DEUXIÈME ACTE — LE MEURTRE
Avant de rentrer chez lui, Claude cogna doucement au carreau de vitre de sa concierge.
— C'est-y vous, monsieur Claude? demanda une voix du fond de la loge.
— Oui, madame Crevette. Venez chez moi. J'ai besoin de vos services.
Quand M™® Crevette pénétra dans l'appartement de « son principal locataire », elle trouva Barsac à moitié déshabillé, ayant déjà changé son vêtement de ville contre sa vareuse de travail habituelle. Il avait jeté les liasses de billets de banque dans un tiroir de son bureau et l'avait fermé à clef.
— Pas chaud ! ce soir, mère Crevette, dit Barsac en l'apercevant. Vous seriez bien aimable de me faire du feu.
— Vous allez encore travailler. Vous vous tuerez, monsieur Claude.
— Je dois plaider une affaire pressée avant peu ; il faut que je l'étudié. Je viens de mon journal, où j'avais des épreuves à corriger.
— Ah ! Vous avez éreinté le gouvernement, n'est-ce pas ? Vous avez encore changé le ministère, M. Négrava et vous -'
Elle prononça cette dernière phrase sur un ton de véné ration, et elle amusa Barsac qui, un moment, oublia l'œuvre tragique qu'il avait à examiner. La bonne femme bourrait la cheminée de charbon, réglait la lampe de travail, rangeait tout; et quand elle eut fini, en la congédiant, l'avocat eut pour elle un doux sourire et lui souhaita un affectueux bonsoir.
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Cette scène d'intérieur, si naturelle, si quelconque, en apparence, avait cependant été arrangée par Claude, et elle venait d'être réalisée telle quil lavait voulue. Elle avait une importance capitale dans le drame qui se jouait. Ces vêtements de travail revêtus, ceux quittés accrochés par la vieille au portemanteau, ce feu allumé, cet acharnement au travail, tout cela constituait encore pour Barsac un alibi irréfutable, au cas où un obstacle impré\u se fût placé entre ses projets et leur exécution complète, au cas même où, après le meurtre de M™® de Sergy, il eût été reconnu dans sa fuite. Les choses se tournant contre lui aux derniers moments du drame, un témoin, bonne vieille convaincue, fût venue dire, crier ceci, avec la simplicité des braves gens : il était entré chez lui à onze heures et demie, et il avait passé la nuit à étudier.
Seul dans son cabinet. Claude continua de jouer la comédie commencée. Il s'installa devant son bureau, chercha, dans une pile de paperasses, un dossier, et il lut à haute voix, comme si on eût pu l'entendre : « Affaire Leclerc contre Fromage. » Il retira même des pièces de ce dossier et les parcourut, les examina avec attention. Il se surprit à s'intéresser à la question en litige. Cet oubli de soi-même, — force de l'habitude, — de tout ce qui aurait dû alors accaparer son esprit, manqua de l'entraîner dans un assoupissement de la volonté. Reparut alors, la même sensation amollissante qui, deux heures auparavant, sur le boulevard l'avait saisi. A la lueur de sa lampe, à la chaleur de son feu, dans le calme absolu de sa garçonnière, il ressentit un découragement, comme une faiblesse d'esprit et de corps.
Il se secoua violemment, se dressa, tout debout, faisant plusieurs fois jouer ses bras et ses muscles, comme s'il soulevait des haltères montées et ramenées le long du corps. Puis il marcha dans son cabinet de travail. On eût dit qu'il voulait foncer sur un obstacle.
La nécessité de l'action s'imposait. Il fallait avancer. contre tout, contre lui-même, mener jusqu'au bout la tragique aventure dans laquelle il était engagé. C'était la seconde fois, durant cette journée, que cette faiblesse le prenait. Le remords? Oui. peut-être le remords! Allons donc! Du remords, ça? Non, non, de l'irrésolution. Il n'était pas l'homme de l'irrésolution : il se le prouvait à lui-même. D'ailleurs, plus d'indécision à avoir. Maintenant, il se trouvait dans le
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cas de légitime défense. Il a\ait volé une fortune. Lui seul, avec la dépositaire de cette fortune, savait où elle était cachée. S'il ne tuait pas Marquisette, dont la voix accusatrice s "élèverait contre lui, demain il ne serait plus qu'un misérable dont les argousins des lois s'empareraient. La perspective, la route du bagne et le bagne avec ses promiscuités horribles, son infernale déchéance, se dressèrent devant lui comme dans une hallucination.
Pourtant, malgré cette épouvantable vision d'un avenir dès à présent possible, de par son premier acte, le vol, Claude n'agissait pas encore. Une objection l'arrêtait. Le meurtre de M™* de Sergy était-il vraiment nécessaire? Barsac se rappelait : le soir même, il avait dit à la pauvre petite Marquisette, lorsqu'elle lui avait montré le paquet renfermant sa fortune, qu'elle était imprudente, que les murs n'avaient pas que des oreilles, mais aussi des yeux. Avait-il donc besoin de tuer pour sauvegarder son avenir? La jeune femme, ■ — il la revit exactement telle qu'elle était ce soir-là, tendrement affectueuse pour lui, reconnaissante, et il eut même, une seconde, l'impression de son baiser sur le front, — la jeune femme ne l'accuserait jamais, ne le soupçonnerait même pas, si grande était son amicale confiance en lui. Mais Marquisette eût-elle des doutes, il les égarerait facilement ainsi que la recherche des magistrats, en lui rappelant ses paroles du soir, qui mettraient en suspicion les domestiques, et même, rigueur extrême, les invités. Puis, la serrure du petit meuble Louis XV n'avait pas été forcée. Cette clef au lieu d'être mise en sûreté, au trousseau, jetée dans une sébile, était un acte d'imprévoyance. N'importe qui, un domestique pouvait avoir eu la curiosité d'ouvrir le petit meuble, et, tenté par le paquet précieux, avait pu dérober la fortune de sa maîtresse, puis la cacher.
Le petit appartement, on l'aurait cru, se faisait plus silencieux. Le pas rare d'un passant éveillait les échos de la rue. Immobile, comme figé, Claude Barsac songeait. Soudain, son pied frappa le parquet, dérangeant le tapis, et un petit rire strident s'échappa de sa bouche. Décidément, il n'était pas celui qu'il croyait, un homme fort, ou bien il devenait fou. Tous ces beaux raisonnements d'honnête homme ne tenaient pas devant la consistance du fait qu'il avait créé. Tant que M™^ de Sergy vivrait, la fortune ne serait vrai
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ment pas à lui. il n'aurait pas de sécurité. Le sort était jeté. Il ne lui restait maintenant qu'à agir, et au plus tôt. L'hôtel de M'"° de Sergy était paisible à cette heure, selon toute vraisemblance, et Marquisette seule.
Claude se retrouva 1 homme qu'il se croyait, la personnalité devant laquelle tout, êtres et choses, devait fléchir, s'abaisser. Précipitamment, nerveusement, Barsac ôta ses habits d'intérieur, et il revêtit un complet de ville. Il endossa, par-dessus, un ulster, qui laissait à ses mouvements toute liberté.
Prêt à partir, Claude alluma une bougie, baissa un peu la lampe à pétrole; il mit des bûches dans l'âtre, avec du charbon de terre, recouvrit le tout de cendre, pour atténuer la combustion, et il se dirigea vers un buffet ancien, ouvrit un tiroir, dans lequel il prit un revolver chargé. Il fourra l'arme dans sa poche. Puis, d'un autre tiroir, il tira un flacon, bouché à l'émeri, ne portant aucune étiquette, et il regarda une seconde, mais en le tenant avec soin à l'abri de la lumière, le liquide, incolore et volatil, contenu dans le verre : c'était de l'acide prussique.
A partir du moment où Barsac avait pris la décision de tuer, il avait cherché de quelle façon. Frapper avec une arme, un couteau, était, pour lui, civilisé et délicat, inadmissible : la brutalité de cette action de boucher lui répugnait. Le revolver? Inadmissible encore. Il abat, mais en donnant l'alarme. Restait le poison. Lequel ? Il en fallait un qui laissât à peine trace de son passage, qui, en tout cas, ne pût permettre à la victime, par sa promptitude de destruction, de se reconnaître, et de voir l'assassin. L'assassin ! Ce mot grossier, décidément, le choquait.
Claude s'était renseigné adroitement, avait examiné tous les toxiques qui donnent une mort presque immédiate. Après avoir songé au curare, le poison admirable et mystérieux dont se servent les indigènes de l'Amérique Méridionale pour rendre mortelle la moindre piqûre de leurs flèches, mais trop difficile à se procurer, Barsac s'était arrêté enfin à l'acide prussique, à la mort par inhalation.
Les effets de l'acide prussique (acide cyanhydrique) sont épouvantables, effrayants. A-t-il jamais été expérimenté sur des êtres humains? Non, officiellement. Mais Claude Barsac,
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on peut l'affirmer sans crainte de se tromper, n"est pas l'inventeur de ce procédé rapide ; des haines de famille, des querelles d'intérêts ont dû, plus d'une fois, dans la certitude du mystère et de l'impunité, lui demander l'aide dont elles avaient besoin. Tous les crimes ne paraissent pas à la clarté du jour, et bien des drames ne sont connus que de leurs acteurs, les uns, des morts qui ne parlent plus, les autres, intéressés au silence.
Les animaux qui, dans les laboratoires, sont soumis à l'action de l'acide prussique, montrent ses effets terrifiants. La simple inhalation détermine des accidents atroces, provoque des convulsions à forme tétanique, auxquelles, en quelques secondes, succède la mort. Sous la puissance de l'acide prussique, la voix se perd, le cœur, pris comme d'une sorte d'affolement, bat avec une violence irrégulière, s'arrête, repart en des mouvements vertigineux; les yeux sortent presque de l'orbite, les pupilles se dilatent, les mâchoires se resserrent, et la face exprime l'épouvante; puis quelques pas, comme ceux d'un être ivre, et c'est la mort, dans un foudroiement terrible.
Et, cependant, la préparation de l'acide prussique est des plus simples. D'abord, la facilité de se procurer le poison, sans avoir recours au pharmacien. Et cela avait décidé Claude Barsac. Le mélange de cyanure de potassium, qu'on vend dans toutes les officines de photographie, avec l'acide tartrique, commode aussi à se procurer, produit l'acide prussique, sinon pur, anhydre, c'est-à-dire le sel de l'acide ne contenant pas une seule goutte d'eau cristalisée. du moins suffisamment toxique pour rendre effectifs les desseins du misérable qui l'emploie. Une goutte tue en cinq ou six secondes un chien de taille ordinaire.
Avec la plus extrême prudence, Barsac s'était pourvu des agents chimiques qui lui étaient nécessaires; puis, dans le secret de son cabinet, sans trop de peine, dans la journée même, par instinct, en prévision de la fatalité, il avait composé l'acide prussique, le poison foudroyant dont il venait de se munir.
Chez lui, dans l'ombre de la chambre, avant de partir pour accomplir le second acte de son drame, Claude inspectait le flacon, s'assurait, à nouveau, - — en l'éloignant de sa
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personne, — que l'acide prussique — il s'altère facilement et, pour cette raison, on ne peut le garder longtemps, — n'était pas devenu bleuâtre et bon à jeter, que le bouchon de verre qui le fermait pouvait jouer, n'était point soudé au goulot. Et il mit le flacon dans la poche de côté de son pardessus, en l'enveloppant et l'assujettissant avec un fin mouchoir de soie.
Toutes ces précautions prises, Barsac alla à l'entrée de son appartement dont il verrouilla la porte après l'avoir fermée à double tour de clef; il revint dans son cabinet de travail, éteignit la pâle bougie, puis il ouvrit sans bruit la fenêtre. Il écarta lentement les volets pleins qui la protégeaient, et dont l'un grinça comme une scie qui mord un morceau de bois. Claude écouta, deux secondes.
Personne ne descendait ou montait cette partie inférieure de la rue La Bruyère entre la rue La Rochefoucauld et la rue Blanche, plus calme et moins fréquentée que la partie haute; de légers roulements de voitures s'entendaient au loin, mais c'était tout. Le bas de la fenêtre était à un mètre d'élévation du trottoir. D'un bond, Claude l'enjamba, et il se trouva au dehors.
Une minute, il porta ses regards à droite, à gauche; puis, il fit se rejoindre les battants de la fenêtre, poussa les volets et les referma du mieux quil put, afin que, du dehors, rien d'anormal ne s'aperçût. Dans d'autres rues, pendant son absence, il aurait risqué d'être vu; ici, dans cette partie basse, peu de bruit. A peine de rares passants, à cause de l'âpre rue La Rochefoucauld qu'on n'aime pas à monter.
Claude avait reconquis son sang-froid. De toutes les irrésolutions de la soirée, de ce combat qu'il avait livré avec luimême, rien ne restait. Barsac se dirigea vers l'hôtel de M™* de Sergy. Mais il évitait les rues fréquentées : ainsi, au sortir de la rue de La Bruyère, il prit la rue Ballu, endormie dans la paix de ses petits jardins, aux grands arbres noirs, et de ses petits hôtels, redescendit un peu dans la rue de Clichy, prit la rue de Turin, et il gagna la rue Murillo, où était l'hôtel de M"" de Sergy. Toutes ces rues étaient désertes à cette heure, dans le froid sec d'une nuit d'hiver. Il marchait d'un pas rapide, sans peur comme sans forfanterie, à la façon d'un anarchiste qui va poser une bombe à l'endroit qu'il s'est désigné, avec cette différence que l'un agit peut-
être au nom d'un principe, et que Claude, lui, suivait son formidable égoïsme.
Une heure sonna à une horloge 'prochaine, lorsque Barsac arriva devant l'hôtel de M™® de Sergy. La serre était noyée d'ombre; mais au delà, vers le hall et dans le boudoir attenant au hall et à la serre, brillaient des lumières. Comme beaucoup de jardins, celui de M""® de Sergy avait une porte assez large pour laisser passer le charreton du jardinier amenant des fleurs et des plantes de chez l'horticulteur. Cette porte était située presque à un angle de mur oii finissait, en coin, le jardin de l'hôtel.
Claude retira de la poche de son pantalon une clef que, trois jours auparavant, il avait dérobée au tableau de bois 011 étaient toujours suspendues les différentes clefs de la maison. Cette clef dans sa main, il la regardait avec un sourire ironique. « Sans cette précaution, je n'aurais pu revenir chez M""^ de Sergy, y pénétrer sans être vu. Tout est désordre chez cette femme ! Ainsi une autre clef, celle d'un meuble qui renferme une fortune, — un million — au lieu de la mettre en sûreté, on la jette dans une sébile où le premier venu peut s'en emparer. Marquisette pense, il est vrai, que moi seul et elle savons que dans ce meuble il y a un million; mais les domestiques sont pauvres, par conséquent fureteurs... C'est cela, on accusera une des bonnes ou le valet de pied... Quant à la clef de la porte du jardin, n'importe qui pouvait la prendre... Bah!... le sort destinait Liane à être volée, puis tuée. Tant pis! » Et la Grande Ourse, avec les sept soleils dont il avait la superstition, brillait extraordinairement au-dessus de sa tête.
La rue Murillo, par cette nuit d'étoiles, sans lune, était obscure, malgré quelques réverbères ; le Parc Monceau avec ses ramures dépouillées, semblait, de plus, allonger encore sur elle, dans une paix glacée, comme une grande ombre mélancolique. Tout était calme et silencieux, et l'on aurait pu se croire en province, si des lumières brillant derrière les rideaux épais des fenêtres de quelques hôtels n'avaient témoigné que la vie n'était pas encore arrêtée à cette heure et qu'on était en plein Paris. Le ciel d'hiver scintillait de milliers de points de feu. tout vivant d'étoiles.
Avant d'introduire la clef dans la serrure, Barsac regarda au loin à droite et à gauche, avec la même précaution qu'il
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avait apportée en sortant de chez lui. Un -passant, qui s'arrêta un instant comme -pour le regarder, mais un passant quelconque, aux allures de pauvre diable, traversait le bas de la rue, vers la rue de Courcelles. Aussitôt qu'il eut poursuivi son chemin, Claude pénétra dans le jardin dénudé, du pas précautionneux de Tamant qui se rend près de sa maîtresse et sait qu'il a des dangers à courir. Arrivé aux trois marches de la serre, il les gravit sans bruit, fit jouer la porte vitrée, toujours ouverte, et, étouffant ses pas, il se glissa dans l'ombre des palmiers, des kentias et des phénix aux longues palmes vertes, des coryphas, découpés en étoiles et des latanias aux larges feuilles, sûr de n'être pas aperçu.
Blotti dans un coin, d'oià il surveillait presque tout le hall, il observa, écouta, n'ayant plus que le désir farouche de hâter la fin du drame. Tout était tranquille. Des convives du dîner, il ne restait plus personne. Soudain, Marquisette entra dans ce hall, éclairé faiblement à présent, où, dans un coin, quelques orchidées électriques, deux ou trois, un reste de floraison, épandaient comme la clarté morbide et surnaturelle de leurs corolles étranges sur la symphonie des tentures, poèmes de soie lilas, mauve, héliotrope, violet, à peine devinés dans la pénombre languissante.
Elle se coucha à demi sur le large divan où elle s'était assise, dans la soirée, pour causer avec Claude. Elle s'étira, dans un mouvement las, et tout son joli corps souple serpenta sous l'étoffe comme le dos mouvant d'un chat. Ses jupes se relevèrent, et le bas des jambes se profila dans une séduction irrésistible.
Marquisette, après s'être ainsi étirée, se leva tout à coup. Elle se campa droit devant un grand miroir à encadrements de cuivre; et, de ses mignons doigts fuselés, elle redressa, arrangea quelques touffes vagabondes de ses cheveux, d'un or si blond. Sa physionomie heureuse se réfléchissait dans le miroir, à cette minute, belle des promesses de plaisir qu'elle rêvait, séduisante comme la vie, elle exultait, jetait tout l'éclat de sa joliesse de femme. Tout en elle demandait grâce. Une seconde, il s'émut, mais d'une émotion qu'il chassa d'un redressement de ses sourcils fauves. Mirande devait être rentré chez lui, comme il le lui avait conseillé, pour ne pas fatiguer sa maîtresse, la veille de leur départ, et arranger ses propres affaires. Elle était bien seule comme il l'avait
prémédité. Il pensa à l'inutilité de la femme qui se mouvait devant ses yeux. A quoi servait-elle, en vérité? A rien. A son ami, oui? « Bah! Jacques se consolerait de la mort de Liane, et il trouverait bien vite une autre maîtresse, lui qui, avant elle, en avait eu tant d'autres. » Barsac se trompait; on n'aime qu'une femme. Jacques l'avait cherchée en elles toutes, et enfin il avait rencontré l'unique, la .très chère à jamais : Marqîdsette.
D'ailleurs, il fallait bien supprimer l'obstacle qui, à présent, amènerait fatalement la découverte de sa première action. C'est l'engrenage. Claude empoignait déjà le flacon meurtrier, prêt à s'élancer; vivement, il se rejeta dans l'ombre.
Quelqu'un venait d'apparaître, Mirande.
Elle lui tendit les bras, et la vie se manifesta délicieusement en eux. Dans une furie de passion, ils se baisaient sur les lèvres. Tout à coup, Jacques enleva sa maîtresse dans ses bras, et, avec amour, il la porta sur le divan, où elle se coucha, de nouveau.
A genoux, Jacques baisait les pieds de Liane, sur les bas mauves, au-dessous de la barrette du soulier; ses mains montaient de la cheville fine, plus haut, redescendaient aux petits cris qu'elle poussait. Puis il s'assit câlinement près d'elle. Il rebaisait ses lèvres. Elle n'avait plus de corset, et les seins sortirent d'un nid de dentelles; il s'enivrait follement de ces jumeaux d'amour.
A présent, Marquisette se débattait gentiment, poussant de gracieux cris de femme éprise, de ces rires qui tintinnabulent les préludes du baiser fou, dont à la fin on croit mourir. Et, maligne, désireuse, elle-même, elle se faisait désirer, écartant d'elle son amant, se dérobant à ses étreintes, dans un jeu de jolie gazelle qui accroît les désirs du mâle par un fuite étudiée.
— liane, mon adorée, tu ne m'aimes donc pas, ce soir?
— Xe le vois-tu pas?
— Alors, pourquoi te refuser?
— Parce que je veux que tu m'aimes mieux encore.
■ — Je suis à bout de mes forces, et je vais expirer...
— Non! Ja!
— Si!
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— Alors, comment feras-tu pour m'aimer tout à l'heure?
— Ton corps charmant, ton joli corps aimé, adoré, me ressuscitera, avec sa merveille.
— Je ne veux plus que tu me voies nue. Tu es trop fou ensuite.
Elle se mit à genoux, les seins à demi cachés, et elle caressa la moustache de Jacques, un instant, de sa main qu'il saisit et baisa sur les ongles roses et brillantes.
Claude avait entendu le court dialogue frivole et passionné des amants. Les paroles suivantes, prononcées bas, dans un murmure intime, il ne les entendit point; il ne vit que la mimique expressive de Jacques et les mouvements adorables de cette femme qu'il voulait tuer.
Mirande, non moins que sa maîtresse, exultait de vie et de bonheur. Il goûtait la jouissance d'être seul — il le croyait — avec elle, et il la pressait de se donner, de s'appartenir, de s'oublier avec lui dans une crise de volupté, dans une de ces crises qu'il savait provoquer, au sortir desquelles la jeune femme s'en allait comme dans la mort.
Elle, attirante dans sa joliesse de marquisette blonde, sur la chevelure de laquelle il ne manquait que la poudre, belle, — si l'artificiel est beau, — de tout l'artificiel de son être, de toute la joliesse de son corps à demi déshabillé, semblait lui faire attendre le plaisir, et, à présent, elle le gourmandait avec des airs de personne grave offensée, imitant les façons pudibondes des petites puritaines, amusante et amusée comme tout de cette légère comédie.
Marquisette s'aperçut qu'elle lassait la patience amoureuse de son amant, et, pitoyable, elle cessa le supplice; d'une voix qui sonna joyeusement, elle dit tout haut de sorte que Barsac entendit ses paroles :
— Comment, monsieur, voilà maintenant votre vilain air maussade ! Je suis trop méchante, pas ? Je me repens, et pour votuB récompenser de votre chagrin et de la sagesse que vous avez eue de ne pas me prendre, malgré moi... oui, malgré moi! mais je t'aurais aimé tout de même, Jacques!... je me rends dans le laboratoire (elle dit la phrase en plaisantant, pour se moquer elle-même) où je compose mes charmes... Allons, je veux être belle, et toute parfumée, afin que vous m'adoriez, tout à l'heure, monsieur, autant que vous voudrez 1
Elle se pencha sur son amant, le mordit à pleine bouche,
ses yeux traversés d'un éclair, puis elle dit d'un ton charmant :
— Attends là, un instant... Après, tous deux, mon amour, nous nous en irons dormir, oui, dormir!...
Sa voix chanta, plus harmonieuse, sur la dernière syllabe du verbe. Mirande répondit par un baiser. Il essaya bien d'étreindre encore ce corps mignon arrivé à la plénitude de sa beauté, mais il échappa à sa poursuite. Elle, se retournant, cria, très gaie :
— Attends, je vais revenir; je veux t'offrir, ce soir, une féerie intime, l'apothéose, ici, de notre dernière nuit.
Il s'élança pour la rejoindre. Trop tard. Légère, la jeune femme courait au boudoir, oii elle disparut après avoir tiré la porte derrière elle. Jacques revint au divan, et il s'y laissa tomber, les yeux éblouis par les réalités grisantes dont il se promettait la fête, toujours nouvelle.
Barsac attendait aussi dans l'ombre. C'était le moment. Il ne restait dans le hall que Jacques, étendu, somnolent, perdu dans le rêve de son désir précisé par le souvenir.
Marquisette, elle, était seule, séparée de toute protection, toute à la certitude de son bonheur, toute à la pensée de son amour, à l'espérance et à l'excitation d'une nuit folle. Elle était là, dans le boudoir, servant aussi de cabinet de toilette, dont une des entrées communiquait avec la serre. Barsac n'avait qu'à soulever légèrement la portière qui fermait l'entrée de ce cabinet, à pénétrer et à agir dans une action rapide.
Sûr désormais de n'être point aperçu ni dérangé, ou du moins certain d'avoir à lui la minute nécessaire à la perpétration de son acte, il se coula jusqu'au seuil du boudoir, il rampa même, car sa bottine pouvait crier sur les dalles de la serre. S'appuyant au chambranle de la porte, il souleva, avec des précautions infinies, la portière, afin que Marquisette ne pût voir ses mouvements dans la psyché placée près de la table de toilette. Il l'aperçut, devant cette table, sa chemise tombée sar ses hanches, le buste nu, le sein gauche dressant une pointe d'un rose délicat.
La jeune femme à califourchon, marquisette friponne, sur un bibelot précieux du dernier siècle — la pièce d'eau des Suisses, cette plaisanterie surannée de roués passa parmi la préoccupation de Claude — commençait à apprêter son corps