APRÈS LES ACTES
Après la mort de Marquisette, n'ayant plus rien à voir de son observatoire, dans la serre, Barsac remit son flacon dans sa poche, s'assura que le revolver était sur lui, prêt à se brûler la cervelle au cas on il eût été surpris, reconnu, traqué. L'esprit plus froid maintenant qu'avant le meurtre, il reprit le chemin par oti il était venu, sortit de la serre, traversa le jardin, avec les mêmes précautions d'un amoureux secret qui sort des bras de sa maîtresse et craint d'être aperçu.
Quand Barsac se trouva devant la petite porte de la rue, il l'entrouvrit doucement, jeta des regards de chaque côté, et, ne voyant . personne, rapidement, la franchit et la referma à clef. Puis il se glissa le long de la muraille, ne faisant qu'un avec elle, pour ainsi dire, le chapeau mou enfoncé sur le front, presque jusqu'aux sourcils, le collet du pardessus relevé jusqu'au menton. Derrière lui il entendit des pas. C'étaient les deux domestiques, l'un qui allait prévenir le commissaire, l'autre chercher le médecin. Il se blottit dans l'angle de retrait d'une porte, comme quelqu'un qui sonne pour rentrer chez lui.
Les domestiques disparus dans une des rues proches, il délaissa, par précaution, les grandes voies très éclairées, choisit les petites rues, se dirigeant par les plus désertes
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vers l'avenue des Champs-Elysées. Il marchait presque lentement, rencontrant des gens attardés, quelquefois un fiacre et des «< sergots » silencieux, par couples. Tout en allant vers son but, qui était le fleuve, il s'emplissait, malgré lui, l'esprit d'un tableau, celui de son intérieur, de ce cabinet de travail, où pour tous, il devait être.
Il avait une hâte de s"y asseoir : son logis lui apparaissait le lieu d'asile, impénétrable, inviolable, amical : c'était comme son vêtement, la doublure de son corps et de son âme; là il avait songé, l'air était imprégné de ses pensées. Il se sentait accompagné dans sa marche. Il se demanda, un instant, si la nuit n'avait pas une vie. Dans les Champs- Elysées, ovi il était arrivé, les arbres, morts, dépouillés de leurs feuilles, prenaient des airs de squelettes géants dont les rameaux semblaient de multiples bras qui s'agitaient; le pavé de pierre ou de bois, la terre même de la chaussée semblaient s'animer; les maisons, plus ou moins sombres, avaient soudain des formes vivantes. Il marchait dans l'hallucination des actes commis.
Arrivé au pont des Invalides, il inspecta, du regard, les alentours. Personne. Vers le milieu du pont, il s'arrêta, promena encore ses regards autour de lui, retira de sa poche le flacon d'acide prussique et, le tenant éloigné de lui, il le déboucha rapidement et jeta le tout, contenant et contenu, avec vivacité dans le fleuve, puis il lança dans le courant obscur la clé de la petite porte du jardin de l'hôtel de Sergy.
Ayant fait disparaître les pièces qui auraient pu le compromettre, il fila hâtivement à travers la place de la Concorde, prit la direction de la rue de La Bruyère, évitant toujours les voies larges et éclairées, choisissant de. préférence les petites rues. La nuit redevenait claire, et toutes les constellations scintillaient. Marchant dans de l'ombre, il distinguait les teintes plus ou moins foncées que les ténèbres condensaient dans les coins. Il était à la merci d'un passant qui pouvait l'arrêter pour lui demander quelque chose, l'heure ou bien une allumette, par exemple, et même de quelqu'un de connaissance qu'il pouvait rencontrer. Le hasard est stupide. Si des escarpes flairaient en lui un millionnaire — cette idée, exacte, pourtant, le fit sourire — et l'attaquaient?
Il pressa le pas.
Arrivé devant sa maison, lorsqu'il fut enfin devant les
volets clos de son rez-de-chaussée, et quïl vit que tout était comme à son départ, il ne put s'empêcher de pousser un soupir de satisfaction. Sans perdre de temps, il inspecta la rue déserte, il attira rapidement à lui les volets de son cabinet de travail, qui s'ouvrirent sans grincer dans les gonds, poussa la croisée, sauta sur le parquet, la fenêtre close comme avant, se laissa tomber sur un siège. Il était en sécurité.
Barsac se releva presque aussitôt. La gorge sèche, torturé de soif, il alla dans la cuisine, s'éclairant avec sa lampe restée allumée pendant son absence, remplit une carafe au robinet de Tévier, et il revint dans la salle à manger, où il but avidement un fort grog, fait d'autant de rhum que d'eau pure. Il retourna dans son cabinet de tra\ail.
La pièce, — comme si quelqi£un ayant ouvert, -pendant son absence, la fenêtre et les volets, les avait mal clos, — était glaciale, malgré le feu de la cheminée, et Claude, au bout d'un moment, se sentit transi. Il se leva, se dirigea vers l'âtre, secoua les cendres, et le brasier s'aviva, flamba. Il y ajouta plusieurs bûches; ensuite, pendant quelque temps, pardessus au dos, sans pensée, il se laissa engourdir par la chaleur, et il fut tout au bien-être de se réchauffer.
Claude secoua la torpeur chaude et endormante qui le gagnait. Se déshabillant complètement, il revêtit le costume de travail que la mère Crevette lui voyait tous les jours et qu'il avait endossé, le soir même, devant elle; sans doute, on ne le soupçonnait pas ; mais il valait mieux tout prévoir, prendre toutes mesures préventives de sauvegarde, effacer la moindre trace. Le hasard était avec lui; mais le hasard est comme la girouette des toits, il tourne soudain, sans qu'on sache pourquoi.
L'assassin s'était assis dans son fauteuil, devant ses dossiers étalés, et il se renversa pour réfléchir. Il avait posé sur la table le paquet de sa fortune, cette fortune qu'il venait d'acquérir par son audace et sa force, sa croyance en lui et en la destinée. Qu'allait-il faire du million? Comment le dérober aux recherches, le cacher dans un lieu sûr, oii nul ne devinerait Sa présence?
Chez lui? Où? S'il était jamais soupçonné, il avait des alibis pour se défendre; mais si on perquisitionnait chez lui? Ses yeux, en parcourant la pièce dans tous les sens, s'arrêtèrent enfin sur le portrait de Jacques, accroché au centre
d un panneau du mur nu, et un éclair de joie luisit dans ses prunelles. Ce pastel, par une ironie du sort, garderait le secret de mille billets de mille francs cachés sous le cartonnage postérieur. Personne n'aurait l'idée de croire qu'un million était là, derrière ce portrait; et même, en le maniant, on ne se douterait de rien. Il confierait les mille billets bleus, la fortune conquise par sa hardiesse, à l'image de l'ami. En pensant, immédiatement après, qu'il avait enlevé à son camarade sa maîtresse pour toujours, il sentit bien poindre comme un remords vague; il le chassa : « Les choses devaient être comme cela et ne pouvaient être autrement. » Immédiatement au travail, il décrocha le pastel, enleva minutieusement, avec d'infinies précautions pour ne pas briser le verre, le dos du tableau. Dans son désir de réussir, il mena à bien cette besogne assez difficile pour lui. Ensuite, il vérifia que mille billets de mille francs empilés les uns sur les autres, soit un million, ont une hauteur de dix centimètres. Ce n'est pas plus que cela. Il divisa ce million, les mille billets de banque de mille francs, en vingt petites liasses, de façon que, appliquées entre le pastel et le cartonnage, dans l'épaisseur du châssis, elle n'offrissent point à l'œil le plus exercé une épaisseur anormale. Cette opération terminée, il effaça toutes traces de déchirure en collant de nouvelles bandes de papier bleu de même couleur, et il raccrocha le pastel à sa place ordinaire, au milieu du grand panneau du mur nu.
Maintenant qu'il avait celé sa fortune, Barsac fut moins nerveux, il sentit même comme un puissant changement en lui. Il lui sembla qu'il n'avait jamais été pauvre. La puissance de l'argent se manifestait en lui à cette heure; elle le revêtait d'une cuirasse, le trempait dans de l'audace, le gra ■ tifiant de cette force magique inhérente à l'homme qui por sède. Il réfléchissait avec calme; et une satisfaction, tout d'abord, se présentait à son esprit. Il n'avait laissé aucune trace de ses actes et il était certain que les soupçons ne se porteraient jamais sur lui. Il était donc riche désormais, certain de jouir de sa fortune avec quiétude, libre d'édifier son avenir à son gré, de donner à sa vie telle direction qu'il lui plairait. Il y avait bien une victime de sa pensée : Marquisette. Après tout, elle avait peu souffert, elle avait fini comme dans un rêve, au bord d'un lac.
Barsac posa la main sur son cœur : il battait normalement. Il se sentait pourtant la bouche pleine d'un goût indéfinissable, un goût amer et lourd en même temps. Sa bouche était pâteuse. L'esprit n'avait pas faibli, mais le corps subissait le contre-coup des actions commises depuis la veille. « La volonté est une pétrisseuse, murmura-t-il, mon visage marquera ce que je lui commanderai ! » Dans cette nuit d'hiver, une des plus longues de l'année, il avait une hâte fiévreuse de voir renaître le jour.
La lampe, pâle luminaire, semblait vivre tristement, agoniser dans une atmosphère sombre qu'elle ne parvenait pas à éclairer; malgré lui, Barsac la comparait à la morte : elle jetait comme elle de petits feux insignifiants. Malgré qu'il en eût, à ces heures plus froides du matin, il ressentait en lui la torpeur de Ihomme qui ne s'est pas couché et qui veille encore si tard, et il s'en allait dans une vague somnolence.
Une pensée l'en tira tout à coup. Les soupçons se porteraient sur Mirande ! Les deux domestiques entraient au moment où M™*^ de Sergy, avant de tomber, avait dit, comme s'adressant à Jacques, seul près d'elle : « Oh! pourquoi m'avoir tuée ! » Le féroce, l'implacable qui venait d'empoisonner une femme, après l'avoir volée, sentit une angoisse l'envahir. Quatre heures sonnèrent, et la pendule, dans le silence et dans la nuit, faisait son tic tac monotone. Claude laissa échapper ces mots : « Jacques, mon pauvre Jacques ! » Les sons, en frappant son oreille, l'épouvantèrent. On aurait pu l'entendre, et on se serait demandé comment lui, sans connaissance de rien, selon le rôle qu'il jouait, -pouvait ■plaindre, à cette heure, son ami. Il se jeta sur le divan, colla sa bouche contre un des coussins, et il étouffa sanglots et paroles.
Ainsi, Jacques devait être celui qui, innocent ou coupable, paye à la société, à la vindicte publique, représentée par la justice, la dette que tout crime réclame, que demande toute aventure sanglante. C'était lui, Barsac, qui avait contracté cette dette, mais ce serait Jacques qui la solderait. Le Moloch inique était là, demandant des victimes, insatiable minotaure dont il faudrait pourtant apaiser la faim. Barsac. devant lui, voyait toute l'horreur du meurtre, toute la philosophie sociale des fautes, des délits et des crimes.
Une existence supprimée, l'inexorable destin exige une
23S l'arriviste.
victime expiatoire, — le coupable, peu importe, mais une victime. Lui, Claude Barsac, il avait rêvé de réformer la société, de l'arranger à son gré, de la démolir. un peu d'abord; mais jamais, comme à présent, il c'avait vu combien, faite de pièces et de morceaux, si elle branlait sur sa base, cette base était large, les morceaux tenant les uns aux autres, malgré les crevasses, les longues lézardes, par de fortes attaches, des soudures énormes, toute une armature vieille, — mais formidable. Cette société veut que les responsabilités ne se perdent jamais et qu'elles soient endossées, quelquefois, trop souvent par ceux mêmes qui n'ont rien fait. Elle allait jeter le grappin inexorable sur Mirande, voulant que ce fût un voleur et un assassin, alors quïl était un brave garçon, un homme au cœur bon et doux, rempli de faiblesses. Il examinait les faits : tous, dans un enchaînement fatal, concouraient à accuser l'innocent, le menaient droit à la condamnation. Il y avait sa liaison irrégulière avec Liane : cela ne signifiait rien tant qu'il n'était pas accusé, mais, s'il l'était, elle se retournait contre lui ; comparée à Faisance de la jeune femme, sa fortune était minime, et on commencerait par dire qu'il vivait d'elle. Puis ce voyage, cette vie à deux, dans les Indes, etc., au Japon, projet que quelques personnesconnaissaient, existence au courant de laquelle Jacques aurait dû, inévitablement, avoir recours à sa maîtresse ! Et encore le million disparu, car le notaire, pour dégager sa responsabilité, parlerait; le meurtre, avec les circonstances aggravantes des paroles de Marquisette, Jacques trouvé seul avec l'assassinée : tout retombait sur Mirande, tout composait autant de preuves morales et matérielles irréfutables qui affirmeraient l'accusation, et, plus tard, détermineraient limplacabilité du jury.
Barsac se sentait triste et faible devant tout ce qu'il décou vrait dans la « cause » de Jacques de Mirande, car c'était la cause de Jacques et non la sienne; il souffrait d'un côté comme ami, de l'autre, cérébralement, comme avocat, tandis qu'il s'occupait déjà, avec sa science du droit, sa connaissance des mœurs et des procédures judiciaires, à l'analyse du cas de son ami. Ses lèvres s'agitèrent et laissèrent passer : « Je ne peux pourtant pas me livrer pour le sauver ! » Suivit un grand geste navré qui exprima son impuissance.
Presque aussitôt l'autopsie démontrerait que la mort était
due à l'empoisonnement par inhalation dacide prussique, et il faudrait prouver que Mirande avait eu ce poison en sa possession. Et cette preuve, on ne la ferait jamais, puisque lui, Barsac, avait détruit le flacon dacide prussique. Il demeurerait acquis que M""^ de Sergy avait été tuée par un inconnu ; ses paroles accusatrices seraient mises à l'actif de l'inconscience de l'agonie, et Jacques serait sau\"é.
Une joie nerveuse s'empara de Barsac : « Et même quand on le poursuivrait ? Ce serait un beau procès ! Moi, je le défendrai!... » De nouvelles inquiétudes le reprirent jusqu'au matin : « Un autre client, je m'en moquerais, je verrais juste!... Mais Jacques, Jacques, cela me touche de trop près!... Mon pauvre ami!... » Barsac pensait aussi aux précautions de prudence à prendre, à la conduite à tenir devant tous, au rôle à jouer, en un mot, afin de dépister tout soupçon. t( On ne sait jamais, - — se répétait-il encore, — le soupçon peut venir de n'importe qui et fondre sur vous. »
Quand l'aube si attendue de cette nuit si longue commença à pointer, ce n'était pas l'aurore aux doigts de rose, mais aux mains grises et sales. Les actes de Barsac auraient été poétiques en Grèce, en Orient, — dans Eschyle ou Sophocle — se seraient éclairés de quelque lumière surnaturelle; ici, ils prenaient les teintes d'un jour blafard. La porte de sa maison s'ouvrit pour laisser entrer le garçon crémier qui montait accrocher aux boutons des portes les boîtes de lait de ses clients; puis, un chiffonnier traîna la caisse d'ordures dans la rue. Bientôt des bruits de pas, un roulement lointain de fiacres. La vie continuait, pas émue de la disparition brutale de cette marquisette; la nature était comme lui-même devait être, impassible, fatidique.
Soudain, il perdit toute assurance, car il revit ses actions et, s'il trouvait qu'elles avaient été accomplies comme il les avait voulues, il n'en restait pas moins efi"rayé de l'avenir, non pour lui, — pour Mirande. Il était semblable à Macbeth après le crime de Duncan, mais il n'avait pas de lady Macbeth pour relever son courage. Ce n'est rien d'agir, le tout est de bien supporter, de crânement subir les conséquences de ses actions ; alors, peu les envisagent froidement qui n'ont pas de lésion au cerveau, et par là sont ou irresponsables, ou à demi coupables. Claude, malgré la trempe de son caractère, malgré l'âme qu'il s'était faite au contact d^
ia société, ne pouvait, intérieurement, conserver son calme. Après ces heures de lutte, de tension d'esprit et de volonté, pendant lesquelles le cerveau et la main avaient agi de conserve, l'homme, ses nerfs étaient à l'état aigu. Il souffrait moralement et physiquement.
Le grand jour trouva Barsac à sa table de travail, installé devant ses dossiers; et lorsque sa concierge entra pour savoir s'il n'avait besoin de rien, elle s'arrêta de surprise, leva au plafond ses bras tremblants, et elle s'écria :
— C'est-y Dieu possible ! Mais non, j'aurais dû m'en douter ! Je vous ai entendu remuer toute la nuit.
Elle l'avait quitté, la veille, au moment où il se disposait à travailler, et elle le retrouvait quasi dans la même position, Barsac se réjouissait, à part lui, de la stupéfaction de la bonne vieille. Si jamais il pouvait être soupçonné, accusé, elle serait le témoin suprême qui se dresserait implacablement entre lui et l'accusation pour l'arracher à la poigne de la loi, un témoin convaincu de dire la vérité. Elle affirmerait, la brave femme, qu'il avait passé la nuit à travailler, que, de sa loge, ayant les sommeils entrecoupés de réveils des vieilles gens, elle l'avait entendu plusieurs fois remuer, comme pour remettre des bûches de bois au feu, se délasser les jambes.
— Ah ! c'est vous ? Bonjour, maman Crevette, fit Claude en se retournant.
— Et vous ne vous êtes pas couché?
— Xon, vous voyez.
— Dieu, que vous êtes pâli ! On dirait un saint de plâtre ! Cette phrase amusa Barsac, parce qu'elle était juste et
qu'elle gravait bien les détails dans la mémoire de sa concierge. En effet, il portait les traces de sa nuit de veille, lourde d'actions et de pensées, et c'était comme un rayonnement pâle qui éclairait sa face.
— Je vous l'avais dit, que je travaillerais toute la nuit. Elle partit alors en guerre, avec une semonce bougonneuse,
comme une mère-grand qui gronde un petit-fils qu'elle choie, ce Décidément, non, il n'était pas raisonnable, et il se tuerait, bien sûr, s'il continuait ainsi. Ah! il devait avoir joliment besoin de se reposer. »
— Du tout, rép)liqua Claude. Cela me connaît, et ce
Al'' CLAUDE BARSAC. 241
n'est pas la première fois... Je dormirai ce soir. J'ai encore à travailler.
II frappa sur les dossiers de sa table de travail, et d'une voix qu'il fit vibrante :
— Il y a, dit-il, des victimes lésées, des innocents accusés, des veuves et des orphelins volés, et tout cela appelle ma défense, demande l'aide de ma parole ! Comment les défendre avec fruit, leur faire rendre justice, si je n'ai pas, avec patience et minutie, étudié leurs causes?
— Quel brave jeune homme vous faites ! Y en a pas de meilleur sur terre, cria-t-elle, joignant les mains en signe d'admiration. Oh! oui, vous êtes un saint... Je vais vous préparer tout de suite un bon chocolat, en attendant, à midi, un déjeuner que je vous soignerai à vous lécher les doigts... Si M"® Renée venait ce soir, la bonne amie à monsieur, il faudrait qu'il puisse remplir ses devoirs.
Ces derniers mots amusèrent Claude au possible ; exagérant la note, il se mit à plaisanter, à rire aux éclats. « Voulezvous bien vous taire, polissonne? » Maman Crevette laissa enfin son « principal locataire », comme elle l'appelait, pour vaquer aux soins de la maison dont elle était la concierge, et en même temps préparer le déjeuner de Claude.
Tout allait à souhait.
Il passa dans la chambre à coucher. Là, il s'occupa à une toilette minutieuse, s'arrosa d'eau glacée de la tête aux pieds dans son tub. Cela retrempa le corps, redonna aux muscles de la souplesse, et apaisa l'aigu des nerfs. Il mit une chemise fraîche, de soie mauve à cordelière violette, revêtit son complet de travail, et il se regarda dans la glace de la cheminée. Pâle, les traits encore un peu fatigués, il n'avait pas à s'inquiéter de ces détails, il avait été souvent ainsi après des nuits de veille. Puis il revint dans son cabinet de travail, très chaud. Le feu brûlait bien, s'élevait en flammes bleues. Claude les regarda, l'esprit comme d'accord avec la vivacité du feu. L'assassin savait que cette journée déciderait bien des choses, et qu'il aurait nombre d'assauts à subir. Il les attendait, maintenant, de pied ferme.