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CHEZ LA MORTE

Quand Barsac se réveilla, le jour commençait à entrer dans la chambre, et la lampe allait s'éteindre; près du lit, il aperçut sa maîtresse, déjà levée et habillée, qui semblait attendre son réveil ; elle lui sourit, avançant sa bouche fraîche où Claude cueillit le baiser.

— Comment, déjà debout ! Que tu es vaillante, ma petite Renée.

Elle avait aussi, déjà, allumé du feu dans la chambre, et une tiède atmosphère les enveloppait. Il prit son amie par la taille, la força à s'asseoir sur le bord du lit, papillonna sur la nuque.

— T'as bien dormi ?

— Oui. Et toi?

— Moi aussi.

— Oh ! tu as été très agité pendant ton sommeil. Le sort de ton ami te préoccupait. Tu as prononcé son nom, plusieurs fois.

— Qu'est-ce que j'ai dit? interrogea Claude, tout à coup inquiet.

— Je n'ai compris que son nom : « Jacques ! mon pauvre Jacques ! » confusément. Le reste, des mots douloureux qui ont gonflé ta poitrine, et ne sont pas sortis.

Sans oser faire d"autres questions sur ce qu'avait pu trahie son sommeil, mais sûr de la réponse qui tout de même le tranquilliserait :

— Tu m'aimes bien, Renée?

— Oui, mon mi, je t'adore !

Quelques minutes après, il se levait, procédait à sa toilette, s'habillait, tandis que Renée préparait le petit déjeuner. Si la nuit fut tourmentée, maintenant il était calme, il se retrouvait complètement, très maître de lui.

Il passa dans le cabinet de travail, s'assit devant sa table :

« Mon pauvre cher,

« J'ai reçu ta lettre hier soir, à neuf heures et demie. Hélas ! je savais déjà le coup cruel qui endeuille ta vie ; ce coup, puisqu'il s'agit de toi, m'atteint aussi. Quand pourrai-je te voir? Je vais essayer d'en obtenir l'autorisation; mais, quoique ton conseil, ton avocat, je suis certain qu'on ne me l'accordera pas tout de suite : il faudra attendre plusieurs jours.

« Ne te désespère pas, je t'en prie, mon cher Jacques. Tu es victime d'une erreur, on le reconnaîtra bientôt. Mais si on te poursuit, si on te traduit devant un tribunal, il n'y a qu'un homme qui puisse t' aider, te défendre, et c'est l'ami qui te connaît, qui proclamera partout, et devant tous, ton innocence.

« Oui, je te défendrai, Jacques ! et tout mon cœur, dans cette tâche, se joindra au talent que je puis avoir. Ah ! s'il n'y avait que la conviction de l'ami à faire valoir, à l'instant tu serais libre. Mais comme tu dois souffrir, et comme je te plains! L'amie, la bien-aimée, la chair de ta chair, l'enivrement de ta vie, la joie de tes sens, la femme adorée est morte ! Comme tu dois penser à elle ! Mais songe aussi que tu as à te défendre d'une accusation infâme ; après, tu la pleureras, tu la regretteras, tu te désoleras tant que tu voudras.

« Je ne puis, mon cher Jacques, t'en écrire plus. Mais, courage ! courage ! Ton ami croit à ton innocence et te défendra jusqu'au bout de son souffle. Te répéter que le coup qui t'a frappé me frappe aussi douloureusement est inutile, n'est-ce pas? J'aimerais mieux que cela me fût arrivé. Mais je reste près de toi, si c'est possible, -plus -prés encore que jamais. «

Claude sourit, méphistophélique, aux dernières phrases de sa lettre; puis il appela Renée, et lui montra ce qu'il venait d'écrire. Elle lut la lettre, et la rendit en disant sim-

plement : « C'est bien. » Puis elle servit deux tasses d'un chocolat très crémeux et deux croissants. Tout en déjeunant, Claude dépliait les journaux apportés par la mère Crevette. Il parcourut ainsi tout ce qui concernait le drame mystérieux -de la rue Murillo. Quand il avait terminé la lecture d'une feuille, il la tendait à Renée, et il indiquait du doigt ce qu'elle avait à lire.

L'affaire paraissait devoir prendre dans la presse et dans le public une grande importance. Par la situation que la victime occupait dans le monde parisien, ainsi que son amant, le drame mystérieux du quartier Monceau, - — ainsi était-il désigné par tous, — se trouvait en dehors des crimes ordinaires; il éveillait la curiosité, il passionnait la foule. M™® de Sergy était connue des échotiers mondains; plus d'une fois ils avaient chanté ses louanges, après l'avoir aperçue dans une loge de théâtre, sur un hippodrome, un jour de courses, en une toilette élégante, personnelle, originale, qui s'imposait à l'attention. Sans être officiellement classée dans ce que les journaux boulevardiers nomment le « bataillon de Cythère », Marquisette, dont on ignorait la vie, apparaissait à tous mieux qu'une demi-mondaine de haut rang, et elle éveillait, à ce titre, la curiosité, les cancans, les propos publics et galants.

Quant à Mirande, il était considéré comme un dilettante de littérature et d'art, parmi les écrivains et les journalistes; son bon garçonnisme élégant, son dandysme, son esprit rapide à généraliser curieusement, tout cela lui avait, nombre de fois, valu d'être cité dans les comptes rendus des fêtes fiarisiennes, même de celles oii il n'était pas. Tous deux donnaient au drame tragique un attrait de parisianisme indéniable, et même un petit goût de faisandé qui convenait au palais de tous les blasés du bitume et d'ailleurs.

En somme, dans les journaux du matin, rien de nouveau, rien de très intéressant, si ce n'est une sympathie plus marquée pour l'inculpé. Un article très long, bourré de détails : celui de Montai. Le reporter tableautait, avec assez d'art, la soirée de l'avant-veille chez M™- de Sergy, décrivait son hôtel, le hall, la salle à manger, enfin tout ce qu'il avait pu voir; puis il donnait le nom des convives ; il racontait, avec beaucoup d'indiscrétions, ce qu'était la jeune femme, ce qu'il en savait.

De même pour Jacques de Mirande, Montai rappelait la

soirée de la brasserie, à la sortie de la première, « la question du Mandarin » exposée par le jeune homme, avec d'autres théories plus ou moins paradoxales, le tout, pour donner une idée de l'homme et de ce qu'il pensait; il n'omettait même pas la querelle de la fin, oij Jacques avait voulu gifler Paudan. Venait ensuite l'assassinat, l'enquête. Le tout se terminait par l'interview de Claude Barsac, avocat et ami de l'inculpé. Claude n'avait pas à se plaindre; il y était traité de jeune maître du barreau.

L'avocat dit :

— Tout ce reportage est très compromettant. Montai a vidé dans la « poubelle » de son article trop de pavés d'ours. Il aurait pu taire la moitié de ce qu'il a écouté. Il a donné les noms des convives, rapporté des théories qu'on lâche dans un moment et qui, lorsqu'il faut les mettre à exécution, ne sont plus que des mots. Cet article va servir de fondement à l'accusation; il va être répété, pillé par tous les autres journaux, et l'opinion publique va juger Jacques là-dessus. Cet article deviendra comme un moule; les autres ne seront que des empreintes. Ce n'était peut-être rien, cette affaire ! L'article de Montai va en faire une cause célèbre.

Renée le regardait avec des yeux humides; elle le supplia de tout tenter pour sauver Jacques, avec cet accent et cet air touchant des femmes douces quand elles sont émues.

— Ah ! J'ai autant le désir que toi de le sauver.

- — Puisque je te suis chère, t'implorer pour lui te donnera encore plus de courage.

Dans la bouche de Renée, ces paroles eurent une grâce qui remua Claude. Elle prit sa main, l'étreignit, puis la porta à ses lèvres. A ce moment, la mère Crevette, avec des airs de vieille souris blanche, arrivait aux nouvelles. Barsac lui résuma les gazettes et elle s'écria :

— Tous ceux qui écrivent comme ça, dans les journaux, monsieur Claude, devraient dire au gouvernement de le mettre en liberté.

Claude ne put s'empêcher de rire de voir arriver là le gouvernement, et Renée sourit. « Oui, au gouvernement, monsieur Claude ! » Puis, elle se lança dans une appréciation de Mirande, qui était un joli et fin monsieur, avec des gants et toujours un chic pantalon tombant droit, avec le pli, et qui, si bien habillé, ne pouvait être un assassin. Pour la

brave femme, l'idée d'assassin s'associait à un être sale, ignoble, vulgaire, parlant argot. La concierge partie, Claude regarda la pendule :

— Ma petite Renée, je t'ai retenue, et tu vas arriver en retard à ton atelier.

— Cela ne fait rien, dit-elle avec un joli sourire.

Pas exacte, sûrement elle se ferait gronder, et même, au bout d'un certain temps, si les inexactitudes se renouvelaient, on la renverrait. Barsac comprit une fois de plus combien il était aimé par elle, sans un soupçon d'égoïsme, et il l'attira sur ses genoux.

— Alors, tu es content de ta petite Renée?... Je suis à toi entièrement. Tu n'as qu'à parler et je t'obéirai toujours... Le secret de mon bonheur, vois-tu, c'est que je t'aime plus que moi.

Les formes pures de son jeune corps se dessinaient sous le vêtement, ramenant en foule à l'esprit de son amant les souvenirs voluptueux, éveillant les désirs; une cuisse longuette, mais élégante, d'une belle rondeur ferme, tendait l'étoffe, Claude y posa la main, dans une caresse.

— Si tu venais à être renvoyée de l'atelier, je suis là. Tant que je vivrai...

Elle renversa sa tête sur la poitrine de son ami, le remerciant par .un long regard tendre où luisait son coeur de jolie modiste de Paris, de grisette affinée. Tout ce qui arrivait, — des liens dont la destinée se servait pour les unir plus fortement.

— Renée, je sens la fortune qui vient à moi... et tu en auras ta part.

— Oh! une petite part, fit-elle... une toute petite part! Je ne suis pas ambitieuse. Je ne suis ambitieuse que de ton rêve, que de ta gloire... Mon ami, mon Claude, sois heureux, et moi, dans un coin, dans l'ombre, je serai là, dans la nuit, prête à t'aimer, en restant inconnue, à partager ce que tu voudras m'offrir de ta joie, te donnant, moi, sans réserve, toute mon âme et ce corps que tu aimes tant; prête aussi, Claude, à te consoler dans tes déboires, dans tes chagrins.

Alors, Claude Barsac oubliant, quelques instants, tout ce qui n'était pas son amour ni sa maîtresse, baisa les yeux ivres de tant de tendresse pour lui.

— Je t'aime ! murmura-t-elle, blottie, toute menue, contre lui.

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Et elle se pâmait presque, comme dans la volupté ressentie. Il eut une courte envie de la porter sur le lit défait et de joindre leurs désirs de cette étreinte où ils se sentiraient l'un à l'autre avec plus de puissance; mais il se retint : il avait tant de choses à faire pendant la journée, et il faut garder sa force.

— Pour que tu m'aimes ainsi, que trouves-tu donc en moi?

— De la honte.

— Je suis bon avec toi, sans doute. Mais avec les autres?

— Je ne sais... quelque chose me dit que tu es bon... je lis en toi clairement de la bonté, et c'est cela qui m'attache surtout à toi. Tu as pu batailler, te défendre, viais tu es bon.

Elle ajouta :

— Claude, je m'en vais. Alors, tu me permets de revenir, ce soir?

— Oui... "Viens, toutes les nuits, maintenant.

Elle eut un sourire adorable de contentement, elle qui se faisait petite, qui avait un tact étonnant pour ne pas le déra ger, l'ennuyer. Il lui proposait maintenant ce qu elle avait rêvé, mais qu'elle croyait ne jamais obtenir.

— Oui, ma chérie, je suis trop seul, et l'impression de ma solitude serait mauvaise. Je veux te trouver là, près de moi, pouvoir te parler, te confier...

— Me confier quoi?

— Rien.

Barsac ne se déterminait pas à ce changement de rapports entre lui et sa maîtresse pour le seul fait qu'il voyait en elle un être qui lui était tout acquis, sur lequel il aurait pu marcher impunément; non, il avait besoin de Renée pour calmer et rassurer ses nuits, apporter à son imagination l'oubli des caresses. Ce n'était pas la crainte du remords qui le faisait agir. Il ne croyait pas à l'âme, et, ayant cherché le remords, ne l'avait pas trouvé, du moins chez lui.

Renée partie, Barsac passa dans son cabinet de travail et de consultation; il songeait à sa maîtresse : « Où trouver sa pareille? » Puis, avec ce besoin de rabaisser les autres, un des traits distinctifs de l'égoïsme humain, sa pensée se porta sur sa victime. Liane, et sur Jacques, et il laissa passer avec mépris : « Amours de poupée! » Il était injuste pour la divine amoureuse qu'avait été M™* de Sergy, Marquisette, mais elle ne lui avait jamais semblé qu'une inutilité; dans

son sentiment intime, en dehors de son ardente amitié pour Jacques, celui-ci était un inutile aussi, un dilettante des questions sociales.

Il évoquait à cette heure la silhouette magique de Liane, et le détail de cette main soulevant des jupes pour une toilette intime lui donnait la synthèse de ses gestes avec Mirande, mignons et jolis, pas plus. Il voyait, lui, les gestes de sa Renée, lesquels, distingués dans le mouvement, prenaient de l'ampleur à d'autres instants. Jamais vision de femme et rappel de mémentos ne furent plus intenses. C'était une fine bouche purpurine s'avançant comme timide vers les lèvres du maître, et qui, d'un seul coup, s'abattait sur sa bouche pour y exhaler un souffle comprimé jusque-là, un souffle de printemps. Et puis d'autres gestes, et des caresses, encore des caresses. Il sentait dans sa chair le frémissement du plaisir.

Mais Barsac songea à tout ce qu'il avait à faire dans la journée; alors, il regarda, longtemps, le portrait de Jacques, et par les yeux de l'esprit, contempla sa fortune. Elle était là, et de la savoir, — là, derrière ce portrait. — cela lui apportait, décidément, une force nouvelle. Il se sentait comme effleuré aux épaules par une caresse invisible. Il y avait cependant une ombre sur sa physionomie en regardant l'image de son ami, un sourire triste, mais le lutteur en lui restait le même, ne regrettait rien.

L'avocat avait l'intention de se rendre, après déjeuner, à l'hôtel de M™'' de Sergy et là, s'il y pouvait pénétrer, de rechercher tous les renseignements qu'il pourrait recueillir; ensuite il se rendrait au Palais, le juge chargé de l'instruction de l'affaire, lui montrerait la lettre de son ami, qui le priait d'être son avocat. Puis il solliciterait la permission de voir Jacques, par acquit de conscience, car il savait bien qu'aucun juge d'instruction ne lui permettrait de s'entretenir aussitôt avec le prisonnier.

Ne devant pas se mettre en campagne avant une heure de l'après-midi, il avait le temps de travailler un peu. Il prit une plume et du papier, commença le dossier de Jacques de Mirande, annotant l'article de Montai, écrivant les réflexions qui venaient à son esprit. — Il fut justement dérangé dans cette besogne par le reporter.

Toujours leste, le nez fureteur en avant comme pour flairer

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l'actualité dans l'air, le geste familier, Montai tomba chez Claude. En serrant la main de l'avocat :

■ — Eh bien ! ça se dessine. Notre ami a une bonne presse.

Comme la veille, il s'installait près du feu.- Claude tourna son fauteuil vers lui, et, sévère :

- — Ah ! vous pouvez en parler ! Grâce à vous, mon cher, demain tous les journaux auront déjà modifié leur opinion.

— Mais vous, personnellement, vous devez être content.

— C'est secondaire, tout à fait. Il s'agit de Jacques de Mirande. Vous avez jeté à cet innocent les pavés de l'ours.

— Mais j'ai une conscience, répliqua le reporter pour se disculper, et je n'ai rien exagéré : j'ai raconté les choses exactement comme je les ai vues, entendues.

Barsac se leva et, debout devant Montai comme s'il eût voulu l'anéantir, il éclata d'une voix formidable :

— Non, jeune aigle, vous n'avez pas exagéré, vous n'avez pas volé plus haut que vos ailes. Seulement, vous avez oublié d'expliquer et de tirer une conclusion logique de vos explications. Quand on rapporte les faits avec cette manière, il faut y mettre une ligne qui plaide, qui demande grâce, qui dise nettement : « Je suis avec cet homme ! » Vous vous abritez derrière votre conscience ! Mais chaque homme a une conscience à lui. Le juge d'instruction va avoir une conscience pour Jacques, et le président des assises, et l'avocat général qui soutiendra l'accusation, et les jurés aussi. Il faut une conscience plus haute.

— J'ai fait mon métier.

— C'est raisonner à la façon d'une machine stupide qui broierait un homme et qui, parlant tout à coup, dirait : « Pourquoi se trouvait-il là? » Et votre cerveau. Montai?

« — Vous êtes un maître ! » fit le reporter étonné de trouver un Barsac qu'il avait pressenti, mais qu'il n'avait jamais vu. Les grands changements opérés chez l'avocat ne lui échappaient pas; mais il ne pouvait les comprendre, en connaître la source. « — Le talent a besoin de l'occasion », se dit-il.

— Si je perdais la tête comme vous tous, alors Jacques serait fichu.

— Que faire? demanda Montai.

— Prenez-moi une « interview » que vous publierez demain matin... Ou plutôt, je vais vous l'écrire.

Immédiatement, Barsac griffonna deux pages succinctes,

où il expliquait le côté dilettante de Jacques de Mirande, aimant à jouer avec les théories, mais bien l'homme le plus incapable de passer à l'action. Montai, qui lisait à mesure, par-dessus l'épaule de l'avocat :

— Chic ! de la bonne copie.

— Voici mieux, une lettre de mon ami envoyée hier de la Conciergerie; prenez des passages de cette lettre, ceux qui le font connaître, je les ai soulignés au crayon rouge. C'est une primeur. Je vais vous remettre aussi ma réponse.

Le travail vite achevé, Montai remercia Claude.

— Je vais courir au journal pour donner ça à composer, dit-il... Vous le réservez pour moi, hein?

— Oui, c'est promis, les journaux du soir n'en auront pas une ligne, ni les autres du matin. Ah ! repassez ici tantôt... J'aurai peut-être vu Jacques, appris du nouveau, et, en ce cas, je vous fournirai d'autres détails.

— Merci, mon cher maître. A ce soir...

Barsac, quand il fut seul, haussa les épaules. « ...L'humanité est un ramassis de lâches, d'imbéciles, de faibles, et c'est pourquoi elle est menée par des Napoléon, des Bismarck, des Négrava. par moi, demain. Mais je ne voudrais pas agir comme les autres, subir, après la victoire, les défaites du triomphateur... Ah! l'humanité! quand elle se révolte, elle châtie ses conducteurs, elle les brise, elle les abreuve d'ignominie... Au fait, deux hommes n'ont pas été plus heureux qui ont voulu guider les hommes seulement avec de la sagesse et de l'amour, qui ont mis de l'indulgence et de la bonté dans leurs enseignements ; oui, l'un, Socrate, a été condamné à boire de la ciguë, et l'autre a été crucifié... »

Claude mit son pardessus, prit sa serviette d'avocat, où il avait serré le dossier de Jacques, et il sortit. Il jeta la lettre pour son ami à la première boîte qu'il rencontra, déjeuna rapidement dans un restaurant, ensuite, d'un pas pressé, se rendit à l'hôtel de M™® de Sergy. Il pensa à monter dans un fiacre, mais il n'était pas encore une heure et il avait tout le temps pour arriver. Et il ne songea point qu'il s'en allait, tout simplement, d'instinct, rôder, comme les plus brutes et stupides assassins, autour du lieu du crime.

Quand Claude arriva devant la porte de Liane de Sergy, il y avait des curieux en nombre; deux gardiens de la paix

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les forçaient à circuler. Ils étaient venus, les uns pour voir l'hôtel du crime, les autres dans l'espérance d'apercevoir le criminel, si on l'amenait, ce jour-là, pour la confrontation. Barsac se heurta, au seuil, à la consigne sévère de deux agents de la sûreté lui barrant l'entrée.

— Je suis M" Claude Barsac, avocat. Dans cette lettre, l'inculpé me demande d'être son défenseur. Votre chef est là, monsieur Xautin?

— Oui.

— Faites-lui passer ma carte.

— Barsac attendit. Il n'eut pas le temps de sentir trop le froid glacial, ce jour-là, car M. Nautin arriva bientôt : « La consigne n'est pas pour vous. » Et il conduisit l'avocat dans la salle à manger.

— Y a-t-il un juge désigné pour l'affaire.

— M. Chesnard.

— Ah ! . . . Viendra-t-il ici aujourd'hui ?

- — Oui, avec l'inculpé. Je crois qu'ils ne tarderont pas.

M. Xautin était un petit homme vif de quarante-cinq ans, à tournure de sous-officier. Il avait une tête aux traits bien accusés. Les yeux étaient acérés, le nez long et mince, la bouche large et ironique, le menton pointu. Les cheveux commençaient à grisonner, la moustache, assez forte, était très noire.

Bientôt, un bruit de voitures cessa devant l'hôtel. « Ce sont eux ». dit le chef de la Sûreté. Peu d'instants après, on frappa à la porte de la salle à manger, et un homme entra.

■ — Chef, monsieur le juge d'instruction vous demande.

— J'y vais.

— Apprenez-lui que je suis là, dit, à son tour, Claude au chef de la Sûreté.

— Naturellement.

Dans cette même salle, l'avant-veille, Marquisette était là, si vivante, tandis que lui s'apprêtait à la voler d'abord, à la tuer ensuite. L'avocat avait autre chose à faire que de penser au passé, — c'était déjà pour lui le passé, — il avait à se préoccuper de l'avenir, à défendre, à sauver Jacques, à surveiller tous les détails de la cause, l'esprit éveillé. Mais depuis qu'il avait commis deux actions devant lesquelles auraient reculé les plus hardis en pensée, il sentait qu'il était invulnérable, et qiiil avait acquis comme îine force nouvelle.

Barsac ne resta pas longtemps seul. Le même agent qui était venu chercher le chef de la Sûreté revint :

— M. le juge d'instruction vous demande aussi. Je vais vous conduire.

— Allez, je vous suis.

Derrière l'agent — qui se retira aussitôt, — Barsac pénétra dans le hall. Il jeta un long regard. Il n'y avait là ni Jacques, ni le chef de la Sûreté. Il aperçut dans une pose nonchalante, M. Chesnard, le juge d'instruction, assis sur le large divan où, lui, Barsac, avait vu, si récemment, lui apparaître l'occasion, où Liane, quelques heures avant d'être tuée, l'avait caressé de la voix, et même d'un baiser, dans sa gratitude pour l'aide qu'elle croyait qu'il lui apportait, et où Jacques, rêvant à un bonheur qu'il se figurait proche et saisissable, à une nuit remplie d'amoureux transports et de voluptés, avait été tiré de son rêve par le cri d'angoisse de Marquisette expirante.

— Ah! c'est vous, maître Barsac? dit le juge d'instruction. Vous avez bien fait de venir, puisque vous êtes le défenseur, l'avocat choisi par l'inculpé, et surtout parce que vous avie.? ici vos grandes et petites entrées. Asseyez-vous donc là, dans un fauteuil, près de moi, et causons. J'ai laissé mon secrétaire dans une pièce à côté; nous serons plus libres.

« Monsieur » Chesnard était un homme de haute taille, d'une cinquantaine d'années, aux cheveux poivre et sel, la face rasée complètement. Il avait une distinction d'homme du monde, et ses gestes étaient aisés. Des yeux perçants, une bouche aux lèvres minces, fermée comme une lettre, au menton énergique.

Barsac s'était assis; le juge le fixait.

— Hé, dit-il enfin, j'ai lu hier votre article sur la pourriture parlementaire, avec preuves à l'appui. Je n'admire pas le fond, — car je suis, nécessairement, homme de gouvernement, — mais la forme.

— ■ Trop honoré, monsieur le juge.

— Oh! je vous le dis comme ça... bonnement... Vous connaissez votre valeur, et mon opinion à ce sujet...

Il interrompit à dessein sa phrase.

- — ...ne peut que m'être précieuse, termina Claude. Votre savoir si apprécié au Palais, des connaissances spéciales.

— Oui, oui...

Il avait un regard d'une acuité qui sondait Barsac. Il tâtait le terrain.

— J'admire donc la forme... Ah! vous êtes un avocat de talent, d'avenir, autant qu'un écrivain... La cause à laquelle vous allez prêter votre concours, nombre de vos confrères doivent vous l'envier.

— Je la leur laisserais volontiers, s'il n'y avait pas pour moi un devoir à défendre mon malheureux ami.

— Oui... voyons, entre nous, vous jugez sa situation désespérée? Il est coupable.

— Non, il est innocent.

Il y eut un silence entre les deux adversaires. L'avocat étant l'ami de l'inculpé, pouvait connaître des détails utiles à l'enquête, à l'instruction, et par là M. Chesnard comptait apprendre des choses que ne dirait pas Jacques de Mirande. Le juge voulait épier l'avocat, l'enserrer de questions, et finalement, il le croyait, celui-ci laisserait échapper un fait utile à savoir; si, dès ce jour même, il avait reçu Claude, c'était aussi bien dans cette intention que parce qu'il s'intéressait à Barsac qu'il jugeait différent des autres hommes. L'avocat, mentalement : « Supposerait-il qu'il est peut-être devant celui qu'il cherche? » M. Chesnard reprenait :

— Votre témoignage ne sera pas invoqué, puisque vous êtes l'avocat de l'inculpé; mais vous pourrez le produire, avec votre puissante parole, devant la cour et les jurés.

— Comment ! vous me parlez de cour et de jurés ! Vous n'allez donc pas relâcher mon ami ?

— Vous êtes fou, maître, à moins que ce ne soit procédé d'avocat.

— Vous le croyez donc coupable?

■ — Mais comme vous, si vous n'étiez son ami. Que feriezvous à ma place? Vous le garderiez à votre disposition et. l'instruction finie, vos conclusions seraient le renvoi devant les assises.

— Il est innocent ! répéta Claude avec une forte conviction.

— Le cri est beau, bien jeté... Tenez! il me remue... Je le disais bien, vous êtes un avocat de talent.

— C'est un cri de conviction. Mais alors, pour qu'il y ait conviction chez vous... je veux dire, une conviction se fonde toujours sur des faits, des preuves au moins morales... Je ne demande pas mieux que de...

Toujours la phrase hésitante, suspendue à dessein.

— Je n'en sais pas plus que vous, même moins, car vous, monsieur le juge, pour garder M. de Mirande à votre disposition, même pour l'affirmer coupable, vous devez avoir des preuves.

Riposte du tac au tac. Les adversaires jouaient serré.

— J'aimerais mieux, repartit le magistrat, que vous donniez d'abord les preuves qui militent en faveur de « monsieur » de Mirande... Avant d'écouter l'avocat, je veux entendre l'ami, à moins que, insinua-t-il, si vous acceptez comme avocat, vous refusiez comme ami.

— Je ne suis pas de ceux-là, répliqua Claude. Je suis ami, avant d'être avocat. Je n'abandonnerai pas mon pauvre Jacques dans le malheur, et, sachez-le, fût-il coupable, j'essaierais tout de même de le sauver. Mon rôle devant vous, en ce cas, serait amoindri : je pourrais trembler, vous supplier, tandis que je relevé la tête, je traite de -puissance à puissance, car si vous êtes contre, je suis pour, et tous deux nous arriverons à quelque chose, puisque tous deux, en hommes justes et équitables, nous voulons trouver la vérité.

— C'est bien formulé. Mais ne quittons pas, je vous prie, le ton de la causerie...

Le hall était toujours chauffé comme la serre, par le calorifère de l'hôtel, et M. Chesnard n'avait pas besoin de tousser ; il toussa quand même, puis, lentement, il dit :

— Jacques de Mirande a été trouvé près de M°** de Sergy au moment où elle agonisait. La victime, d'après le rapport du médecin appelé aussitôt après, était morte d'un poison qu'on lui avait fait respirer, de l'acide prussique. Tombant, elle accusa son amant, en lui adressant ces paroles : « Oh ! pourquoi m'avoir tuée? » Voilà un témoignage irrécusable.

— Ce sont les mots d'une agonisante, et qu'y a-t-il de moins précis, de moins réel que ces mots-là? Puis, les domestiques ont-ils bien entendu ?

— Leur témoignage est identique.

— Marquisette... pardon!... M™® de Sergy n'a pas été frappée par mon ami. Même si ce crime était possible, commis par lui, elle était de celles qui aiment trop véritablement, et de tout le cœur, pour trahir celui qu'elles ont adoré et dont elles meurent.

— Alors, maître Baxsac, quel est l'assassin?

— Est-ce à moi ou à a'Ous, de le rechercher? Pour moi, monsieur le juge d'instruction, c'est un étranger qui se sera introduit dans la maison, un domestique peut-être.

— Les domestiques sont insoupçonnables.

Barsac haussa les épaules doucement, et le juge reprit :

— D'étranger, point. L'enquête minutieuse faite, hier, ici, par le i)rocureur et le chef de la Sûreté démontre ces deux suppositions inadmissibles. Seul un être connaissant les lieux, un intime, a pu et voler et tuer. V ous, vous êtes parti à neuf heures, et je sais déjà q^iie vous fourriez prouver Vem-ploi de tout votre temps, si vous pouviez être soupçonné; le dernier des convives, M. Montai, s'en est allé à minuit et demi; et votre ami est resté seul avec sa maîtresse. Peu de temps après, l'assassinat... Quel autre que l'amant de la victime a pu être l'assassin ? Le raisonnement est-il assez serré, donnet-il de la force aux présomptions, les change-t-il assez en preuves ?

Barsac frémit. Le luxe de précautions pris par lui pour exécuter ses actions et s'assurer l'impunité, ce luxe livrait Jacques à la justice, comme il l'avait aperçu dans la terrible nuit de l'avant- veille ; mais aussi, sans ce luxe de preuves contraires, c'était lui qui était perdu. Il ne pouvait pourtant pas avouer :

— Ce n"est pas lui, cUst moi.

D'ailleurs, il était là pour sauver Jacques par son talent, et il était de ceux qui ne doutent jamais d'eux-mêmes, qui, comme Napoléon, voient dans le ciel de leur avenir une étoile marcher avec eux, et qui ne doutent de leur succès, de leur triomphe, que lorsqu'ils n'aperçoivent plus cette étoile, Barsac, en comédien consommé, eut un beau sourire à l'adresse du juge, qui l'observait :

— Je veux bien admettre, pour un instant, que le coupable soit M. de Mirande; mais à cette condition, dans toute enquête, l'arme qui a frappé est représentée. Vous possédez donc le flacon mortel dont s'est servi l'assassin?

Le magistrat resta coi quelques secondes, cherchant une réporfse; et Claude, avec un beau geste à la Danton (l'ennemi est à nos portes! et vous délibérez!), ajouta :

— Allons, vous n'avez pas une seule preuve, et vous accusez !

— Un expert-chimiste examinera tous les flacons du cabinet

de toilette de la victime. La preuve est là. Nous retrouverons le poison, et alors...

— Si vous n'attendez que cela pour vous prouver à vousmême la non-culpabilité de M. de Mirande, et le mettre après en liberté, vous pouvez me croire, rien dans le cabinet de toilette ne peut donner la mort.

— Prouvez-le donc.

— Je vous propose à l'instant même une expérience. Nous nous rendons ensemble dans le cabinet de toilette, et moi — vous voyez si je crois à l'innocence de Jacques ! — - moi, je débouche tous les flacons qui se trouvent dans cette pièce, et je les renifle, je les tiens longtemps sous mes narines. On a tué par l'acide prussique; cherchons, de cette manière, le poison.

— Je refuse votre expérience. C'est d'un héroïsme que je ne puis permettre.

— La preuve que je veux vous donner est forte, et vous en avez peur.

— Maître Barsac, pour être si certain de ne rien trouver, vous en savez -plus que vous ne voulez dire.

— Il ne vous manque plus que de me croire le complice de Jacques, ou tout au moins son confident, répliqua, ironiquement, l'avocat.

— Non, je ne crois rien de cela. Je suppose seulement que, au courant de tout ce qui concernait ce ménage en dehors des lois sociales, vous avez deviné ce que je cherche...

— Je ne devine rien, je cherche comme vous.

— Remarquez, maître Barsac, je ne vous demande pas de trahir une amitié... Mais justement parce que vous ne me donnez pas immédiatement la preuve de l'innocence de votre ami, je le crois coupable.

— A tout crime il y a un mobile. Ici, quel est-il?

— Le vol, vous le savez comme moi.

— Mais, M. de Mirande n'avait aucun intérêt à voler la victime.

— Allons donc, on a toujours intérêt à voler. D'après les journaux, l'article très documenté de M. Montai, les deux amants devaient partir pour un long voyage dans les Indes : tout était prêt; mais lui comptait s'en aller seul, fuir et se dérober pendant quelque temps aux recherches... D'ailleurs, j-^ vous le répète, prouvez son innocence.

28o l'arriviste.

— Prouvez sa culpabilité.

M. Chesnard était assez ennuyé, toute cette conversation n'aboutissait à rien, elle ne lui avait appris aucun détail, si ce n'est que l'avocat en savait plus qu'il ne voulait dire. Barsac reprit :

— Vous avez une idée préconçue. J'aurais voulu épargner à mon pauvre Jacques quelques jours de prison. Mais continuez votre enquête; avant peu vous serez bien forcé de le relâcher. Seulement la situation doit être horrible pour lui, et il n'a que moi pour lui apporter un peu de consolation, permettez-moi de le voir.

— Non. Il ne faut pas que vous vous concertiez.

Le juge d'instruction réfléchit un instant; puis, aimable :

— Je veux pourtant déférer à votre demande, par considération pour votre talent, mais avec une restriction. Les pouvoirs d'un juge d'instruction sont très étendus, comme vous le savez, mais ils sont aussi restreints par son devoir. Vous verrez votre ami et vous pourrez aussi vous entretenir avec lui, mais en ma présence. Comme cela le secret ne sera pas rompu.

C'était là le plan du magistrat, « afin de les surveiller », de surprendre un geste, un coup d'œil, même une parole qui le mettrait sur une piste. Que soupçonnait-il ? Barsac n'était pas sans deviner le plan de M. Chesnard, et il admira de quelle façon il disposait la scène qui allait suivre, cette raison de devoir qu'il donnait comme argument pour ne pas le laisser seul avec Mirande, et il pensa : « Tous les hommes sont les mêmes. Ils colorent leurs actions par des principes dont ils se moquent dans le secret de leur pensée. Celui-ci veut tout bonnement nous épier... Mais attends, puisque Jacques est innocent, son rôle, à lui, est tout tracé; quant à moi, je vais te jouer la comédie. »

Le juge d'instruction appela : « — Monsieur Nautin ! Monsieur Nautin!» Le chef de la Sûreté entra. « • — Monsieur Nautin, faites conduire ici l'inculpé, si tout est prêt pour la confrontation. »

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