PREMIER ACTE. - LE VOL
Éclairé discrètement au dehors, l'hôtel de M"^*^ de Sergy n'annonçait guère la petite fête intime qui devait s'y donner, le soir même; repas des adieux de la jeune femme à la vie parisienne, pour son envolée dans le rêve réalisé.
Le hall était toujours le même, un contraste des objets les plus bizarres et les plus disparates. Depuis peu, deux choses y avaient pris place. Dans le fond, près d'un petit meuble Louis XV, un ange pleureur en bois doré, les ailes ramassées, enlevé à une pauvre église bretonne, mignardement baissait la tête sur un des coins du petit meuble, paraissant le garder. En face de la haute cheminée, sur un chevalet, un grand portrait magistral — de marquisette du siècle dernier, semblait-il, à première vue — se prélassait avec cette grâce particulière aux marquisettes de jadis, et pourtant d'une modernité, très d'aujourd'hui. Le cadre à simple moulure cannelée de cuivre, s'ornait d'un tulle mauve, formant ici et là des nœuds frais, à d'autres endroits de coquets bouillons. Et, sous le verre, — formée avec des crayons délicats, évocateurs, une féerie de nuances, par Bourdelle, pastel mys térieux et prestigieux — vivait, presque, Marquisette.
Elle apparaissait avec sa tête fine et souriante, au front découvert, ses blonds cheveux, par places, couleur de rouille, éparpillés, comme soulevés par un vent léger, sous le chapeau aux larges bords, relevé et surmonté d'un nœud tendrement rose. Les yeux, — bleu sur bleu, sombre à la pupille, de pervenche T la prunelle, -- sentimentalement ingénus, regardaient
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de côté; tt la bouche mignonne esquissait cette moue large, divin charme de cette physionomie amoureuse. La robe bleue tombait en s'évasant, mussait les pieds menus. Le corsage décolleté, taillé en pointe, pris sous les aisselles blondes, s'amincist-iit, laissant voir, un tantet, une mignarde gorge rebondie, redressant deux seins frêlement gras, mais si parfaits de forme, où tremblait, sous une transparence, le commencement d'une pointe rose. Les mains et les bras nus, une blancheur lumineuse. Les ongles se teintaient d'opale.
Le hall, dont les murs — une récente fantaisie — étaient couverts par les plis tombants de soies qui chantaient harmonieusement comme une cantilène de nuances depuis la soie lie de vin, en passant par toute la gamme subtile des violets jusqu'à Ihéliotrope, au mauve fripé des roses trémières, au lilas pâle, le hall mystérieux et odorant d'un parfum imprécis, évoquait un coin de paradis artificiel, lumineux seulement de la clarté d'étranges fleurs électriques écloses çà et là et d'une gerbe tombant du milieu du plafond magique en un lustre de braise, une gerbe dégringolante, épanouie en orchidées de feu.
Languisamment étendue sur le large divan de la pièce. Liane repjosait. Elle n'était pas vêtue comme dans son portrait, mais le charme de la tête restait le même. Les pieds menus, cachés par la robe dans le pastel, avançaient, montrant un peu plus haut que la cheville : deux pieds mignons, chaussés de petits souliers à "barrette, emprisonnés dans un bas mauve presque éteint, à fleurettes violettes. Elle avait des mouvements un tantet fiévreux, et la Jambe, nerveuse et finement jolie, s'accusait.
Les femmes aiment à être admirées un brin par l'ami de leur mari, de leur amant; l'hommage, la sensualité même qu'elles inspirent ainsi leur prouvent d abord que leur mari ou leur amant a eu bon goût en les choisissant, ensuite, qu'elles valent la peine d'être gardées avec quelque jalousie.
A un moment, M™* de Sergy se leva. Elle apparut avec ses hanches hardiment rondes, troublantes — Claude le savait par les indiscrétions de son ami, — pour Jacques, qui aimait y promener sur les jupes, ses mains frémissantes, v papillonner des baisers. Mélancoliquement, dans sa joie, Marquisette, transfigurée, et qui voyait Barsac dans toute
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la beauté dune amitié vraie et noble, debout, prononça sans y songer, comme une Marie de Magdala d'aujourd'hui, faisant ses adieux à Jésus :
— Voici le repas des adieux. Claude, encore un peu de temps, et peut-être vous ne nous reverrez plus.
Il la regarda. Celui-ci ne voulait pas mourir sur la croix pour sauver le monde; il s'était résigné à crucifier son prochain, pour se sauver lui, d'abord. Il regarda cette gracieuse insignifiante.
— Claude, continua M""" de Sergy, vous devez m'en vouloir de vous enlever votre seul ami.
Sans répondre directement à cette question, il dit seulement : « J'aime encore quelqu'un... »
Marquisette ajouta, avec cette surprise des femmes, dans la bataille de l'amour, pour ceux qu'elles considèrent comme des hommes forts.
— Excusez-moi. Je vous croyais incapable d'avoir un sentiment très profond pour une femme.
^ On ne vit pas seul.
— Claude, j'ai peur que vous ne soyez jaloux de notre bonheur... Ah! s'il allait ne pas durer?
Les yeux de pervenche étaient encore plus tendres, ses yeux d'amoureuse quasi divine. Barsac, mentalement : « On aurait cru que c'était de moi qu'elle s'inquiétait, hein? Du tout... » Les yeux de pervenche brillaient. Et il dit :
— L'avenir est sûr. Jacques vous aime et vous l'aimez.
— Oui, oui, répliqua-t-elle avec une nervosité intense, mais Jacques ignore la moitié de mon projet. J'ai suivi vos conseils. Voudra-t-il accepter cette vie à deux, où nos biens doivent être, comme nos sentiments, mis en commun ?
— Je le répète, une révolte de Mirande eût été à craindre i:!, avant votre départ, s'il avait appris ce que vous avez fait. Loin de Paris, désormais inconnu du monde, n'ayant plus qu'une confidente, vous, ne respirant que l'air que vous respiriez, ne pensant que par vous, il s'inclinera devant une telle preuve d'affection de votre part... Ah! Marquisette, vous ne me le rendrez pas de sitôt !
— Puissiez-vous dire vrai!... Vous voyez, mon ami, je parle avec sincérité... Et je suis joyeuse même — je vous en demande pardon — devant la peine que vous devez ressentir à l'idée de vous séparer de Jacques.
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Elle darda sur lui ses yeux de pervenche, mais elle n aperçut aucun chagrin sur la face de Claude.
— Comme vous êtes maître de vous! fit-elle en levant ses mams dans un geste d'admiration. J'en suis sûre, votre cœur saigne, et pourtant rien ne dénonce cette souffrance en
Il était peut-être nécessaire d'endormir les soupçons de Marquisette, sil pouvait lui en venir :
— Ma peine est moins grande que vous ne semblez le croire J aime Jacques : je ne puis donc qu'être heureux du bonheur que vous lui donnez, que vous lui donnerez toujours
Le joh teint fatigué de Marquisette, mais justement joli
fZu^Z ^'^"' ^' ^^ '''' ^' '^^^^"^^^ d'une expression
noubliable, se rosit a ces paroles de Claude et, l'émotion la saisissant •
- ^os invites vont arriver. Pendant que nous sommes seuls encore, permettez-moi de vous dire quelque chose. Cela ne détruira pas la peine que vous éprouvez, mais l'entourera dun bon et smcere souvenir. C'est à vous, Claude, que je dois la fuite joyeuse en ce voyage que nous allons entreprendre, Jacques et moi, pour ne plus voir, pour ne p/us vouloir que celui qm est tout pour moi, pour vi^■re et pour mourir, s il le faut, dans la seule affection qui m'ait réeHe ment possédée^ Pour tout cela, je vous aime, moi aussi, d'une amitie profonde dune amitié que rien ne viendra affaiblir de loin comme de près, et je vous dis : merci
ver^in". '''''' -f" '"''''' ^^^^^q"i^^"e. Dans un de ces mouvements rapides, ou s'avivait sa gentillesse, elle se trouva en un instant^ devant Barsac assis sur un fauteuil bas, et se. lèvres se posèrent sur son large front.
A ce baiser de sœur qu'il reçut, Claude tressaillit. Ses >eux brillèrent dun éclat intense. La vie quentrevovait Marquisette était comptée; et c'était lui, Claude, lui qu'elle remerciait, qui anéantirait cet avenir d'amour.
— Vous partez demain? C'est bien décidé? — Oui -
Amf ' Pf P°"' ^^ ^°"S voyage? - Oui, tout.
M de Sergy, outre son hôtel, avait à elle, en valeurs 'rcTaude î '>"7'"!-- Très touchée par l'appui amical en.W ' ^^"d^"^^^" "^ême du jour où Barsac l'avait engagée a poursuivre son projet, elle était allée chez son notaire pour qu il lui remît, dans le plus bref délai, en papier-
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monnaie, le montant des valeurs qui lui appartenaient; elle ne voulait garder que cette maison, un nid pour le retour.
— Ah ! les choses n'ont pas traîné, disait Liane, — Marquisette de Watteau, de l'embarquement pour Cythère, pour ailleurs, — et je suis reconnaissante à mon notaire, d'en avoir hâté l'exécution... Le plus important, n'est-ce pas? le l)lus difficile, c'était la réalisation de ma petite fortune. M. Baldot a fait diligence; et, hier, il m'a remis, moyennant quittance, ceci...
Marquisette se dirigea ver« le petit meuble Louis XV, au coin duquel Fange pleurait, ouvrit un tiroir, en tira deux liasses ficelées et cachetées, les dressa au bout de son bras, au-dessus de sa tête blonde et enjôleuse. Barsac ne bougeant point, Marquisette l'appela : « Mais venez donc ! Venez ! » Il se leva, et, sans se presser, lentement, comme un grand félin, il s'approcha d'elle.
— Voilà, ce n'est ni très gros ni très lourd, et pourtant il y a là un million.
Ainsi, tout était arrivé, jusqu'à présent, ainsi qu'il l'avait prémédité. Elle s'amusait de cette fortune, enfant qui tient un jouet de prix et n'en ressent pas plus de satisfaction que d'un hochet de deux sous. Pourtant ses regards s'attendrirent à la pensée que cette somme lui facilitait un projet qu'elle n'aurait jamais pu réaliser sans ces chiffons de papier. Marquisette, tout à coup, ne babilla plus ; sa parole devint sérieuse, une ivresse s'empara de ses facultés affectives. Bientôt, tendant les deux paquets à Claude, elle le força à partager son plaisir :
— Soupesez!... C'est amusant!
Il prit les deux liasses, et Marquisette dit encore :
— Chacune est de cinq cents billets de mille francs.
Le cœur de Claude battit plus ^•ite. La vie même, un instant, sembla vouloir abandonner l'homme; mais il se domina et chassa cette faiblesse toute physique. Un instant, il eut l'idée de s'enfuir avec le million qu'il tenait dans l;i main. C'était se livrer, et cette réflexion l'arrêta. S'il priait M""® de Sergy de lui en donner le dixième? Sottise inutile et faute. Il simula dans sa main le pèsement des deux paquets — divisés encore en cinq minces paquets rectangulaires, chacun de cent billets de mille francs. — et, d'un mouvement sec, les rejeta tous deux dans le tiroir où, auparavant, il>i
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étaient serrés. Le million, en touchant le fond du tiroir, produisit un bruit léger et mou de livres imprimés sur papier de Chine.
— Ne montrez donc pas cela au premier venu ! Cest im[»rudent !
Liane tressaillit, frappée, non pas précisément de la phrase, mais de la raucité de la voix.
Elle balbutia :
■ — Vous n'êtes pas le premier venu...
— Évidemment. Mais les murs n'ont pas que des oreilies. Ils ont aussi des yeux.
Liane referma le tiroir, puis le meuble, et elle se dirigea vers la cheminée; là, dans une sébile chinoise, elle laissa tomber, négligemment, la clef de cuivre ciselée du petit meuble Louis X"V. Comme il observait tous les mouvements de cette linotte, il songea : « Tiens, elle abrège ma besogne. » Ils revinrent à leurs sièges.
Claude Barsac ne disait rien. Marquisette regarda Tami de Jacques, son ami aussi, à elle, avec ce regard mouillé des femmes aimantes. Elle aimait Jacques, et jamais elle ne se serait livrée à Claude; mais elle aurait voulu que ce dernier fût heureux. Il y eut une minute de songerie où ils se taisaient.
Mirande vint détruire le silence amical qui régnait dans le hall. Le jeune homme entra, gai, charmant, tendit la main à son ami, et, sans se gêner, il baisa sa maîtresse à pleines lèvres, et voici Marquisette pâmée dans une courte petite mort. Puis, Jacques, nonchalant, se plaça sur le divan, près de Claude; sa maîtresse, en face, debout, étalant sa gentillesse d'oiseau au plumage chatoyant, le regardait avec joie.
— A propos, dit-il. sais-tu. mon vieux, avec qui tu vas dîner ce soir? J'ai eu l'idée de prier Lianon d'inviter, pour célébrer notre mariage... (Il appuya avec assez de raillerie, mais complaisante, sur le mot : mariage.) ... Oui, d'inviter quelques camarades que tu connais, mais que tu ne fréquentes guère d'habitude. Ça ne te contrarie pas, au moins?
— Pourquoi cela me contrarierait-il?
— C'est vrai ! Ils seront drôles, ils auront de l'esprit,
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puisque c'est, pour la plupart, une profession d'être drôles et d'avoir de l'esprit.
— Et c'est... ?
— Il y aura Charles Paudan, Montai, Pierre Bisson, Biaise Verdet, Gilbert Lamor, Schavyl... Qui encore?... Ma foi, je ne sais plus... les noms sont sur la table, avec les serviettes.
— Pour les essuyer, repartit Claude avec dédain.
Jacques neut pas le temps de répliquer à la phrase désinvolte de son ami. Plusieurs des personnages indiqués paraissaient au seuil du hall, annoncés par un valet, et ils s'avançaient vers la maîtresse de la maison.
C'était un dîner d'adieu, un dernier repas où elle regarderait encore le monde pour ascendre, après, au ciel de son bonheur, et Marquisette accueillait, ce soir-là, tous ces gens dans sa demeure et à sa table. Elle s'amusait de les avoir, comme elle s'amusait de tout, d'ailleurs. Vite, et déjà, elle mettait chacun à l'aise, les accouchant de leurs blagues, de leurs boutades, de leurs pensées ordinaires.
— Elle est épatante, aujourd'hui ! s'écriait l'un, Montai, le reporter.
— Elle a la vie d'un animal ! murmurait l'autre, Peaud'Ane, le chroniqueur normalien à tout faire.
— Elle a du vif-argent dans les jambes : dans les yeux, du sperme pareil à l'azur ; et du phosphore dans le cerveau ! chuchota un troisième, Pierre Bisson.
Le domestique, qui avait annoncé les invités, vint dire :
— Madame la marquise est servie.
Et Marquisette, prenant le bras de Claude Barsac, on passa dans la salle à manger.
L'exubérance n'était pas le défaut de Claude, qui était précis de forme, net de pensées, et qui ne cherchait pas une idée dans soixante-neuf phrases. Chacun voulait être libre, causer, boire et manger à sa guise; ils s'assirent, au gré de leur fantaisie, tandis que Claude prenait naturellement sa place à la droite de la maîtresse de la maison. En face de Marquisette. — comme s'il était le mari, le maître — Jacques, son amant.
Pendant le dîner, vite se succédèrent les propos habituels du boulevard, des ateliers ou des salles de rédaction. M™® de
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Sergy s'amusait de tout ce flux de paroles, • — lançant de temps en temps un coup d'œil tendre à son amant, heureux, fier en face d'elle.
Jacques, dans un penchement de tête mystique, contemplait sa maîtresse; mieux, il la baisait des yeux; et, de-ci, de-là, en trempant ses lèvres à son verre, il buvait, non le bourgogne précieux, ou le Champagne, carte d'or, couleur des chers et fous cheveux blonds, mais, en face de lui, sur les lèvres rouges de son amie, le vin exquis de leur amour.
Les propos — sur la table brillante des services d'argent et d'or, des verreries fines, parée d'orchidées, ces fleurs étranges aimées de Marquisette, rien que d'orchidées prestigieuses en leur fantaisie artificielle et vivante, d'orchidées splendides dont une, çà et là, au bout d'une frêle tige, semblait un papillon, une fleur qui vole, par-dessus les branches sans feuilles de merveilleuses alexandrées, les catleyas, leur épanouissement frais de nuances mauves, et des cypripedium chevelus, en dehors de la fine dentelle émeraude des asparagus, — les propos passaient, empennés d'esprit ou jolis de couleur, filaient dans tous les sens, parfois s'enchevêtraient, propos un tantet hurluberlus de paroxystes.
Paudan, le normalien chroniqueur aux souliers de plomb, qui s'intitule volontiers le gardien de la langue française et qui la garde comme un eunuque, blaguait Schavyl parce qu'il avait mis, dans une phrase d'un de ses contes paru le matin, « les voiles de la nuit ».
— Je connais les voiles des bateaux, les voiles d'une mariée, les « voiles » d'araignée, clamait Peau-d'Ane, déjà un peu gris... Mais je n'ai jamais vu les voiles de la nuit.
— Vous les verrez quand vous aurez des yeux de poète. Si la nuit n'avait pas ses sombres voiles, il n'y aurait plus d'aurore. Répondez, élève Paudan, qu'est-ce qu'une aurore?
Marquisette dit tout de suite, comprenant :
— L'aurore, c'est la nuit qui se déshabille.
A son bout de table. Gilbert Lamor criait, pour attirer les attentions sur lui :
— Il faut être le trompette de sa propre renommée, comme ce vieux romancier naturaliste (il crachota un nom célèbre)... qui tient toujours la corde.
— Et qui la montre.
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La réplique était de ce crayonneur méchant, à mine de furet, Biaise Verdet. Quelques instants après, Pierre Bisson demandait à Gilbert Lamor, le Catholique :
— Enfin, qu'est-ce que Dieu? Pouvez-vous me le prouver, mon cher?
Lamor les yeux levés au ciel, sa fourchette à la main :
— Si je pouvais le prouver, nom de Dieu ! quel mérite aurais-je à croire en Lui?
• Bisson :
— Enfin, pouvez-vous seulement le définir? Qu'est-ce que Dieu?
Le poète chevelu restait coi, Claude Barsac, dans le chassécroisé des conversations, de manière à les dominer, prononça gravement, comme Bisson répétait : « Qu'est-ce que Dieu ? »
— Moi, Infini.
M® Barsac, qui, est, quand il daigne, un causeur très curieux, parfois, ne suivait guère l'enchevêtrement de bavardages pittoresques et, tout en ayant l'air d'écouter les autres convives, il entendait seulement sa chanson intérieure. Une fièvre oii la vibration des nerfs était intense s'était emparée de son cerveau depuis que la jeune femme, sur ses demandes préméditées et posées, lui avait révélé la cachette où sa fortune était serrée, depuis surtout qu'il avait tenu, dans ses mains cette fortune. Il mangeait à peine, laissant son assiette remplie et son verre toujours à demi plein. Le cerveau, en lui, matait l'estomac.
Et, sans plus démêler l'écheveau des paroles allant et venant autour de lui, tout en jetant un mot de-ci, de-là, et souvent original, à sa marque, malgré la distraction de son esprit, il contemplait en face de lui, derrière Jacques de Mirande, au-dessus d'une vieille cheminée en bois sculpté à laquelle son ami tournait le dos, il contemplait comme une belle destinée un portrait d'amiral, par ce peintre évocateur de visages, Rembrandt van Rhyn, le maître des maîtres, une toile évocatrice, le joyau de l'hôtel de Sergy.
Dans un cadre d'or, on sa main droite serre le manche d'un poignard de combat, vu jusqu'au-dessous de la ceinture, « l'amiral », — coiffé d'un grand béret noir d'où tombe en boucles une longue chevelure d'un blond fauve, de la même couleur que la fine moustache retroussée, la figure en pleine lumière tournée \m peu à droite, respirant la volonté, expri-
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mant par les yeux énergiques, par tous les traits, le courage et l'audace de l'homme qui affronte sans peur la lutte avec le ciel et la Mer, avec tous, — le buste souple en un justaucorps pourpre que dépasse une chemisette blanche à broderie d'or, à son cou, un collier 011 pend une décoration, sur sa poitrine, le sifflet de commandement, les robustes épaules encore forcies par une grosse pelisse à large bande de fourrure fauve, comme l'homme, et fauve comme lui, Barsac, Vomirai, certes, apparaissait comme un ambitieux aussi, comme un dominateur, à travers trois siècles, comme un ancêtre brutal pour qui ne compte pas une vie humaine, comme un exemple de décision. Dans le brouhaha des conversations enchevêtrées, tandis quf: l'arriviste respirait le parfum de cette marquisette, frivole, flottaient, voltigeaient, épars, vivants à ses yeux, les mille billets de mille francs. Pourquoi le fantôme qui le conduisait à l'acte prenait-il la forme de ces billets bleus hallucinants, et non la forme de l'être d'amour qu'il fallait supprimer ? Comme les forts, il voyait plus le but que l'obstacle.
Claude, durant ce dîner, qui lui parut interminable, s'affermissait dans sa ^•olo^té : pour agir, il s'en remettait aux circonstances. Une folie d'espoir martela ses tempes, puis ce fut l'angoisse de cette terrible partie perdue. Il aurait voulu être déjà loin, possesseur de son butin, ou tout au moins dégagé de tous ces gens qui l'entouraient, et dans l'accomplissement de la résolution prise. Des impatiences versaient en lui des émois. Il se sentait nerveux comme ladolescent qui se rend à son premier rendez-vous, à l'amour, à la femme, toujours à l'inconnu; il allait, en effet, à un inconnu dramatique : dentain, l'impunité et la fortune, ou la découverte et le châtiment. Il avait cependant son inquiétude à apaiser et, à la fin, il se mêla, vivement même, aux propos de table.
Gilbert Lamor, le poète mort jeune, parlant d'un sculpteur glorieux : « Vous savez qu'il a violé une petite fille... » Il jetait cette calomnie tranquillement, sans y attacher d'importance, et Bisson, un enthousiaste du maître, s'emballait déjà pour défendre le génial tailleur de pierre :
— Oh ! lui si doux ! cet homme qui suffirait à la gloire, non pas d'un siècle, mais de plusieurs siècles ! Lui si bon ! Et l'air d'un enfant.
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Lamor, d'une voix sifflante :
— Il a violé une petite fille, et il en garde quelque chose. Montai, aussitôt, « bêchait » — sans doute pour un peu
plus creuser sa tombe, — un confrère à demi connu dont les journaux du soir avaient annoncé le décès. Il termina ainsi la courte oraison funèbre :
— Il n'existait guère auparavant. A présent, il est bien mort.
Dans le monde des gens de lettres, on se mange les uns les autres, on y dévore même les cadavres, comme les hyènes, Pierre Bisson dit, pour défendre l'écrivain défunt, mais pas encore enterré, en lui donnant, d'un revers de la même phrase, un dernier coup de pelle sur la tête :
— Qu'est-ce que vous voulez, mon cher? Le talent ne va guère sans bonheur. Il faut être pleinement heureux pour se développer tout entier. Et Chose, celui qui est mort... comment l'appelle-t-on, déjà?... n'a jamais eu de chance.
Barsac intervint, tout à coup.
— Pourquoi vous dénigrer ainsi les uns les autres, écrivains et journalistes? Pourquoi vous fatiguer à cela, vous tuer? Vous mourrez bien tout seuls et tout entiers, sans aide.
Lamor, orgueilleusement :
— Qu'en savez-vous? Je puis disparaître. L'Œuvre reste.
— Mon petit, dit Barsac, un jour très lointain, sans doute, mais un jour, la masse du soleil se condensera, se contractera dans l'affaiblissement de sa radiation. Lentement le soleil s'obscurcira. La terre, réduite à la clarté des étoiles, sera envahie par le froid et les ténèbres. Les êtres organisés disparaîtront successivement, la vie obscure des plantes cessera, et la mer sera gelée. Cela dans dix millions d'années, le commencement de la fin. Homère, Aristophane, Virgile, Horace, Dante, Shakespeare, Hugo, et les génies des autres flanetes, qu'est-ce qui restera de tous ces dieux? Quoi? Rien. De Sémiramis, de Cléopâtre, de Néron, de Dahut, de Napoléon, de Troppmann, de Bismarck, qu'est-ce qui restera? Et de nous-même, Lamor? Quoi?... Rien.
Montai dit :
— Ce qui sera amusant, avant la suprême agonie de la terre, ce serait l'avènement d'un petit monde de microbes intelligents, faisant peu à peu la conquête de l'homme, un peuple de microbes où il y aurait des Attila, des Edison, des
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Renan, des Waldeck-Rousseau, des Barsac, l'Homme ne s'en doutant pas.
Sans paraître remarquer la flatterie, Claude reprit :
— Vous devriez, écrivains et artistes, vous inspirer davantage de notre socialisme et être plus justes les uns envers les autres, vous montrer unis et solidaires comme les bons ouvriers de la même besogne. Le talent, tout le monde en a. Vous consacrez de loin en loin quelques maîtres. Or, lisez les petites revues, les petits journaux si intéressants. Des noms inconnus très souvent au bas de pages charmantes que les vieux n'écrivent plus.
Et la conversation tomba sur Shakespeare. Tomba, c'est le mot, comme un coup de trique. Paudan tarabustait le grand Will.
— Hamlet, mes chers, est une pièce mal construite. Qu'est- Cî que ce garçon à qui on raconte que son père mort se montre, chaque soir, aux soldats désœuvrés, sur les remparts d'Elseneur, va rouler tous les crépuscules, ivre-mort, — étant déjà mort, il n'a plus qu'à être ivre — son cadavre sous les tabourets de tous les marchands de gin de la ville, et qui est étonné de l'entendre parler, sous terre, comme une \deille taupe? Il appelle d'ailleurs son père : vieille taupe. Et cet irrespect ne l'empêche pas de vouloir à toute force le venger. Si la pièce était de moi, il n'y aurait pas assez de sarcasmes...
Pierre Bisson dit :
— Paudan, tu es un sacrilège.
— Je suis pour Racine contre Shakespeare, pour la clarté contre les limbes, même quand j'y suis effaré tout à coup de voir clair, ébloui, si vous voulez. Par exemple, au milieu de l'action, comment expliquez-vous ce monologue fou : « Etre ou ne -pas être, voilà la question. » C'est peut-être de la philosophie, cette rêvasserie incohérente; mais ce n'est pas de l'action. Et nous devons traiter Shakespeare, puisqu'on en fait un dieu du théâtre, en auteur dramatique.
Ici. Claude Barsac interrompit, comme sortant d'une conversation intérieure :
— Vous ne comprenez pas, monsieur. Jamais, au contraire, à un point culminant d'une action dramatique, jamais Shakespeare n'a été plus dramatique, je reprends votre mot, n'a été plus émouvant. To be or not to be, cela veut dire simplement : « Agir ou ne -pas agir, voilà la question. » Ce mono-
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logue est donc essentiel. Et, à partir de ce moment, Hamlet agira, comme Macbeth agit et tue. C'est pour cela qu'ils existent. Qui n'agit point n'est pas.
Il vit au-dessus de la cheminée la pendule qui marquait neuf heures et le portrait de l'Amiral qui semblait le conseiller, lui dire de se lever, de ne pas manquer l'occasion. On venait de servir le dessert, Claude se dressa, montrant toute l'apparence d'un homme très calme.
— Qu'est-ce que tu as? demanda Jacques. — "Vous ne nous quittez pas encore? fit Liane.
— - Madame, j'ai ce regret, et je vous prie de m'excuser d'avoir, avant le dîner, oublié de vous dire que j'étais forcé de filer, à l'anglaise, de bonne heure.
— Comment, vous ne prenez pas le café et les liqueurs avec nous ?
— Non, cela m'est impossible, j'ai un rendez-vous important.
— Ah ! combien je le regrette ! dit !Marquisette avec un peu de chagrin.
— Je vous reverrai demain, à la gare, avant votre départ.
— J'y compte bien ! s'écria Jacques, qui, connaissant son ami, n'ignorait pas que ses décisions étaient irrévocables, et n'insista point pour le garder plus longtemps avec eux.
Les autres convives étaient dans toute la vivacité de discussions oiseuses. Claude serra les mains de Liane et de Jacques, jeta un dernier coup d'œil au portrait d'Amiral, par Rembrandt, comme à un maître, à un exemple d'énergie, puis il salua d'un geste les invités qui interrompirent à peine leur brouhaha de paroles. Et, sortant, il entendit ce bout de phrase lancé avec une émotion voulue par Pierre Bisson, sentimental à ses heures, féroce à d'autres :
— Qu'est-ce que ça fait, mon cher (à quoi répondait-il ?), une ride de plus ou de moins, quand l'affection y est ?
Gilbert Lamor, la voix surie :
— Et puis, il y en a qui aiment les pommes de rainette. Sûrement, le poète impuissant, aux lèvres de vipère, lançait
ce trait pointu pour faire se moquer peut-être de Marquisette, dans leur for intérieur, d'un sourire aussitôt réprimé, ces galants hommes qui, n'ayant pas encore quitté la table étin-" celante de M™^ de Sergy, se souvinrent à ce jet de fiel. Marquisette avait dit, pendant le dîner, avec sa gentillesse pim-
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pante : « J'adore me poudrerizer. Quand je n'ai pas de poudre de riz, il me semble que je ne suis pas habillée. »
L'avocat, sans s'attarder, était allé prendre son pardessus au vestiaire, dans le vestibule. Ensuite, il revint, doucement, sur ses pas, ouvrit, avec précaution, une des portes du hall qui, éclairé seulement par une branche de roses électriques courant sur des tentures lilas, — toutes les autres fleurs lumineuses maintenant éteintes, ■ — gardait des coins presque obscurs. Tout le décor raffiné s'estompait dans une pénombre mauve. Claude, la taille courbée, tendit l'oreille, quelques secondes. Les domestiques, retenus par leur service autour de la table et dans les cuisines, se trouvaient assez loin de là. Tout était félin et lent en Barsac, méditatif, circonspect, comme peureux du danger. Mais l'homme hardi, de résolution, se montra soudain. D'une marche rapide il alla vers la cheminée. Dans la sébile chinoise il prit la clef que Marquisette y avait laissée, et, prestement, il se glissa vers le petit meuble Louis X"V, vivement et sans trembler, ouvrit le tiroir contenant les paquets précieux, en une seconde atteignit, agrippa les dix liasses, de cent mille francs chacune, et les fit disparaître dans la poche intérieure de son habit et dans celles de son pardessus. Un sourire orgueilleux sur sa face : « Les faits ne sont vraiment, pour nous, que dans l'idée que nous en avons. » Il remit la petite clef de cuivre du meuble Louis XV dans la sébile chinoise; puis, observant la même prudente inspection des lieux qu'à son entrée, il sortit, tranquillement, à être étonné de sa tranquillité, sans avoir suscité l'attention d'aucun domestique.
Dehors seulement, la nature ayant toujours prise sur l'homme, quelle que soit sa force sur lui-même, il eut une suffocation courte, mais angoissante, à croire qu'il tomberait. Il portait sur lui une fortune, « sa fortune ». La réaction se produisit immédiatement. Le cœur se dilata et l'air emplit sa poitrine d'une fraîcheur délicieuse. Alors il s'en alla de son pas ordinaire, ample, bien posé du talon. Il aperçut une vendeuse d'amour, — si c'est de l'amour — fatiguée de \-isage, et de corps sans doute. « Tu ne veux pas monter chez moi? » Claude la regarda, deux secondes peut-être, puis il continua sa marche. Il .sentait le souffle de la bouche d'égout derrière lui. « Est-ce misérable, le métier qu'elle fait !
Ah ! comme elle agripperait un peu du million que j'ai sur moi ! Pourquoi ne serait-il pas à elle aussi bien qu'à moi ou qu'à d'autres! Oui, mais moi!... » La gigolette l'avait dépassé; avec audace, elle se planta devant lui : — Viens, beau garçon. Je suis très...
La chevelure noire ombrait la tête, mais n'adoucissait pas la férocité des yeux de la femme. Il la repoussa de la main, pensant : « C'est la bête lâchée en pleine civilisation... Il est vrai qu'elle est dans les bas-fonds... Plus haut, il y a le vernis, l'éducation, mais c'est la même chose. Les mêmes animaux, hyènes, porcs, truies, ânes, lions, loups, brebis, chacals, reptiles, crient, grognent, braient, rugissent, hurlent, bêlent, aboient, grouillent, sifflent, tous cherchant le faible qu'ils pourront dévorer. Oui, c'est encore la bête humaine lâchée... »
Un clair ciel d'hiver s'étendait au-dessus de la tête de Claude, firmament piqué d'astres scintillants, d'étoiles plus pâles, où les sept Étoiles élues par lui comme témoins et garants de sa destinée, la Grande-Ourse, scintillaient.
Arrivé au temple grec, la Madeleine, sous l'invocation d'une jolie pécheresse blonde de la Galilée, devant lequel passent, ironies insolentes, chaque jour, les pécheresses de Paris s'en allant, en \-oiture, au bois de Boulogne, arrivé à cette église catholique au style païen, autre ironie, il prit les boulevards. Dans la cohue qui, incessante, roule sur l'asphalte parisien, Claude Barsac, l'esprit froid, s'en allait, sous les clartés crues des becs de gaz, sous la lueur des lampes électriques, coudoyant des hommes au collet relevé, tous plus ou moins des dupeurs ou des dupés, des femmes emmitouflées, frileuses, toutes plus ou moins perverses, à la recherche ou d'une petite sensation nouvelle à connaître ou d'une petite vilenie à commettre. Son pas, devenu plus lent, rythmait l'éclosion de sa pensée. Il songeait à la vie, douce pour les uns comme une maîtresse soumise, dure pour les autres comme une marâtre cruelle. Mais lui, désormais, serait le maître de son sort : il agirait à son gré, ne serait plus l'esclave des hommes et dés choses. Il serait son maître. Non, pas encore. Pour s'assurer la jouissance de sa fortune, de la clef d'or qui ouvre toutes les portes, mêmes celles des consciences, pour avoir l'impunité de son vol, un dernier acte dans le drame qu'il avait imaginé était nécessaire. Il se rappelait Macbeth
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et la suite logique de ses actes coupables. Le bout du pied dans le sang, tout le corps y glisse. Où donc allait-il? Ses désespoirs intimes, inconnus de tous, des désespoirs auxquels personne n'aurait compati, pas même Jacques, qui ne les aurait pas compris, s'éveillèrent dans sa mémoire, et le ressentiment, la honte du vaincu, la force de l'orgueil, tout ce qui le faisait souffrir, lui cria : « Tu es riche, maintenant. Tu seras arrêté demain, si tu n'achèves pas ta besogne... Peux-tu, toi, homme d'avenir, à qui seulement manque l'argent, ce levier du monde, peux-tu rester misérable à jamais.'' Car c'est ici l'occasion qui ne se retrouve plus, l'unique et seul sourire que la fortune adresse à quelques-uns, et heureux ceux-là ! Non. La résignation au sort qu'on subit, l'acceptation des hasards sont bonnes, salutaires peut-être, mais aux naïfs, aux humbles, aux simples d'esprit, aux croyants ; et toi, tu sais qu'il n'y a rien, que rien est la formule suprême de tout. »
Certes, il n'était point parmi les résignés, à l'énergie malade ou morte, acagnardés, recroquevillés ou gîtes béatement dans la veulerie de l'habitude. Il venait d'agir comme le misérable qui, la soif brûlant sa gorge et la faim tenaillant son estomac, vole pour satisfaire un besoin naturel, certes, nécessaire à l'entretien de son existence, et qui n'en est pas moins considéré comme un criminel par une société intolérante aux faibles, aux déshérités, dure aux blessés de la bataille de la vie. Il avait sans doute, lui, volé plus que les autres, parce qu'il avait plus faim et plus soif qu'eux, et encore parce que. de par son éducation, à cause de son intellectualité, il éprouvait, à un degré plus élevé, les douleurs sociales. Anarchiste? Un mot, après tout. Il était tout autant un aristocrate du crime. Non. Encore une classification erronée. II était Claude Barsac. L'hiver, les loups rôdent dans les bois, la langue pendante, les yeux aiguisés par la fièvre du jeûne forcé; pourtant, tous ne présentent pas la même vigueur, le même désir de hurler, de sauter sur une proie : il y en a qui sont d'une puissance terrible, grands carnivores auxquels il faut d'immenses butins pour assouvir leurs appétits féroces. Lui ressemblait à un de ces loups; et les humbles, les timides de pensée, les croyants, étaient, à son jugement, des loups mal venus à la vie, atrophiés par une misère trop longue, anémiés.
Cette férocité d'explication éveilla chez Claude un des plus puissants instincts de Thomme, l'Égoïsme; non pas un égoïsme mesquin, mais d'homme de génie ou, du moins, de grand talent. Il manquait un levier à son ambition, et il venait de s'en emparer. Quoique inquiet encore sur le résultat de son entreprise, il jouissait déjà de la force nouvelle acquise par la fortune qu'il venait de s'approprier et qu'il portait sur lui. Il se sentait comme protégé par tous ces talismans, par ces petits paquets de billets de mille francs, serrés dans ses poches, dont tout son être éprouvait, quasi physiquement, le fluide émanant d'eux, le magnétisme répandu, et qui trempe non certes l'âme d'un garçon de banque stupide, mais le cœur d'un homme intelligent et hardi, ayant su les conquérir d'audace victorieuse. Ce magnétisme du million décuplait la puissance du Voleur. Encore un effort et il serait à jamais à l'abri de toute misère, des hontes de la médiocrité.
Passaient en deux sens contraires, des hommes et des femmes. Barsac entrevoyait rapidement les visages à la lueur des lumières des magasins et des fleurs de gaz des réverbères. Si tous ces gens pouvaient découvrir l'état de son âme, connaître l'acte qu'il avait commis, deviner surtout celui qu'il allait, qu'il devait accomplir, qui serait la conséquence du premier, le plus grand nombre le traiteraient de criminel, et même, dans une obéissance servile aux conventions qui dirigent la société, cette antique société, fardée, hideuse, qui tient mal debout, mais qui, pareille aux déesses jadis puissantes, résiste formidablement à ce qui peut la détruire, tous le condamneraient; mais ils l'admireraient. La raison? La foule, immense et imbécile troupeau de Panurge, adore la Force, la Puissance, l'Idée, même géniale, quand elle se manifeste par un coup de foudre. On verrait en lui — quoi donc? — un Héros ; sans doute sinistre. Tout de même un héros. Alexandre, César, Attila, Gengiskan, Xapoléon, Bismarck jouèrent avec des milliers et des milliers de destinées humaines au nom d'une morale et de principes dont ils s'emparèrent, enfantant tous les fléaux dans leurs ambitions démesurées. L'esprit humain, au fond, adore ces monstres gigantesques et dévorateurs, et ils lui apparaissent quasi comme des dieux.
Tout est relatif. Xe venait-il pas d'accomplir, à son profit, une action identique aux actions de ces hommes-époque. Il entrait, il est vrai, de la trahison — et cela le gênait — dans
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sa conduite, une implacabilité sans merci. Les naïfs seuls se débattent dans de la loyauté, de la pitié; qu'arrive-t-il ? ils sont mangés. D'ailleurs, ce n'était là, comme le dit si bien Hamlet, que « des mots, — Words, Words! » Tous ces grands termes de morale, principes et sentiments, toutes ces phrases prêchant la vertu, apologie de repus faite par euxmêmes, Claude s'inscrivait en faux contre eux, les plaçait en face de la vérité, opposition qui montrait le mensonge leur servant de base. La société, semblable à la fortune antique, fait des heureux et des misérables, sans savoir foiirquoi, et, comme l'autre, elle est réfractaire à toute justice absolue, à tout progrès, à toute amélioration humaine. N'est-il pas naturel qu'elle soit punie dans quelques-uns de ses membres ?
L'art d'accaparer et, après, de retenir chez soi cet autre idiot, boiteux, aveugle, Ploutos, cette forme ironique donnée par les Athéniens à la richesse, a aussi inspiré l'idée de décréter des lois. Des lois frappent les révoltes individuelles comme la sienne; un jour, d'autres lois — qui sait? — consacreront peut-être la révolte des affligés, des humiliés, des offensés de l'immense Ploutocratie qui régit tout ici-bas, de l'Idole monstrueuse.
Or, voilà que le travail énorme et un peu vague de la méditation sécrétée, ce soir-là, par le cerveau de Claude produisit en lui une fatigue, dont se ressentit toute sa machine animale. Barsac s'assit quelques instants sur un banc, dans un moment très court de défaillance, abandonné à une vie toute physique, sans pensée. Mais l'air vif retrempa bientôt son esprit, et, sans perdre de temps, car quelqu'un aurait pu le voir, il fut debout.
Il reprit sa marche, allant encore, il ne savait oii. L'heure d'agir de nouveau à l'hôtel de Sergy n'était pas venue; et, d'ailleurs, il avait, auparavant, des alibis, des précautions à prendre. Un instant, il pensa qu'il avait rêvé, que sa poche était vide des précieux chiffons de papiers. Posant rapidement sa main aux endroits 011 son pardessus se gonflait légèrement, il s'assura de la réalité de son action. Les billets de banque étaient bien là ; il se donna la jouissance de les sentir sous sa main.
Mais il lui restait à conduire l'action jusqu'à l'épilogue qui mettrait, entre lui et le monde, l'éternel silence. Il était de
toute nécessité qu'il tuât celle qu'il avait volée. Hésitation, efifroi, lassitude, Barsac connut tous ces états en quelques instants. Mais une main invisible le saisit par l'âme, si l'on peut dire ainsi, et ne lui permit pas de s'arrêter, de fuir l'inévitable. Cette main puissante releva sa faculté d'agir et de vouloir, et, malgré lui presque, elle le força à reprendre la tâche interrompue, le chemin du crime — c'est encore une de ses explications — où il sacrifiait les dépôts de vertu accumulés en lui par des générations de braves gens, afin de mieux donner ensuite sans réserve et dans toutes leurs puissances, son esprit et son cœur à l'humanité.
Claude était empoigné maintenant par la fatalité. Un sourire énorme élargit sa physionomie, donna à son visage un caractère monstrueusement titanesque. « Ah ! les conventions sociales ! Décidément elles impriment en nous les vieilles idées, elles ont leur atavisme. Mais elles ne me troubleront pas. » Ici, s'accusait formidablement un homme. Ce n'était plus les sœurs fatidiques de jadis, — the witches — offrant la couronne de la Vie et du Pouvoir à Macbeth, c'était un homme seul, comme cela est digne du xix® siècle — qui s offrait cette coiirojine à Lui-même.
Dix heures apparurent sur le cadran d'une horloge pneumatique. Or, Claude devait retourner au petit hôtel de Sergy. 11 avait à jouer la dernière scène du drame sanglant qu'il avait commencé à mettre en œuvre. Il était trop tôt. Il devait craindre, en précipitant les événements, de reparaître avant le départ des invités de la jeune femme. D'ailleurs, il avait tracé un plan de ses manœuvres, et il n'avait qu'à le suivre; d'abord, passer à la rédaction de son journal, le Revendicateur, et se montrer le plus possible, puis rentrer chez lui, jouer une comédie à sa concierge, et ensuite courir au dernier acte de son aventure.
Barsac était arrivé au coin de la rue Le Peletier; il tournait déjà l'angle du boulevard pour se diriger vers le journal de Négrava, le Revendicateur, lorsqu'il se sentit touché au bras : il eut une brusque secousse, se retourna ; le Porc Monceau était devant lui.
— Ah ! mon cher maître, je vous cherchais partout.
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— Partout ! Je n'y vais jamais.
Le Porc Monceau s'essuyait le front, quoiqu'on fût en hiver.
— Tiens, vous avez chaud, vous ! fit Claude.
— Vous n'avez pas froid, je pense ?
— Et si j'avais froid?
— Alors je dirais que jai tort d'avoir chaud.
Claude lui frappa sur les épaules en riant : « "Voilà un garçon qui parviendra. »
— Certainement, maître, si vous voulez m'aider.
— Qu'avez-vous besoin d'aide? Vous êtes riche, vous possédez un État, l'État de Saint-Xicolas, dans les Guy ânes — a beau mentir qui vient de loin — ■ et, au fait, vous êtes roi.
— Roitelet, si vous voulez, répliqua en riant le gros garçon. Mon père a fondé la Maison qui fructifie tous les jours. Noblesse oblige. Je dois suivre les traces de mon père. Moi, je donnerai la croix à la Maison... Par vous, maître, je suis sûr d'obtenir cette chose importante.
— La croix n'a été importante que dans la vie d'un seul homme.
— Qui donc?
— Le Christ.
Claude riait, lui qui souriait à peine. Il n'était plus fâché d'avoir été abordé par le Porc Monceau. Que, demain, il fût accusé, celui-là certifierait que la veille, deux ou trois heures avant le dernier acte de sa tragédie, il était gai, libre d'esprit, s'amusait à des mots.
— Enfin, que me vouliez-vous donc?
— Comment, cher maître, vous ne savez pas? Mais c'est demain matin que paraît dans « votre journal », je l'espère du moins, un article de Négrava sur « mon » ministre. Ql était bien à lui, du moins par le ton d'importance avec lequel il le disait.)
— Cher maître, vous pourriez me rendre un service, vous pourriez savoir, ce soir...
— Oui, je vais au journal...
Claude avait repris sa marche, suivi par le Porc Monceau.
— Cher maître, je vous attendrai dans un café voisin.
— C'est ça. En redescendant du journal, je vous donnerai la nouvelle, le oui ou le non.
iqs L'arriviste.
Claude pressait le pas, et l'autre avait de la peine à marcher à son côté.
— Cher maître...
— Quoi encore?
— Est-ce que je ne pourrais pas, dès ce soir, lire l'article de Négrava?
— Ah ! vous en demandez trop.
Le Porc implorait :
— Songez que je vous suis tout dévoué.
Barsac doutait encore, en vérité, que Négrava écrivît jamais un article sur Archambaud le ministre du Commerce et des Colonies. Il arrêta un instant le gros garçon :
— Quelle présomption avez-vous que cet article passera demain matin ou un de ces jours prochains?
Le Porc ouvrit son pardessus, et triomphalement, il en tira vingt actions : « Je suis devenu actionnaire de votre journal. »
— Du journal de Négrava, vous voulez dire?... Et vous avez payé ces chiffons de papier?
— Vingt mille francs. Oui, et je serais content d'échanger ces titres, quand je serai décoré, contre un seul billet de mille... Mais ce n'est pas, tout de même, un mauvais placement. Je gagne la faveur d'Archambaud et la croix.
— En effet, c'est une belle opération.
Claude prononça cette phrase avec dédain. A la dernière heure, — s'il n'était buté à un scrupule, ou à une pitié, — l'action, les « actions » de Négrava l'auraient engagé à passer outre. « C'est toujours la question du mandarin qui se pose sous toutes ses faces ! C'est encore ici le marchandage de tout ! C'est encore ici l'éternelle race des dupes et des dupés, car, dans tout marché de ce genre, il y a au moins un dupé. Négrava est un fort. Il me donne l'exemple. » Claude avait ralenti son pas.
— Vous avez donc vu Négrava sans moi?
— Oui.
— Qu'était-il donc convenu entre vous?
— A mots couverts, que le jour où je prendrais à la caisse vingt actions, le soir ou le lendemain même, l'article passerait... Aujourd'hui, j'ai acheté ces vingt actions.
— A qui?
— Au caissier. Négrava se trouvait, justement, au journal
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et je le savais. Avisé, il m'a fait appeler dans son bureau : « Cher monsieur Monceau, je glisserai, aujourd'hui, votre nom, dans un article sur votre protégé. » Voilà !
Ils étaient presque arrivés aux bureaux du journal.
« Attendez-moi dans ce café? Si votre article doit paraître demain, je vous apporterai une épreuve. » Le Porc Monceau serra la main de Barsac, — « Oh, merci, cher maître ! » — et entra au café désigné. L'avocat, lui, haussant les épaules, se dirigea d'un pas pressé vers les bureaux du journal : le Revendicateur.