AUTRE AMOUREUSE
En Barsac, deux hommes.
L'un qui avait déclaré la guerre à la société, s'était fait insensible à tout ce qui ne le touchait pas directement, sans pitié pour toute sentimentalité étrangère à ses intérêts, à ses impressions. L'autre, bon, éprouvait le besoin d'aimer et surtout de se sentir armé. Or, celui-ci marchait dans une joie cordiale : un ami avait suffi pour lui donner l'illusion de la famille ; une maîtresse, douce, affectueuse, jolie, suffisait à chasser du décor de son âme les silhouettes d'ombre, aigreurs et amertumes accumulées, les papillons éclos dans les coins d'une vie sans tendresse, les mites nées dans les débris de la poussière d'illusions mortes trop vite, de jeunes chimères qui jonchaient en lui un paysage d'avril, — avant l'heure, splendide et triste comme l'automne.
Barsac et Renée April se connaissaient depuis deux ans.
La jeune fille était née à Paris, d'un homme et d'une femme du peuple. Le père, Jules April, était garçon de magasin dans une maison de commerce du Marais. La mère, souvent alitée, gardait le logis. Atteinte d'une maladie d'estomac, elle l'attribuait à ses jours de misère, étant jeune, quand elle ne mangeait pas tous les jours, puis à un manque de soins plus tard. Elle avait été rencontrée, un soir, par son futur mari, qui s'était épris d'elle à première vue. Il avait remarqué, à la clarté d'un bec de gaz, son visage pâle aux grands yeux gris, sa taille élancée, et il l'avait suivie, pour
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savoir où elle habitait. L'homme avait trente-trois ans, la jeune fille vingt-cinq. Il s'informa, sut bientôt qu'elle était sage, et il résolut de lui parler. Il se trouvait souvent sur son chemin; elle ne lui marquait jamais quelle eût le désir dun entretien avec lui, mais elle ne le repoussait pas, elle n'indiquait pas non plus que sa recherche la gênât, lui fût désagréable. Un soir, il l'aborda, et il la pria de l'écouter; avant qu il eût pu finir de s'exprimer, elle lui dit d'une voix douce, et simplement :
— Je ne vous connais pas, monsieur, mais j'ai bien remarqué que vous me suiviez toujours. Seulement, je dois vous prévenir : si vous avez certaine proposition à me faire, je ne l'accepterai pas, de vous ni de personne. Si, au contraire, vous avez l'intention d'agir envers moi en homme généreux, comme on doit le faire devant une honnête fille, eh bien ! je vous écouterai.
Elle tremblait un peu en prononçant ces derniers mots, car, si elle ne l'aimait pas encore, elle avait cette profondeur de tendresse avec laquelle elle l'aima plus tard, et déjà, en elle, le sentiment plaidait la cause de l'inconnu ; elle avait été touchée de la façon discrète de se conduire avec elle qui, jusqu'alors, n'avait été abordée que comme une bête jolie dont on essaie de s'emparer. Elle n'avait entendu que des demandes grossières; elle avait même dû repousser des assauts hardis.
— Comment, vous êtes « jeune fille » ? lui dit-il, en souriant pour ne pas employer, dans sa délicatesse, une autre expression.
Il se mit à rire d'un rire franc :
— Je pensais que vous étiez sage, sans être tout à fait ce que vous êtes. Mais, quand même, mon intention était de vous prier d'être ma femme.
— Je vous remercie, répondit-elle. Si je ne tenais pas, auparavant, à être certaine de pouvoir vivre avec vous, j'accepterais immédiatement. Mais je ne veux pas vous tromper. Il faut me courtiser un peu : nous ferons connaissance, et après je vous dirai : oui ou non.
— - Oh ! ne me faites pas attendre trop longtemps.
Si elle ne s'était retenue, elle lui aurait dit oui tout de suite, tellement il lui plaisait. Elle laissa s'écouler un mois, et enfin murmura le oui qu'il espérait. — Un autre mois, et ils
étaient mariés. — Puis, pendant trois ans, sans avoir d'enfant, malgré leur désir d'un petit garçon ou une petite fille, ils furent heureux.
La grossesse de la mère de Renée lui fut peut-être fatale; car, à partir de la naissance de sa « gosseline », elle commença à être prise des maux d'estomac dont elle devait mourir. Renée avait dix ans quand sa mère s'éteignit. Son père fut inconsolable de la perte d'une femme qu'il aimait sincèrement. Un an et demi après, il expirait, lui aussi, au temps où sa petite fille allait se préparer à la première communion.
Renée se vit, toute jeune, dans une situation douloureuse, sans amis, sans parents autres qu'une grandtante qui habitait la province, à quelques lieues de Paris. La perte de son père et de sa mère, à si court intervalle, la frappa cruellement. A la veille d'accomplir le premier acte religieux de sa vie, elle se jeta, avec la naïve et fervente piété de son âge, dans la dévotion, Elle allait en classe chez les soeurs, et elle avait été recueillie par une voisine à qui elle rendait des services dans sa maison et pour lesquels on la nourrissait et on lui donnait un petit lit.
La phase de dévotion de Renée dura dix mois, le temps qu'elle resta à l'école des sœurs, puis la voisine la plaça chez une fruitière, où elle reçut les clients, fit le ménage, la cuisine. La bonne à tout faire. Sa patronne le voulut ainsi pour son fils. A treize ans. Renée était encore une fillette; mais six mois après, avec la vie active qu'elle menait, la femme en elle commençait à se montrer, le bouton se formait, prêt à s'ouvrir en Fleur.
Elle vivait dans un quartier populaire de Paris, parmi une population sans autre morale que celle de la nécessité et l'acceptation du milieu; elle entendait toutes sortes de conversations, et déjà on lui parlait bas à l'oreille, on lui chuchotait des propos dont elle ne saisissait pas toujours la signification. Elle était encore garantie par une frigidité de sens, jointe à une innocence complète de pensée. Elle entendait et voyait cependant bien des choses, mais sans en deviner toute la portée.
Renée était femme depuis trois mois et elle venait, pour la troisième fois, d'être marquée du sceau sanglant de la nubilité. Le fils de la fruitière qui l'employait, dans cette pro-
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miscuité où il vivait avec sa mère et la vierge, ne put s'empêcher de la remarquer. Une nuit, Renée fut réveillée par un corps qui se glissait près d'elle dans son lit; elle voulut crier, une main étouffa son cri, tandis qu'une voix lui disait de se taire et lui murmurait des phrases où revenaient ces mots : « Je te veux! Laisse donc! » Elle essaya bien de se dérober. C'était le fils de la patronne. Il l'embrassait gentiment, et maintenant elle riait, gamine (pas quatorze ans, encore). Rien n'avertissait encore Renée de ce que tentait l'homme. Puis il se mit à la complimenter, habile dans l'avancement de son désir, la progression de ses attitudes, la gaîté de ses compliments, et elle l'écoutait, enchantée tout de même d'entendre parler d'elle. Mais comme il continuait, et que même la main hardie, aventurière jusqu'au bout pénétrante, la frôlait, elle se recula, un peu effrayée :
— Mais que faites-vous donc.'' En allez-vous, ou je crie! j'appelle votre mère.
— Maman? Elle le sait.
En effet, la mère qui reposait dans la pièce contiguë avec son fils, tandis que la vierge avait un lit dans ce cabinet minuscule, cria : « Laisse-toi faire, puisque nous devons toutes passer par là ! » Assaillie brusquement, elle essaya de se défendre. Mais sous la vigueur du garçon qui la maintenait sous lui, elle se sentit faiblir, trembla, et elle s'abandonna, inerte, des pleurs dans les yeux, des sanglots dans la gorge. A la plainte déchirante qu'elle jeta tout à coup, répondit le rire de sa patronne, dans la pièce voisine. « Eh bien ! dit le garçon, ce n'était pas plus difficile que ça ! A présent, tu feras moins de recul, la prochaine fois. » La prochaine fois ne vint jamais pour lui. Dès le lendemain, elle quitta la fruitière, qui l'avait livrée à son fils, car elle ne pouvait douter de la préméditation de cette abominable femme.
La grand'tante de Renée venait de mourir, et la jeune fille se trouva héritière d'elle d'une somme de trois mille et quel- Cjues francs. On lui avait nommé un tuteur, le notaire du gros bourg où avait habité la défunte. Elle lui fit part de son désir. Fille de goûts élégants, elle voulait apprendre un métier, celui qui lui plaisait le plus; le tuteur n'éleva aucune objection et il donna son consentement à ce qu'elle souhaitait. Elle entra comme apprentie chez une modiste célèbre, où
elle resta deux ans sans gagner un sou. La somme de trois mille et quelques francs fut dépensée totalement pour sa subsistance,, son entretien, son loyer et par les honoraires du notaire, comme tuteur et officier ministériel.
Renée April, à l'aurore de la vie, par suite de son péché avec le fils de la fruitière, regarda son existence comme manquée ; elle avait perdu, dans cette faute, toute d'ignorance et d'ingénuité, une illusion bien chère aux femmes de sa délicatesse. Douée des saines qualités de son père et de sa mère, elle pouvait devenir très malheureuse si elle tombait sur un homme mauvais, si elle s'éprenait de quelque aventurier sans âme; elle le comprit, et sa divination la garantit longtemps contre les attaques et les propositions des galants. Puis, comme c'était un petit être de réflexion, en regardant autour d'elle, elle se jugea moins à plaindre encore que tant d'autres. Combien de filles, de femmes, acceptaient la vie telle qu'elle était, avec ses misères sans nombre, quelquefois traversée de légers bonheurs. Seulement, elle ne voulait pas déchoir. Trottin, elle fut suivie par de vieux messieurs : fleur de jeunesse, elle ne pouvait qu'être dégoûtée par la sénilité; des ouvriers lui parlèrent aussi : avec son goût d'élégance, son instinct de voir dans l'homme qui lui plaisait un je ne sais quoi de différent des autres, ceux-ci ne pouvaient l'arrêter un instant; des jeunes gens, commis ou employés, ne furent pas mieux agréés parce qu'elle n'aimait pas, parce que, véritablement ses sens n'étaient pas éveillés, et qu'aucune image ne la troublait.
Pourtant, ayant grandi, femme de plus en plus, elle se sentait devenir sensible, avec un grand désir de tendresse. Mais elle résista longtemps à toute sollicitation. Elle arriva ainsi à dix-sept ans, devenue modiste, à peine femme, n'ayant eu le contact de l'homme qu'une fois. Elle entendait ses camarades d'atelier vanter leurs amants, — quand elles ne pleuraient pas un infidèle, ne s'encoléraient pas au souvenir d'un fugitif, — et elle commença à avoir la curiosité du plaisir. Elle se risqua alors, plusieurs fois, à accepter les rendez-vous qui lui furent off'erts; mais ce ne furent là que passades qui la laissèrent désillusionnée : elle subit l'aventure, sans trouver, dans son abandon au mâle, rien de doucement agréable. Barsac, bien qu'elle ne fût plus vierge, la posséda vraiment le premier, donna du charme à sa sou-
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mission de femme, éveilla en elle les désirs, l'enchanta dans ses sens, lui révéla l'amour.
Renée avait besoin d'une liaison; elle ne pouvait, comme toute créature humaine, marcher ainsi seule dans la vie; c'était même, avec la curiosité des sens, ce désir d'être deux dans l'existence qui l'avait poussée vers des promiscuités éphémères, cherchant à trouver un ami digne de sa caresse. Cet ami lui était nécessaire, elle avait besoin d'être à quelqu'un : en même temps qu'une immense tendresse à répandre, elle sentait en elle un besoin profond de dévouement, d'esclavage, d'amour. Quand elle eut connu Claude Barsac, il en fut d'elle avec lui comme il en avait été de sa mère avec son père; elle comprit qu'elle était à lui à jamais, qu'il était l'homme qui plairait à son esprit naïf prêt à tous les éveils, qu'il était celui dont ses sens toujours seraient gourmands. Aussitôt il y eut entre eux attirance sexuelle et elle eut l'instinct que Barsac entrait profondément dans sa vie. Il était seul, lui aussi. Il avait besoin délie ainsi que de toutes ses forces féminines, de toutes les joies, de toutes les consolations intimes qu'elle portait en sa chair, en son âme gentille de modiste parisienne, sa petite âme coquette, semblable un peu aux fleurs quelle était habituée à créer.
Claude Barsac a\ait rencontré Renée April dans la rue, le soir, comme on rencontre, à Paris, la plupart des femmes. Il lui avait parlé dans une de ces heures oij la nature jette l'homme vers la femme, le mâle vers la femelle. La silhouette fine et alerte de la jeune fille, sa tête expressive, ses yeux doux et intelligents, n'avaient pas été les seuls attraits qui l'avaient arrêté. Dans le peu de mots que Renée avait prononcés, après l'abandon accepté avec pudeur en laquelle se mêla, cette première fois, une grâce enjouée, il entrevit presque toute la femme qu'était son amie; il devina en elle une âme quasi vierge, un cœur sensible, quelque chose de bon que la vie pourrait flétrir, un être qui savait, qui regrettait sûrement, mais qui espérait encore. Il avait voulu la connaître de nouveau. Elle-même le devança dans son désir en le priant de lui fixer un prochain rendez-vous, car elle était prise, elle aussi, du besoin de revoir Claude. Il n'y avait pas seulement chez elle l'envie de satisfaire un caprice plus ou moins durable; elle avait eu, avec Claude, son premier soir de triomphe amoureux, sa première petite secousse, et
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venant de comprendre l'amour, elle voulait en goûter mieux les délices. Elle subissait dans tout son corps un trouble où son âme sexaltait.
Renée April, pour quelqu'un qui savait voir et sentir, n'était pas oubliable, et Claude se souvint fébrilement du rendez-vous qu'il avait donné à la jeune femme. Elle le revit et elle se redonna à lui, avec une ardeur charmante. Ils s'aimèrent dans une violente possession de leur chair. Puis, ils causèrent. Ce qui surprit Barsac, ce fut, non pas d'être gentiment écouté — il était habitué à l'attention de tous ceux, si humbles et simples qu'ils fussent, qui l'entendaient — mais !a compréhension d'esprit de son amie, la vivacité avec laquelle elle saisissait tout ce qu'il lui disait.
Fille du peuple, certes, par bien des côtés, elle faisait, par d'autres, oublier qu'elle n'était qu'une petite ouvrière, qu'une de ces frêles et pimpantes filles du pavé parisien, qui, — pareilles aux moineaux un peu effrontés, leurs frères, semble-t-il, — jettent leur rire, comme un pépiement sans importance. Ce qui, cette seconde fois, gagna surtout Renée à Claude fut l'infinie tristesse qu'elle devina derrière ce front grave, et encore la bonté qu'elle découvrit, cachée sous de l'amertume et de l'ironie, au fond de ce cœur.
Renée admirait tout ce qui était élevé, et, par un goût inné chez elle, tout ce qui était intellectuel. Elle avait quitté, très jeune, les classes des sœurs, à leur gros regret. Elles disaient que l'enfant avait des dispositions pour apprendre et qu'elle deviendrait savante, si on la poussait loin dans ses études. Renée avait, effectivement, de par sa nature un esprit subtil, une compréhension rapide. Un goût extraordinaire pour la lecture. Mais elle avait lu sans choix, et plutôt des romans; cependant, parmi ceux-ci, elle allait d'instinct aux œuvres littéraires, et elle n'aimait, n'acceptait que ceux qui se rapprochaient le plus de la vie, sans être trop pessimistes, ceux qui avaient un peu d'imagination et de sentiment dans beaucoup de vérité.
Ainsi, Barsac continua à voir Renée. Il se prit à l'aimer. Elle lui plaisait par sa douceur, sa soumission, et cet air d'adoration sincère qu'elle lui montrait. Mais cette impression n'était point grave; du moins, il le pensait alors. Or, pour elle, l'amour était, au contraire, justement, la chose
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la plus grave, la cause et le but suprême de la vie; et elle s'attachait, — pour toujours, sans se l'avouer même à elle, — à l'avocat de toute la force de sa tendresse, dans toute sa naïveté d'âme. Elle était de la race de ces femmes qui ont besoin d'adorer un dieu, dans quelque classe sociale qu'elles naissent, et elle adorait Barsac qui agréait à ses sens et flattait son esprit. Elle se donnait toujours à lui avec une fierté d'être aimée et admirée dans son corps, par des baisers profonds et par des paroles, caresses aussi, égrenées sur elle, à chaque baiser en elle, comme un encens et une invocation de litanie, mais aussi toujours étonnée d'appartenir à un pareil homme, qu'elle jugeait si grand, — si différent des autres.
Très jeune, Claude, à ses premiers caprices, dont plusieurs, avec le temps, auraient pu devenir des passions sérieuses, avait remarqué l'empire momentané qu'il prenait aussitôt sur les femmes. Chez elles, la possession charnelle amenait des confidences, des confessions; au lendemain des abandons de leur corps et de leur esprit, elles étaient prises d'épouvante, d'une crainte atroce du confident, du confesseur qui les avait entendues : elles rompaient alors avec lui tout rapport, refusaient de le voir seul. Même d'aucunes le fuyaient. Claude avait cherché la raison d'un fait aussi général. Il l'avait trouvée dans sa supériorité intellectuelle, dans une perspicacité de pensée dont les femmes se défient toujours. Elles venaient à l'attirance de cette force qu'elles reconnaissaient en lui, fascinées moralement, et non physiquement; puis ce pouvoir leur faisait peur. Avec lui, une fois possédées, dans un besoin de se confier, elles parlaient, malgré elles, de tout ce qui les préoccupait; dominées par ce liseur de leurs rêves et souvenirs les plus intimes, elles disaient tout, et, après l'aveu, elles le regardaient comme un esprit infernal, car elles s'étaient exprimées sous l'influence d'une action passagère, du charme d'une heure qu'elles avaient subi sans, naturellement, l'analyser. Au temps du romantisme, il eût semblé aux femmes, à quelques-unes. Méphistophélès.
Il y avait encore une autre cause à leur effroi en face de Claude. Il était un maître incapable de subir l'autoritarisme perpétuel de la plupart d'entre elles. Or, les hommes comme Claude ne sont presque jamais aimés, et, jusqu'à sa rencontre avec Renée, il ne savait pas, en vérité, ce que c'est
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que lamour. Son observation directe sur les femmes, jointe au manque de tendresse qui endeuillait sa vie, le portait à leur en vouloir, à les accabler d'un mépris superbe : il les jugeait inutiles et vaines, capricieuses et sensuelles; il exceptait de son jugement à peine un ; etit nombre, les douces qui sont capables de servir un homme. Aussi, quand il eut compris quelle femme était Renée, quel amour il y avait pour lui, dans son cœur, il la jugea tout autre que celles de son sexe, et il l'aima pour le charme qu'elle répandait dans sa vie, pour son aimable abandon à ses volontés.
Le jeu d'amour est dangereux, même pour les sceptiques. Si Claude n'avait pu s'empêcher de remarquer l'affection intense que Renée avait pour lui, il fut surpris en constatant, de son côté, combien il était sérieusement attaché à sa maîtresse. Si elle avait besoin de lui, il avait désormais besoin d'elle, un besoin moral autant que sensuel. Il sentait en lui de la reconnaissance pour ses baisers, pour ses gentilles soumissions, et une peine réelle s'emparait de lui à penser qu'elle pouvait le quitter, disparaître, mourir demain peutêtre. S'il la perdait jamais, il resterait seul, seul avec ses . pensées, qui, toujours continues, sans halte dans un bonheur quelconque, comme par le passé, le briseraient, l'enfiévreraient; et aussi, il n'aurait plus les caresses endormeuses, les caresses compatissantes, les chères câlineries, les mignonnes agaceries, la pudeur de cet être qui prenait si peu de son intimité et qu'il savait prêt à lui offrir tout ce qui était à elle, corps et âme, sensations et sentiments. Égoïsme sans doute, cet amour de Barsac pour son amie. Mais quel amour sincère ne contient une part d'égoïsme? Renée April était bien la maîtresse, l'amie qu'il fallait à Barsac, la femme que son tempérament pouvait supporter. Elle avait une occupation et par conséquent n'était pas toujours avec lui. Le peu qu'ajoutait Claude à son budget suffisait à son existence. Exempte d'envie et de fausse ambition, simple, honnête, gracieusement coquette en la modestie de sa mise, très femme dans sa chair, telle elle était restée, malgré le frottis de la vie parisienne, la promiscuité des ateliers et des magasins.
Nature affectueuse, de caractère docile, elle était plutôt faite pour le mariage, l'existence à deux, pour cette union matérielle et morale qui se rencontre si rarement, mais qui verse des félicités infinies lorsqu'elle se manifeste, non pour
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la vie brutale, irrégulière, ni pour les instables satisfactions qui naissent du caprice. Quand sa liaison avec Barsac prit un caractère sérieux et durable, Renée éprouva une grande joie. Il la traitait habituellement plutôt comme une camarade d'amour que comme une amoureuse. Elle se contenta de ce genre d'affection, l'accentua même, dans une habileté instinctive et dépourvue de tout calcul, en se faisant menue, en se retirant dans l'ombre de son ami, en ne l'obsédant pas de ses visites, en ne l'embarrassant jamais.
Elle aimait Claude, elle s'en savait aimée : cela suffisait à ses jouissances intimes, au but de sa vie, et elle le laissait penser, agir, travailler comme il l'entendait; elle aurait écarté n'importe quel obstacle de ses pas, si elle l'avait pu; elle n'avait en vue que le bonheur, que la réalisation des projets de son ami. Comme compensation à cette abnégation, quand elle venait chez lui, elle se sentait beaucoup chez elle; mais sa prise de possession était si délicate, elle y apportait un tact si léger, elle savait se rendre si peu encombrante. Elle remettait souvent tout en ordre, sans bruit, rangeant sans déranger, glissant, avec sa joliesse fine, dans les pièces de l'étroit appartement comme une ombre souriante. C'était une dévouée, une aimante, Barsac avait raison de la chérir. Les dévouées sont peu communes dans la vie, surtout pour les "hommes de son caractère; car la femme moderne, sauf des exceptions rares, à quelque classe de la société qu'elle appartienne, va vers l'homme, dans l'amour légitime ou irrégulier, avec des préoccupations étrangères aux sentiments de Bon union, avec des instincts d'indépendance, d'autorité hostiles au mari ou à l'amant qu'elle se donne, avec les désirs d'une existence sans cesse éloignée de son foyer.
D'ailleurs, Barsac ne se serait jamais accommodé d'une maîtresse tapageuse et frivole; il eût vécu une heure avec elle, une journée peut-être, l'unique, après quoi il l'aurait rejetée avec dédain et fatigue. Il fut étonné de rencontrer chez son amie une telle concordance de séduction avec ses propres théories, avec la conduite de sa vie; il s'endormit dans la quiétude, dans le soulagement même que cette gentillesse était venue lui apporter, souhaitant que leur ménage, comme se plaisait à dire Renée, marchât ainsi, longtemps. Pas plus.
La liaison de Claude et de Renée, banale au début, devint
très intéressante; d'abord simplement sensuelle, elle fut cérébrale. La jeune femme devisait de toutes choses un peu, avec prudence, avec sens. Entre deux baisers, Claude, parfois, se laissait aller à lui expliquer les idées qui hantaient son esprit, certaines théories sociales ou scientifiques. Elle ne les comprenait pas tout d'abord, mais sa pensée s'y habituait, et elles devenaient accessibles. Elle élevait ainsi son intelligence, faisait de son cerveau le tout petit camarade de celui de son ami. Reconnaissante de ses leçons, elle l'aimait davantage en voyant qu'il ne dédaignait pas de l'initier à ses études, à ses idées, de lui faire partager un peu sa vie supérieure. Sous l'influence de ces échanges de sentiments et d'idées, elle sïnféodait davantage à sa volonté.
Comme tous les dominateurs, ce que Barsac aimait dans Renée, c'était son obéissance, son souci de constamment lui plaire. Elle était toujours prête à lui être agréable. Demandait-il une caresse, un baiser, un plaisir, elle le lui donnait avec joie ; lui accordait-il un plaisir, un baiser, une caresse, elle se montrait obligée gentiment. Pas un grain de rouerie féminine, aucun de ces manèges de femme qui veut se faire conquérir à nouveau tous les jours. Ce qui flattait encore Claude : il mettait sa chair en émoi, chaque fois qu'il l'aimait, chaque fois pâmée, elle se transfigurait de volupté. Il était bien le maître pour elle. Puis, elle avait d'ineffables caresses, des baisers très doux, — parfois brûlants et brûlés, qui alors criaient — - de longs plaisirs mourants. Sa joliesse et sa grâce de femme le flattaient ensemble.
Renée entrait, et l'intérieur de Claude, si froid, s'imprégnait comme dune atmosphère de gaîté. Quand elle n'était pas là, le logis lui paraissait sans âme. glacé; il se .sentait alors triste et abandonné au milieu du désert social, car Jacques, son seul ami, avait un côté oublieux et prime-sautier qui l'empêchait de consoler. D'ailleurs, Claude n'était point de ceux qu'on console : seule une main de femme, un visage chéri pouvaient lui être salutaires. Ambitieux, il s'appliquait, pour s'excuser, cette phrase de Hugo : « Un homme sur qui s'appuie un peuple a parfois besoin de s'appuyer sur une femme. » La douleur cruelle qu'il éprouvait autrefois à se sentir seul. Renée l'avait chassée.
Il pensait trop constamment, et Renée était, dans le royaume austère de ses idées, le jardin ombreux et la source
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fraîche d'un jour d'été. Rien qua songer une minute à elle, Barsac trouvait un dérivatif bienfaisant; et la chère présence mettait, comme il l'avouait lui-même, un repos dans ses heures. Il l'aimait vraiment pour son caractère souple et pour sa grâce physique; de même qu'il plaçait Jacques en dehors des hommes, non sans quelquefois le juger inutile et faible, il avait donné à sa maîtresse un coin de son cœur, de ce cœur qui, dans le suprême égoïsme mobile de toutes ses actions, ne voulait battre, croyait ne battre que pour luimême. Il avait pris goût à la chair jeune et savoureuse de sa maîtresse; une jouissance apaisante lui venait de ce doux visage, où se lisait, parmi toutes choses, une affection tendre, consolante. Puis, il était devenu friand de son sexe, d'un coin mignon et châtain.
Barsac, le jour de la visite du porc Monceau, puis de Jacques et de Marquisette, s'était replongé, après leur départ, dans l'étude de son dossier. Vers cinq heures, la porte s'ouvrit. Claude en entendit le bruit, mais il crut que c'était sa bonne femme de concierge qui entrait s'assurer, selon son habitude, s'il n'avait pas besoin de quelque chose. Sans se retourner : « — Qu'y a-t-ii ? »
Deux bras enlacèrent son cou, lui renversèrent la tête sur son fauteuil :
— C'est moi, mon mi !.. . c'est rien !
Deux lèvres, sous la voilette, tombèrent rapidement sur la bouche de Claude. « Ma chère petite Renée ! » dit Barsac, quand ses lèvres ne furent plus couvertes, dans un parfum léger, par la bouche de la jeune femme.
Elle ôta son collet marron et elle parut dans son boléro à revers, le plastron de satinette vieil or, qui dessinait son buste souple à gorge ronde, sa taille fine, sa robe bleue où frémissait la courbe pleine des hanches. Câline, sous un gentil chapeau bibeloté par elle avec une forme de quatre sous arrangée exquisement avec ses doigts de fée, un bout de ruban, un chiffon de velours, et trois fleurs, — un amour de chapeau, — elle s'approcha de Barsac, lui caressa la joue, et un peu de moustache d'un frôlement de %es lèvres gaies, et elle demanda :
— Je reste à dîner. Tu veux bien?... Après, si tu n'as pas à travailler, nous nous coucherons de bonne heure. Si tu
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travailles, je me mettrai au lit toute seule, et si je dors, quand tu viendras me retrouver, tu me réveilleras par des caresses, comme tu sais... Je te dérange, maintenant.-^
— Non, ma chérie.
— Continue tout de même à travailler. Je vais prendre un livre, puis m'asseoir sur le divan, et là j'attendrai que tu sois prêt, un peu à moi. Je ne te gênerai pas ainsi, je te regarderai de temps en temps, et je t'aurai tout de même.
Elle prit un livre dans la bibliothèque et elle fit comme elle venait de le dire. Mais Barsac ne laissa pas longtemps Renée dans son coin. Il remit les pièces qu'il étudiait dans la chemise du dossier, rangea un peu son bureau ; puis il se leva, et vint vers son amie :
— Te plaît-il que nous allions au café de la place Blanche?
Le restaurant est au premier. Là, par les vastes baies de vitres qui donnent, de tous côtés, sur le carrefour des rues montantes et descendantes, et du boulevard extérieur. Renée se distrayait, tout en dînant et en causant avec son ami, en égayant de ses saillies sa conversation un peu sérieuse, à regarder Paris qui s'allume, le décor pittoresque où, parmi les roses rouges de sa façade endiamantée de rubis électriques, les ailes incandescentes du bal public, le Moulin- Rouge, tournent fleuries de braises, dans la nuit.
Ce soir, Claude et Renée ne restèrent que, tout juste, le temps de dîner, sans trop se hâter, cependant. Quand les amants revinrent, ils allèrent droit à la chambre à coucher, et Renée, après avoir retroussé sa robe et ses jupes, alluma un feu de bois, tout préparé dans la cheminée. La journée avait été légèrement tiède, mais les soirs commençaient à être froids. Pendant que sa maîtresse s'occupait du feu, puis de découvrir le lit, de faire quelques rangements, Claude, assis sur le vieux canapé qui lui venait de sa famille, l'observait.
Lorsqu'elle eut terminé sa besogne, elle vint se blottir près de son amant.
— Tu pensais peut-être à moi ? fit-elle en souriant.
— Oui.
— Ej que pensais-tu?
-- Je te voyais à ton atelier, et je me disais que peut-être tu préférerais ne pas y être.
— Pourquoi cela, mon très aimé?
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— Parce que le travail te fatigue.
— Oh! non... Si je mennuie par moments, c'est parce que je suis loin de toi.
— Ma chère Renée, ma jolie aimante !
— Tu préfères ce mot, aimante, à celui damante? Il me semble que tu me donnes moins de toi.
— Ma chère Renée, mon amie adorée !
— Comme ça, je suis contente! Alors, pour te dire vrai, Claude, je n'aime pas l'atelier, non à cause de la besogne, mais à cause de mes compagnes. Je voudrais vivre seule dans un coin afin, quand nous ne sommes pas ensemble, de mieu.K me souvenir de toi. Ce n'est pas sage, je le sais, car il faut travailler, et toi-même me donnes l'exemple... Si encore j "étais seule, Claude ! Mais elles jacassent, mes compagnes ! Elles parlent de leurs amours, et j'en entends de belles, va! Tiens, ce matin, il y en a une qui disait que, hier soir, un Russe l'avait emmenée chez lui, avec une de ses amies, et qu'elles s'étaient beaucoup amusées.
Il lui caressa doucement la joue : « J'arriverai à une meilleure situation, et ma petite Renée aura un confortable petit appartement, restera chez elle, se fera jolie... » Par moments, l'enfant, la gamine, se retrouvait en Renée, et elle ne déplaisait pas ainsi à Barsac. Ce soir-là, avant de se coucher, s'étant placée sur ses genoux, elle lui prit le nez entre ses doigts et le lui secoua un peu, lui tira la moustache comme une fillette eût fait à son père, riant de bons rires qui sonnaient francs. Ces familiarités puériles caressaient en lui quelque chose, car ses yeux s'adoucissaient, et se posaient sur la jeune femme avec de tendres lueurs.
— O Claude, mi à moi, disait Renée, je suis tout pour toi ! Je grimpe sur tes genoux comme une fillette toute gosse et je te secoue le nez, te tire la moustache, et ça te fait plaisir, je le vois bien.
— Oui, cela me fait plaisir. Je n'ai jamais eu de tendresse, jamais les soins d'une femme. Ma mère m'a aimé sans doute. C'était au fond d'elle-même; elle avait pour moi une rigidité extrême, et je n'ai pas eu de sœur.
— Tu as pourtant connu des femmes avant moi?
— Certainement, mais ce ne furent que des passades dans ma vie. Tu es bien mon seul, mon unique amour. Aucune n'avait ce pourquoi je t'aime, ni ta gentillesse, ni tes gestes.
i6o L'ARRIVISTE.
ni ta calinerie. Tu es toute ma famille, à présent, mcn père €t ma mère morts, le seul cœur qui m'aime et dans lequel je peux me réfugier.
— Tu oublies ton ami, Jacques de Mirande.
— Ce n'est pas une femme.
— Je te suis donc bien chère?
— Plus que tout.
• — Pas vrai!... mais je suis contente de tentendre dire cela... Ainsi, tu m'aimes toujours? Pourquoi?
- — Parce que tu m'aimes, tu m'es dévouée, parce que tu €s le seul être en ce monde qui ne m'ait pas trompé.
— Et moi je t'aime parce que tu es un savant, parce que tu es bon, si doux pour moi.
Puis, ses yeux pleins de caresses :
— Ma présence te plaît tant que cela ?
— Oui, depuis quelque temps surtout. On est, parfois, plus écœuré dans la vie.
— Puisque tu connais la vie, pourquoi la regardes-tu tant?
— Il faut toujours regarder son ennemi en face, le surveiller.
— Je suis heureuse de ne pas connaître comme toi la vie! Je l'ai vue pourtant, et je la vois encore... Ah! Claude, comme je te suis reconnaissante de m'aimer!... Tant que tu le voudras je resterai ta fidèle compagne, ton amie sans réserve, celle que tu peux appeler près de toi à toute heure; et quand tu ne voudras plus de moi, si j'ai ce chagrin, je te resterai fidèle encore de loin... Mais nous serons amis toujours, n'est-ce pas? Je t'ai compris, tu avais tant besoin d'une femme qui fût pour toi la mère, la sœur, l'amie, tout ensemble... Et la maîtresse aussi, ajouta-t-elle dans un sourire... Les hommes comme toi sont des forts, et plus que les autres vous êtes de grands câlins, de grands cœurs blessés et affamés d'amour. Petits, adolescents, une mère vous est nécessaire pour câliner vos bobos d'enfants, vos premiers chagrins; plus tard, une amante pour bercer vos souffrances.
Il l'étreignit sans dire un mot.
Chaque jour de la vie est une lutte, chaque heure amène presque un désenchantement, découvre une trahison contre l'oubli aux maux de chaque jour naissaient, pour Barsac, vous, montre le mal sous toutes ses faces. L'apaisement,
MARQUISETTE. i6i
dans les bras de cette joliesse châtaine, parfois blonde dans un rayon de soleil, dans les bras frêles et caressants de cette dévouée et très fidèle amie.
— Je ne me sens plus malheureux, murmura Claude, sentimental attendri (sur lui), puisque je sais que tu m'aimes, que tu es toute à moi !
Il y eut, encore, une minute de silence. Claude et Renée confondaient leurs regards, qui s'adoucissaient, et deux larmes brillèrent dans les yeux gris de la jeune femme, deux étoiles humides. Mais se levant vivement, elle s'écria avec sa gentilles.se gavroche :
— Eh bien, nous voilà à causer comme des vieux. Il est tard!...
Claude répéta :
• — Il est tard! Couchons-nous, Renée.
— Oui, oui, répliqua-t-elle... Et, ce soir, ce sera encore moi qui serai au lit avant toi...