DES RONDS SUR L'EAU
Il était neuf heures.
La mère Crevette avait posé les journaux du matin sur la table de travail de Claude. L'avocat prit d'abord son journal, le Revendicateur, le déplia. Première page, en tête, le panégyrique d'Archambaud par Négrava; plus loin, commençant au bas de la cinquième colonne, son article, à lui Claude, sur la corruption parlementaire : aux autres pages, rien.
Barsac ouvrit d'autres journaux. Tous muets, naturellement, sur le meurtre de M"^^ de Sergy. La notfvelle, c'était évident, n'était parvenue aux journaux que trop tard, au moment on l'heure du tirage sonne et empêche de remanier la mise en pages. Le Matin, cependant, donnait le récit de son crime, un récit nécessairement incomplet. Des deux domestiques qui avaient recueilli les dernières paroles de M™® de Sergy, l'homme avait été quérir le commissaire; la femme, le médecin. Le commissaire n'avait pas hésité à arrêter Jacques, et il avait maintenu l'arrestation et dirigé le jeune homme sur le Dépôt de la Préfecture de police, aussitôt le rapport du médecin terminé. Celui-ci avait déclaré que la jeune femme était morte empoisonnée par l'inhalation forcée d'acide prussique. Il y avait eu violence. Dans la lutte qu'elle avait soutenue contre son assassin, elle avait eu les lèvres écrasées, déchirées, le cartilage du nez brisé et la fosse nasale écorchée.
Claude, à tous ces détails, pensa que, sans l'énergie qu'il
avait déployée pour mater sa victime, celle-ci lui échappait; il comprit alors l'atroce férocité qu'il avait dû mettre pour tuer cette femme. Barsac ainsi renseigné, se jeta sur le divan, puis il cria, appela sa concierge; un locataire -passait, un homme qui habitait une mansarde sous les toits. Il prévint la pipelette et la bonne vieille se précipita aussitôt chez l'avocat.
— Que que vous avez, monsieur Claude?
— Je me sens mal, dit-il. Allez vite me préparer du thé...
— Ah ! je vous le disais bien que ça vous jouerait un mauvais tour de passer comme ça les nuits !
— Non, ce n'est pas cela... Mais ce journal... M™® d« Sergy a été assassinée cette nuit, et mon ami Mirande est emprisonné, accusé de l'avoir tuée !
■ — Que que vous dites donc? fit-elle, curieuse.
— Jacques est arrêté, mon ami Jacques!... Ah! je crois vivre un cauchemar...
— Je comprends, c'est votre ami!... Mais comment que cela peut se faire?
— Je n'en sais rien moi-même... Tenez! Lisez!... Moi, qui ai dîné avec eux, hier soir.
— Ah ! oui, ce dîner dont vous m'avez parlé.
— ■ Je les ai quittés à neuf heures, les laissant en joyeuse compagnie, pour me rendre à mon journal ; puis je suis rentré. Ah ! pendant que je travaillais ici, on assassinait Marquisette, on emprisonnait mon ami !
— C'est vrai, gémit la vieille femme, en levant les bras, je me le disais, ce matin, vers les quatre heures, en vous entendant remuer : « Il se mange les sangs à travailler. »
« — Ah ! vous m'entendiez ? « Barsac se redressa, puis il dit à la vieille : « - — Non pas de thé... je vais mieux... Un petit verre de rhum seulement... et je vous en offre un... Ah ! tout de même, quoique je ne sois pas douillet, j'ai bien cru que j'allais m'évanouir. » Il jouait supérieurement la comédie. Il était entré dans une voie de mensonge, on sa puissance intellectuelle le guidait.
— Ah ! dit-il bientôt, reposant son verre vide, il va sans doute se présenter des visites pour moi . . . Vous viendrez me dire les noms avant de faire entrer, car je ne recevrai pas tout le monde.
Il pensait à tout. La nouvelle de l'assassinat de M™* de
Sergy — de Marquisette — se répandrait vite, sur les boulevards, un peu partout. Il n'avait fait que commencer à jouer la comédie devant une vieille concierge, facile à abuser ; mais d'autres viendraient, qu'il recevrait pour ne pas inspirer de soupçons ; et avec eux il faudrait éviter une note fausse dont ils pourraient se souvenir après, tout mot pouvant laisser supposer la double vie qu'il avait vécue, la nuit précédente.
Barsac déjeuna vers midi. A une heure, comme il finissait de prendre sa tasse de café, sa concierge vint lui annoncer Montai. Il eut un sourire. « C'était bien lui, à l'affût de tout, qui devait se présenter le premier. »
Le reporter entra de son pas leste, avec ce nez en avant qui humait l'air comme un chien flairant une piste, avec ses gestes déliés qui en a\aient fait un sympathique par excellence. Montai, le grand sympathique.
— Eh bien ! — tendant la main, — vous savez la nouvelle?
— Oui, elle m'a porté un coup ! En l'apprenant, je me suis presque trouvé mal.
La mère Crevette, qui n'était pas encore sortie, confirma le dire de son locataire, en ajoutant que M. Claude « s'était fatigué à travailler toute la nuit ».
— Ah ! vous êtes un bûcheur, vous ! fit Montai avec admiration.
— C'est toute ma fortune ! répliqua Claude, simplement. Puis, avec un triste soupir :
— A quoi m'a servi de travailler ici, toute cette nuit? J'aurais dû rester avec eux, et peut-être... Mais à quelle heure. Montai, avez-vous quitté la pauvre femme et mon malheureux ami?
— A minuit passé.
— Laissez-nous, dit Claude à la concierge, et vous, mon cher ami, asseyez-vous.
La bonne femme, malgré son désir de rester, dut partir. Montai avait pris une siège, et il continuait :
■ — J'étais le dernier... J'ai laissé Mirande et M™^ de Sergy ensemble... Eh bien! je vous l'avouerai, au moment de les quitter...
— Quoi, vous avez eu un pressentiment?...
— Non, ce n'est pas le mot... mais positivement, je sentais qu'il y avait quelque chose dans lair, comme on dit... Je ne puis expliquer cela.
— Allons donc, repartit Claude avec de l'ironie, cette petite patricienne, hier soir si heureuse, exultait de vie, d'amour : voilà ce qu'il y avait dans l'air, ce que vous subissiez.
Le reporter balançait son pied devant le feu.
— Qui se doutait que la Camarde la guettait dans le coin ! Elle était là, jolie, pleine de charme, et tout l'artificiel de sa beauté semblait naturel. C'est que, comme vous le disiez tout à l'heure, elle exultait de joie de partir avec l'adoré pour des pays où ils seraient seuls, tout à leur rêve! Vie idéale, d'amour, et la mort s'abat sur cette proie.
' — N'esquissez pas davantage votre article, je le vois : il sera très bien... Seulement vous oubliez Alirande. Mon ami aussi partait pour le pays des rêves, et il croyait tenir la chimère. Hélas ! il est plus à plaindre que sa maîtresse, car il vit, lui, car il souffre, car il est accusé... Ah! mon pauvre Jacques, mon pauvre Jacques !
Un sanglot refoulé l'étreignit à la gorge et deux larmes mouillèrent ses yeux. A ce moment, il était à demi sincère : mais il pensait aussi que sa douleur devant le reporter était noble et l'abusait. Montai, ému, serra la main de Claude.
— Allons, du courage, Barsac!... On disait bien que vous aimiez Mirande, mais je ne croyais pas, moi et les autres, que c'était autant. Ah! j'écrirai tout à l'heure, dans mon article, combien vous l'aimez !
En lui-même, Barsac jouissait de la façon dont il empoignait le reporter.
— Vous n'avez pas de détails ? interrogea-t-il.
— Non. Aussitôt je me suis mis en campagne. Mais il faut attendre l'enquête, la confrontation...
Barsac, à ces paroles, bondit de son fauteuil :
— L'enquête? La confrontation? Qu'avez-vous besoin de tout cela pour savoir que Jacques est innocent ! Il est inadmissible qu'un garçon heureux, à la veille d'aller à Ceylan, je ne sais où, chercher et retrouver l'Eden perdu, qu'un amant fou de sa maîtresse aille la tuer... Eh! quoi. Montai, vous soupçonnez Jacques?... Autant me soupçonner, moi!
— Vous? Moi aussi, alors?... A part la haute estime que
j'ai pour vous, mon cher maître, nous n'avons aucun intérêt à cela... tandis que Mirande...
— Quoi.^
— Il vivait avec elle.
— Mais il ne vivait pas d'elle, et il était loin d'être pauvre. Montai ne disait rien, mais il pensait : « Qui sait? »
Barsac, se grandissant, criait, dans un mouvement éloquent :
— Si la justice le garde à sa disposition, je le défendrai, moi ! Comme ami, c'est mon devoir, et comme avocat, c'est mon droit! Je montrerai la fausseté de l'accusation... Un assassin, lui, Jacques, mon meilleur ami, le plus près de mon cœur, Jacques, le camarade de mon enfance, le compagnon de ma jeunesse, Mirande, que je connais comme moi !
Montai tenait à avoir son pain sur la planche, sa part de célébrité, de réclame et de bénéfice, en écrivant cette histoire parisienne, au jour le jour, jusqu'à la condamnation ou à l'acquittement de Mirande, et il était politique de sa part de ne pas fâcher Barsac, puisque l'avocat serait à même de lui fournir le plus grand nombre de détails de la cause.
— Je vais écrire le commencement de mon article, dit Montai en se levant, rapporter les faits tels que nous les connaissons à cette heure. Vous comprenez, Barsac, je ne puis qu'être impartial ; mais, après vous avoir écouté, je montrerai toute la sympathie — possible — pour votre malheureux ami.
— Je vous remercie, Montai. Vous êtes un brave garçon, j'en étais sûr... A propos, je compte sur vous, pour me tenir au courant...
— A charge de revanche, puisque vous serez l'avocat de Mirande...
— Mon cher Montai, je compte sur vous pour plaider la cause de mon ami.
Lui, négligemment :
— Oui, oui...
Il avait déboutonné son pardessus en arrivant; à présent, il le croisait sur sa poitrine, le reboutonnait, et il partait, après une poignée de main à Claude.
Le reporter dehors, ce fut presque tout de suite, Paudan, le chroniqueur normalien, le déclassé à tout faire. Le rhétori-
cien se présenta pitoyable, lui, dans une marche un peu indécise. Il serra la main de Claude, la secoua, et, avec un geste navré :
— Mon pauvre Barsac, vous voilà atteint! Vous, son ami...
— Vous me plaignez, Paudan?
— Certes!
— Prenez une chaise, et mettez- vous là, près du feu.
— Oui, car il gèle dehors, à pierre fendre.
Barsac se recueillit, tandis que l'autre s'asseyait; puis, rapidement, il porta au rhéteur un coup droit que celui-ci ne sut point parer, au mauvais rhéteur trop sincère en ses paroles et en ses actions, même fausses, et, inhabile à ces jeux d'avocat.
- — Vous me plaignez, merci, dit Claude; mais vous ne plaignez pas Jacques ?
— C'est que Mirande avait des théories...
— Alors, vous le croyez coupable?
Paudan, un peu effrayé du ton net et tranchant avec lequel ces paroles avaient été dites, hésita deux secondes; puis, levant ses bons yeux d'homme probe d'instinct, mais dont la vie se pourrissait sous la voûte des années faisant tomber sur lui, incessantes hostilités, comme les gouttes sans trêve d'une eau noire et trop souvent nauséabonde, il répondit avec cette hardiesse qu'on trouve à certains moments chez les faibles :
— Je suis un pauvre diable de philosophe pyrrhonien qui ne croit pas à l'absolu; aussi ai-je peur de prononcer le mot de culpabilité. Mais il y a un fait certain, c'est que Mirande avait des théories, et peut-être a-t-il fait là une expérience... qui ne lui a pas réussi... Il se serait laissé pousser par l'intérêt.
Barsac frémit comme si une main se posait sur son épaule pour l'arrêter. Lui, qui connaissait le secret du drame, puisqu'il en avait été l'acteur principal, voyait l'intérêt qu'on supposerait à Jacques pour avoir tué sa maîtresse, on dirait qu'il l'avait tuée parce qu'il l'avait volée, car indubitablement le vol serait découvert. Il jeta un coup d'œil de détresse sur le portrait de Jacques, derrière lequel le million était caché.
Paudan surprit le regard de Claude, et il murmura :
— Oui, c'est votre ami... Allons, il l'est décidément, et pour ne pas être indélicat, je ne dirai plus rien.
— Au contraire, repartit Barsac, il faut que vous mexpliquiez toute votre pensée.
— Vous devez savoir mieux que moi ce qu'il est capable de faire, puisqu'il est votre intime ami.
— Cela est d'un autre ordre d'idées. Parlez, Paudan. Je dois recueillir tous les bruits, toutes les opinions, si je veux défendre, devant tous aussi bien que devant des juges et des jurés, avec efficacité, mon camarade.
Paudan toussa. Il sentait qu'ils s'engageaient sur un terrain dangereux.
— Mirande, dit-il, prêchait des théories qu'on peut discuter, qui ont du vrai, mais qui, justement parce qu'elles ne sont pas absolues, ne peuvent être mises en pratique. Xous l'avons entendu parler avec férocité de la lutte pour la vie, en homme qui ne reculerait devant rien; et, il n'y a pas si longtemps, à la sortie d'une première, nous insultant tous, il a comme fait personnelle, sienne, la question du Mandarin, exposée dans une phrase féconde, par Rousseau : « S'il suffisait pour devenir le riche héritier d'un homme qu'on n'aurait jamais vu, dont on n'aurait jamais entendu parler et qui habiterait le fin fond de la Chine, de pousser un bouton pour le faire mourir, qui de nous ne pousserait pas ce bouton? » Emile, ou de V Education. Heureusement, cette éducation n'est pas générale... Balzac, enfin, ce mauvais styliste, a consacré cinquante lignes en tout à ce symbole qui aurait dû tenter son génie.
Paudan sortit un livre de sa poche, le Pire Goriot, et lut :
« — Il est, vois-tu, des circonstances dans la vie oii il faut jouer gros jeu et ne pas user son bonheur à gagner des sous.
« — Mais tu poses la question qui se trouve à l'entrée de la vie pour tout le monde, et tu veux couper le nœud gordien avec l'épée. Pour agir ainsi, mon cher, il faut être Alexandre ; sinon, l'on va au bagne. Moi, je suis heureux de la petite existence que je me créerai en province, o\x je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de l'homme se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense circonférence. Napoléon ne dînait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus de maîtresses qu'en prend un étudiant en médecine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher, tiendra toujours entre la plante
de nos pieds et notre occiput; et qu'il coûte un million par an ou cent louis, la perception intrinsèque en est la même au dedans de nous. Je conclus à la vie du Chinois.
« — Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon ! Nous serons toujours amis... »
Peau-d'Ane s'arrêta un instant de lire, puis, tournant les feuillets, il dit :
— Mais écoutez encore, Barsac, ces trois lignes de Balzac : « — Nous avons donc tué le mandarin? lui dit un jour
Bianchon en sortant de table.
« — Pas encore, répondit-il, 77iaîs il râle... » Claude regardait Peau-d'Ane, son front empli de la seule intelligence livresque, Peau-d'Ane dont la parole maintenant s'insurgeait contre Jean-Jacques, ce philosophe atrabilaire, condamnant l'humanité, parce que son imagination a créé toute une tentation invincible, qui offre aux hommes à consciences peu solides la certitude d'être riches et impunis par les facilités d'un assassinat ignoré. Barsac écoutait Peaud'Ane, puis simplement :
— Oui, j'ai lu tout ce que vous venez de me dire. Ça ne prouve rien contre mon ami Jacques de Mirande.
Paudan, alors, dans une attaque directe :
« Eh bien ! je ne sais pas ce que cela prouve. Mais, ce soir-là, il nous traitait de bandits, non seulement capables de tuer un mandarin, mais de dévaster le mandarinat. Et il y avait du mépris dans ses paroles. Comment croire qu'un homme qui généralise ainsi et parle avec un si grand- mépris de ses semblables, qu'il croit capables de tout, ne pense pas ce qu'il dit et n'est pas, justement par mépris des hommes et des choses, capable de faire ce dont il accuse les autres. Il orait, ce soir-là, devant sa maîtresse, morte maintenant, n'exceptant personne, pas même moi... et pourtant, je refuse de vendre ma plume. » Il ajouta, en riant, comme un hommage à la vérité : « Il est vrai qu'on ne m'a jamais offert de l'acheter. » Et reprit : « Enfin, il me semble, tout de même, que je continuerais à vivre pauvrement si la tentation venait m'assaillir... »
— Mirande avait tort, s'écria Claude avec énergie. Il ne faut jamais dire, même pour avoir de l'esprit, ce qu'on ne ferait pas... Mais, Paudan, ajouta-t-il plus bas, vous êtes un philosophe, un observateur; vous lisez les hommes, je pense,
quand vous le voulez, aussi bien que des livres, et vous savez certes que de l'idée à l'acte il y a des abîmes.
Ces paroles, dites chaudement, avec une conviction vibrante et voulue, sonnaient le creux chez Barsac, mais pour lui seul qui les disait et savait le contraire maintenant. De l'idée à l'acte, il y a des abîmes, et, par-dessus, une frêle planche où s'aventure THomme hardi.
— Je veux le croire, répliqua Paudan. Pourtant il y a des idées qui ont engendré des faits. Les paroles du Christ ont créé le christianisme. Néron, le divin histrion, mettait lui aussi ses idées en actes. Les hommes de la Terreur ont répandu le sang pour une idée qu'ils croyaient juste, et qui l'est peut-être.
Il atteignit Claude en pleine poitrine lorsqu'il ajouta : - — Certes, la majorité des poètes et des faibles peut s'en
tenir aux rêves et aux idées; mais il y a des méchants ou
des fanatiques qui agissent.
— Vous ne pensez pas ainsi Jacques ?
— II méprisait trop les hommes.
— Voyons, mon cher, vous n'irez pas redire tout cela devant une cour de justice?
— Non. si vous m'affirmez que votre ami est innocent. Claude se leva, et, d'une voix vibrante :
— Paudan, je vous le jure, il est innocent ! Le croyez-vous à présent?
— Vous avez une belle conviction ! . . . Vous avez juré sans doute, mais, enfin, vous n'avez pas prouvé... Ah! votre amitié infirme votre conviction... Tenez, je me souviens d'un détail... Le soir où votre ami nous exposait si bien la question du Mandarin, et nous insultait avec toute gratuité de sa part, nous écrasait de son mépris, il a voulu me gifler ! oui . . .
— Vous gifler?
Barsac tremblait. Paudan était-il donc un ennemi de Jacques ?
— Oh ! fit l'autre avec un sourire, je ne garde pas rancune aux hommes; sans cela il y a longtemps que je serais crevé de haine rentrée... Ce soir-là, je venais de lire, à tout hasard, en plaisantant, un peu saoul de bière, dans la main de M"® de Sergy, la maîtresse de Mirande. Marquisette, comme il l'appelait, et j'ai prédit à la pauvre petite femme,
n'imaginant pas être si bon prophète, une mort prompte et tragique. Après — j'avais trop bu de bière, je crois, vraiment ! . — je demandai à Mirande de me donner sa main. Alors il se leva furieux, et il me répondit : « Où vous la faut-il? Sur la figure? » Je me fâchai. Bisson, qui était là. arrangea les choses : il arrêta votre ami dans sa violence, lui dit qu'il nous avait rasés avec sa question du Mandarin, que .s'il avait ri, lui, Mirande, j'avais bien le droit de m'amuser à mon tour, et la querelle en resta là... Pauvre petite femmelette, je ne me savais pas si bon chiromancien !
Une épouvante fit blêmir Claude, Jacques, sans le savoir, avait préparé, dès longtemps, tout ce qui plaiderait contre lui, viendrait renforcer l'accusation dont il serait l'objet. Ce n'est pas lui, Barsac, qui mettrait la tête de son camarade dans la lunette de la guillotine, si jamais la fatalité poussait Jacques à ce supplice infamant, mais eux, mais lui-même, Mirande. Toutes ces paroles du passé, toutes ces théories, pourtant si vraies, allaient se retourner contre le malheureux. Paudan, qui avait assisté à la querelle sur la question du Mandarin, et dîné la veille chez M™® de Sergy, serait appelé comme témoin : il parlerait en philosophe pyrrhonien, et cette déposition ainsi faite causerait plus de mal qu'une accusation formelle.
Paudan, qui avait vu la pâleur de Claude, lui dit, avec un bon sourire triste et sincère, à cette heure 011 il navait encore pas bu trop de bière :
— Ne parlons plus de cela. C'est votre ami, et cela vous fait mal... Je m'en vais. J'ai besoin d'argent, aujourd'hui...
Il acheva en riant :
— ...Comme tous les jours!
Puis, ainsi qu'un rêveur songeant à quelque aventureuse et lointaine Toison d'Or :
- — Je vais passer au journal ; peut-être mon directeur m'avancera-t-il. aujourd'hui, le louis qu'il m'a refusé hier?
— Bonne chance ! dit Barsac. Et le philosophe sortit.
Claude ne resta pas longtemps seul, au milieu d'un monde de pensées qui lui montrait la société et les hommes sous un jour terrible, mais justement renforçait ses théories de combattant pour la lutte de la vie. Bisson, le critique drama-
tique, entra. Plusieurs fois, il avait tapé Mirande de cinq louis, et jamais, boulevardièrement, il ne les lui avait rendus. Mais il ne lui en voulait pas des services qu'il avait acceptés, et il était, en général, un sincère. Aussitôt en s'asseyant :
— Eh bien! en voilà un drame! Et mieux fait que ceux que je suis forcé d'entendre si souvent... Mirande est un nerveux, un être de premier mouvement, et il a dû se passer entre lui et sa maîtresse un drame terrible... à moins qu'il ne l'ait tuée pour un motif que nous ne connaissons pas encore.
— Il n'y a pas de motif... Ces deux êtres s'adoraient. Ce soir, comme vous le savez, Bisson, je devais me rendre à la gare pour leur dire adieu; ils voulaient fuir loin, bien loin, vagabonder en amoureux, à travers le monde, dans les Indes. Ah ! il y a un mystère, effectivement, à ce drame, et il faudra bien que je le découvre !
— Ne cherchez pas tant, Barsac, vous reviendrez bredouille.
— Vraiment, vous le croyez coupable? fit Claude avec un peu de colère, qu'il ne put surmonter.
— Oui, je le crois coupable, mais digne de ne -pas VHre déclaré... Entre nous, les mots, les jugements ne s'appliquent pas à tous les hommes... Mirande avait soif de célébrité. Eh bien, il va être célèbre. Les femmes vont l'adorer, se passionner pour sa cause, et il va se transfigurer, dans leur esprit, en une sorte de héros. Combien désirent coucher avec lui ! Et y coucheront, majiu adjuvante, toutes celles qui ont au bout du doigt un peu d'imagination ! Ah ! Il ne sera pas à plaindre, il aura de la gloire ! et de l'amour !
Barsac, s'il ne s'était pas modéré et retenu, aurait sauté à la gorge de son interlocuteur.
— Je crois Jacques innocent ! dit-il enfin, calme, froid, mais faisant sa voix profonde comme une conviction. Je serai son défenseur et j'arracherai sa tête à l'échafaud, si cela est nécessaire!... Oui, je serai son avocat, et — s'oubliant dans un élan de son dévouement — malheur ! je le dis en vérité, à qui voudra le charger, sans être trois fois sûr.
Il prononça ces derniers mots avec un air farouche, dressé dans son fauteuil, et ses yeux noirs flambaient. Bisson, interdit par les paroles et par le ton :
— 'Vous vous emballez ! Et votre amitié, qui me touche et
me convaincrait presque, si c'était possible, vous excuse et me confirme encore sur vous dans la haute opinion d'honneur que j'ai depuis longtemps; mais reprenons. Je l'affirme, je n'en veux nullement à Mirande. Nous causons, Barsac...
Il se leva bientôt après, et il partit, se demandant s'il ne s'était pas fait un ennemi de Barsac. Il l'avait senti redoutable, capable de lendemains glorieux et puissants, et il pensait qu'il était à ménager.
Barsac envoya chercher les journaux du soir. Ils n'apportaient aucun détail nouveau, racontant tout ce que le public savait jusque-là du crime. Il avait jeté les journaux à terre, dans un coin de la chambre, quand parut le poète décadent et catholique, Gilbert Lamor. La démarche lente, les gestes ramassés au corps d'un élève sacristain béat. Dans ses yeux, aux regards obliques, une petite flamme, et sa bouche se tuméfiait de bile. Il était amené par sa rancune d'homme pauvre contre un camarade à qui tout, jusque-là, a réussi, par son désir de pouvoir distiller sa bave infecte sur quelqu'un; on sentait quïl préparait du fiel, avec son incapacité de tout, sauf de cela, son ignorance, sa sottise gonflée de vanité.
Lamor se plaça devant le feu, se chauffa les mollets, se retourna, se baissa et se frotta les mains dans un geste de prêtre qui va rompre l'hostie, puis, ayant approché un fauteuil, il s'y établit solidement, les pieds près de la tête de sphinx d'un des chenets. Barsac contemplait tout ce manège.
— Enfin, finit par dire Lamor. Mirande a accompli l'acte qu'il devait nécessairement accomplir. Seulement, ce n'est pas un garçon fort ni dont l'esprit est à la hauteur de ses théories, il a tué bêtement.
— Vous avez raison de le croire coupable. Un homme comme vous ne pouvait avoir une autre idée.
Il y avait du mépris dans cette réplique. L'autre, qui n'avait pas bronché, répliqua :
— ■ Moi, je ne suis pas un artiste d'action comme Mirande; je suis un littérateur, un poète, et mon outil d'art, c'est ma plume.
— Mais vous n'écrivez guère.
— Parce que je suis un artiste. Je suis pour le sonnet
parfait et douloureux de Baudelaire. — Sois sage, à ma douleur, et tiens-toi -plus tranquille — et non pour le fatras de Hugo, qui a encombré le siècle. J'emmagasine les matériaux, et quand le moment sera venu, on verra... on verra. Claude, avec tranquillité, en souriant : • — Quoi donc? La montagne accoucher d'une souris.^ Le poétereau se renversa dans le fauteuil, et de l'air de la grenouille qui se gonfle au bord de la fontaine fabuleuse oij s'abreuve le bœuf, il dit :
- — • N'importe, ma conception est grande et votre ami s'en est servi.
— Comment, il s'est servi de votre conception.^
— Certainement. Je lui ai raconté, un soir, dans une brasserie, à la sortie d'une première, un sujet de roman. Il a mis, en y faisant quelques petits changements, mon œuvre en action.
— Mon pauvre garçon, vous vous abusez. Jacques n'avait aucun intérêt à tuer sa maîtresse.
— Attendons.
— Mais quel motif aurait-il eu?
— Quel motif? fit Lamor en riant d'un mauvais rire. Mais il l'aura volée, ou bien, s'étant fait faire par elle un testament en sa faveur, il aura joué le tout pour le tout... Oui, il a joué le tout pour le tout, et, comme il vous aura pour défenseur, il sera acquitté.
Il y avait de l'admiration pour Barsac dans cette dernière phrase, et celui-ci le sentit. C'était le chat-pard qui craint le lion, qui est forcé de reconnaître sa supériorité. Claude se disait à ce moment que, comme tous ceux qui avaient dîné la veille chez M™® de Sergy, Lamor serait appelé chez le juge d'instruction, cité comme témoin aux assises. L'avocat avait eu envie, tantôt, de sauter sur Bisson, d'étrangler ce grand corps, et. maintenant, ce rimeur, dégingandé, maigre, suintant le fiel, il éprouvait des démangeaisons de le jeter à la porte ; il retint son dégoût, qui n'aurait fait que gâter l'affaire, et sourit au compliment avec tristesse. Il s'agissait de son ami. La nuit peu à peu était venue, et le bon feu flambant éclairait seul la pièce. Lamor se dressait pour partir :
— A propos, j'ai lu, ce matin, votre article sur la corruption parlementaire. Il est rudement bien, on en parle beaucoup. Cet assassinat ne lui fait pas tort au contraire... Mais
ar CLAUDE BARSAC. 255
que signifie donc l'article, élogieux extraordinairement, de iVégrava sur Archambaud, le ministre du Commerce?
— Je ne suis pas dans les secrets de Négrava.
Après le départ de Lamor, la mère Crevette alluma la lampe, préparée par elle, le matin. Des camelots, dans la rue, criaient la deuxième édition d'un journal du soir, avec de nouveaux détails sur le drame mystérieux du quartier Monceau. Claude envoya la portière acheter un exemplaire. La vieille retournée à sa loge, il dépliait le journal. On disait que M""*^ de Sergy, deux jours avant d'être assassinée, avait retiré de chez M® Baldot, son notaire, une somme d'un million, et que cet argent avait disparu. Le notaire, à la nouvelle de l'assassinat de sa cliente, était allé déclarer au procureur de la République que M""^ de Sergy devait avoir un million chez elle, qu'il le lui avait remis trois jours auparavant; on avait cherché, vainement, le million. Le journal ajoutait : « Voilà le mobile de l'assassinat. L'inculpé a volé, et, après, il a fallu tuer. » On disait encore : « Il est évident que le meurtrier comptait avoir le temps de fuir. Le million se composait de billets de banque qu'il aurait échangés facilement, à l'étranger. Les deux serviteurs de l'assassinée, qu'il faut féliciter, en courant chercher le commissaire et le médecin, l'ont empêché de mettre à exécution son projet de fuite. »
Une heure encore, ce fut, chez Barsac, un défilé de camarades, de connaissances communes à lui et à son ami. Ils venaient chercher des détails, — et l'avocat vérifia, une fois de plus, mais avec quelle puissance, combien l'esprit humain croit au mal, combien les hommes aiment à frapper celui qui est tombé à terre.
Barsac, écœuré, seul enfin, appela sa concierge :
— Maintenant, je n'y suis plus pour personne.
— Et M"« Renée?
— Celle-là, vous le savez bien, est toujours exceptée. Depuis le crépuscule, Barsac avait besoin d'une grande
tendresse. Il songeait à Renée, et se demandait, presque avec anxiété, si elle viendrait. Il avait besoin d'elle, il craignait de passer seul la nuit, cette nuit qui allait suivre celle oii il avait tant agi, tant pensé.
Il était plus de sept heures, lorsque entra Renée April, Elle tremblait un peu et le froid avait violacé son visage. Toute la journée, elle avait entendu parler de l'assassinat mystérieux de la rue Murillo, car il passionnait déjà toutes ses compagnes, comme beaucoup d'autres femmes; elle avait assisté à la lecture à haute voix des journaux de la dernière heure, et en sortant de son atelier de modes, comme elle connaissait la grande intimité de son ami avec le prétendu coupable — car, pour elle, Mirande n'était pas coupable — elle était accourue vers Claude, inquiète, pour apprendre de ja bouche les détails de cette cruelle aventure, surtout dans un besoin très féminin de consoler son amant, de prendre part à sa peine.
Par délicatesse, elle n'avait point appris aux « petites m ains », ses camarades d'atelier, qu'elle connaissait Mirande; d'ailleurs, cela eût été avouer sa liaison avec Barsac. Puis, elle ne pouvait croire à la réalité de Ta sinistre nouvelle, surtout elle ne pouvait s'imaginer que Jacques, si bon garçon, si aimable, si ami de Claude, lui qui, aux. rares fois 011 ils s'étaient rencontrés chez son amant, avait été prévenant pour elle, d'une attention si cordiale et si séduisante; non, elle ne pouvait croire que cet homme-là avait volé, puis tué cette jo.\e petite marquise, dont il semblait si amoureux et pour qui c don Juan — elle le savait aussi par les conversations de Claude — était infidèle à toutes les autres femmes.
Aussitôt Renée vint s'asseoir sur les genoux de Claude. Elle entoura son cou de ses bras, et elle pleura sur son épaule. Barsac réfléchissait, la tête baissée, de sorte que sa maîtresse ne voyait pas l'expression de ses yeux.
— Qu'est-ce que tu as? finit-il par dire.
Elle se leva rapidement, arrêtant ses sanglots, se rejeta en arrière. La chaleur de la pièce avait rendu à son teint sa nuance habituelle, une pâleur 011 apparaissaient les veines violettes.
— C'est bien vrai, il est arrêté?... C'est horrible! C'est horrible ! C'est comme si on disait que tu me tueras un jour !... Mais que sais-tu, Claude?
— Rien de plus que toi.
Il lui raconta la soirée de la veille, chez Marquisette, son départ, sa rencontre avec le Porc Monceau, et au journal, le Revendicateur, avec Négrava et Castelar. ensuite, sa nuit
au travail, comme il avait raconté tout cela aux autres; et Renée interrogea :
— Que va-t-il devenir? Ah! la justice! Ça ne te fait pas peur?
Elle marchait dans la pièce, montrant par là toute l'agitation qui la secouait. Et c'était charmant d'ingénuité, de grâce, cette jeune femme frêle qui semblait partir en bataille contre les bastilles, où la justice est prisonnière, pimpante et petite don Quichotte qui vient de rêver, toute la journée, de sauver un innocent, tandis qu'avec d'autres petites fées, ses camarades, elle arrangeait exquisement des fleurs, rue de la Paix, dans un atelier de modiste, sur de délicieux et adorables chapeaux de Paris.
— Calme-toi, Renée, dit Claude. Toute démarche, en ce nioment, est impossible Ah ! sois-en bien certaine, dès que cela me sera permis, j'apporterai sans retard à mon vieux camarade l'appui de mon affection.
— Claude, tu parais si calme! Il est vrai que tu es plus pâle qu'à l'ordinaire... Oh! combien je t'admire!... Et combien je t'aime!... Calme, tu le parais! Mais au fond de toi, comme tu souffres, n'est-ce pas, mi?
Elle l'étreignit avec une force nerveuse qui montra pour la première fois toute l'énergie de cette gentille et jolie dévouée. Renée traçait son rôle à Barsac. Même devant elle, il devait ne s'oublier jamais, être toujours douloureusement touché de la situation de son ami ; ne jamais être le contraire de la menteuse image qu'elle avait devant les yeux. Il avait déjà joué la comédie devant Montai, Paudan, Bisson, Lamorj il la continuerait, cette comédie, devant d'autres, et il était aussi de toute nécessité qu'il la jouât devant sa maîtresse. Il eut quelques instants de la colère contre cette hypocrisie à déployer : « Quoi ! je suis donc, tout de même, seul ? Je ne peux pas dire à un autre ce que j'ai fait, à celle qui dort avec moi et dont le corps n a aucun secret four moi! » Renée, sur les genoux de Claude, se tenait chastement, dans la pose d'une sœur qui console plutôt que dans la pose d'une amante. La chair de Renée, à travers l'épais vêtement d'hiver, biûlait Claude : il sentait sur ses cuisses la chaleur d'une jeune croupe ronde, et le mollet de son amie, frôlant sa jambe, dégageait un feu troublant.
Cette femme, assise sur lui, en évoquait soudain une autre,
et il la revoyait dans les bras de Jacques, il assistait de nouveau à leur scène d'amour; puis, la vision cérébrale se continuait : c'était Marquisette à sa toilette, au moment 011 il avait bondi sur elle, Marquisette avec le geste de relever sa jupe zinzolin pour une toilette friponne. Pendant ce temps, Renée April, avec une pitié inexprimable dans ses yeux gris, murmurait : « Pauvre Claude ! pauvre Claude ! » Barsac la releva.
— Si mon cœur souffre, je dois être maître de ma peine. Car je dois sauver Jacques!...
Sa maîtresse ne vit pas le geste d'avocat, elle ne crut qu'au sentiment : « Comme tu l'aimes !... Comme tu l'aimes ! » Debout, posant sa tête sur son épaule, elle ajouta :
— Et moi cela me remplit de fête, d'orgueil, car si tu es un ami si grand, si bon, si dévoué pour lui, dans une telle infortune, puisque tu as tant de cœur, Claude, mon Claude, tu dois m'aimer, moi !
Ainsi, Barsac pouvait mentir avec adresse, elle ne s'apercevrait de rien; elle avait foi en lui, elle croyait à son amitié absolue. Après quelques minutes de leur silence affectueux :
— J'ai un peu d'ennui et de honte à le dire, mais j'ai faim... Ma petite Renée, je ne voudrais pas sortir, je ne voudrais pas surcharger la mère Crevette de besogne. Si tu allais commander à dîner à côté, au premier restaurant venu...
— Bien, Claude, j'y vais.
Puis, son visage tendu vers Claude, suppliante, elle dit encore :
— Ne me renvoie pas après, mon mi... Permets que je sois là pour te plaindre, pour partager ton chagrin... C'est nwn droit et mon devoir, puisque je suis tienne.
C'est aux moments suprêmes de la vie que nous découvrons le dévouement et l'amour des êtres qui nous aiment. La force de tendresse que Renée mettait dans ses paroles et dans l'expression de ses sentiments réagissait sur lui. Cette fois, il la prit à la taille, et il la baisa sur ses lèvres parfumées, et la jeune femme entr'ouvrit sa bouche et la referma sur les lèvres de son amant.
— Tu m'aimes donc bien? fit Claude après le baiser.
— Oh ! oui, répondit-elle, les yeux devenus presque blancs. Il la pressa contre lui avec une mélancolie tendre dont son
cœur ulcéré se gonflait doucement, et, bientôt après, Renée
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sortait pour commander le dîner. Seul, il eut un frisson : « Oui, j ai bien fait de lui dire de rester cette nuit. » Il redoutait d'avoir peur, la nuit, cette seconde nuit où l'action ne le soutenait plus. Pendant l'absence de sa maîtresse, Claude se répétait : « Oui, il faut qu'elle reste. La solitude est dangereuse. Les fantômes errent dans la nuit. Vais-je La revoir ? Je sais bien que non, puisque les morts ne reviennent pas. Mais il y a, dans mon état de fatigue, l'hallucination, cette erreur des sens. Oui, une hallucination peut me la montrer. » L'absence de Renée lui paraissait longue, longue comme la nuit précédente, cette nuit qui lui avait semblé ne devoir finir jamais. De nouveau, il revit, dans son imagination. Marquisette à sa toilette indiquant le geste charmant avec lequel elle avait troussé ses jupes zinzolin. « Après tout, que voulait-elle? se demanda-t-il. Mourir dans une heure d'amour et d'oubli. Eh bien, elle avait été satisfaite. Elle était morte juste avant le baiser, lorsque, à son sourire, elle jouissait déjà des promesses du plaisir presque autant que du plaisir même, à la minute la plus délicieuse, cet avant qui est déjà comme pendant le baiser. Cette femme a accompli une des lois du destin, inutilité tombée sur terre un beau soir ! l'astéro'ide qui s'allume d'un feu blond, traverse lin peu de ciel et disparaît. Avait-elle besoin de vivre plus? Non. Marquisette était montée au plus haut point de l'amour, le reste n'aurait été que désillusion. » En amour, ainsi qu'en toute grande passion, parvenu à cette cime, on ne peut plus que descendre, si, en pleine extase, on ne tombe, à l'imprévu, dans l'abîme. Marquisette avait été frappée sur le plus haut sommet, dans l'ivresse de l'azur. Son roman — songeait Barsac — « était tel qu'une divine amoureuse comme elle pouvait le rêver, si elle n'y était intéressée ». Il ne s'apercevait pas de Tégoïsme tranquille et cynique de ses pensées. Il avait tué; mais pour lui, aigle, il avait dévoré le petit oiseau nécessaire à sa subsistance. Rien de plus. Nécessité qui s'imposait à Lui.
Le portrait de Mirande était là, accroché au milieu d'un panneau du mur nu, et derrière l'image de son ami. une fortune, ce million qui lui aplanirait toutes les difficultés de la vie, lui permettrait d'être quelqu'un, de faire ce qu'il voudrait. Il voyait maintenant avec ses yeux intérieurs, voyeurs étrangement, surtout quand les autres, les yeux réels, fer-
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maient leurs paupières ou regardaient en dedans de lui, les mille billets de mille francs étalés; et, à cette vision, il sentait son courage grandir, et il en recevait de la force, — cette force que l'Argent donne à l'homme.
Renée rentra, mit le couvert dans la chambre à coucher, où elle alluma un bon feu; et quand le dîner eut été apporté de chez le restaurateur par un patronnet, les amants se mirent à table. Claude mangea de grand appétit, mais sa maîtresse à peine, et du bout des lèvres.
Barsac avait condamné sa porte. Après dîner. Renée ôta les deux couverts, desservit la table, balaya le parquet, en ménagère élégante et jolie, qui se fait ancillaire un moment, mais avec tant de grâce qu'elle reste la maîtresse, la gentille souveraine, — quand un coup de sonnette retentit. Claude alla ouvrir. C'était sa concierge qui lui apportait une lettre. Il revint dans la chambre à coucher. « De lui ? n'est-ce pas ? — Oui, je reconnais son écriture. » Il décacheta l'enveloppe, déplia la lettre, qui portait le visa du parquet. Renée, émue, plus blanche qu'un linge, attendait dans une sorte d'angoisse le secret qui sortirait peut-être de cette missive.
L'assassin lisait, des yeux seulement.
« Mon ami, tu as appris déjà le drame qui, après ton départ, s'est déroulé chez nous? Claude, mon cher Claude, toi, le camarade de mon enfance, le cher compagnon de ma jeunesse, l'ami presque fraternel, tant nos cœurs et nos cerveaux ont vécu à l'unisson, Marquisette, hier, est morte presque dans mes bras d'une mort mystérieuse. Le procureur parle de poison. On m'a arrêté, puis incarcéré, ici, au Dépôt, parce qu'on m'accuse d'être son meurtrier... Je ne puis t'en dire davantage, et tu dois sans doute en savoir plus que moi; car les journaux, à l'heure où tu recevras cette lettre, auront eu le temps de s'emparer de la nouvelle.
« Un fait brutal est là. Il pèse sur moi, et je ne puis y rien comprendre, sinon que mon adorée est morte. Et moi, son assassin? Horreur!... Je t'appelle à mon secours. Je suis, à cette heure, un malheureux qui s'écroule sous le coup d'une adversité qu'il ne comprend pas, et j'ai peine à assembler mes idées. Mais dans le chaos de ma pensée, je me tourne vers toi, je te tends la main éperdument, et je m'accroche à toi pour que tu me tires du gouffre.
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« Claude, mon ami, tu me connais comme je te connais; nous sommes nés sous le même ciel, et nous avons vécu sans cesse à côté l'un de l'autre, toujours nous aimant d'une affection égale, sans mélange, sans limites ; eh bien, je te demande, à toi qui vois le fond de mon âme, suis-je un assassin ? De ta parole dépendra mon sort; dans ta j^arole je puiserai la résolution de me défendre, de lutter jusqu'au bout, ou de m'abandonner à l'abomination qui m'étreint.
« Si tu me crois coupable, Claude, déchire ma lettre, quelle reste sans réponse : je comprendrai et je n'aurai pas le courage de mon infortune. Mais si tu me crois innocent, je te demande de te lever, toi, mon vieux compagnon, toi, mon frère, et de me défendre contre la monstrueuse accusation portée contre moi.
« Tu es mon ami, mais ce n'est pas à cette amitié que je rr/adresse actuellement pour me défendre. Notre affection doit être oubliée. A ta conscience seule, Barsac, je veux devoir les efforts que tu feras pour me sauver. Ainsi, je serai fier, quoi qu'il arrive, de ce que tu auras dit en ma faveur, et ton appui sera sans défaillance. C'est quelque chose, dans la peine imméritée, d'avoir pour soi une voix qui maudit cette peine; cette pensée me suffira, dût-on me couper le cou. J'attends tout de toi maintenant, ou je n'attends rien. S'il y a un Dieu, il nous jugera.
« Ah ! tout de même, quand je songe à ce qui m'arrive, je me tâte pour savoir si je suis bien éveillé. Moi, l'assassin de Marquisette ! Ce serait à crever de rire, si ce n'était point effrayant. Me vois-tu, Claude, tuant ma pauvre bien-aimée? C'est comme si l'on te voyait, toi, mon vieux camarade, m'étrangler dans tes fortes mains, un soir, au coin d'une rue. C'est grotesque ! Mais tout grotesque que ce soit, je n'en suis pas moins verrouillé et traité comme un escarpe. Que dis-je ! Comme un assassin !
« Le magistrat qui m'a interrogé ce matin m'a brusquement posé ces questions :
« — Quel mobile vous a poussé à ce crime? La jalousie? Le vol?
« Et ce magistrat admirable a ajouté :
« — Je vous conseille d'être sincère et d'avouer, dans votre intérêt.
« La jalousie! Passe encore! Je n'ai pas des instincts
féroce, mais on ne sait jamais ce qu'un homme peut faire lorsque ce sentiment le domine. J'ai répondu au magistrat que Liane m'était fidèle; il a paru étonné, puis il a souri.
« Le vol ? Tout dans ce drame semble devoir être odieux et grotesque à la fois. Qu'aurais-je pu lui prendre, à la pauvre chère? Savais-je seulement, malgré notre intimité, où elle serrait son argent? J'ignorais même qu'elle eût de l'argent chez elle.
« En présence de la faiblesse de toutes ces accusations, il y a des moments où je me rassure, et je te dirais volontiers que ma cause est bonne et que tu n'auras pas de peine à me défendre. Mais c'est justement l'insignifiance des arguments employés contre moi et les ténèbres qui entourent cette affaire qui m'inquiètent. Il y a ici, je le sens, un côté de mystère qui va passionner les magistrats en même temps que la foule et qui va me porter tort. Si tu es mon avocat, tu démêleras tout cela, et justice me sera rendue. Frappé par un coup imprévu dont je ne peux deviner la cause, je mets ma main dans la tienne, certain que tu répondras à mon étreinte. Mais je suis triste, va, et je pleure en t'embrassant. toi, mon seul ami.
« A'ieiliement.
« Jacques de Mirande. »
A ce cri au secours de l'ami, dans l'agonie de tout son être, et qui s'efforce encore de ne pas croire à sa détresse, une émotion intense s'empara de Barsac, une émotion sincère, car, oubliant tout de ses actions et de sa responsabilité devant l'innocent, son camarade, il se représenta le malheureux en prison, ses souffrances, sa douleur d'avoir perdu sa maîtresse, et surtout l'angoisse qu'il devait ressentir à être accusé de sa mort. Un grand trouble l'envahit, et il ne fut plus maître de contenir ce qu'il ressentait.
Renée prit Claude à la taille, le fit s'asseoir sur le vieux canapé provençal et elle dit, avec la caresse déjà consolante de sa voix affectueuse plus encore que les mots banals, elle dit à .son amant, tandis qu'elle Tétreignait :
— Oh! comme tu dois souffrir!
Quand elle l'eut soulagé par des caresses et des baisers, des paroles tendres, elle le pria de lui faire connaître ce que
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Jacques écrivait. Barsac \oulut à haute voix recommencer la lecture de la lettre, mais il ne put articuler un son. Il tremblait, il avait des sanglots dans la gorge, étreinte par l'émotion. Alors, ne pouvant lire, il passa les feuillets à son amie.
— Lis toi-même, dit-il. Je ne pourrais pas en ce moment. Renée, touchée profondément par le chagrin de Claude,
lut la lettre de Mirande; elle pleurait en la lui rendant. « Le pauvre garçon ! le pauvre garçon ! » Et Claude parla, exposant à Renée les rouages de la machine judiciaire, la façon de procéder des gens de robe. « Le terrible est que, souvent, la justice, ayant commis une erreur, ne veut pas reconnaître sa sottise; et elle risque de faire guillotiner un innocent par le jury et le bourreau, plutôt que d'avouer qu'elle s'est trompée. » Puis : « Allons au lit, ma petite Renée, je suis fatigué, et j'ai besoin de m'étendre. »
Gravement, ce soir-là, Renée se coucha, — gravement.
Quelques instants après, Barsac était prêt à rejoindre sa maîtresse. Elle ouvrit le lit, et se serra contre son amant, l'enlaça, et elle le câlina doucement, comme une mère qui veut endormir la souffrance de son petit enfant. La chair de Claude palpitait aussi près de Renée. La peau de la jeune femme le brûlait à travers la chemise et la camisole blanche ornée de dentelle au crochet qu'elle portait généralement au lit. La main de Claude chercha le petit sein rond, le caressa, descendit.
— « Eh ! quoi, ce soir ? » A ce moment, Barsac ne j^ensait plus à sa victime. Et puis ses nerfs avaient besoin, il lui semblait, pour le sommeil, de cette détente et de cette fatigue en même temps. La veille, une soirée si agissante, suivie de la nuit effroyablement tragique, ensuite effrayamment solitaire — après avoir encore, toute la journée, jusqu'au soir, cette comédie jouée, à recommencer demain. Par deux actes violents il avait;, forcé la destinée. Un émoi s'ensuivait. Quoi, après tout? deux pierres jetées dans un puits. Et des ronds sur l'eau. Mais la vérité ne sortirait pas.
H dit, un peu suppliant :
— Tu ne comprends pas, Renée, que j'ai besoin d'oublier dans le baiser?
Elle sourit alors, redevenant très femme, car ce besoin qu'il avait d'elle, c'était son triomphe sur tout, même sur
l'amitié. Elle prit les poses chattes ordinaires à leurs amours, et, après les gestes voluptueux et allumeurs des suprêmes flammes, elle fut à lui, dans une joie, tout à coup éperdue, de se donner.
La fin de la bataille amoureuse avait délié les corps des amants; maintenant, ils causaient tendrement, du moins elle, car elle ne se doutait pas du tout, lïnnocente, l'âme douce, de ce qui se passait dans l'esprit de Claude. Maintenant, il cherchait à s'excuser de ce baiser :
— ...La mort, disait-il, est une chose cruelle. Comme elle est la fin de tout ce qui peut être aux hommes une satisfaction, elle les entraîne dans l'amour, frère de la mort. - — Tu te souviens, tout à l'heure encore. Renée? Tu as murmuré : « ...Je meurs !... »
— Oh ! tais-toi ! répliqua Renée, lui fermant la bouche de sa petite main aux doigts fins. Je ne t'en veux pas de m'avoir aimée, du moment que l'apaisement de tes douleurs, mon pauvre Claude, demandait ce baiser... Mais tais-toi!
Et elle le frôla d'une caresse sur les cheveux blonds et courts. Déjà le sommeil s'emparait du grand fauve intelligent, qui avait rôdé toute la nuit précédente, en chasse, qui était resté à l'affût toute la veille de cette nuit de meurtre, puis aux aguets encore tout le lendemain. Et, abattu soudain, brutalement, par le sommeil, il ferma les yeux sous le regard ravi de sa maîtresse qui, avant de s'endormir à son tour, longtemfs, — ses jeunes seins, dont l'un était nu, soulevés de pitié pour la fatigue de cette face brune, aux cheveux blonds. — longtemps, le contempla dans une adoration pleine de grâce.