, de la glèbe, sans autre but que celui de vivre et de mourir sur le sol natal, ayant fait souche de garçons. Ces idées, reste de l'âme atavique, le prirent peu souvent; il était de ceux qui ne regrettent rien, qui croient à la destinée, à une sorte de fatalité qui agite la fourmilière humaine. Ce déraciné se sentait Quelqu'un, une Force quïl n'aurait jamais pu réaliser en Provence, là-bas.

Au lycée de la petite capitale, Aix, aux rues paisibles, quasi mortes, où, dans quelques vieilles rues, aux anciens hôtels nobles et glacés, rues de jadis oii l'herbe croît entre les pavés, au lycée, une activité sans relâche signala Claude. Il avait un grand désir d'apprendre, non seulement ce qu'on

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mettait à sa portée, mais aussi tout ce qu'on négligeait de lui enseigner.

L'oeil d'une puissance de vision extraordinaire, il apercevait tout rapidement, et, l'esprit fureteur, il cherchait à se rendre compte, à approfondir tout ce qu'avaient vu les yeux. Dans ce goût de savoir, d'observer, de se familiariser avec l'univers, il lut alors tout ce qui lui tomba sous la main, au lycée, où il était réprimandé, pour ses fringales et ses indépendances de lectures, à la maison, où il s'enfermait des journées entières à dévorer des livres et encore des livres, tous ceux qu'on lui prêtait; tous les bouquins de toutes les bibliothèques publiques et particulières d'Aix et de ses environs.

A côté des Barsac, à Roquefavour, — près du merveilleux aqueduc qui traverse de ses arches sveltes et monumentales, un coin de paysage de verdure et d'eau, semblable à une fraîche oasis en cette contrée dure, un peu montagneuse et brûlée, — dans une bastide perchée à la cime d'un petit mamelon et entourée d'arbres aux feuillages mouvants, de grands ormes, de hauts peupliers, que, dans le voisinage, on appelait le château de la Bougerelle, habitaient les Mirande. La communauté fière de race porte les Provençaux à une égalité où la sympathie exubérante de ces pays de soleil entre pour beaucoup. Le paysan Marius Barsac était l'ami du rentier, M. Palamède de Mirande. Les deux enfants continuèrent ; entrés au lycée d'Aix en même temps, leur affection fut proverbiale.

Ses études finies, les deux baccalauréats obtenus, lettres et sciences, Claude Barsac resta, six mois à la Lézardière, le « mas » de ses parents. Cette année ne se passa point oisive, en farniente dans la lumière. Claude les employa à lire, encore, — toujours, — et à recueillir des notes. De la vie, à cette époque, il ne connaissait que les beaux aspects, les sentiments nobles ; il La voyait secourable aux faibles. Il avait le culte des penseurs, des poètes des orateurs, et la terre lui apparaissait l'Eden toujours nouveau.

Mais, pour lui, — tout entier à un rêve indécis d'ambition et de gloire, — un Eden sans femme. Il eut bien une vague aventure avec une fille de ferme, qui le séduisit plutôt qu'il ne la força à se donner à lui. Après une courte curiosité sensuelle satisfaite par la possession d'une fille de sa glèbe, cet

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émoi d'en bas quïl connut, pour la première fois, à Ibmbre d'une meule de gerbes de blé, un jour brûlant d'août, lui parut malpropre. Et il en resta là. Tout au contraire, son ami Jacques, lui, s'amusait à cueillir les primevères de province. Le soir, baguenaudant tous deux le long de la route qui passe, ainsi que le torrent de l'Arc et son bruit léger, sous l'aqueduc de Roquefavour dont l'architecture arachnéenne se dressait sur le ciel d'un bleu profond, tout vivant d'étoiles, ou, ■ — dans la journée, — se promenant sous les platanes ombreux du cours Mirabeau, au feuillage si dense qu'il est comme une tente verte, infranchissable aux rayons de l'été, il contait ses intrigues amoureuses à Claude, qui, à chaque récit de son camarade, trouvait les femmes trop faciles et d'une infériorité morale et physique. Butiner ces fleurs humaines, une distraction peut-être. — Mais un But ! le Chrysanthème sexuel !

Il fallait pourtant que Claude se décidât à choisir une carrière. Enfoncé dans le cercle magique des études, — une bulle qu'à cet âge irise le rêve, • — devant la nécessité d'une détermination à prendre, Claude se retrouva vite l'homme de décision qu'il devait toujours être.

Une nuit, tandis que tous dormaient, lui, rêveur à une fenêtre du mas paternel, après avoir regardé longtemps, scintillantes dans le cadre immense d'une arche de l'aqueduc de Roquefavour, les Sept étoiles de la Grande Ourse — qu'il avait élues comme siennes, témoins et garants de sa destinée, quand il les apercevait tout de suite, sans les chercher, en levant les yeux vers le ciel, — il s'orienta et, ses regards et le front tournés du côté de l'embranchement de Rognac où passent les rapides entre Marseille et Paris, il dit : « Dans cette campagne pelée, battue du vent, oii il n'y a que cette pauvre oasis, rien à tenter. Il faut aller à Paris... Le combat est là, mais je suis fort et armé... A Paris sont les génies, les maîtres que j'admire... » Ainsi, dans ces songeries nocturnes, à la fenêtre de sa chambre d'étudiant ouverte sur la campagne endormie, il s'exalta souvent : « Oh ! vivre dans cette capitale de gloire, de jouissances et de luxes, parmi les hommes illustres! » Il se figurait Paris peuplé d'êtres surhumains, quasi dieux ou démons, étrangement mêlés.

Quand il arriva dans la ville féerique, pour sa seconde année de droit, il voyait l'humanité comme on la voit quand

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on est jeune et qu'on a du cœur et de l'imagination. Alors, pour lui deux catégories d'hommes bien tranchées : les bons et les méchants. Les nuances, il ne les apercevait pas encore, ces nuances qui font que toute la vilenie ne se trouve jamais en un homme, ni toute la bonté. Aussitôt cependant, il eut un flair étonnant pour savoir où se diriger; il possédait deux sens qu'il devait à sa race : le sens hellénique du beau, du bien j)arler, de l'art qu'eurent les Grecs, et aussi le génie commercial et navigateur des Phéniciens. Du sang de ces deux peuples, dans les veines, à peine depuis quinze jours à Paris, il comprit que cette Ville Extraordinaire exige beaucoup d'argent de ceux qui veulent jouir d'Elle. En cherchant des besognes pour gagner son pain, la vue trop claire, jointe au jugement et à la réflexion pour rester longtemps dupe des apparences, presque tout de suite, il démêla le pharisaïsme et l'égoïsme conscients cachés derrière les actes et les phrases des hommes. Trop tôt sans doute, il reçut un choc formidable, capable de le tuer à jamais moralement, en constatant les abîmes entre l'idéal et la vie.

Avec un don d'observation rare, sa compréhension active, il vit, trop tôt, l'humanité telle qu'elle est. Au lieu de la chimère merveilleuse qu'il caressait là-bas, en Provence, il ne trouvait qu'un monstre affreux : la société. Comme tous les gens de sa trempe accourus, dès l'adolescence, à Paris, il perdit peu à peu chaque illusion qui tenait à son âme ainsi que la chair aux muscles. Il eut des souffrances morales atroces où l'esprit semble saigner comme un écorché vivant. Bon, au fond, avec l'idée de se dévouer, il aperçut, trop vite, que tout sentiment est inutile à qui veut se frayer sa route : chacun pense à soi, et non à autrui. — On na que soi, d'ailleurs.

Mais avant de philosopher et de contempler, il faut manger, exister. Au pays, les affaires de ses parents allaient mal; cette année, ce furent des récoltes emportées par la grêle, puis le reste tué par la sécheresse, par un soleil implacable, brasillant tout l'été. Les braves gens, pour ce fils qui leur avait coûté tant de sacrifices déjà, se privèrent encore un peu plus ; ces petits mandats postaux, expédiés par ses parents, de temps en temps, au prix de combien de privations, — en songeant à cela, Barsac sentait au cœur une lancinante douleur, — ne pouvaient suffire à le faire vivre,

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à payer ses inscriptions de droit et le reste. Ce furent des temps de misère noire, aussi de détresse morale.

Après l'existence simple et fortifiante dans sa province de soleil, la vie surchauffée, la vie de gêne, à Paris, sous un ciel gris, tandis quïl se souvenait encore des étoiles — dont, tant de nuits, là-bas, à Roquefavour, il s'amusait à noter les passages dans le champ constellé des grandes arches de l'aqueduc gigantesque, — du ciel si bleu de sa Provence aux horizons larges, colorés, même sur les plateaux accidentés, bossues d'Aix, caillouteux, grillés, sans cesse balayés par le vent qu'arrêtent un peu de mélancoliques cyprès, sur les plateaux que barrent, à l'est, les énormes échines de pierres des derniers contreforts des Alpes de Provence, et où surgit la masse grise du Pilon du Roi, tout rose aux clartés naissantes ou agonisantes des aubes et des couchants.

Oui. après les jeunes vagabondages, où l'on va si riche d'espoir, où l'on n'a rien pour mieux tout posséder, les marches, avec la saine lassitude, sur les routes blanches, parmi les oliviers dolents dont les feuilles semblent toujours couvertes de cendre, aussi dans l'odeur des sapins, la gaieté des amandiers, des mûriers, des cerisiers, des pêchers, sur le versant des collines gueusardes et sèches, mais toutes parfumées de la senteur des thyms, des romarins, de l'orgelas, de la barigoule ; après toute cette lumière ! l'enfouissement au Quartier Latin, dans une misérable chambre d'hôtel garni ! après la nourriture frugale et saine, les falsifications de Paris, les mets les plus hétéroclites : arlequins, rebuts, charcuteries qui enflamment les organes, vin bleu puant la fuchsine, au goût de bois de campêche. Où les vendanges d'antan? le vin muscat qu'on buvait, le dimanche, après les bruyantes parties de boule, sous les tonnelles, au pied du vieil aqueduc ? Où le vin clair des coteaux du Rhône large qui se hâte vers la mer?

Tout en continuant de suivre ses cours de droit, Barsac bâcla des articles pour des dictionnaires spéciaux. A la Bibliothèque nationale, ou bien à Sainte-Geneviève, il compulsait rapidement le plus de matériaux qu'il lui était possible d'assembler, revenait chez lui, allumait sa lampe, et il se mettait au travail. Il écrivit des articles scientifiques pour des savants, des catalogues avec notices pour les éditeurs, il mit pour un homme d'esprit les départements en calembours.

composa les sermons de carême d'un grand prédicateur mondain. Pic de la Mirandole et Baladèche. Il écrivit aussi, pour son compte, dans quelques revues éphémères qui ne le payèrent pas, et ne lui rapportèrent pas davantage, un peu de cette renommée dont il aurait pu se servir; il recopia des mémoires d'architecte; enfin, pour vivre, que ne fit-il pas? Oh! la misère! Il la vit si durement, de si près, (ju'il en gardait toujours le frisson.

Jacques de Mirande était venu à Paris en même temps que Claude Barsac. Pendant ces premières années de Paris, Barsac bataillant pour arriver à être avocat, Mirande poursuivait ses études de médecine : riche, du moins pouvant mener avec aisance la vie d'un jeune homme fortuné, il habitait la rive droite, et les deux jeunes gens, à cause de tout ce que Barsac avait à faire, ne se rencontraient pas assez souvent à leur gré. Mirande, avec cet égoïsme de celui qui ne redoute point le lendemain et qui, garçon bien découplé, est adulé des femmes, ne s'apercevait pas vraiment de tout ce que son ami souffrait. Il venait le voir fréquemment, ils avaient de belles et grandes conversations d'idées, où tout était passé en revue, comme à Aix, avec une brutalité de jeunesse et de logique, lorsqu'ils discutaient — sur le cours Mirabeau — dans une griserie d'idéal et de justice, et parfois si avant dans la nuit, qu'il n'y avait plus qu'eux dans la ville quasi morte, endormie. On n'entendait plus, avec leurs voix, que le glouglou des quatre goulots de la fontaine où, sur un piédestal de pierre brune, ornée des médaillons de Palamède, de Forbin et de Mataron de Salignac, se dresse, bonhomme avec son manteau souverain, son sceptre, sa couronne de fleurs de lys, René, roi de Jérusalem, de Sicile et de Provence. On n'entendait plus dans la ville quasi défunte, endormie, qu'un léger et doux remuement dans le dôme de feuillages des platanes séculaires, la sonnerie éparse des heures inégales, tour à tour, à l'horloge du Palais de Justice, aux clochers de toutes les églises et de tous les couvents de la ville de jadis; puis, quand les cloches s'étaient tues, plus rien, dans le silence et le sommeil de la petite capitale provençale, plus rien, çà et là, dans les rues noires, que le bruit grêle des fontaines d'eau chaude.

Il était bien enfui, ce temps paisible. De loin en loin, Claude Barsac contait à son ami Mirande ses déboires, ses

détresses ; alors celui-ci réj^était sur tous les tons, quelquefois à en agacer Claude : « Oh ! tu es un homme fort, toi ! Tu es courageux ! S'il me fallait faire tout ce que tu fais ! » De temps en temps, quand il pensait que Claude était très gêné, il trouvait le moyen, avec délicatesse, de lui faire accepter un louis ou deux. A ce moment, lui qui ne pâtissait point de la vie, il criait contre elle, — et c'était Barsac qui se taisait, lui qui en souffrait.

Dans sa province, Barsac avait été un bûcheur, j^arce qu'il avait eu très tôt l'instinct d'être Quelqu'un dans le monde. A Paris, il s'était mis bravement aux besognes, poussé, d'ailleurs, par la nécessité. Il alla longtemps, mais, sa vie trop surmenée et tendue, un matin, il sentit des difficultés à travailler, et dut interrompre son labeur. Il se trouvait dans la situation de Napoléon pendant la campagne de 1815; il dormait, il tombait dans une lourde torpeur malgré lui; et un grand dégoût de tout l'avait saisi. La faim, au moment où il avait besoin de reprendre des forces par une nourriture substantielle, lui tirailla l'estomac. Il souffrait déjà, depuis quelque temps, d'un grand malaise, d'une sorte de courbature du corps et d'esprit; pendant deux mois il lutta contre des symptômes alarmants, et enfin il s'abattit sur son lit. Le médecin diagnostiqua une fièvre cérébrale compliquée d'une inflammation du péritoine. La forte constitution de Barsac, né de parents sains, jointe à la jeunesse, sauva le malade. Il tenait des paysans, — ses parents, ses aïeux, ses ancêtres, — qui vivaient ou qui dormaient là-bas, en terre provençale, de tous les siens qui avaient peiné et travaillé, humblement modestes et croyants, selon la loi et le devoir de la bonne nature, des réserves de santé.

Barsac n'avait pu être porté à l'hospice, de sorte qu'il commença sa convalescence dans sa mansarde meublée. Ses parents, auxquels il n'avait point fait savoir sa maladie, venaient de lui envoyer un peu d'argent, mais si peu; n'importe, cette somme minime suffit aux jDremiers jours du rétablissement. Le destin avait voulu qu'il échappât à la mort, mais il pouvait avoir une rechute mortelle; de grands soins et du repos étaient nécessaires. Mirande, un matin, arriva heureusement chez lui ; devant la situation, il l'emmena achever sa convalescence à la campagne, près Paris, dans ce pays joli, Verneuil-sur-Seine, alors tout pomponné de prin-

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temps. Jacques, absent pendant deux mois, rentrait de voyage; il était allé en Provence, et avait poussé jusqu'à Venise; enfin, revenu sans nouvelles de son ami, il était tombé chez celui-ci à temps. Il s'en voulait de n'avoir pas su prévoir cette maladie, d'être resté si longtemps hors de Paris :

— Et tu pouvais mourir ! disait-il. Ah ! mon pauvre Claude !

Mirande eut une grande influence sur la guérison de Barsac; il était gai, il l'aimait, et il s'ingénia pour le distraire. Le convalescent l'écoutait, souriait, mais au fond de lui il pensait à Paris, et puisque Paris ne l'avait pas vaincu, il voulait, lui, le vaincre, le dominer. Revenu des portes de lA mort, la vie lui faisait sentir toute sa force, toute la joie d'exister, et il lui semblait, comme à tout convalescent qui relève d'une maladie grave, qu'il venait seulement de naître; il n'en avait que plus envie de vivre.

Cependant, il se rappelait sa détresse récente, sa détresse matérielle et morale, ses jours pénibles, afi'reux, et il en ressentait encore un frémissement dans sa chair, et il prenait la résolution de parvenir, de prendre la fortune n'importe où, comme une fille qu'on méprise et qu'on veut; se révoltant contre le sort inclément, il se jurait de sortir de l'ombre où la vie l'avait jeté dès sa naissance, et il se donnait sa parole de mettre tout en œuvre pour être quelqu'un, pour faire, lui aussi, son trou. — Expression familière et pitoyable. Faire' son trou, chacun le fait un peu chaque jour, comme un trappiste, sa tombe.

Quand Barsac, tout à fait rétabli, rentra à Paris, il continua ses études, le titre de licencié en droit ne le satisfaisant pas, pour l'obtention du doctorat, tout cela avec l'aide pécuniaire de Mirande, qui se priva de son superflu pour ne plus laisser retomber son ami dans l'état où il avait été. Luimême poursuivait ses études de médecine et bientôt, le même mois où Barsac soutenait brillamment sa thèse de doctorat. toutes boules blanches, il était reçu — couci-couça, — docteur en médecine.

Barsac s'était fait inscrire au tableau des avocats ; mais, ça ne donne pas la clientèle, pas même d'assises. Les assassins, les bons voleurs, les grands filous préfèrent, pour les défendre, les avocats fameux, ceux qui ont plaidé avec

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retentissement déjà une affaire célèbre; ils ne prennent jamais un avocat ignoré; en effet, ils savent le mot d'Avinain, devenu axiome : « N'avoue pas, et prends Lachaud. » Lachaud, c'est-à-dire un maître, Decori, Poincaré, Labori, Laguerre. Une cause retentissante, et Claude aurait été tout de suite connu. Il n'en eut, ni au civil ni au criminel.

Pourtant, il faillit en avoir une. Dans un procès qui devait faire du bruit, on engloba tout d'abord, pendant l'instruction, un innocent; celui-ci était accusé de complicité d'assassinat, et ses deux coaccusés, qui voulaient le perdre, le chargeaient. Cet innocent avait appris vaguement le nom de Barsac, et il le pria de se charger de sa défense. Claude, qui étudia consciencieusement la cause, démontra au juge chargé de l'instruction la non-culpabilité de son client, et ce magistrat rendit une ordonnance de non-lieu en faveur de l'innocent, mais avec un sourire sceptique tombé sur l'avocat. Barsac ne comprit ce sourire que lorsqu'il fut sorti du cabinet du juge d'instruction. Ce plissement aux commissures des lèvres signifiait : « Ce garçon est ingénu. Il n'avait qu'à laisser aller les choses, et, le jour de l'audience, il plaidait et obtenait un beau triomphe. Pas fort, trop sentimental, il a laissé échapper l'occasion. » Barsac, lui, n'avait vu qu'un innocent auquel il devait épargner la prison préventive. Dehors, il comprit sa faute, et s'il n'avait pas été trop tard, son second mouvement eût peut-être détruit le premier : il eût attendu les assises pour convaincre les seuls jurés. Claude avait bien compris le sourire. Il sut, quelques jours après, que le juge avait dit de lui au greffier : « C'est tm naïf. »

Cette aventure ne fut pas la seule qui marqua les débuts de Barsac au Palais. Puis, on sentait une force en lui, et, comme toute force est despotique, on refusait un bon coup d'épaule qui aurait, plus tôt, mis en vedette un maître. Il voyait des incapables, des avocats de peu de mérite, être aidés, poussés, tandis que pour lui aucune main ne se tendait; les avoués, ces dispensateurs des causes, ne l'aimaient ni ne l'admettaient : ils le sentaient hostile à ces transactions de légistes qu'ils passent entre eux, au dam de leurs clients, d'une des parties, et que les magistrats veulent ignorer. Un avoué à tout faire, pour qui la fin justifie toujours les moyens, un peu disqualifié. M* Cahier, — on avait coutume de dire.

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au Palais : un cahier, pour se torcher, — sans parole d'honneur, sans probité professionnelle, aux mœurs d'homme d'affaires marron, donna l'opinion de beaucoup en répliquant à quelqu'un qui parlait de Barsac : « Est-ce qu'il va nous recommencer Aristide/ » Et ce cynique tourna le dos pour saluer, obséquieusement, un président du tribunal civil qui passait, un homme adroit, qui avait étudié l'art de parvenir et y était passé maître, homme souple et louvoyant, aux ambitions politiques et judiciaires, qui, pauvre il y a dix ans, avait épousé la fille de tenanciers d'un ignoble lieu de barrière : le Bal des Vaches.

Quelques-uns, toutefois, s'entremirent pour pousser Barsac, pour le recommander à ceux qui pouvaient le servir, entre autres M. Chesnard, juge d'instruction, un homme d'esprit montaignien, n'avouant pas tout ce qu'il pensait, doué d'une rare perspicacité psychologique. Il mit le jeune avocat en relations avec un conseiller à la cour de Paris, qui devait diriger les prochaines assises. Le conseiller, sur la recommandation de M. Chesnard, confia la défense d'un bas criminel à Barsac. A l'audience, M. le conseiller, président de session, fut assez dur pour ce criminel, ce dont profita Barsac pour obtenir des jurés un acquittement. Quand l'avocat alla remercier le conseiller et, en même temps, gagner sa bienveillance pour de nouvelles causes, il trouva pour lui la porte fermée. M. Chesnard, à qui Barsac raconta le fait quelques jours après, dans un couloir du Palais, lui dit :

— C'est encore une leçon pour vous, maître Barsac. Mais toutes les histoires qui vous arrivent ne peuvent que vous faire du bien. Le conseiller est furieux contre vous. Il a dit que vous étiez un avocat dangereux, car on ne fait pas acquitter un tel gredin.

— Mais la condamnation de cet homme était une injustice. A côté, dans un coin, un vieil avocat sermonnait assez

haut, par habitude de la barre, une jeune cliente en souriant doucement : « Madame, l'injustice, pour la plupart des juges, c'est professionnel, le pain quotidien. »

Barsac, à ses débuts, agit comme beaucoup de ses confrères; il fit des visites aux conseillers de cour. Il lui advint une fois, avec dégoût, la seule fois — comme à un autre avocat depuis célèbre et alors sans clientèle, — de se faire protéger par un domestique à qui il donna cent sous et qui

le fit monter par l'escalier de service. Mais toutes ses démarches de ce côté, — même par l'escalier de service, cette écœurante et misérable fois, — furent inutiles. Il n'alla point jusqu'à faire pour obtenir d'être chargé de leur défense, circonvenir des accusés, adroitement, -pécuniairement même, car c'est défendu par la règle du barreau; il n'avait pas, trop honnête, trop entier, pas assez complaisant, pas assez respectueux des mensonges convenus et des pharisaïsmes, ce qu'on appelle au Palais, l'estime des magistrats. Peu le connaissaient ou voulaient se souvenir de lui. Il n'avait que l'estime de M. Chesnard, qui, lui, n'estimait rien.

Les avocats fameux, ou bien chargés d'affaires, prennent des aides, des secrétaires, ce qui permet à ceux-ci de se faire connaître et de se lancer plus tard. Barsac ne vit point venir à lui un maître célèbre du barreau; il remarqua, au contraire, que, parmi eux, il y avait comme une crainte de lui, Barsac, à son tour, jugeait son monde, ne restait dupe de rien. Des maîtres étaient réputés grands orateurs ou dialecticiens; mais la plupart devaient leur renommée surtout à leurs opinions politiques; comme pour les magistrats, on hissait au sommet des hommes de parti. D'ailleurs, avocats ou magistrats, la plupart avaient contracté de riches mariages, sans aller jusqu'à la toque à trois ponts de celui qui avait épousé la fille d'une tenancière, après fortune faite. Fourré d'hermine et dos d'azur.

Il ne voyait que ces exemples à suivre. Partout et toujours la vie lui donnait des leçons, et il prenait, de plus en plus, la résolution de profiter de celles qu'il recevait. Imbécile qui veut réformer son époque ! « Laisse-toi, comme les autres, porter par le courant, se disait-il, et quand tu verras une terre propice, aborde aux îles d'or. » Elle lui apparaissait loin, dans une brume incertaine, mais qui pourtant lui semblait, les jours d'espoir, luire comme une aurore.

Certes Barsac ne vivait pas à ce moment, il végétait, il existait. Son père mourut, puis sa mère, trois mois après. Il y avait une attache profonde entre ces braves gens, cimentée par une longue habitude de vivre ensemble et l'un parti, l'autre ne tarda point à le suivre. Claude avait aimé ses parents. Il ne pensait jamais à eux sans être attendri; il se ressouvenait souvent de sa mère, sa maman, avec tendresse.

Il avait cruellement pâti, il était sans cesse en pleine mêlée

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et, comme le soldat sur le champ de bataille, il n'avait pas le temps de s'arrêter : il les pleura le temps qu'il put accorder aux larmes. La Lézardière et ses entours vendus, cela lui apporta une dizaine de mille francs : il ne fut plus tout à fait à la merci des hommes et des événements. Cet argent, avec ce qu'il commençait à gagner au Palais dans de petites causes civiles, lui permit de vivre mieux, sobrement.

Avocat, Barsac — suivant un plan qu'il s'était tracé pour parvenir, ■ — se lança dans le journalisme. Il collabora à plusieurs journaux, mais jamais bien longtemps. Là, encore, il rencontrait les rivalités, les jalousies. La force qui se montrait en lui, cette force qu'on ne pardonne jamais à ceux qui ne sont pas encore arrivés lui fut, dans les commencements de son journalisme, nuisible aussi. Pour les médiocres se faufilant adroitement partout sans être remarqués, il était capable d'arriver très haut, donc un ennemi ; pour un égal, c'était un rival qui pouvait enlever une part de gloire : les jaloux et les petits sentaient cette force, mais ils la niaient, la contrecarraient. — Enfin, s'étant adapté parfaitement le masque qu'il voulait porter, il entra au journal : le Revendicateur. Là, il fut compris, deviné par Xégrava.

En même temps, Barsac tâchait de se répandre dans le monde. Partout 011 il fut reçu, avec ce coup d œil perçant auquel rien n'échappait, il voyait les égoïsmes installés, les hommes sacrifiant à leurs bénéfices, à leurs passions, sous des pavillons auxquels ils ne croyaient pas. Plus il allait, plus il s'apercevait que les formules n'avaient aucune réalité dans la vie, que les idées cachaient des intérêts, et que ces femelles servaient à faire triompher ces mâles.

Le formidable individualisme qui gouverne l'univers s'imposait à lui. Les moyens, les irrésolus se laissent gagner par le milieu, admettent tout, ne se font pas différents des autres. Ceux qui ressemblent à Barsac se révoltent d'abord, gémissent, puis acceptent ce qu'ils ne peuvent empêcher, mais sans renfoncer assez ce mépris souverain qui les fait traiter d'orgueilleux, de dominateurs, d'autoritaires. "Utopiste à un certain moment, comme Bonaparte, qui aimait ce piteux roman des anémiés, Werther. Claude Barsac avait vécu intérieurement un impossible songe où il n'y avait plus de chaînes, de bornes, d'entraves, où l'humanité marchait en avant et en pleine liberté. Mais, ayant observé ses frères, il avait trouvé

au fond d'eux la cruauté, la ruse, la servilité. Parmi eux il avait observé les mêmes lois que dans la nature, une guerre incessante des uns contre les autres : et, comme chez les animaux, les faibles succombent, sont dévorés par les plus forts. Aux époques primitives, pour empêcher l'invasion de sa caverne, l'Homme frappait avec une hache de pierre ou bien avec une massue; la différence aujourd'hui, c'est que, souvent, il frappe avec son cerveau, c'est qu'il met seulement son intelligence — et c'est assez — à terrasser son ennemi, à se défendre lui-même. Et l'image devient sensible, sur une planche d'anatomie, de l'appareil nerveux humain : l'épine dorsale, c'est le manche; et le cerveau, la masse -pensante, avec laquelle l'homme moderne cogne autour de lui et se fait sa place et sa puissance.

Hélas 1 que deviennent, dans ces combats, les idées de bonté, de protection, de charité, de fraternité? Et la pitié sainte ? Bah ! les chimères sont inutiles pour marcher dans la vie, où tout peut vous attaquer et vous vaincre. Il faut, pensait Claude Barsac, blessé, cœur piétiné, endurci sous les meurtrissures les jeter avec les autres par-dessus bord, être le beau navire qui ne s'embarrasse pas, dans sa course, de quelques jolies et frêles méduses vagabondes, dont les gracieuses ombrelles d'à peine vivante gélatine, les fines chevelures flottant au plaisir de l'eau, sont meurtries ou déchirées par les roues des hélices puissantes en mouvement vers le but plus ou moins lointain, l'Hélène incitatrice.

A voir le monde, ainsi, la conscience s'annihile. Mais est-ce qu'un arriviste doit avoir une conscience, quand les autres n'en ont pas? Il n'est plus le temps où l'on permettait à son ennemi, par esprit chevaleresque, de frapper le premier, dûton périr du coup ; après aussi, en ces temps légers, votre ennemi passait, parfois, sa vie à regretter son action, à demander pardon à Dieu dans un couvent ou une retraite sur la montagne; aujourd'hui, rien de cela : vous pouvez tître frappé, et, le soir, celui qui vous aura blessé n'en mangera pas moins, si ce n'est de meilleur appétit, n'en caressera pas moins son amie ou sa femme, ou celle du voisin, si ce n'est la vôtre.

La science était venue aussi prouver à Barsac combien peu est l'homme. Il meurt, et tout de lui se disperse, s'évanouit. Barsac avait sondé le ciel, et il l'avait trouvé désert, ou,

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plutôt, il n'y avait pas découvert Dieu, pour lui une irréalité, un être impossible. Quand, après toutes ses années lamentables de jeunesse il eut fait le tour de ces idées et de tout, quand il eut vu que le néant était la loi suprême, durant plusieurs semaines il fut atteint, comme à coups redoublés par ce heurt incessant des faits, et sa désespérance ne fut pas moins douloureuse que l'angoisse, que le désespoir du croyant, à qui il est donné de voir le Dieu qui se cache dans le tabernacle, et qui, s'étant prosterné pour adorer, se relève, effrayé, épouvanté, désolé, car le tabernacle était vide. Lui. Barsac, s'arrêta de vivre, et il subit une détresse morale — Eli, lammà sahachtanil Seigneur, pourquoi m'avez- vous abandonné ? — où son âme saigna pendant quelque temps.

Il pensa, un moment, à revenir au pays du soleil, là-bas, en Provence, à se retremper, comme le vieux docteur Faust, dans la nature ; il ferait ainsi que les siens, il vivrait simplement, humblement, selon la loi, puis il mourrait, et le curé du village lui donnerait, avec les gestes sacramentels sur le front et sur la bouche, l'extrême-onction. Et sur sa fosse, sur le misérable cercueil de bois blanc et recouvert d'un drap noir, pareil à celui de son père, le marmottement doux et indifférent d'un seul prêtre et d'un enfant de chœur : Dona eis, Domine, requiem œternam. Et parmi l'éparpillement de rayons sur cette nature nourricière, sur cette glèbe natale que vous avez aimée assez pour ne j-amais la quitter, là-bas, dans son trou, les pelletées de terre et de rayons de soleil, jetées dans la fosse par les voisins, adieu suprême de braves gens.

Un ambitieux, un lutteur, Claude Barsac jugea vite la mort préférable à ce renoncement. Alors il pensa au suicide, dont il côtoya les abîmes. Mais il était trop fort pour se laisser choir dans le gouffre noir, trop altier surtout, le suicide ne donnant rien que le néant. Et, tant qu'on vit, une espérance peut surgir encore. Au sortir de cette crise où il perdit tout, où se fît dans son cerveau une nuit morale, le besoin d'agir le reprit, le besoin de voir, et il poursuivit, avec une nouvelle énergie, confiante en soi dorénavant, ses études et ses observations sur la société et les hommes; avec méthode, il institua une enquête partout où il en eut l'occasion, se mêlant aux réunions publiques et privées, traversant les salons, passant inaperçu aux uns à cause de sa froideur, de

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son air détaché de tout, deviné par les malins qui, toujours sournoisement, lui firent comme auparavant la guerre, car ils sentaient en lui la domination future, un maître de demain, mais qu'on pouvait peut-être encore affamer.

Sur chaque question sociale, Barsac était arrivé à des constatations qui lui avaient fourni une philosophie.

La Politique? Il la considérait comme un genre de commerce, d'industrie, plus malhonnête que les autres mercantilismes. Il savait que les places s'achètent par des compromissions, des échanges d'intérêts; que les membres du gouvernement, les sénateurs, les députés n'arrivent au pouvoir, aux sinécures enviées que par des marchandages, des mensonges, l'achat des votes; et qu'à leur tour ceux qui ont acheté les électeurs se vendent au pouvoir, à une coterie, quand ils ne sont pas de stupides imbéciles, machines à voter, troupeau de Panurge qui vote comme le « leader » de son parti, de son groupe en a donné le mot d'ordrtî, des sots de café parvenus, des députés de buvette. Enfin, le politiquard et parlementeur, éternel caméléon qui change de couleurs selon l'opportunité, couvre ses petits mobiles personnels des grands mots : patrie, république, morale, progrès; Barsac était, avec une expression plus élégante, de l'opinion de l'ouvrier qui criait : « La politique, c'est l'art de prendre à son tour l'assiette au beurre et les pots-de-vin, et, quand on les a, de les garder. »

La religion? Pour beaucoup encore une forme de la politique, c'est-à-dire une façon de duper les hommes, de les tenir en laisse. Elle fait trop souvent alliance avec César, quand il est utile d'être du côté de César, et elle couvre ses propres intérêts, ou les intérêts de ceux qui la servent, des mots : obéissance aux pouvoirs établis, espérance et justice dans un autre monde. Les prêtres étaient, pour lui, professionnels comme les épiciers, et ils vendent des prières, comme les autres des épices. Les pratiques recommandées et obligatoires sont pour eux un moyen d'asservir les consciences, de diriger les hommes, d'avoir les femmes et les enfants, et par ceux-ci les maris, les frères. Quant aux dogmes, ils ne tenaient pas debout, pour lui, devant le rationalisme des causes, les découvertes indéniables de la science. — (Et pour-

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tant il faut croire, il faut aimer. La foi sauve et grandit tout.) La Patrie^ Il niait la patrie. Il n'admettait que l'humanité, qui fait tous les hommes frères. Il y a des races, il n'y a pas de patrie. Ce mot, d'ailleurs, ne sert qu'à des intérêts, encore, à des ambitions. La guerre est monstrueuse, qui arme les hommes les uns contre les autres. De même que pour les religions, Barsac envisageait l'idée de patrie ainsi qu'une théorie arriérée, suspecte, utile seulement à retarder la confraternité des peuples, qui se dirigent, évoluent selon le génie des races. Mais les plus forts n'ont pas à s'imposer aux plus faibles, du moins par les armes. La Patrie? « Pourquoi tuer cet homme? demande Pascal, sceptique et douloureux. Il habite de l'autre côté de l'eau. » Frères, au-dessus des anciennes provinces françaises, il y a maintenant la République, au-dessus des petits royaumes allemands étouffés, étranglés, il y a, depuis 1870, l'Empire, le sceptre germanique. Au-dessus de tous les peuples et des frontières d'aujourd'hui, citoyens, peuples, frères ! demain, il y aura l'humanité.

La Justice! Moins qu'un autre, lui, avocat à la vue perçante, il pouvait ignorer ce qu'il y a derrière ce mot. Des juges se vendent au pouvoir pour s'élever dans la hiérarchie judiciaire, parvenir aux hautes places. Ils reçoivent leurs arrêts, tout rédigés, du gouvernement dans certaines causes, et l'agent politique leur prouve qu'on peut sacrifier des innocents, absoudre des coupables, qu'on peut être injuste, partial, pour sauvegarder les principes du moment. Le juge, faible devant la chair, commet des iniquités à cause de la femme qui l'a sollicité et lui a payé en nature un jugement en sa faveur, a soulevé ses jupes à temps. Le magistrat juge enfin d'après le Code, un code inhumain, faux, et non selon sa conscience, contre sa conscience même. Et c'est cela, souvent, trop souvent, si bien que la révolte de tous gronde sourdement, c'est cela, dont tout le monde a l'horreur et l'épouvante, la justice. « Si la vérité régnait sur la terre, pensait Barsac, il y aurait quelque chose de plus haut, de supérieur au code, le magistrat appréciant en toute liberté, d'après sa seule conscience éclairée, pouvant pardonner à un coupable repentant, adoucir la peine d'un criminel ». Or, du haut en bas de l'échelle judiciaire, dans la magistrature, il retrouvait les intérêts, mobiles de tout comme dans la poli-

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tique, la religion, comme dans l'armée, comme dans l'art, dans la littérature, comme partout.

L'Armée? C'est-à-dire l'entretien d'un peuple de soudards, de fainéants. Le budget de l'armée, c'était, pour Barsac, le budget des pauvres diminué, le mal fortifié, et l'anéantissement du bien qui pouvait être fait, tout cela, parce que la société est tout entière à reconstruire. L'armée ne servait, pour lui, qu'au gou\ernement, sous le prétexte de défendre la patrie. Il savait quelles nullités se cachent, trop souvent, derrière les grades, les croix, les chamarres, tout le décor vain de cet homme asservi, diminué, annihilé, le soldat. (Pardon! ô morts sur les champs de bataille, pour le drapeau, lambeau déchiré, brûlé, de soie multicolore, mais qui représente le pays natal.) Toute idée générale a sa vérité passagère et sa grandeur, même fausse.

VArt? Il cherchait des artistes, il ne voyait que des marchands. L'art? un masque encore. Le métier même inquiète peu; avant tout, l'intrigue, la chasse aux commandes. Aux médiocres d'abord, aux intrigants, aux flatteurs des maîtres du jour, les commandes du gouvernement, les rubans rouges, les rosettes. Et tout est bon pour arriver, couler un confrère : dénigrements adroits, calomnies viles, basses diffamations, petites manœuvres déloyales et raffinées. • — La Littérature? Aussi pitoyable tableau. La même jalousie de métier que chez les peintres, statuaires, musiciens architectes, règne en maîtresse parmi les écrivains. La lutte pour l'existence s'y montre avec une féroce âpreté, et le caractère est tout à fait en désaccord avec la fonction sociale. Les rivalités de\dennent parfois des duels à mort. Trahison, déloyauté, jalousie, envie. La médiocrité, l'inutilité, l'insuffisance se montrent peut-être là mieux que partout, car le nombre de ceux qui croient savoir écrire est incalculable, et, dans les lettres comme dans l'art, la sottise du grand nombre se double, plus qu'ailleurs, et s'exaspère, de vanité.

Le Commerce? Souvent, un vol licite, la rouerie de vendre à faux poids, de tromper sur la qualité de la marchandise et cela pour les plus petites quantités comme pour les plus grandes. « Ah! — se disait-il, généralisant à tort — de quel limon sont pétries les âmes des commerçants ! » Il faut parfois plusieurs générations pour les décrasser. Et le premier million est toujours malpropre, s"il n'est pas criminel.

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La Morale? Oui, dans les livres, non dans le cœur des hommes, par la faute d'une société mal bâtie. Elle est dans l'enseignement officiel, chrétien ; mais ceux qui l'enseignent ne la pratiquent point. Chaque coterie politique, religieuse, littéraire, artistique, a sa morale à elle où les principes, les grands mots masquent les captures. Il y a vingt morales. Les lois et la morale n'existent pas pour les grands, les riches. L'argent, ô catins retirées dans vos châteaux de province, c'est vous, à la messe du dimanche, distribuant le pain bénit, l'argent, c'est la Vertu; — l'argent, ô fils aveulis des vieilles familles héréditaires, c'est la noblesse; ■ — - l'argent, ô artistes, c'est la publicité, c'est même la gloire; — c'est le luxe, ô femmes, ce sont les toilettes distinguées, les dessous transparents et capiteux; l'argent, c'est la Beauté.

V Amour? Une attraction sexuelle que le sens Imaginatif détourne ou décore à son état platonique, et qui cesse, la plupart du temps, le désir mort avant terme, ou assouvi. Barsac pouvait aimer la gentille maîtresse qu'il avait; mais croire à l'amour, jamais. Il le regardait comme un simple besoin des sens. Ce qu'il en avait observé lui donnait à la pensée des nausées ou des effrois. L'Amour, ou V Argent? Il avait tant vu l'Argent prendre le masque de l'Amour.

Tout, politique, religion, et catera, tout se fondait, se symbolisait pour Barsac en un formidable symbole. Ce qui régnait, c'était le Veau d'or. La Bête s'étale sur l'immense autel que tous, grands et petits, lui ont élevé, à la place de Bouddha et de Jésus. Des prêtres viennent sacrifier à cet autel, y célébrer la messe de l'Or; et ces prêtres, tenant le ciboire du culte, apportent aux fidèles, qui tendent les mains, non l'hostie sainte, mais des louis d'or, des pièces d'or, rondes aussi comme cette hostie. Car, en vérité, c^est l'Or qui est Dieu.

La féodalité ancienne a été détruite par la royauté ; l'égalité a été conquise par la Révolution ; aujourd'hui, dans un temps où les désirs de chacun sont excités, où toutes les jouissances exaspérées veulent être satisfaites et bientôt, où il n'y a plus de simples, où le suffrage universel ne croit pas aux royaumes des cieux, oui, hélas ! une autre féodalité s'est formée, celle de l'Or. La féodalité de l'Or ! Plus qu'à aucune autre époque, omnipotente ! A cause d'elle et contre elle, — ainsi pensait Barsac, — avant l'an 2000 peut-être, se

produiront, dans une révolution plus terrible, les cataclysmes épouvantables et nécessaires où la terre, justement ensanglantée, trouvera sa troisième jeunesse.

Et voici l'être pour qui tout cet or se dépense, l'amante et la serve du Veau :

La Femme.

Bien qu'il eût une maîtresse, la Femme n'existait pas pour Barsac, ou plutôt, il ne voulait pas que, pour lui, elle existât, car il savait la reconnaître, la voir, la retrouver partout. Ah ! les femmes, pour lui, êtres malfaisants, fatalement condamnées à se prostituer dans leur chair et dans leur esprit, à prendre aussi la vie des hommes, à l'émietter dans un amusement de bêtes inconscientes, comme de jeunes chats qui planteraient leurs griffes dans une liasse de billets de banque ! Dans les hautes classes sociales et les classes bourgeoises, quand la fortune de leur mari ne suffit plus à leurs besoins, à un luxe qui leur est devenu aussi nécessaire que la vie, alors elles se prostituent à l'amant riche. Il y en a même qui fréquentent chez les entremetteuses, donnant raison aux fatuités dun goujat immonde, du porc Monceau. Cependant, elles peuvent être, en certaines circonstances, le moyen par lequel un homme se hisse au-dessus des autres; mais ces échelles sont rares, et il s'avouait qu'il est difficile de conserver en pareille occurrence la stricte propreté d'action qui ne se déclasse pas.

Aujourd'hui, mieux qu'à aucune époque, la Dominatrice du monde, avec l'Argent, la Femme, — dans l'anarchie du pouvoir où se hissent les jouisseurs, dans les splendeurs morbides des pourritures et des gangrènes, sous le soleil couchant du dernier né des grands siècles — susurre le rêve de son corps et de ses jardins luxurieux aux hommes épuisés de curiosités, fatigués de Sodome et de Lesbos, de la pensée même, à leurs races gorgées, suintant le vice, vautrés dans les appétits parmi le dandysme universel des mœurs et des morales, sous le sceptre des rois gommeux ou de condottieri nains et hardis, aux fronts laurés. Les peuples névrosés et fascinés, secoués de désirs, sont hantés par l'attraction sexuelle; ils aspirent goulûment, les nerfs surexcités, son odeur mystérieuse. Frères, nous qui l'aimons, la Femme chante l'hymne de perdition des décadences, — environnée

des Luxures aux seins alliciants et aux pieds de chèvre couchées à ses pieds; aux corolles de sa bouche en fleur le sourire énigmatique de sa perversité — elle chuchote aux mâles en rut, ni retenus ni consolés pu aucune certitude de félicités plus divines, qu'Elle est le seul idéal. La Femme en haut, sur un autel, sur le même autel que le Veau, quelquefois derrière, parfois devant, — unis étrangerrent, la Belle et la Bête, c'est l'orgie des fins de civilisation, des Romes décadentes, des Byzances mourantes, c'est l'apothéose féerique, et, demain peut-être, — l'immense incendie, la mort souveraine, pour quaprès-demain recommence la vie. Des meurtres ? des désastres ? Sans doute. Oui, mais ensuite, après la sanglante nuit nihiliste, l'aube des temps purs, ingénus et loyaux, la vie nouvelle.

L'amour et les affaires, l'amour et l'argent commandent le monde. Ils sont les souverains maîtres de l'univers, et s'y manifestent en despotes. Hier, par exemple, un homme était sur le banc des accusés de la police correctionnelle; hier, ce vaincu passager de la lutte pour la vie, était condamné à quelques mois de prison pour avoir soutiré, en deux ans, à des boutiquiers, à des bourgeois bourgeoisants, à des actrices, à des marchandes célèbres de baisers, un lot de millions. Pourtant on avait eu ce spectacle, plaisant et cynique, du troupeau de dupes bêlant, dans la salle d'audience, qu'ils retiraient toute plainte et qu'ils aimeraient mieux qu'on mît leur voleur en liberté. Au fond, ces prud'hommes et ces bourgeois bourgeoisants, comme ces actrices illustres et ces filles célèbres, ont une secrète estime pour l'adroit personnage qui sut leur extorquer, avec tant de grâce, à chacun, la très forte somme; ils ne désespèrent pas qu'un tel héros, — le terme doit être pris ici au sens homérique, avec une transposition dans la bataille épouvantable oii le siècle se rue à l'argent. — ne fasse d'autres dupes, et, après succès, ne leur partage un jour, pour un masque d honnête homme, un peu de ses escroqueries futures. Cet échappé de la police correctionnelle n'a rien. Comment rattraperait-il des millions, lui qui, déjà, ne possède rien et ne produit rien, si ce n'est par le vol? Mais les victimes anciennes seront enchantées qu'il y en ait encore d'autres ;, et elles se font volontiers les complices des banqueroutes frauduleuses à venir, pourv-u qu'auparavant leur troupeau ait eu quelques bribes du foin

en or dont ce hardi condottiere saura encore, aussitôt libre, emplir ses bottes. Un an de prison, qu'est-ce que cela fait? C'est si vite passé. Que, plus tard, ce financier, — véreux et flétri aujourd'hui, parce qu'il n'a pas réussi, — - puisse suspendre à la porte de son hôtel, au bouton de sonnette, un paquet de ce foin en or, et sentant encore la hotte du triovi- -phateur, une élite intellectuelle et mondaine attendra autour qu'il fasse un signe pour tirer la sonnette, en habit noir ou toilette décolletée, avec les dents.

L'Argent est Roi; il régit tout. Ceux qui ne flattent pas le Veau d'or, l'Idole n'incline pas vers eux son mufle sacré. L'argent est victorieux; il n'était pas tout au siècle dernier, mais une prétendue et vaine égalité conquise, il est tout aujourd'hui; il caractérise l'époque. « L'Argent, quel maître et quel tyran ! — écrivait un jour le directeur d'un journal conservateur. — On prend des airs puritains pour parler de ceux qui l'aiment et qui essayent d'en gagner, et cependant la vie moderne impose à ceux qui veulent, je ne dis pas briller, mais tenir un rang, la nécessité d'en gagner beaucoup. Restaurez, si vous le pouvez, restaurez les vieilles mœurs dans les rues étroites des cités endormies, les soirées où l'eau sucrée et le loto faisaient la joie des enfants et la tranquillité des parents; diminuez le prix des loyers et celui des denrées, fermez les magasins somptueux ; exilez les couturières et fusillez les modistes; alors nous serons très facilement vertueux et nous pourrons mépriser l'Argent, successeur de l'Amour, comme roi du monde et maître des choses. » On parle de la guerre et de ses cruautés. La guerre est, certes, moins terrible que la paix, synonyme de la bataille des affaires. En guerre, on épargne du moins les blessés, on va les ramasser, et les ambulances, avec leurs croix rouges, sont sous la sauvegarde du droit commun de tous les pays. Mais au temps de la paix — de la douce paix — les blessés, dans la mêlée pour l'argent, obtiennent rarement une rémission; ils sont abandonnés de tous et condamnés par l'opinion publique; souvent l'honneur exige qu'ils s'achèvent en se faisant sauter la cervelle, sinon le mépris tue les blessés.

Ainsi la vie apparaissait à Barsac aiguë et douloureuse. L'air plein d'hostilités. Dans la lutte sans trêve, des picotements de sang, des secousses qui ébranlent tous les nerfs,

des souffrances rongeant la poitrine, et le visage doit sourire. Puis, les défaites dévorées. Et du majtin au soir, dans les villes, un agacement sensoriel, sur le tympan, jamais en repos, ce bruit continu des grandes cités qui est comme le grondement ou la clameur de la bataille.

Cette lutte, • — pour l'argent et pour le baiser, — gronde, chaque jour, de plus en plus épouvantable, tant elle est furieuse et agite le monde, depuis les heureux qui sont à la surface, en pleine lumière, jusqu'aux bas-fonds terribles. Car la nature est féroce. Snas doute, plus l'homme est civilisé, plus il la grime et lui fait, avec art, un masque de sentiments; c'est ainsi que, parfois, sa face de louve — hovio homirii lii-pus — a comme un sourire et de la tendresse.

Et surtout, pour un homme comme lui Barsac, le champ de bataille était Paris. La ville lui donnait l'impression de la mêlée étourdissante des hommes et de leur lutte entre eux. Paris est, ainsi qu'autrefois Rome et Byzance, le plus vif foyer d'humanité, où les passions surchauffées flambent avec le plus d'énergie et d'intensité. Par les nuits claires et étoilées, de très loin, dans la campagne, on aperçoit tout au bout de l'horizon, une lueur; c'est le halo que fait dans le ciel la ville effrayante, halo produit sans doute par les myriades de points de feu qui s'allument chaque soir; mais — pourquoi pas? — aussi par l'électricité, sans cesse en mouvement, de millions de sexes contraires et de cerveaux militants, qui s'attirent, se repoussent et se pénètrent? Cette électricité du désir, avec celle des cerveaux surmenés, des moelles trop tendues, montée comme une vapeur subtile répandue dans l'espace, s'enflamme, et, vue de loin en nébulosité profonde et dense, produit sans doute cette clarté d'incendie sur Paris, avec Londres, sur tout le globe, un des deux plus prodigieux et des plus féroces champs de bataille des affaires €t de l'amour.

Le monde tel qu'il existe, la .société telle que législations et mœurs l'ont faite n'offre donc à l'homme que deux façons d'être : obéissant ou révolté. Sont obéissants ou du moins le paraissent, ce qui est la même chose, ceux qui sont riches. Les autres, ceux qui n'ont rien, s'ils ne savent pas être contents de leur sort, deviennent des révoltés. Ainsi, dans ses jours de douleur, de honte, d'affres morales, une haine s'était emparée, avec passion, de Barsac : la haine de la société. Il

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ne vit d'abord qu'un remède à tous les maux sociaux, à l'écrasement des petits par les forts, aux injustices contre le juste, à la mauvaise répartition des forces sociales : le renversement de tout, l'anarchie. Cependant il s'arrêta sur la pente dangereuse où il glissait, éclairé par l'égoïsme qui était au fond de lui.

Révolté, il continua à l'être, non à la façon des êtres frustes qui font acte de révolte et sont envoyés au bagne, mais en mettant de l'ordre dans sa vie et en cachant, avec soin, sa pensée. En Barsac, il y eut la révolte cachée, qui sait ce qu'elle veut et qui porte, impunément, des coups à la société, quand passe l'occasion.

Barsac et Mirande, après plusieurs années de Paris, en étaient arrivés, dans la fréquentation du monde et des hommes, — Barsac sans l'avouer, en réservant -pour lui son nihilisme, Mirande en le déclarant imprudemment, par conviction, et sans doute aussi par dégoût de la banalité - — à une négation presque absolue de tout. Leurs idées sur les hommes, la société et la vie étaient les mêmes; mais chez Jacques c'était dandysme, un dilettantisme élégant. Voilà pourquoi, tout en l'aimant beaucoup, tout en ayant conservé pour lui de la gratitude et de la tendresse, Claude méprisait un peu son ami, parce qu'à la hardiesse de la pensée celui-ci n'était pas capable de joindre le courage de l'action. La différence d'acuité et d'expression dans les sentiments des deux amis avait ainsi sa raison. Jacques, d'une famille aristocratique, sinon riche, du moins aisée, n'avait jamais souffert, matériellement, de l'existence; le dégoût qu'il témoignait des hommes et des choses provenait chez lui de ses seules observations et d'une sincérité de cœur blessé : généreux et sensible, il en voulait au monde d'avoir déçu l'idéal qu'il portait en lui. Le marin tombé à la mer n'en veut pas cependant à la vague inconsciente qui le roule et l'engloutit.

Puisque tout dans la vie est néant, puisque le suprême but de chacun est de parvenir, Barsac s'était demandé pourquoi il ne parviendrait pas. Il y a bien la résignation ; mai.s les lois physiques démontrant l'anéantissement de l'être, le ciel vide, la résignation est inutile, idiote. Parvenir, comment? Certes, il vivait, il mangeait, mais il n'en avait pourtant pas encore fini avec les difficultés de la vie; il ne pensait point parvenir par les moyens ordinaire.', et il se voyait

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restant toujours dans une atmosphère difficile, sans tranquillité, sans certitude en face de demain. Il se voyait si misérable en face de tout ce qu'il désirait, de tout ce qu'il voulait, si ardemment.

Aujourd'hui, par exemple, il faisait partie de la rédaction du journal de Négrava, le Revendicateur, parce que cela pouvait le servir pour plus tard, mais il n'en retirait aucun profit pécuniaire. Ses articles lui étaient mal et rarement payés. Dans sa profession, un peu plus connu maintenant, ses causes lui rapportaient à peine de quoi vivre, et sans le maigre héritage de ses parents, avec lequel il risquait de loin, secrètement, presque à coup sûr, une petite opération de Bourse, il aurait craint même pour le lendemain. Il regardait autour de lui et jugeait. Ses confrères célèbres, arrivés à cinquante ans, gagnaient une cinquantaine de mille francs par an ; mais ils étaient ainsi sept à huit, tous les autres végétaient. Était-il, au surplus, certain, à cinquante ans, de gagner ce petit paquet de mille francs.'' C'était aléatoire, même improbable. D'ailleurs, impossible d'attendre jusque-là. Incapable de commettre chaque jour de ces petites infamies qui vous conduisent, à la longue, à la fortune et au succès; trop délicat pour se résigner à cette succession de menus bâtons sales et dorés qui sont ordinairement les échelons de tout homme qui monte, il se sentait capable d'un acte monstrueux, mais d!un seul, qui le fît riche, à l'abri du besoin, et pour toujours.

Barsac avait contrôlé une vérité sociale, essentielle pour lui, c'est qu'on n'arrive pas à la fortune, à cette fortune par un grand talent, par le génie. D'abord, faire fortune. Ensuite, l'argent en main, sans besoins, n'étant sous la dépendance de personne, on est savant, musicien, styliste, grand avocat, et cœtera, si l'on veut, si l'on peut. Tout le lui avait montré, un homme sans argent est un homme sans importance dans le monde. La société peut admettre, par hasard, celui qui n'a rien, mais comme zéro : il fait valoir les autres. Pourtant il voulait jouir, lui aussi, et, comme les forts et les malins, être puissant. Pour cela, l'argent, « le million », le premier qui fait à peine trente mille de rente, était nécessaire. Où le piger?

Un problème se dressait devant Barsac. Un homme a joui, formidablement, Napoléon. Eut-il la prescience de sa des-

tinée? Il l'eut à un certain moment, lorsqu'il connut Barras. Si Bonaparte, son avenir en face, jusqu'en 1811, son avenir évoqué par les vieilles sorcières de Macbeth, revenues pour Lui, avait eu pour l'accomplissement de cette destinée, un crime à commettre, ne l'aurait-il pas commis ? Quoi ? Une vie humaine à supprimer? Bonaparte, petit lieutenant, l'eût-il osé? Napoléon disait tranquillement, le soir d'une bataille, parcourant à cheval le champ couvert de morts et de crépuscule : « Une nuit de Paris réparera tout cela. » Certes, l'homme qui changea les formes du pouvoir, fit le 18 Brumaire, n'eût pas hésité. D'ailleurs, ne livra-t-il pas Joséphine, sa maîtresse, à Barras, pour obtenir un commandement, ce suprême commandement qui le mena au pouvoir; et encore ne tua-t-il pas le mandarin à sa façon, lui qui fit exécuter le duc d'Enghien dans les fossés de "Vincennes? Toutes proportions gardées, il était aussi, lui, un Napoléon,

— sans emploi — et il ne devait hésiter devant rien. Claude se redisait cela, mentalement. Mais l'occasion lui manquait encore d'accomplir un coup d'audace et de fortune. L'occasion viendrait-elle jamais?

Barsac, — qui méprisait insuffisamment les hommes, les institutions et les choses, puisqu'il voulait les dominer, être une puissance dans la société, dût-il marcher sur tout, — ne s'apercevait pas du monstrueux égoïsme qui l'entraînait, et il murmurait : « C'est la société qui fait l'homme tel qu'il est. Pourquoi est-elle menée par des dupeurs, des hypocrites, et le reste? Pourquoi être un dupé de la vie et des hommes? » Et de tous ces regards sur la vie, sur la réalité, son égoïsme s'était accru. On se fait toujours le théoricien de son caractère et de ses actes, si on a une tête qui pense. Et le cerveau de Claude Barsac était fort, violent, puissant, comme une force de la nature.

L'ambition de Barsac, immense aussi ; infinis son amour de gloire, son amour de luxe. Il voulait être Quelqu'un,

— égoïsme du génie, des personnalités titaniques, — il voulait être riche, après les enseignements de la vie, riche et célèbre. Il lui importait peu — certains jours plus âpres encore — - que sa parole et ses actes fussent utiles aux autres ; il souhaitait, parfois vilement, de jouir, rien de plus, et par tous les moyens. Enfant du peuple, il ne se sentait plus

— ces jours terribles où le flux des observations vénéneuses

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submergeait toutes les délicatesses de son âme ancienne — la générosité des humbles qui, arrivés, ont de la joie à secourir ceux qui souffrent, à aider qui a besoin de leur aide.

La vue de la vie et des hommes, si durs à l'homme, avait chassé de lui la bonté, trempé sa vie damertume, l'avait conduit à son prodigieux égoïsme absorbant tout; il ne Iw était plus possible de se dévouer jamais. Il avait aussi gagné, sans doute, ce scepticisme à cette dureté d'âme, caractéristique de la plupart des hommes qui ont grandi depuis 1870; et dans les luttes politiques, dans les scandales publics en France, de la fin du XYiii*^ siècle, dans le charlatanisme religieux, dans les vaines déclamations des patriotes à panache, dans les prêches des socialistes, autoritaires, farceurs, ennemis de l'individu même, il avait puisé un nihilisme absolu, appris à ne croire à rien.

Tout étant mauvais, il ne respectait rien; et tout étant hostile, il n'avait pas, lui, dont la bonté avait été si blessée qu'elle lui semblait morte à jamais, de scrupules à avoir, en se servant, pour lui, de tout : hommes, choses, de la société du haut en bas.

Si Barsac, — au contraire de Mirande, qui avait conservé l'exubérante façon méridionale mitigée d'élégance, ses emportements chaleureux — était froid, d'une froideur presque septentrionale, c'est qu'il l'avait voulu ainsi. Il s'était imposé cette attitude, cette tenue. On ne réussit jamais avec de l'expansion, telle était une des lois cachées qu'il avait su lire. Les simples d'esprit disent déjà : « Le silence est d'or, la parole est d'argent. » Règle de science individuelle : s'occuper de soi avant les autres et ne jamais s'arrêter à ce qui peut empêcher votre développement intellectuel ou vous faire perdre une heure de temps. D'une science réelle, substance et moelle, d'une observation à la La Rochefoucauld et à la Swift, d'une philosophie implacable, sans foi ni loi, sans préjugés d'aucune sorte, allégé ainsi, Barsac était, moralement, le vélite alerte qu'il avait lentement formé. Il possédait, au suprême degré, l'esprit d'en avant, go ahead, des Yankees. Homme d'action qui se jetterait dans la mêlée avec énergie, si jamais le destin en faisait un Chef de parti politique, il pouvait être, en effet, dangereux. D'ailleurs, c'était un de ses buts, après une fortune privée conquise, d'être un Chef politique, de manier de la pâte humaine. Ce n'est pas propre.

Barsac qui, jadis, à ses débuts dans sa profession et dans le monde, avait souffert du signe de force qui se montrait en lui, était parvenu à mitiger ce signe, à le rendre moins sensible : il s'était fait ressemblant davantage à tout le monde. Sans respect, au fond, pour qui ou pour quoi que ce fût, il avait le plus extrême souci de lui-même, de tous ses gestes et de l'apparente correction de sa vie, non pour la satisfaction des autres, pour obéir à quelques-unes des conventions sociales qu'il répudiait, mais simplement par dandysme intime, par habileté aussi, pour n'effrayer personne, ne pas décourager ceux qui pourraient s'intéresser à lui. Une remarque, mise en pratique. Les hommes ne font place à un d'entre eux qu'autant qu'il sait passer inaperçu, habillé de corps et de pensées comme chacun. Cette façon de cacher sa haine quelquefois, — mais, orgueilleux, il dédaignait de haïr — et souvent son dégoût, lui réussissait fort bien.

Personne ne connaissait Barsac, qui portait bien son masque. Cependant, on ne porte pas un masque sans avoir besoin de l'ôter quelquefois pour respirer; et, par moments, sous les paroles de l'homme poli et ressemblant aux autres qu'il voulait être, perçait le lutteur pour la vie, l'homme en guerre contre la société, ainsi que cela lui était arrivé le jour où M™® de Sergy lui avait rendu visite avec Mirande. Mais comme Barsac imposait aux autres un homme, moral selon la norme, la plupart, sauf peut-être Négrava, ne remarquaient pas le rebelle. On n'apercevait pas le double visage. Le directeur du journal radical, le Revendicateur, avec cet air bon enfant et léger qui cachait sa finesse clairvoyante, n'avertissait point du coup qu'il allait frapper, lui avait dit un soir :

— Vous êtes correct, Barsac, vous; mais, si vous étiez l'homme que vous voulez paraître, vous ne verriez pas autant les inconséquences des lois et de la société : vous seriez comme le croyant catholique, à genoux et obéissant devant la religion, respectueux de ses prêtres, humble devant les évêques.

Gravement, comme un prêtre ou un soldat confesseur de sa foi et prêt, quand il le faudra, h. donner sa vie pour elle. Barsac répondit au Chef du parti radical :

— Je crois à la liberté, maître, et au devoir de chacun Voilà des années que vous me connaissez ainsi.

Puis, souriant de son éternel sourire, — ironique suffisam-

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ment pour inquiéter, pas assez pour ôter de leur sérieux aux paroles, — il atténua par un mémento cornélien sa colère d'une injure mal supportée :

— Vous savez assez qui je suis j^our ne pas me demander, comme don Diègue, si j'ai du cœur. Car tout autre que vous l'éprouverait sur l'heure.

Xégrava comprit qu'il ne fallait plus plaisanter, lui qui plaisantait tout, et il dit :

— Je sais ce que vous valez, Barsac, et nul plus que moi n'estime, mon cher ami, la noblesse de votre caractère.

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