UN WARWICK REPUBLICAIN
Le Porc, avec humilité, à Barsac :
— Mon cher maître, vous pouvez obtenir du ministre à qui vous avez sauvé la vie, la croix de la Légion d'honneur pour le rhum Saint-Nicolas.
— • Alors ce ne sera pas vous, Antoine, qui serez décoré, mais votre père, Pierre Monceau?
— Mais non! Il est vieux... A quoi cela lui servirait-il? A rien. Tandis que moi, obtenant cette distinction à trente ans, j'honorerai davantage la maison.
Depuis que Barsac lui avait sauvé la vie, Archambaud, le ministre du Commerce et de l'Industrie, avait multiplié les avances à l'avocat, un peu par reconnaissance, et beaucouj) parce qu'il se disait que l'autre pourrait le servir et n'oserait jamais trop frapper sur son obligé. Barsac avait fort bien deviné ce petit calcul, et le Porc Monceau, en lui demandant jusqu'à l'ennui, jusqu'à la lassitude, sans jamais se décourager, de le présenter au Médiocre, par qui il voulait se faire décorer, avait fourni un prétexte à l'avocat pour tenter une expérience. Le matin ovi Barsac, répondant aux courtoisies du ministre, vint chez Archambaud, il était accompagné par le Porc. Claude, tout de suite après des compliments exprimés, avec cette ironie qui lui était particulière, présenta M. Antoine Monceau, chef de la maison Monceau, propriétaire de l'État et du rhum de Saint-Nicolas, sans souffler mot du père Monceau, ni du fils aîné.
Le gros garçon à la couenne blanche de cochon mort bien raclé, semblait confus d'être mis en présence d'un si haut
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personnage, et il rosissait de la racine des cheveux à l'entournure de son col de chemise. Archambaud l'avait regardé, et il allait, passant outre avec quelques phrases aimables et hâtives, entamer un entretien avec Barsac. Ce n'était point l'affaire de Monceau qui s'avança :
- — Maintenant que « Son Excellence » a daigné accueillir avec sa haute courtoisie le chef d'une grande maison commerciale, dit le Porc en s'inclinant, qu'il me soit permis de lui présenter en mon humble personne un admirateur de son immense talent d'écrivain et d'orateur, un élève — si monsieur le ministre veut bien me permettre ce titre — qui a beaucoup appris à son école, un enthousiaste de son génie.
Le Porc se disait : « Il va me prendre pour un de mes commis voyageurs, pour quelque Gaudissart d'aplomb, d'attaque et me flanquer à la porte. Mais, peut-être, ça réussira. » Archambaud ne broncha pas devant un éloge si grossier et il commença à prêter attention à celui qui lui parlait.
— J'ai lu et relu tous vos articles, étudié tous vos discours, continua Monceau, et je puis me flatter d'avoir la collection complète de vos œuvres, une précieuse collection, que vous n'avez pu avoir, vous, illustre maître, le souci de recueillir.
Devant un pareil trait de flatterie, le ministre ne broncha pas plus qu'avant; il eut cependant, cete fois, un sourire bienveillant, un sourire de ministre, à l'adresse du jeune homme, à la fois porcin et renardier, qui poursuivit :
— Monsieur le ministre me permettrait-il de venir, quelquefois, auprès de lui, pour écouter sa parole, pour la recueillir, et la semer ensuite, afin qu'elle fructifie parmi les masses ?
— "Vous m'êtes présenté par M. Claude Barsac, dont j'admire fort le grand talent et pour qui j'ai une particulière gratitude, c'est vous dire que je serai toujours heureux de vous recevoir.
Monceau, qui ne connaissait, à Paris, que ses employés de Bercy, ou ceux de son bureau, dans une rue étroite près de la Banque de France, au fond d'une cour sombre, et les lupanarelles cachées, sortit enchanté de son entrevue avec le ministre; il dit à Claude, dans la rue, à Claude qui, amusé, avait observé ce travail d'approche.
— Ça mord. Cet imbécile, que vous avez sauvé, est le ministre qui me décorera.
Le lendemain, le Porc envoyait au ministre du Commerce, à son domicile particulier, six caisses, de douze litres chacune, de rhum Saint-Nicolas, de la marque réservée, avec sa carte. Ensuite, comme il n"avait pas lu une ligne d'Archambaud, il réussit à dénicher un homme de lettres famélique qui, pour quelques louis, rechercha dans les journaux, à la Bibliothèque nationale, tous les articles et écrits du ministre, et en dressa un catalogue; puis Monceau acheta, sur les quais, un livre qu'Archambaud avait publié jadis, une étude sur Robespierre : l'Incorruptible.
Des relations commencèrent entre Archambaud et le Porc Monceau. Le ministre recevait le gros garçon et, cinq minutes, il respirait l'encens que le mage gascon lui présentait. Ils eurent ainsi trois entrevues. La quatrième fois, Monceau ne venait pas seulement pour entendre la bonne parole. Il apportait au ministre le volume, V Incorruptible, la liste de tous ses articles et discours écrits de sa main à lui, le propriétaire du rhum Saint-Nicolas, et il venait demander l'autorisation de publier lesdites œuvres complètes. Le ministre, d'abord flatté tout de même de cette preuve dévouée de son disciple, — mais point sot, comme l'autre l'imaginait — répondit que pour le moment cela était inutile, qu'il y avait quelque chose de plus pressé :
— Ce qu"il faut; ce sont des défenseurs groupés autour du gouvernement, que je représente. Vous m'avez dit avoir beaucoup de relations dans la presse?
Le Porc — il ne les avait jamais approchés — nomma familièrement quelques rédacteurs en chef de grands journaux ; il ajouta : « — Je vais parfois, à mes moments perdus, prendre l'air des rédactions. Et on ne dédaigne pas d'écouter mes avis. »
Le ministre dit au Porc en lui serrant la main, affectueusement, mais de maître à disciple, et d'un ton de consul romain :
— Eh Ijien, mon cher ami, allez, guidez, enseignez, éclairez. Je vous y autorise. Travaillons ensemble pour la République.
Dans l'espoir de la récompense rouge, maintenant certaine, le Porc s'était rendu — en hâte et en fiacre, dit-il — chez Barsac, à qui il avait raconté toute l'histoire.
— Vous seul vous pouvez me tirer de ce cul-de-sac. C'est moi qui suis le « sac ».
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-- Et comment?
-— J'ai affirmé au ministre mon influence dans la presse. Il faut la lui prouver, sinon je passe pour un « fumiste ». Ft je ne connais personne autre que vous, maître!
— Eh bien?
— Vous collaborez au journal de Négrava; faites un article très élogieux, naturellement, où vous glisserez mon nom.
- — Mais cela ne prouvera pas que vous avez des relations dans <t toute » la presse.
— Si, je saurai m'en servir. Un seul figurant, au théâtre, peut représenter une armée, avec un habile metteur en scène. Vous verrez.
— Un article de moi sur Archambaud ne signifierait rien. J'aurais l'air de sauver son portefeuille, après lui avoir sauvé la vie... Je ne ferai pas ce que vous me demandez.
C'était vers le moment où Claude voyait se présenter à lui l'occasion cherchée depuis longtemps, cette occasion qui le menait à un vol suivi d'un meurtre inévitable. Il réfléchissait : « Si je tentais Négrava? Voilà un homme qui se démène dans une farce perpétuelle; il joue à Thonnêteté. tout en se démentant souvent devant ses intimes. Il a une vie en partie double. C'est cela, tentons-le. Si ce gaillard ne résiste pas devant une affaire fructueuse pour lui, qu'ai-je besoin de m'arrêter, moi, dans mon projet? » Barsac en même temps s'amusait de l'embarras du Porc; il le laissa, paraissant absorbé par la lecture d'une pièce d'un dossier, il le laissa, cinq longues minutes, attendant anxieusement qu'il formulât sa pensée. Enfin, en homme cordial, décidé à lui rendre service :
— Écoutez, Monceau, il .y a mieux à faire pour votre ministre. Que diriez-vous d'un article de Négrava lui-même sur Archambaud?
— Oh ! mais ce serait très chic.
— Je vous présenterai à Négrava, je lui dirai qui vous êtes, et peut-être, ce que vous ambitionnez... Mais il s'agira de saisir ce qu'il espérera de vous.
— Oui, oui, avait répondu le gros garçon, avec un rire épais.
Barsac avait mis en présence Négrava et Monceau jeune, et il avait insinué habilement ce que souhaitait le Porc. Le