LA DERNIERE HEURE DE MARQUISETTE
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pour les voluptés de la nuit, pour l'amour aux cent chemins qui tous aboutissent à la capitale.
Claude calcula l'espace qu'il avait à parcourir entre la portière et Liane; puis, tout à coup, il se lança, dans un bond, amorti par le tapis qui couvrait le parquet. Marquisette, en cet instant, d'une main preste soulevait ses dessous transparents, nuages familiers venus de chez le faiseur à la mode, pour une toilette parfumée qui sentait un mélange d'eau de Cologne impériale russe et de verveine, et elle se baissait un peu, un sourire sur sa bouche pimentée, car son geste lui inspirait une pensée sensuelle. Elle sentit une main, avec une force extraordinaire, s'abattre sur ses yeux, et un bras l'entourer par les épaules.
Surprise, la jeune femme crut à une taquinerie de Jacques, et, heureuse, elle s'abandonna mollement à cette étreinte qui serrait les épaules et non la taille; sa bouche balbutia :
— Ah! ah! cher... .
Mais, soudain, elle tressauta. A ses narines on venait d appliquer un flacon qui la suffoquait. Elle sentit, dans un goût acre légèrement, dans une odeur très forte d'amandes amères, le péril, chercha à se débarrasser de l'enlacement et de cette main qui lui bouchait brutalement les yeux. Sa faiblesse se brisa contre des nerfs d'acier.
Marquisette essaya de crier, dans la peur qui^ l'envahit ; mais la main qui présentait le poison à ses narines était large ; elle s'appuyait sur .sa bouche, écrasait ses lèvres charnelles, ainsi qu'un bâillon et la rendait muette.
Alors, dans un effroi de bête assommée dans son sommeil et qui ne peut connaître le danger tombant sur elle, mais le sent épouvantable, fatal, mortel, Marquisette eut un affaissement. Elle s'abandonna tout à fait, n'opposa plus aucune
Claude profita de la défaite de sa victime pour agir crânement. Il joua désormais son rôle d'assassin dans une sorte de fatalisme. Risquant de s'empoisonner lui-même en s'approchant trop, ou de faire tomber, dans sa violence, une goutte d'acide prussique sur ses doigts, il scella à la chair de la femme le flacon mortel. Et elle, Marquisette^ — qui, pour Claude en ce moment, une seconde, dans un éclair de pensée, représenta, sous la main du nihiliste, la vieille société, insouciante et légère, toute au plaisir, alors quil y
a de quoi pleurer — se laissa faire, n'ayant déjà plus de force de résistance, doucement, comme une petite colombe qu'on étouffe dans l'étau de la main.
Quand il jugea l'œuvre destructrice accomplie, quand il pensa n'avoir plus à craindre les révélations de sa victime, le meurtrier la quitta subitement et, d'un nouveau bond, atteignit la portière du boudoir. Il se rejeta, comme un fauve en l'épaisseur du taillis, dans l'ombre de la serre.
Barsac, après avoir repris son poste d'avant le crime, pensa fuir. La réflexion l'arrêta, et la prudence le retint encore à sa place. Il ne devait sortir de l'hôtel qu'après la mort de Marquisette, dans la certitude absolue de l'impunité de ses crimes. Il était nécessaire qu'il connût l'épilogue de son drame.
Son attente dura peu.
La porte du boudoir donnant sur le hall s'écarta; et, tandis que Barsac aspirait fortement, à tout hasard comme contrepoison, un flacon d'ammoniaque, Marquisette apparaissait, dans le déshabillé 011 elle avait été surprise à sa toilette, buste nu 011 tremblaient les petits seins, aux bouts d'un rose si délicat, gorge battant la chamade, Marquisette décoiffée par la lutte soutenue contre son agresseur, les yeux d'une fixité hagarde, Marquisette, la divine amante méconnaissable dans son visage convulsé, automatique de mouvements, se couée comme par des commotions nerveuses.
Dans sa marche, buttant contre un siège, Marquisette s'arrêta et de sa gorge sortit un cri qui n'avait rien d'humain, une sorte de hurlement de bête blessée. Brusquement arraché à sa somnolence par l'appel d'agonie de sa maîtresse, qui détendit ses nerfs, lui mettant l'angoisse à la gorge, Jacques se leva et, à son tour, il poussa un autre cri long et terrible devant cette marquisette fantômale qui marchait sur lui. Il se précipita vers son amie. Il allait la saisir dans ses bras. Elle lui échappa, s'écroula, gémissant dans une plainte :
— Oh! Pourquoi m'avoir tuée?
« — Marquisette ! » cria Jacques. Et il se jeta sur le corps de sa maîtresse. « — Morte! Elle est morte!... » Deux exclamations partirent alors derrière lui :
— Il l'a assassinée ! le misérable !
La femme de chambre et le domestique, regagnant leurs chambres au second de l'hôtel, avaient entendu du bruit en
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passant, et ils étaient entrés juste au moment où leur maîtresse, dans son agonie, avait murmuré :
— Oh! Pourquoi m'avoir tuée?
En voyant Jacques seul avec la jeune femme, ils ne purent douter que ces paroles ne fussent adressées à lui. La femme de chambre et le domestique se regardèrent, peureux vaguement, et, sans réfléchir, craignant sans doute le sort de leur maîtresse, ils s'enfuirent pour donner l'alarme.
Jacques était seul devant le cadavre de sa marquisette tant aimée — de sa femme. Il le souleva. Le corps, déjà, était raide. Il le posa sur le divan. Ah! quel visage méconnaissable, et quels yeux hagards et tragiques ! Sa maîtresse était morte. Comment? Jacques ne pouvait le comprendre. Comment se faisait-il que cette femme, vivante il y avait si peu de minutes encore, cette femme qui lui parlait, qui lui promettait une nuit d'amour et de délices, la féerie de son corps parfumé, comment se faisait-il qu'elle fût morte? Et pourquoi ce visage convulsé, et ces yeux qui se vitraient déjà, où les bleus différents de la prunelle et de la pupille n'éclataient plus des couleurs de la vie?
Mirande sentait qu'il devenait fou devant ce cadavre où le nu du buste paraissait de cire. Il jeta un cri d'appel, un cri énergique comme pour demander protection. Puis il revint à la réalité des choses. Quest-ce qui pouvait réveiller cette amoureuse? Il se précipita, de nouveau, sur le buste nu, le caressa de ses lèvres, lui donna les plus énervantes caresses de leurs plus folles nuits, et son regard montait à la face pour surprendre un éclair de vie dans ses yeiix qui s'obscurcissaient, sur cette physionomie maintenant figée dans une tragique grimace. La chaleur de ses baisers ne pouvait plus ranimer ce qui devait tomber en pourriture, puis devenir cendre, poussière, rien.
Quand Mirande vit l'inutilité de ses efforts, quand il comprit qu'à tout jamais était endormie celle qui l'avait aimé, plus que toute autre, qui avait si souvent dormi avec lui, reposé son corps près du sien, la plus chère à ses sens, à son coeur, à son cerveau, alors il commença à geindre comme un enfant, puis il pleura, heureusement, car, sans cette réaction nerveuse, — il en eut le sentiment, — la folie eût fait de lui sa proie. Il chuchota les lamentations de tous ceux et de toutes celles qui ont perdu un être cher :
— Pourquoi la mort l'a-t-elle prise? Eh! quoi, l'oiseau a la vie, le rat qui ronge les plinthes aussi, et celle que j'aimais ne Ta plus! Pourquoi! pourquoi?... Marquisette! ma Marquisette adorée, je ne te verrai donc plus dans le triomphe de ta chair? Tes baisers, tes caresses, je ne les aurai donc plus ? Tu étais ma vie, la raison de mon existence ; ah ! maintenant, comment vivrai-je?... Non, je ne peux pas vivre. Oh! mourir!...' Dormir toujours, près de toi...
Il entassait paroles sur paroles. La souffrance qui s'exhalait en mots atténuait un peu la charge du cœur qui crevait, modérait le sang prêt à s'épancher dans le cervelet et à annihiler toute pensée chez lui à jamais. Puis, Jacques se secoua, se tâta, se pinça, pour bien se convaincre qu'il était éveillé. Il doutait de lui-même, de tout ce qui l'entourait ; il devais être encore sur le divan, sommeillant, vivant de son rêve de bonheur avec l'aimée, attendant Marquisette; mais ce rêve de paradis s'était changé en un cauchemar. Tout ce qu'il voyait, mensonge; tout à l'heure, il s'éveillerait, et près de lui il trouverait une joliesse blonde, tendre et séduisante, tendant sa bouche fraîche et rouge de piment, haussant à ses lèvres ses seins, l'un ou l'autre, tour à tour, oii pointait un bout d'un rose si délicat.
La porte s'ouvrit.
Des hommes entrèrent, des gardiens de la paix précédés d'un monsieur en civil, le pardessus ouvert, une écharpe tricolore à sa ceinture, et le domestique et la femme de chambre les suivaient.
Or, le commissaire de police dit avec force, en désignant Jacques de Mirande aux gardiens de la paix :
— Assurez-vous de cet homme. Voilà le meurtrier. Avant que, dans sa stupeur, il eût pu se reconnaître,
Mirande était saisi, ses poignets ligotés. La douleur lui fit pousser un cri, et il eut alors seulement la notion de la réalité. On le prenait pour le meurtrier de Marquisette, — de la très adorée.