‹ L'arrivisteChapitre 18 sur 47 · LA R R I V I S T E · texte numérisé non relu

LA R R I V I S T E

directeur du journal radical et socialiste, le Revendicateur, n'avait point paru comprendre; mais il avait prié l'héritier de l'État Saint-Nicolas de revenir le voir. Et Barsac n'avait plus entendu parler de rien. La négociation, reprise entre eux seuls, avait, sans traîner, abouti, puisque Monceau était, maintenant, actionnaire du journal de Négrava.

En entrant dans la salle de rédaction, Barsac interrogeait ;

— Est-ce que le patron est là?

— Oui, mais il est très occupé.

Il alla trouver le secrétaire de la rédaction, lui réclama les épreuves d'un article qu'il avait envoyé, et, après avoir serré quelques mains, il s'installa devant une table pour corriger ses épreuves.

Autour de Claude, une circulation de rédacteurs, de typos, de garçons de service. Tout était à merveille. Bientôt, un des garçons dit à Barsac que le patron le demandait. « Il vient au-devant de mon désir », pensa Claude. Repoussant sur la table les épreuves, il se leva, et il se dirigea vers le cabinet directorial. Claude Barsac était considéré comme l'un des écrivains importants du journal, le Revendicateur, qui, en vérité, avait un assez faible tirage; mais la personnalité très en vue de son directeur lui donnait une grande place dans la presse française. Or, Négrava goûtait fort la manière de Barsac, froide, mordante et ironique, de juger les hommes et les choses.

Vers la cinquantaine, de taille moyenne, sec, nerveux, Négrava. La moustache rude coupait un visage bismarckien, aux pommettes saillantes. L'œil avait le reflet de l'acier. La chevelure, poivre et sel, taillée en brosse. Une vivacité reptilienne. Habitué des salles d'armes, la légende contait qu'il était redoutable aussi bien au pistolet qu'à l'épée; ses duels, nombreux et anodins, affirmaient, à tort ou à raison, sa bravoure.

Leader sans conteste de l'extrême-gauche, il arpentait les couloirs de la Chambre ou la salle des séances, avec des allures de bretteur. A propos de lui, on avait rappelé Warwick, le faiseur et le détrôneur de rois : il démolissait les ministres qui ne lui plaisaient pas, ou qui avaient cessé de

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lui plaire. Une affectation de morale austère et d'- principes rigides : la couverture de l'homme. Dans les circonstances graves, parfois solennelles de la vie d'un pays, il montait à la tribune, il y débitait une de ces harangues dont il avait le secret : phrases sèches, incidentes, autoritaires, redoutées de tous en général.

De son bureau de rédaction, — d'où il n'avait jamais voulu passer dans un cabinet de ministre, comme président du Conseil, — il gouvernait la France, d'autant mieux, sans les périls du pouvoir. A chaque ministère tombé par lui, chute due chaque fois à sa politique de destruction, il refusa de prendre aux mains de ses victimes le gouvernail.

Nul mieux que Xégrava ne savait allier au plaisir la politique et les affaires. Très Parisen. ce Breton : élégant à l'occasion, d'une élégance sobre, on le rencontrait, le matin, au Bois, montant un cheval robuste ; l'après-midi à travers la ville, en coupé ou en victoria, que conduisait un cocher en livrée, mais coiffé, au lieu d'un chapeau de soie, d'une casquette démocratique, du même drap que la livrée; le soir, on pouvait le voir en habit correct, jouant le clubman, le mondain, dans les coulisses et au foyer de la danse de l'Opéra. Une actrice célèbre avait été sa maîtresse; un prince de maison royale n'avait pas dédaigné de s'endormir sur l'oreiller en peau de daim, recouvert de taies de batiste armoriée et de dentelles merveilleuses, qu'il avait délaissé.

Les électeurs provinciaux — et provençaux — de Négrava avaient foi en lui : ils ne le voyaient, ne le jugeaient que d'après sa légende et son austérité tant vantée; les Parisiens parisiennants, plus sceptiques, souriaient de son radicalisme intransigeant, de ses prétentions mondaines et blaguaient son puritanisme politique et social. Un adversaire féroce, un jour que Je président du conseil des ministres hésitait à donner sa démission, cria, comme Xégrava montait à la tribune : « — Faites donner la vieille garde. »

Xégrava était un maquillé, d'abord sur son masque physique, parce qu'il grimait, à ce qu'on disait, son visage de Brenn un peu atteint par l'âge, par les fatigues diverses d'une vie que le plaisir et le travail pouvaient sembler à chacun occuper tout entière, sans se céder rien. Xégrava était encore, sur son masque moral, un maquillé : d'un côté, très apparents, l'honneur, la sincérité, le dévouement, le désintéresse-

ment, etc. ; de l'autre, l'assouvissement d'appétits, sans cesse renaissants.

Un fait était certain, absolu, inexplicable. Pauvre, ancien médecin sans clientèle, il dépensait deux cent mille francs par an. Comme on craignait sa plume, son épée ou son pistolet; comme, au surplus, il était triomphant, on lui tendait la main, et on proclamait sa gloire. La vie est ainsi faite à Paris, de lâchetés et de complaisances conscientes : les lâchetés naissent d'un instinct de conservation naturel; les complaisances d'un sentiment d'indifférence. Ceux-ci pensent, non sans raison peut-être, qu'il ne leur servirait de rien de ne point aduler celui qui passe victorieux, et leurs yeux sont aveugles à la trace quand même, sur la peau ou dans le sang, de la boue que le hammam et le luxe ont lavée. Ceux-là haussent les épaules, se disent que le monde marche, sinon bien, du moins qu'il peut marcher sans que se produisent leurs plaintes ou leurs indignations inutiles. De l'abaissement des uns, de l'égoïsme des autres, sortent la plupart des fortunes modernes.

Une fois, Xégrava s'était trouvé à la côte, selon une expression boulevardière, à la veille d'être saisi et de voir son journal, sa force, le Revendicateur, disparaître par suite d'un manque de capitaux. Homme de décisions et de ressources. il se rendit, pour lui demander service, chez un Juif toutpuissant, ami des ministres français autant que des hommes politiques étrangers, grand tripoteur d'affaires, chamarré de décorations étrangères, acquises à prix d'or, et déjà officier de la Légion d'honneur. Ce juif tudesq*ue, Abraham "Weiss. sourit en voyant devant lui le fameux Négrava, si redouté de tous, humble, presque suppliant, quoique portant haut sa détresse momentanée, avec ses allures de condottiere.

A ce moment. Abraham "VVeiss avait justement besoin, pour la réussite d'une grosse entreprise dans laquelle il s'était engagé avec un pays étranger, d'un homme considérable dans la politique, et qui lui fût tout dévoué. Il écouta Négrava lui parler de ses affaires, de son journal, et de ce qu'il voulait de lui. Cela venait à point. Puis, à son tour, avec une bonhomie aimable de finesses et de nuances, il lui proposa son marché. Il le sauverait, donnant des capitaux pour arrêter la saisie, rendre la vie large et honorable, au journal respecté, le Revendicaieur, mais à cette condition : Négrava

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commencerait dans la presse et à la Chambre une campagne immédiate en faveur de ses projets et des projets de l'Angleterre en Egypte.

Le Warwick républicain, acculé, ne resta pas une minute indécis ; il accepta sans s'engager, à demi-mot, les offres d'Abraham Weiss, et le servit. ■ — En plus, deux ans après, le Juif international avait au cou, bandit puissant, la croix de commandeur de la Légion d'honneur.

Ramassant tout ce qui pouvait servir à ses projets, Négrava prenait ses armes défensives où il les trouvait. Barsac, qui le connaissait bien, n'ignorait presque rien des dessous de sa vie. Son exemple même était un guide pour la conduite à tenir en diverses circonstances, une excuse pour luimême. Mais, à son avis, Négrava mettait autant d'imprudence que de force dans la réalisation de ses desseins; s'il n'y prenait garde, une heure sonnerait oii, moins craint, il verrait se jeter sur lui la meute des envieux qu'il s'était créée, se dresser devant lui, pour se venger, avoir leur revanche, tous ceux qu'il avait offensés, broyés sous son talon implacable.

Lui, Barsac, était aussi un lutteur du combat de la vie, comme Négrava; mais, s'il avait le mépris absolu de la joie ou des larmes des autres, s'il manquait d'humanité, il gardait ses instincts de conservation, il écartait de lui tout contact suspect, et il aspirait au dilettantisme de ne laisser contre lui aucune trace des coups qu'il pouvait porter. Négrava, au contraire, avait en lui de la bohème, une sorte de bongarçonnisme, d'ailleurs séduisant, parfois ; à certains moments, il ne savait pas retenir son exubérance; alors c'était, chez lui, un flux de paroles impétueuses des franchises qui éveillaient les soupçons de ceux qui guettent toutes les maladresses. Barsac, lui, restait, impeccablement, d'une correction parfaite; il avait une existence mécanique à la surface, une vie d'horloge scientifiquement réglée. Il pouvait bouleverser le monde, et le monde ne saurait jamais qu'il était sa victime.

Chaque journal, à Paris, — - on entend les marquants, • — possède une physionomie spéciale. Le Revendicateur, It», affichait une austérité, nue, sale même, qui montrait le dédain apporté à la moindre chose qui eût pu lui donner un cachet d'élégance. Dans l'antichambre, les garçons de bureau à mine de spadassins éveillaient, de plus en plus, l'idée des « bravi »

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dans les antichambres des petits seigneurs italiens du XV* siècle. Pour trouver un confort de gentleman, il fallait aller chez Négrava, et un luxe délicat chez sa maîtresse.

Les comédies se passaient dans le cabinet directorial quand ce n'était pas dans le « home » de Négrava. Claude Barsac les suivait avec un grand intérêt, car son esprit aiguisé, sa compréhension \i\e, sa connaissance des hommes, lui montrait ce que tout le monde ne voyait pas. Autour de Négra^"a, dans ce cabinet directorial, c'était extraordinaire le défilé quotidien d'hommes de tous âges, de toutes conditions, plus ou moins mêlés à la politique, aux affaires. Des ambitieux en train de parvenir, des déçus voulant se rejeter dans le combat, des sceptiques qui acceptent les événements comme ils viennent, mais guettent l'occasion, des aigres qui cherchaient à démolir leurs ennemis, à frapper sur n'importe qui, des envieux que tout offusquait, et aussi des sincères qui écoutaient la parole du maître et venaient quotidiennement au rapport, les uns pour le renseigner, les autres pour prendre ses ordres, des généraux mécontents, ou ambitieux, des actrices de théâtres subventionnés, des élèves du Conservatoire, des danseuses d'Opéra, de vieux jupons socialistes, des évêques voulant un archevêché, des archevêques le chapeau rouge, des prêtres grouillant dans les bas-fonds, des ministres d'hier ou de demain, amis du moment, des femmes d'affaires, des patrons de tripots, passaient par ce cabinet célèbre.

Lui, condottiere de son époque, recevait tout ce monde, toute cette mêlée, et, rapidement, avec des poignées de main, il écoutait les doléances des uns, les ambitions des autres, puis les renvoyait avec des promesses qu'il oubliait souvent, à peine les quémandeurs sortis. Pour qu'il se souvînt de l'un d'eux, il fallait qu'il attendît de lui un document important, une révélation pouvant servir ses intérêts, culbuter, ou abattre, pour quelque temps, un de ses adversaires.

Cette quémandaille, au fond, l'ennuyait, l'obsédait; lorsqu'il était seul avec ses familiers, il en faisait gorges chaudes. Alors, il était beau, dans sa blague sinistre d'acheteur d'hommes, d'étrangleur de consciences, avec ce déhanchement faubourien dont il appuyait ses phrases. « Quels triples sots que tous ces gens qui croyaient en lui, qui se figuraient qu'il allait servir, bénévolement, leurs rancunes, leurs inté-

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rets, leurs haines, qu'il allait se « décarcasser » pour leur plus grande gloire ! Comme si la vie était faite pour les autres et non pour soi ! Il se fichait pas mal de leurs plaintes, de leurs espérances, et il avait, lui, Négrava, mieux à faire que de se mêler de leur petite cuisine. « Ah ! combien il y a — heureusement, disait-il entre deux voltes, comme entre parenthèses — d'imbéciles, d'aveugles, de gogos : le tout est de savoir se servir d'eux et de leurs convictions. » Le patron avait joliment de l'esprit et il était rudement fort pour se blaguer ainsi soi-même ! On feignait de ne considérer ces sorties que comme des boutades drôles; intérieurement, la troupe des amis et clients comprenait que le maître disait la vérité; qu'il crachotait, à petits coups méprisants devant eux, avec de la gavrocherie, sa pensée tout entière; et, tout en le ha'issant pour l'outrage qu'il leur lançait à la face ainsi gratuitement, audacieusement, comme dans une bravade funambulesque, ils l'admiraient; et, surtout, ils regrettaient de ne pouvoir agir et parler ainsi que lui.

Barsac avait assisté à plusieurs de ces scènes, moitié sérieuses, moitié comiques, où Négrava semblait lâcher toute son intimité; et, comme la troupe famélique qui était à la solde du "Warwick réjjublicain, il avait compris que cet homme était franc lorsqu'il s'exprimait ainsi : il l'avait observé attentivement, avait noté ses coups de langue, et il s'était convaincu que, seuls, les sots et les naïfs pouvaient avoir la naïveté de démentir les discours de ce clown de la politique, de la littérature — et des affaires.

Quand Barsac entra dans le cabinet directorial, d'aspect aussi pauvre, aussi peu confortable que les bureaux de l'administration et les salles de rédaction, le patron était seul. Négrava se leva, pirouetta quasi dans un mouvement de danseuse qui esquisse un pas, puis tendit la main à son collaborateur.

« — Bonsoir, je viens de lire votre article sur la corruption parlementaire avec documents à l'appui. C'est très bien, ça déchire et enlève le morceau. Il va passer. » Après un temps, comme en musiqte : « — Mais aucun autre journal ne vous l'aurait publié. » Changement de ton : « — Eh bien ! Barsac, je vous ai rendu service aujourd'hui.

— A moi, ou à vous?

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— Disons : à nous.

— Non, rectifia Barsac. Vous vous êtes rendu service à vous seul.

— Comment ! vous n"avez aucun intérêt à cela ?

— Aucun.

— Eh bien ! mon cher, j'ai cru vous donner un coup de main, me figurant i]u'il y avait un intérêt là-dessous.

Négrava, qui fixait Barsac de son regard d'acier, le friippa légèrement sur l'épaule :

— Voyons, dites-moi cela, Barsac. Ce sera une leçon dont je vous serai redevable.

— A^ous me flattez... C'est une expérience que je fais, et vous m'y aidez. J'ai parié que ce gros garçon, sans le moindre titre à un bout de ruban rouge, serait décoré avant moi... et même avant six mois... C'est pourquoi je le pousse.

Négrava éclata de rire : « — C'est parfait, vous mettez un de vos articles en action. » Mais il ne se doutait pas de répreuve que Barsac venait de tenter sur lui, et qui avait parfaitement réussi. Claude ne fit pas la plus légère allusion aux vingt mille francs que Négrava avait reçus du Porc Monceau. Une bagatelle ne valant pas la peine d'une phrase. D'ailleurs, Négrava, qui devait bien penser qu'il connaissait ce détail, ne lui en soufflant mot, il n'avait qu'à se taire. Le silence était d'or (mille louis).

Barsac reprit :

— Je voulais vous voir. Notre garçon m'attend dans un café, à quelques pas d'ici. Il voudrait bien lire, ce soir, l'article du grand Négrava.

— Je conçois, il est pressé... Puis, il ne serait pas fâché de lire les épreuves pour voir si je n'y ai pas glissé une de ces phrases qui démolissent tout un panégyrique? Tranquillisez-vous, j'ai fait attention à cela...

Il prit sur son bureau cinq bandes de papier, encore humides de la presse et les tendit à Barsac :

— Voilà la chose... pour votre... candidat. J'y avais pensé, vous voyez.

Claude se mit à lire les feuillets. L'article était du meilleur Négrava. Il y avait une phrase incidente où il était parlé de Monceau : « Dernièrement, un négociant considérable, dont l'avis en matière commerciale fait autorité, M. Antoine Monceau, nous disait à propos des récentes initiatives

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du ministre Archambaud que nous n'avons pourtant pas coutume de louer et du beau discours qu'il a prononcé au Havre sur les nouveaux tarifs de douane... » A peu près trois mille francs la ligne.

Comme Barsac achevait de parcourir l'article de son directeur, celui-ci attiré par le gonflement d'une des poches de côté, sur le cœur, oii le pardessus de Claude se bombait de la fortune de M""* de Sergy, se mit à tapoter.

— Qu'est-ce que vous avez donc là?

Claude blêmit presque : « L'animal sent donc l'argent? » Négrava disait, fixant la poche de son regard d'acier, l'assuraui, — suivant l'expression de chasse — comme un chien d'arrêt le buisson où gît le lièvre :

• — On dirait un paquet de billets de banque. Vous les avez volés?... Tiens! Vous pâlissez?

Barsac se remettait, et il répondit en riant :

— Vous avez une façon imprévue et coupante de dire les choses ! Vous plaisantez comme un couteau.

— De guillotine, allez-y.

— Merci, je n'y vais pas.

Mais Négrava, tout de suite, s'excusait :

« — Je suis sans délicatesse, moi. Les hommes et les événements ne m'ont pas appris à être délicat. Je n'ai, d'ailleurs, pas dû vous offenser. Vous savez, vous, mieux faire que de voler. Un vol, ça se découvre toujours. Il y a un autre art. » Et comme Barsac, jouant l'indifférence, mettait les épreuves dans sa poche : « — Archambaud sera content de moi, hein?... Mais gare! mon cher! s'il ne vient pas demain me remercier, ce médiocre... » Il ajouta pour préciser : « Le ministre. »

Claude sortit du cabinet de Négrava et retourna à sa place terminer la correction de ses épreuves. Mais, tout en ayant l'air occupé de cette besogne, qu'il faisait d'ailleurs machinalement, et avec soin, comme dans un dédoublement de son cerveau, il se mit à réfléchir.

Aigri, dès ses débuts à Paris, par la médiocrité de sa situation, l'incertitude de son avenir, Barsac avait eu, cependant, un coeur jeune, enthousiaste, ami de toute sincérité; même il y avait en lui de ce feu qui brûle la chair et l'âme de ceux qui ne savent pas l'éteindre; en pré.sence des misères, des hontes que roule la vie, devenu sceptique, égoïste, il regar-

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dait maintenant les choses et les êtres — excuses de ses fausses théories — avec cette indifférence du paralysé que rien ne saurait plus émouvoir.

Les choses : il fallait le plus souvent se mettre des gants pour les toucher, tant elles avaient été salies de fange ou de bran. Les êtres, c'est-à-dire les hommes et les femmes, ne vivaient que dans l'ignominie publique ou cachée, n'avaient du bonheur que parce qu'ils le prenaient aux faibles, aux simples qui ne savent pas se défendre.

Partout, des dénis de justice, des vols tolérés, des entreprises financières, industrielles, commerciales n'ayant aucune base solide, servant simplement à raccrocher les économies des pauvres gens. Partout, un mercantilisme nauséabond, allant de la vente d'un nom, d'une place, au troquage des croix nationales. Partout, la prostitution, des hauts rangs aux derniers, l'alphonsisme élégant s'étalant en pleine lumière et racolant le plus offrant et dernier enchérisseur.

C'est un océan de vase puante; elle monte, envahissant tout, dans un raz de marée épouvantable, submergeant tout ce qui reste encore de beau, de vrai, de bien en ce monde. Vague trop forte, il fallait renoncer à la couper; le mieux était de se laisser porter par elle, et d'atterrir sur quelque grève, oii on aurait le loisir de se nettoyer.

Pour Barsac, en vérité, qu'étaient l'égoïsme de sa pensée, sa cruauté, l'acte qu'il venait de commettre, celui qu'il devait accomplir encore, comparés à la canaillerie du monde, au cynisme d'un Négrava? Son égoïsme, dans ce rapprochement, il l'oubliait, il avait le tort de ne le sentir même pas, tandis que son vol, et Vautre crime, qu'il avait encore à commettre, en face de tout cela, lui apparaissaient comme anodins, comme presque de l'honnêteté. Si sa main était brutale, l'était-elle plus, en définitive, que les mains de tous ces fiévreux qui s'attardaient dans un défaut de hardiesse pour atteindre leur but ou qui, saouls de convoitises, se ruaient à la curée enfin offerte?

La question qui s'était posée à lui, dans cet ordre d'idées, était simple et logique : être de ceux qui mangent, inquiets de connaître l'apprêt des mets, effarés d'une manipulation, à l'office, plus ou moins délicate, ou bien de ceux qui s'assoient devant une table fine, bien garnie, sans trop se demander comment les sauces furent faites quand elles sont

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réussies, et comment le maître de maison a gagné sa fortune, si elle est considérable. Barsac avait résolu cette question; il serait celui qui jouit de la possession d'une très rare et splendide orchidée, et savoure même, peut-être, un plaisir de plus à savoir que, pour être apportée dans ses serres de quelque forêt de Java, marécageuse, pestilentielle, elle coûta la vie à deux hommes, des Européens. (On ne compte pas les nègres, naturellement.)

A cette heure de sa vie, "suprême pour lui, décisive de son avenir, il venait de recevoir de Négrava un encouragement à ses actes, de ce même Xégrava qu'il avait vu, un soir et pour la première fois, dans sa première année de Paris, chez Victor Hugo. Il y avait là tous ceux dont les noms glorieux ou fameux avaient, en province, à Aix, hanté son adolescence. Barsac était là comme un enfant, effrayé du resplendissement olympien, admis parmi les dieux. Au lunch, vers minuit, placé, à la table du Maître, à côté de Négrava, qu'on appelait déjà le Warwick républicain, comme il écoutait religieusement Victor Hugo, qui se distrayait à des calembours, cette fiente de l'esprit qui vole, Négrava, tout en mangeant d'une glace à petites cuillerées, lui dit :

— Vous êtes étonné qu'il avale comme nous?

— Oui. Il me semble voir l'Himalaya qui aurait pris un peu de ses neiges éternelles pour en faire un sorbet.

— Comment vous appelez -vous ? lui avait demandé Négrava, tout à coup curieux de son nom qu'il n'avait pas remarqué quand Victor Hugo l'avait présenté à lui.

— Claude Barsac.

A présent, le jeune homme avait approfondi l'âme de celui qu'alors il regardait, à côté du poète jupitéréen, assembleur de tonnerres, souverain des mots, comme un dieu inférieur, mais comme un dieu.

A présent, Barsac savait ce que valait Négrava, le Warwick républicain, ce condottiere de la fin du xix® siècle, mélange de Borgia et de Paolo Giovio. plume d or. Avait-il des scrupules, lui, Négrava? Non. Il était toujours debout, vaillant, sans remords. Barsac, une minute, entendit sonner toutes les trompettes de la bataille de la vie, et avec la jeune énergie de Bonaparte, en 1796, sur le pont d'Arcole, il cria mentalement : « En avant ! En avant ! » Et il termina la correction de ses épreuves.

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L"horloge en bois noir de la salle de rédaction marquait onze heures quand il acheva ce travail, qui avait été, encore de-ci, de-là, interrompu par une poignée de main à des collaborateurs entrant ou sortant, une phrase échangée avec un camarade.

Claude se leva. Un de ses confrères, l'échotier qui avait de l'esprit à raison de cent cinquante francs par mois, se levait également, ayant achevé sa copie. Barsac lui tendit la main, iechotier :

— Vous partez aussi? Faisons route ensemble, si vous voulez ?

■ — Pas ce soir.

— Pas un petit tour sur les boulevards?

— Impossible. J'ai à travailler toute la nuit.

— Comme journaliste ou comme avocat?

— Comme avocat. Un gros dossier. Je rentre chez moi. Toute la rédaction, presque au complet à cette heure,

entendit ces paroles. A ce moment aussi, le « patron » sortait de son cabinet; il envoya un de ces coups de chapeau clownesques dont il a le secret, et partit en coup de vent.

« — Si jamais une balle voulait l'atteindre, celui-là. elle n'en aurait pas le temps », dit Claude. Ayant marqué son départ par une de ces phrases qui peuvent se graver dans la mémoire il sortit à son tour, en compagnie du confrère qui lui avait demandé s'il ne voulait pas faire un tour de boulevard.

Dans l'antichambre, Négrava attrapait les garçons, en désignant un homme au teint hâlé, le masque intelligent et énergique barré d'une forte moustache noire, le type espagnol :

— Comment ! imbéciles ! vous ne m'annoncez pas tout de suite mon ami, le grand orateur Emilio Castelar... » Spécialement pour en imposer aux garçons de bureau : « Un ancien président de la République ! »

— Monsieur, il y en a tant ! dit un des janissaires de Négrava.

Le patron, désarmé, se mit à rire, présenta ses deux collaborateurs à son « ami », et les quatre hommes descendirent, amusés.

— Pour lutter avec l'antichambre, il faut, messieurs, dit Négrava en belle humeur, avoir, dans l'escalier, de l'esprit comme quatre.

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Dans la rue, Barsac et l'échotier quittèrent le patron et l'ancien président de la République espagnole; puis, ils se séparèrent à leur tour. Claude Barsac se disait : « Tout me sert... Je ne manquerai pas de témoins, et de qualité, pour prouver mon alibi, s'il y a lieu, si on osait me soupçonner. » Et il entra au café \oisin, où le Porc Monceau l'attendait, trépidant d'impatience.

A la vue de Barsac, le petit rhummier se leva à demi. La voix inquiète :

— Eh bien.''

— Voici votre article.

Le Porc saisit, avec un tremblement de mains les épreuves d'imprimerie que lui tendait Claude, et refrénant sa hâte de lire l'article de Xégrava :

— Vous acceptez une fine Champagne, cher maître? Pendant que Claude buvait, à menues gorgées, sa liqueur,

en l'observant, le jeune homme lisait l'article de Xégrava consacré à Archambaud. « son ministre ». Il se passa la langue sur la lèvre à l'endroit où il était parlé « d'un négociant considérable, dont l'avis en matière commerciale fait autorité. M. Antoine Monceau... » Quand il eut fini de lire. Barsac se leva.

Le Porc :

- — Une autre fine?

— - Xon. J'ai à étudier un dossier chez moi toute la nuit.

— Comment pouvez-vous résister à tant de tra^•ail, cher maître ?

— Êtes-vous satisfait?

— Je le serais à moins. C'est un article magistral... Archambaud, mon ministre, sera président du conseil, vous verrez.

— Prenez garde ! Si Xégrava fait des ministres, il les défait aussi.

Le Porc Monceau paya, serra précieusement l'épreuve, puis il sui\'it Barsac qui s'en allait, et demanda au « cher maître » Ir. permission de l'accompagner chez lui. Barsac pensa que cela le servait encore et ils partirent ensemble.

En chemin, le gros garçon, qui ne se tenait pas de joie

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de sentir dans sa poche l'article de Négrava et savait tout le parti qu'il en tirerait près d'Archambaud, dit à Barsac du même ton qu'il avait quand il racontait avoir connu, bibliquement, — connu, mot obscène et brutal qui prend les femmes, avec ses deux syllabes, à leur intimité — chez quelque lupanarèlle secrète, une belle fille, et en argot de galanterie, « une bonne affaire » :

- — Ça me coûte mille louis. Mais Je ne regrette pas mon argent.

Claude Barsac songeait à tort, sans doute, que l'article de Négrava, caressé par les doigts fébriles du Porc Monceau, de ce gros garçon imberbe, à couenne blanche, excusait le million volé tout à l'heure par lui, Barsac, cette fortune en billets de banque qui lui faisaient comme une cuirasse de papier.

Tristement, il songeait que le Porc, avec ses vingt mille francs, avait changé, pour une semaine au moins, les convictions de Négrava, obtenu d'un chef de parti respecté, dans le paj's français, par tant de pauvres et de simples, un article filé au gré de son ambition. Barsac pensait à tous ceux pour qui ce bout de ruban rouge est véritablement un signe de bravoure, de talent, d'abnégation, de dévouement, un témoignage du sang versé pour la patrie.

Il revoyait son vieux père, couché maintenant, là-bas, à Roquefavour, près de l'aqueduc monumental, dans le petit cimetière, à mi-côte, planté de cyprès et de saules pleureurs; il revoyait à un mur de la maison natale, sous le verre d'un cadre doré, le brevet et la croix de chevalier de la Légion d'honneur, une croix gagnée par son père, sergent des batailles d'Afrique, après la médaille militaire, par son père devenu paysan, et qui, en 1870, à quarante ans sonnés, reprit du service comme lieutenant des mobilisés et fut décoré, à "Villersexel, sur le champ de bataille. Quand il bêchait un champ trop en pente pour la charrue, ou qu'il labourait, le long de l'Arc, derrière ses chevaux, il y aAait à sa veste de travail ce bout de rutan rouge fané. De la route, parfois, quelqu'un criait, toujours avec une nuance de respect : « Ça va, monsieur Barsac? » Et, à sa mort, tous les gens du pays marchaient derrière cette croix d'Honneur, épinglée avec son ruban rouge à côté du ruban jaune à raies vertes de la médaille militaire,/ sur le drap funèbre, derrière le pauvre cercueil en bois de sapin.

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Il fallait, peut-être, ne pas déconsidérer cela, quont aujourd'hui tous les tripoteurs enrichis, tous les entrepreneurs d'affaires, les courtiers et les valets de politique, les grands forbans, les couturiers, les chemisiers, les ruffians arrivés, les maris cocus de jolies femmes, trois mille peintres, les gens de lettres pas écœurés par les platitudes à faire longtemps devant les médiocres, tous les farceurs, les vendus au pouvoir, les vibrions monstrueux de la corruption républicaine. Le Porc Monceau pavoisera de ce ruban rouge, convoité et payé, sa boutonnière béante à laquelle il ressemblait. Et les chiens n'aboieront point dans les rues, et, sur les boulevards, les pavés de bois pas plus indignés que les hommes et les chiens, ne sortiront point de leurs alvéoles pour le lapider.

Arrivé, rue La Bruyère, devant la maison qu'il habitait : « Au revoir, Monceau. Vous me tiendrez au courant. » Et il sonna.

— Vous serez décoré, mon cher. Mais sans le mériter.

Le rhummier, avec un accent de Bordeaux, qu'il força gaiement : « Pardon ! je suis du Midi ! » Alors Claude, en parler provençal, avec un accent de Marseille fleurant la bouillabaisse, le safran et la rascasse, un accent coupé d'une gousse d'ail, où se moquait son scepticisme tranquille : « La conquête de Paris par les Gascons ! » Et Barsac, après le vol qu'il avait déjà accompli, avant l'assassinat qu'il avait à commettre, disparut, riant encore — et ironique, — dernl-re la lourde porte refermée.

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