L'OCCASION
La félicité de Liane de Sergy était entière; mais pourtant il y avait en elle une inquiétude quelle ne parvenait cas à détruire. Comme toute femme vraiment amoureuse, elle craignait pour l'avenir. L'absence récente de Jacques, en avril, — après quinze jours de pleine joie pourtant, d'abandon absolu et si délicieux que ses lèvres et tout son corps avaient encore un frisson à la griserie de ces premières heures d'amour évoquées, de-ci de-là, par un mouvement quelconque, une simple et insignifiante parole, un regard, un rien — l'absence de Jacques, au printemps, en lui inspirant des craintes, la laissait incertaine devant son bonheur; elle redoutait qu'un caprice imprévu lui enlevât de nouveau son amant. Et elle s'était ingéniée à trouver le moyen qui l'attacherait complètement à elle, pour toujours.
j^jme ^Q Sergy songea d'abord à proposer le mariage à Mirande; mais elle recula devant cette solution, dans la crainte de l'effrayer, de dépoétiser même son roman par un dénouement trop précis. Il lui parut plus simple, plus naturel de l'entraîner a^"ec elle dans un long voyage. Ce fut à ce parti qu'elle se détermina. Rien ne la retenait à Paris; si son projet plaisait à Jacques, elle réaliserait sa fortune et ils partiraient.
Un soir, avant d'aller s'adorer l'un l'autre au lit. après des préludes sur le divan du hall, le tenant étroitement contre elle, Liane exposa son projet à son amant. Ce fut une forte surprise. Mais il n'éleva aucune objection sérieuse contre le désir de sa maîtresse; seulement, comme il n'était pas assez
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riche pour se charger de l'entretien d'un ménage, même vagabond, surtout comme Liane était habituée au luxe, d'autre part, comme il ne voulait pas qu'on pût supposer qu'il vivait aux dépens d'une femme, il pria son amie de retarder l'exécution de son projet. Et, par la suite, il témoigna quelque hésitation même à la laisser en reparler.
Marquisette tenait, pourtant, à son idée, à sa joie. Elle sentait que, dans cette vie à deux, loin de la société, de tout ce qui les avait l'un et l'autre touchés jusqu'alors, que dans cette vie future était son bonheur. Pour amener Jacques à s'incliner devant sa volonté, à obéir à son désir, elle se fit insinuante, devint plus souple, et, chaque jour, elle accrut ainsi son autorité. Séduit par la grâce de sa maîtresse, sa gentillesse de femme, sa soumission à tout, Jacques de Mirande voyait le moment oij, dans un baiser, dans une possession ineffable, toujours plus captivante par la trame doucement indestructible de tous les mémentos des baisers anciens sans cesse recommencés. Liane lui arracherait, malgré ses scrupules, un serment éternel, la promesse de la suivre et d'être à jamais tout à elle, ainsi que lui-même, jadis, lui avait arraché l'aveu de sa vie, sa confession.
Mirande avait, maintes fois, pris Barsac pour confident, et jamais il n'avait regretté toute la confiance mise en lui. Lorsqu'il s'aperçut que son caprice devenait de la passion, prenait toute son existence, était nécessaire à ses sens et presque à ses sentiments, — homme à bonnes fortunes presque journalières, un peu embarrassé par cette liaison qui se formait et empruntait la pérennité d'une chose qui doit être, — il avait confié sa situation à l'habituel confident. Poursuivant même son récit dans les détails les plus intimes, il ne lui avait rien caché du passé de sa maîtresse : l'amour de son frère, le viol, l'inceste, la mort de l'enfant, et la fin tragique du coupable tué à la chasse, d'un coup de fusil par Liane, enfin délivrée. Et un autre après-midi, dans le petit et froid logis de Claude, quelque temps après cette sortie de théâtre où, parmi le brouhaha nocturne d'une brasserie du boulevard, la question du mandarin avait été agitée, peu de jours après que Liane eut soumis à son amant son projet de départ, — Jacques conta à son ami le plan de Marquisette qui, voulant l'avoir tout à elle, souder leur vie l'une à l'autre, désirait ardemment fuir Paris avec lui.
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Les détails de l'aventure tragique de la jeunesse de M™^ de Sergy n'avaient guère, alors, intéressé Barsac : il avait envisagé ce drame de famille comme un fait ordinaire, plus commun qu'on ne le pense; mais le dessein de Liane d'emmener à l'étranger son amant, loin de lui, l'avait poussé à réfléchir. S'il affectionnait son camarade, sa tendre amitié était mitigée par son féroce égoïsme. Il se plaçait hors du monde, lui Barsac, mais n'y mettait point Jacques, qu'il trouvait trop mou, un tantinet efféminé, sans cette réelle puissance de lutteur dont il était doué. A la confidence de Jacques, son égoïsme murmura : « Eh quoi, il me quitterait ainsi, me sacrifiant tout à fait? » Il dit :
— Cette femme t'aime, elle ne voit que toi, et ferait tout pour toi, elle est riche, quoique tu dises Tignorer. Ah ! le levier puissant entre les mains d'un homme d'action.
— Alors, tu es pour ce grand voyage?
Claude eut un sourire : Jacques ne l'avait pas compris; dans cet être, il n'y avait, décidément, qu'un amoureux, un homme à femmes. « Mon cher, si tu aimes ta marquisette, moque-toi du monde, et va-t'en avec elle au bout de la terre, si, arrivé là, tu dois être plus heureux qu'ici; jouis des changements d'horizon, et d'un corps de femme qui est pour toi le bonheur suprême. »
Jacques, indécis, n'insista point, et la conversation entre les deux amis, cet après-midi-là, changea, varia sur d'autres sujets. Puis, Jacques s'en alla sans résolution.
Or, M"^^ de Sergy, depuis quelque temps, voyait assez souvent, elle aussi, Claude Barsac dans son hôtel : elle l'avait prié, gentiment, comme tout ce quelle disait et faisait, d'y venir quand il voudrait : sa porte, pour lui ainsi que pour Jacques, était toujours ouverte. Elle voulait gagnei à son projet l'ami de son amant. L'énergie qui respirait dans Claude ne lui déplaisait pas non plus, malgré un peu de crainte de cette force; puis, elle l'aimait d'amitié, à cause de l'attachement qu'il avait pour Jacques. Pourtant il lui produisait un double effet : elle se sentait attirée et aussi repoussée par lui, il lui inspirait de la sympathie comme aussi de l'antipathie; elle se grondait un peu elle-même de l'un de ces mouvements qu'elle jugeait un péché.
Barsac avait donc ses grandes et petites entrées. On le recevait dans toute l'aise de l'intimité, dans toute la franchise charmante d'une bonne camaraderie. Un soir, avant le dîner, deux ou trois semaines après la visite que lui avait faite Marquisette, croyant trouver son ami chez sa maîtresse, il se présenta à l'hôtel de Sergy ; Mirande était absent, et la femme de chambre le lui apprit. Il allait se retirer, quand liiane parut dans le hall, et très câline, le retint.
La conversation, d'abord banale, devint bientôt très intéressante. Liane voulait que l'influence de Claude sur Mirande le décidât à admettre le projet qu'elle avait dans sa mignonne tête aux frisons si blonds, aux yeux de pervenche comme mouillés de tendresse. Jolie et pire, — sa physionomie de marquisette ayant, ce jour-là, plus d'expression peut-être, — en tout cas plus séduisante de grâce féminine parce qu'elle était plus nerveuse. Liane parla de son projet, qui lui tenait tant à l'âme, avec une verve passionnée.
Claude avait toujours vu en M™^ de Sergy une femme presque insignifiante, sans plus d'importance dans la vie qu'un colibri au plumage brillant, qu'un précieux moucheron d'or et de gemmes volant de-ci de-là; il se laissa charmer par elle, fut même troublé, par cette vie amoureuse qui exultait en elle, et, ce jour-là, il comprit presque l'empire de cette femme sur son ami. En toute confiance, elle s'abandonna complètement, fit le récit de son existence, que Barsac n'eut pas l'air de connaître le moins du monde déjà, livra le secret qu'elle n'avait révélé à son amant que dans une crise d'amour. Il fallait bien, c'était nécessaire, gagner Claude, lui inspirer une pitié rétrospective.
— "Vous voyez, mes jours, jusqu'à ma rencontre avec Jacques, n'ont pas été heureux. Il est venu apporter la joie dans mon âme. Le bonheur qu'on rêve est a^•ec lui.
Elle se leva, la main appuyée sur un petit meuble Louis XV, délicieuse de grâce, et sa frimousse tendre, ses yeux bleus de pervenche, se portèrent vers le jeune homme songeur. L'attitude de Marquisette était suppliante; elle voulait dire, cette attitude : « Voyons, ne m'aiderez-vous pas? » Claude était vraiment né pour commander, car, sans même supposer encore en quoi Liane pourrait lui servir, sans même esquisser encore la pensée vague d'une action quelconque, il lui déclara avec une habileté brutale, tout à coup, que
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ce qu'elle venait de dire, il le connaissait déjà. Il s'e.uparait d'elle ainsi, moralement.
Marquisette, debout, avait changé de silhouette; ce n'était plus la suppliante gentille, mais un petit être à la taille un tantinet affaissée, confus, presque irrité, du rouge monté aux tempes qui lui rosit les joues de rapides petits nuages; puis de l'effroi dans ses larges prunelles de pervenche, la pupille dilatée comme dans une ombre. Elle était froissée dans toute sa personne, dans sa pudeur intime, dans son orgueil de femme. Son amant n'avait pas gardé pour lui les confidences qu'elle lui avait faites. Pourtant elle se remit, et son visage redevint souriant, marqué du bonheur de vivre. La mignonne l'avait vite compris. L'excuse de l'indiscrétion de Jacques se trouvait dans la franche et profonde amitié qui liait les deux hommes, dans cette amitié qu'elle admirait. Liane se rassit avec cette grâce qui était sa marque. Maintenant, Claude la connaissait, deux fois, par une indiscrétion de l'amant, par une confusion de l'amante, et elle était heureuse qu'il la connût; elle n'avait plus ainsi à garder envers lui la moindre réserve, et elle se dit qu'elle devait lui confier tout le reste. Alors, elle entra dans des détails complets sur elle, sur son amant, et bientôt, hors sa chair, Claude la sut tout entière. Elle voulait, dit-elle au jeune homme, sérieux et songeur, réaliser sa fortune; ensuite, elle s'en irait, avec Mirande, à l'étranger pendant un an, deux ans, plus même; puis si Jacques, ce temps écoulé, s'ennuyait de ne pas revoir son grand ami Barsac, s'il avait gardé la nostalgie de Paris, ils reviendraient dans cet hôtel, mariés peut-être ; elle n'osait pas espérer trop, pourtant, en cette suprême forme du bonheur. M""® de Sergy, de la flamme dans ses yeux bleus, conclut ainsi :
— Je suis folle, peut-être? Fais-je bien ou mal? Mon ami, vous qui êtes un sage, donnez-moi des conseils pour mon bonheur, pour le bonheur de Jacques, puisque nous l'aimons tous deux.
ZeiiT bonheur, mot sans cesse répété. Barsac resta longtemps sans parler. Le dos accoté à un des coussins du divan, il songeait, le regard dur, mais d'une dureté qui lui était fréquente sans que rien, pas même un pli, indiquât, sur sa physionomie, ce à quoi il réfléchissait. Liane observait Claude, inquiète, n'osant parler, interrompre le secret de ce cerveau.
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Elle était devant lui toute faible, comme toute nue, moralement. Ce qui surgissait devant Barsac, dans ce silence et dans un rêve, était effroyable. Il apercevait un acte avec tous ses préliminaires et ses suites, sous la formidable poussée de ses idées de jouissance, de gloire, d'ambition, de fortune. Il tressaillit intérieurement, dans un mouvement de recul. Mais sa médiocrité se dressa devant lui, et elle le rappela à un projet qu'il esquissait, déjà, vaguement dans son esprit.
L'occasion, l'occasion qu'il souhaitait rencontrer, qu'il cherchait tant, cette femme allait la lui fournir, en réalisant une fortune. Et à quoi servirait-elle, cette fortune? A rendre heureux à jamais deux êtres, en somme, d'une complète inutilité sociale. La fatalité lui souriait. Et elle lui susurrait : « J'avais prêté à cette femme, mais c'est à toi que je réservais mes prodigalités, mon aide. Sache donc vouloir désormais. Il faut seulement que tu veuilles. Non pas désirer ! Vouloir! » Sans doute ! mais comment et par quel moyen obtenir cette fortune? Il n'était pas l'amant de Liane, il ne le serait jamais et seul Jacques avait et aurait des droits sur elle. (Elle! Qui? Marquisette? ou sa fortune?)
Il eut quelques instants peur de sa pensée. Il se le\a, et, rapidement, parcourut le hall.
— Qu'avez-vous ?
Passant la main sur son front, et la descendant vers ses paupières à demi closes, comme pour cacher une larme :
— Je pense à ma séparation d'avec Jacques, et dame!... L'égoïsme de l'amante se dressa en face du formidable
égoïsme de l'homme :
— - Alors 1 fit-elle en battant des mains, vous approuvez mon projet?
Cet éclat de joie froidit Claude. « Elle ne songe qu'à elle, pourquoi ne songerais-je point qu'à moi? » se demanda-t-il. Il se replaça sur le divan. Alors, d'une parole nette, tout de suite, il lui dit qu'il approuvait son projet; il l'engagea même à se hâter de le mettre à exécution.
— Oh ! quel bon ami vous êtes !
En un instant, Claude avait trouvé le moyen de faire naître l'occasion qui le rendrait riche, il avait dressé le plan qu'il avait à suivre pour aboutir à ses fins.
— Agissez prudemment. "Vous connaissez la susceptibilité de Jacques. Il ne faut le froisser en rien. Toutes les précau-
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tions avec lui, même celles qui vous sembleront inutiles, sont nécessaires.
— De grâce ! expliquez-vous, mon ami.
Il parlait à dessein lentement, espaçant bien ses mots, afin qu'elle retînt, tout ce qu'il disait :
— La question d'argent entre homme et femme, même quand ils s'adorent comme vous vous adorez, est une question toujours délicate, elle l'est surtout dans vos positions respectives. Soyez-en certaine, elle gênerait \'ivement Jacques, et elle retarderait votre bonheur, si elle ne le détruisait pas de fond en comble... Vous n'avez jamais parlé à Mirande de ce que vous possédez, de ce que vous pourriez réaliser facilement ?
- — Jamais.
— Je m'en doutais. Cela l'inquiète peu.
— Ah ! certes, nous nous aimons, et il ne pense à rien autre qu'à notre amour. C est la nature la plus noble. Vous êtes son meilleur ami, celui qui l'aime le mieux — après moi, dit-elle en souriant, je l'aime encore davantage, non, autrement — vous êtes l'homme qu'il aime et estime le plus. Pardonnez-moi de vous le dire avec ce ravissement, je suis folle de lui ! folle ! folle !
— Justement, parce que Jacques a le plus généreux caractère, vous devez être adroite, agir avec circonspection...
— Oh ! je suis contente ! vous pensez comme moi ! s'écria Marquisette... Mais comment faire? Comment faire? Votre conseil, ami ?
— Donnez ordre à votre notaire...
— C'est M" Baldot.
— Eh bien ! donnez ordre à M^ Baldot de réaliser, sauf cet hôtel, votre fortune en billets de banque, et en actions a'i porteur, non, en billets de banque seulement : cela vaut mieux; mais sans lui dire -pourquoi vous voulez cette opération, ou cette fantaisie.
— Ah! il ne faut rien lui dire?
— Non, certes non. Puisque la prudence doit vous guider, les plus menus détails sont importants.
— Et après, ma fortune en billets de banque?
— Eh bien, vous partez, après avoir placé cette somme chez un banquier qui \"0us en délivrera la valeur en chèques chez ses correspondants dans toutes les grandes villes du
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globe, vous emmenez Jacques où il vous plaira, dans les Indes, au pays des ixagodes, des chimères, au Japon, et loin, bien loin, — mais alors, seulement — vous lui avouerez tout. Il acceptera le fait accompli; il ne pourra faire autrement.
— Quel camarade de bon conseil vous êtes ! s'exclama l'amoureuse en frappant encore ses mains l'une contre l'autre, dans un geste enfantin et charmant.
- — Alors vous suivrez mes conseils, tous mes conseils?
— Oh! oui! Il n'en est pas de meilleurs.
Il se leva pour partir. Marquisette, dont le visage était adorable de joie et de reconnaissance, demanda :
— Je vous reverrai bientôt?
— Oui. Et vous me tiendrez au courant de vos négociations?
— Oui, oui. Je peux même avoir d'autres avis à vous demander.
Sur une poignée de main, franche de la part de Liane, il quitta la jeune femme qui venait de se confier, de se livrer à lui. Et il était pareil au boucher qui vient de caresser un agneau innocent et songe à l'abattoir.
Dehors, l'air lui fit du bien. Sorti dans un état surexcité, avec une idée terrible, embryon d'un futur quelconque, mais qui pouvait aussi avorter, il la rejeta d'abord, sous un réveil moral. Le mauvais germe était dans son esprit. Est-ce qu'il porterait des fruits? Est-ce qu'il avorterait?
Ayant besoin de marcher, au lieu de rentrer à pied chez lui, rue La Bruyère, il se décida, comme l'heure du dîner approchait, apéritive, à descendre sur les boulevards, à flâner, — flâner d'allure, car son cerveau était plein d'agitation. L'entretien s'y répétait, ainsi qu'une obsession. Sa pensée criminelle en face de M""® de Sergy, — une pensée qu'il jugeait, peu à peu, naturelle, lui revenait incessamment, vrille tenace et insinuante. Le cerveau a sécrété la première pensée. Sans doute, il y a l'horreur du sang sur les mains, et lady Macbeth, dans Shakespeare, lave éternellement ses petites mains parfumées, y sentant toujours l'âpre odeur du sang. Mais, depuis le poète, Marseille a fabriqué des savons supérieurs, et, tous les jours, on en invente de plus délicieusement aromés. La vérité, c'est que nombre d'entre les hommes sont des assassins ratés. « Ratés? » Barsac eut un ricanement.
«7^- LARRIVISTE.
Au sens de la loi et des préjugés ordinaires, sa pensée était un crime. Soit. Un mot de Napoléon, attribué encore à d'autres, mais qui a la marque du maître, est typique : « Il y a une grande et une petite morale. » Les hommes de volonté — et lui, Claude, en était un — ayant une valeur et, nécessairement, le besoin de la manifester, ne connaissent que la grande morale; tous les autres, le troupeau, la petite. Aussi, la loi vulgaire, toutes les lois disent : « Tu ne tueras pas. » Les Alexandre, les César, les Napoléon, pourtant, les Bismarck ont sacrifié des millions d'existences. Car la vie d'un individu ne doit jamais arrêter celui qui veut arriver à ses fins. Il y a tant d'êtres inutiles ! Supprimer l'obstacle, on regarde cela comme de l'égoïsme, comme un crime. Mais la vie des inutiles et des imbéciles est une autre forme terrible de l'égoïsme et du crime, puisque ces êtres gênent les hommes de valeur. Le lion ne vit-il pas de proies qui' n'ont de prix dans l'existence et de droits à la vie même que parce qu'elles sont des proies pour le lion?
Claude, cependant, devant cette formule théorique, de sa méditation, sentit, un instant, mollir ses jambes. Il attribua cette faiblesse, non au remords avant l'action, mais à l'atavisme, à sa race ; il trouva qu'il n'était pas tout à fait dégagé des liens du passé, de la chair, et il s'affermit. De nouveau il se rappela, comme tantôt, sur le divan du somptueux petit hôtel, à côté de M™^ de Sergy, sa pauvreté, sa misère, les hontes et les humiliations subies ; il passa en revue les forts qu'il connaissait, les Négrava, d'autres, et il se dit : « Voilà les loups : pourquoi serais-je l'agneau? » Il tentait encore de se dégager de la pensée, déjà puissante, qui le dominait, qui s'installait dans son crâne en maîtresse. Vite, elle devint plus forte que sa volonté, le tint implacablement asservi à son autorité, et il s'abandonna à elle.
Logique dans ses sentiments égoïstes, dans ses instincts de convoitise, il regarda, cette fois, avec toute sa raison, la situation bien en face, afin de la juger. Une fortune serait bientôt, s'il le voulait, à portée de sa main. Lui seul, avec celle qui possédait cette force en billets de banque, connaîtrait l'endroit oij elle serait déposée, serrée en quelques liasses, et le moment juste. Alors il pourrait s'emparer du million, — un million ! — en jouir indéfiniment. Après, la vie assurée, large, luxueuse, avec cette considération qui s'at-
tache à l'Argent, à celui qui Le possède. Et ce serait pour lui la réalisation de nobles rêves; l'ambition satisfaite, il n'aurait plus besoin de personne, et ses blessures d'orgueil seraient guéries à jamais. Avec ce levier, il était sûr du triomphe.
Mais dérober à M™® de Sergy sa fortune, la prendre et la garder, ce serait le vol. Le vol n'était rien pour Barsac. Cette idée absolue, nihiliste, de dépouiller autrui de son bien ne le troublait pas. Tout appartient à tous, aux forts qui savent conquérir et conserver leur conquête. Non, le vol n'arrêtait pas Barsac, mais le point essentiel, nécessaire, était de savoir si, en pareille circonstance, le vol était habile, praticable même. Son acte hardi devait compter avec la loi, qui sous-entend : « Fais ce que tu veux, mais avec adresse, en t'assurant l'impunité, sans quoi j'exercerai contre toi toutes mes rigueurs. » Alors, mieux vaudrait ne pas agir. M™'' de Sergy dirait n'avoir confié ses projets qu'à lui seul, Barsac. Semblable au tacticien à la veille d'une bataille, il cherchait le moyen de sortir sans péril de l'aventure qu'il ébauchait dans son cerveau.
Et, le crépuscule venu, il se promenait nonchalamment sur le large trottoir du boulevard, tandis que, de distance en distance, au milieu de la chaussée, au-dessus des refuges s'allumaient, — comme des lunes blanches, — les globes électriques, et qu'entre les platanes défeuillés, dans l'air encore doux de crépuscule et de novembre, les becs de gaz se fleurissaient de pétales de flamme, que des passants indifférents le coudoyaient ou le frôlaient, qui se seraient écartés de lui avec épouvante si, dans ses yeux paisibles, ils avaient vu son âme monstrueuse. Claude flânait, tranquille, suivant, les yeux doux, son rêve intérieur.
"Voler et avoir l'impunité. Comment? Il n'y avait qu'un moyen.
Barsac le trouva, soudain.
Il n'y avait qu'une issue à la situation, celle qu'il avait entrevue déjà, dans l'après-midi, assis sur le divan de M""® de Sergy, une seule : la mort.
La mort? Il hésita.
Cela lui répugnait.
Il raisonna pourtant : « Donner la mort est une affaire d'habitude. Ainsi le soldat, en temps de guerre, ne s'émeut qu'aux premiers coups de fusil ou de canon. Ensuite, il tue
naturellement, d'instinct, sans être choqué. Le tout est de s'accoutumer à l'image du meurtre, de s'entraîner à cette énergie. » Lorsqu'il eut irrévocablement arrêté ses actes, — non par férocité, mais par nécessité, — il s'ingénia à trouver le moyen de les réaliser sans risquer rien. Une plaisanterie détendit son visage préoccupé, et Téclaira d'un sourire : « Oui, la scène à faire. » Il était arrivé en ce moment au carrefour Drouot, et il allait prendre la rue de Richelieu pour se rendre à un restaurant de politiciens — le Grand U — oii il dînait assez souvent, lorsque, soudain, dans le brouhaha des voitures, la cohue des gens, il sentit une main se poser sur son épaule.
Se retournant, il vit Jacques de Mirande.
• — A quoi réfléchissais-tu donc, terrible philosophe, que -tu étais si absorbé.^
Barsac prit le bras de son cam.arade :
— Je suis content de te voir, Jacques. Faisons un tour de boulevard... Eh bien! as-tu pris une décision au sujet de ta maîtresse ?
— J'hésite encore. Conseille-moi... Partir! Quitter Paris! Te quitter !
— La femme aimée n'est-elle donc pas tout dans la vie, ne passe-t-elle pas avant tout?
— Serait-elle tout pour toi ?
— Je ne suis pas toi, mon cher.
— C'est vrai, avant l'amour, tu places l'ambition.
— Parfaitement... Mais toi, tu n'as pas à être ambitieux, puisque tu as de quoi vivre.
- — Claude, on peut tout aussi bien s'aimer à Paris.
— Qui sait? Ou M™*^ de Sergy est tout pour toi, par une puissance sensuelle que j'imagine, ou elle n'est rien. Dans le premier cas, fais ce qu'elle veut; dans l'autre, sépare-toi d'elle immédiatement. Tu es en péril.
— Claude, il me serait maintenant impossible de m'éloigner d'elle. Je l'avoue, je l'aime à ne pouvoir plus la quitter, je l'aime à me tuer, si elle mourait demain.
— Alors fais ce quelle veut.
— Et cette séparation entre nous ne te peinera pas, mon vieux ?
Avec son accent, quand il le voulait, d'homme de cœur, de croyant à l'amitié qui met le devoir avant tout, qui voit,
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non le sentiment égoïste, mais le sacrifice à celui qu'on aime et qui vous aime, Barsac dit :
— Il ne s'agit pas de moi ici, mais seulement de toi. Tu n'as à t'occuper que dune chose : de ton bonheur.
Mirande, à ce mot, où il y avait l'ironie du fort pour le faible, commença un éloge de sa maîtresse, un tantet fastidieux, avec une passion charmante. « — Allons donc, fit Barsac en l'interrompant, tu parais hésiter à partir avec elle, et au fond, tu en crèves d'envie ! »
— Oui, repartit Jacques, je l'aime assez pour commettre cette folie, dussé-je, dans ce voyage, dévorer le peu que je possède... Mais ton dernier mot, Claude?
— Je n'en ai pas.
Il l'avait laissé parler, ne voulant pas se découvrir, et maintenant il refusait de lui répondre. Oreste Barsac et Pylade Mirande causèrent alors de la politique du jour, de l'avènement d'un socialisme qui semble encore gronder dans l'invisible. Barsac, dominateur, esprit impérieux, était l'inspirateur de Jacques. Celui-ci, d'un anarchisme élégant, d'imagination plutôt que de raisonnement, reprenait pour son compte les théories de l'autre, et il les détaillait avec toute l'exubérance méridionale. Les idées ont peut-être une atmosphère qui influence ceux qui nous entourent. Ce soir-là, Jacques toucha à la pensée intime de son ami, sans le savoir, sans pouvoir s'en douter. Une nuit à la sortie d'une « première », friand du paradoxe, dans un besoin d'épancher sa nervosité en un flux de paroles, il avait détaillé devant sa maîtresse et quelques camarades d'occasion, dans une brasserie, cette fameuse et éternelle « question du mandarin » ; aujourd'hui, elle lui revint à l'esprit.
« — Ah ! si j'étais riche ! Si je pouvais tuer le mandarin! » fit-il. De nouveau, il mit une coquetterie nonchalante à développer ce sujet, tandis que Claude l 'écoutait sans lui donner la réplique. Tout à coup, Jacques se planta devant Barsac; il l'arrêta dans sa marche et lui demanda :
— Au fait, ce jour où je suis allé te voir avec ^Nfarquisette, tu as répondu évasivement à la question. Mais qu'en pensestu, vraiment, du mandarin? Lui ferais-tu grâce, si tu savais que, là-bas, il te léguerait, en mourant, sa fortune, c'est-à-dire le bonheur, la richesse, la gloire? tout! tout!
Claude avait senti un frisson passer en sa chair. Vite il
rede\int calme intérieurement comme en apparence, et, son éternelle et insaisissable pitié supérieure au coin des lèvres :
— Tu t'exaltes, frérot, pour une question qui n'en vaut pas la peine. Cela rentre dans le domaine des faits irréalisables. Ton mandarin n'est qu'un chardon de rhétorique, et je ne cultive pas de pareilles fleurs dans mon jardin. Me suffit la rose provençale de notre amitié.
Sur cette phrase câline, Mirande, qui dînait, ce soir-là, chez sa maîtresse, laissa son ami devant l'église de la Madeleine, et il prit," par le boulevard Malesherbes, la direction du parc î*Ionceau. Une fois seul, Claude ne put s'empêcher d'établir, pour la centième fois peut-être, le parallèle de son existence et de la vie de Jacques. L'amertume et le désespoir le firent tressaillir, souffrir encore. Alors il se retourna tout d'une pièce vers la fortune entrevue, vers la certitude de la posséder. Le crime ne lui apparut plus que comme un moyen légitime de défense contre l'injustice, contre l'imbécillité du sort.
Un bouillon Duval reluisait de glaces et de lumières. Barsac fit un geste de fatalité, puis il poussa la porte. Et il dîna de bon appétit, satisfaisant la bête, tandis que l'esprit actif travaillait. Il sortit, se promena une demi-heure, donnant le temps nécessaire à l'hygiène, croyait-il. C'était sa pensée qui avait besoin de la marche pour, se formuler encore plus nettement; et quand il fut de retour chez lui, rue La Bruyère, il attendit, avec impatience, son amie. Renée April.
Elle arriva vers neuf heures. Un court bavardage. Us se couchèrent. Après le baiser, il endormit, presque immédiatement, sa maîtresse du sommeil hypnotique ; puis il se pencha sur elle, sur cette gorge fine et ronde, dont le sein gauche s'affaissait un peu, et dont l'autre se relevait avec sa pointe victorieuse; au creux de la gorge, un très léger, très lent mouvement, unique signe de la vie.
Alors, il commença par la question dont il connaissait la réponse : « M'aimes-tu ? » Un son sortit des lèvres de la jolie modiste comme une voix d'automate : « Oui ! » « Feraistu tout pour moi? » De la même voix qui semblait venir de loin : « Oui, je mourrais pour toi. »
— Renée, tuerais-tu pour moi?
Le visage, empreint encore de la passion contentée, beau
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à cette heure, se contracta soudain, la vie s'accéléra, soulevant le sein gauche affaissé, minuscule, faisant trembler la pointe purpurine de l'autre, mais ce fut tout.
— Réponds ! commanda Claude.
— Pourquoi, oh ! pourquoi demandes-tu cela ? Ce fut, au creux de la gorge, après ces paroles, le signe imperceptible de la vie, dans un mouvement lentement onduleux.
— Renée, comment me vois-tu ?
— Il y a une partie de toi qui t'échappe.
— Jai un projet en tête. Lequel ?
- — Tu étais à l'affût d'une occasion, et tu l'as trouvée.
— Qu'exige ma volonté?
— Tu es ambitieux.
— De renommée?
— Aussi de fortune.
— Eh bien ! me viendront-elles ?
— Oui.
— Comment?
— En commettant un crime.
— Parle!
— - Je ne peux en rien dire. Une force invincible m'en empêche. Tu veux toujours aller au delà de ce que je puis exprimer.
— Pourquoi?
— Parce que c'est l'avenir.
— • Mais tu vois l'avenir cependant ?
— Je ne peux pas le formuler. Il n'est pas à toi, ni à personne.
■ — Alors, je serai riche?... Tout de suite... Quand donc? Parle ! Je le veux.
— Quand tu auras -perdu tous ceux que tu aimes.
— Est-ce vrai que je risquerai tout pour devenir riche?
— Tout. Tu iras jusqu'au crime qui te livrera à la destinée, à la fatalité; mais tu seras riche et renommé.
Barsac écoutait la voyante, et il ne paraissait pas étonné. Elle Usait sa -pensée. Mais il continua à la torturer, sans pouvoir arriver à lui faire dire, mieux, avec moins de brumes, plus clairement, l'avenir : elle se débattait, murmurant :
— Les mots des langues humaines ne peuvent traduire ce que je vois, et moi-même il est des choses dont je ne peux me rendre compte.
Le corps de Renée se soulevait, se tordait. Barsac lui imposa les mains, fit quelques passes magnétiques, et la jeune femme se calma; puis son corps reprit sa pose séduisante, avec un battement plus accéléré entre les seins. Il se tenait penché sur Renée. A la clarté de la lampe posée sur le petit guéridon, près du lit, la jeune femme se réveilla, souriante. Sous les regards de son amant, elle rougit faiblement, les yeux se fermèrent de nouveau, puis se rouvrirent dans l'extase du bonheur, et tout son visage montra une expression de béatitude.
- — Tu es mieux? demanda-t-il.
— Mieux, Claude ? Pourquoi ?
— Tu ne te souviens de rien ?
Elle chercha, essaya de se replonger, par la pensée, dans ie sommeil d'oii elle sortait.
— Non... Si! je rêvais!... Un cauchemar, il me semble... Non, je ne me souviens plus... Ah! comme je suis heureuse!... Mais, C'.vade, comme aussi je me sens fatiguée! et comme j'ai sommeil !... Nous nous sommes trop aimés...
Elle s'endormit dans ses bras, souriante. Claude posa doucement la tête de Renée sur l'oreiller, caressa du regard son joli corps endormi, puis il reprit le cours de ses pensées, se disant :
— Napoléon (il revenait volontiers à Celui-là), si c'avait été utile à sa carrière, à sa montée au pouvoir et dans la gloire, pour mettre sur son front la couronne d'or, et sur ses épaules le manteau de pourpre des Césars, aurait tué. Il a bien supprimé cet obstacle particulier, le duc d'Enghien ! Sans compter six millions d'hommes que la France avait en moins, quand il a disparu de la scène du monde qu'il emplissait. Ah ! au fond de chacun de nous, qu'y a-t-il ? Se connaîton jamais? Il y a peut-être en moi un faible, un indécis pour les grandes énergies !
Le visage de Barsac démentit à l'instant ses paroles, la sorte d'hésitation de pensée qu'il venait d'avoir : il prit une expression d'homme résolu marchant au but qu'il s'est fixé et dont rien ne le détournera. Depuis longtemps, à l'affût d'une occasion, il s'était dit, et souvent, qu'Elle se présente, au moins une fois à l'homme qui sait vouloir. Il acceptait ce que le hasard lui offrait.
— Oui. oui, songeait-il, couché le long du corps paisible
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de son amie, sa bouche sur sa jeune épaule, l'occasion m'est offerte, et je dois la saisir. Que de gens l'attendent ! Elle ne revient jamais deux fois à celui qui la laisse échapper... J'aurais préféré qu'elle se présentât .sous une autre forme, moins brutale. Le hasard ne laisse pas le choix. Il faut agir ou rester inactif. Mais l'inaction, c'est la mort de l'avenir, c'est le grain ensemencé qui ne lève pas.
Tout à coup, presque haut : « Allons, ce sera ! » A côté, la pauvre petite aimante s'éveilla une minute et soupira : « Mi, j'ai froid !... Veux-tu me prendre bien dans tes bras? »
VJII