LA COMEDIE CORDIALE
Quand Mirande, les mains libres, le chef de la Sûreté derrière lui, entra dans le hall, il était pâle, défait. Des agents se montrèrent dans l'entre-bâillement de la porte, qui se referma. Jacques, en apercevant Claude, se précipita, presque en pleurant, dans ses bras. « Ah ! tu me crois innocent ! Et tu viens me défendre I Merci, Claude ! » L'avocat le serra fraternellement sur sa poitrine.
A présent, Mirande promenait ses regards partout, fouillant les moindres coins du vaste hall; chaque objet, chaque meuble, chaque bibelot, tout lui rappelait de chers souvenirs. Ici, près de la large et haute cheminée, il avait causé avec sa maîtresse, elle blottie contre lui sur un même fauteuil ou bien assise sur ses genoux et effleurant sa moustache de ses lèvres purpurines, de sa joue paiement rose. Le divan lui remémorait des caresses et encore des caresses, des étreintes fantaisistes ou folles, dévêtues, ou en robe souvent, — parfois, juste au moment de sortir, — où tous les nerfs de Liane avaient vibré, où elle s'était pâmée dans ses bras, en susurrant de plaisir, délirant de volupté.
Là, sur le chevalet, la morte, portrait délicieux, revivait, grâce au génie de l'artiste, Bourdelle, dans sa grâce de marquisette de jadis; il lui parut qu'elle se détachait du cadre, qu'elle s'avançait vers lui avec ce sourire rouge et agréable dans lequel les lèvres s'écartaient et se creusaient profondément aux commissures, et les yeux de pervenche brillaient
d'une douce flamme amoureuse. Tout à coup, Jacques poussa un cri et il sanglota.
— Ami, sèche tes larmes, refoule ta douleur. Il faut envisager le présent, te défendre contre Todieuse accusation dont tu es la victime.
— Ah ! oui, dit Jacques, comme revenant à la réalité. Comprends-tu qu'on m'accuse de l'avoir tuée?
— C'est tout bonnement absurde, mon pauvre Jacques !
— Je ne puis encore imaginer comment elle est morte. Ils étaient assis à deux pas l'un de l'autre. Mirande avait
repris un peu d'empire sur lui, et il entra dans les détails de la mort de Liane, fantôme, spectre, qui lui était apparue, tout à coup, dans un rêve dont il jouissait. Il dit l'écroulement de la jeune femme, lui-même comme fou, et son arrestation, enfin, tout ce qu'il avait souffert et souffrait encore de la mort de Marquisette, de son adorée.
— O Claude, continuait Jacques un peu égaré, après ton départ, les autres en allés aussi, ma pauvre Lianon, Mafquisette, était divine ! Une grâce surnaturelle la transfigurait. Dans mes veines, dans ses veines, le feu de notre amour charriait les désirs, et nous ne voulions pas attendre de monter au lit. Voilà qu'elle s'évade, non pour se faire plus belle, certes, plus jolie, plus séduisante, mais pour être la fleur plus fraîche et plus troublante encore de rosée et de parfum. Là, sur ce divan, je reste à l'attendre, heureux, un peu las de la journée, du dîner, des propos fous de la soirée... Dans un rêve, je voyais déjà son joli corps aux seins petits, mais si mignons... On nous écoute! Je Lui demande pardon...
Il reprit, comme chassant des remembrances.
— Soudain, devant moi. Liane, hagarde, méconnaissable. « ...Oh! pourquoi m'avoir tuée?... » Et elle s'affaisse. J'ai toujours dans l'esprit et dans ma chair le contre-coup de ma souff"rance horrible, atroce... Je me figure vivre dans un cauchemar... Bientôt, j'ai compris que c'était fini.
Des suffocations serraient sa gorge; il devenait d'un blême verdegrisé, comme les cadavres qu'on sort de l'eau.
— Du courage, ami ! dit Barsac. Passe ces détails, ils te causent trop de mal encore.
— Liane ! Je t'adorais ! Et. te voilà morte ! Assassinée par moi ! » Il se tourna vers le juge, le greffier, le chef de la Sûreté : « — Par moi! Vous êtes fous?... » Dans un rica-
nement douloureux qui finit encore par un sanglot : « — Ah!... Ah!... Ah!... Insensé! Un moment j'ai cru l'autre, et je la suivrai dans sa tombe... » Puis, comme ne parlant plus que pour lui-même, il reprit :
— Je suis revenu à elle, car je l'aimais, et elle m'aimait. Oh ! comment pourrai-je oublier cette femme, cette amoureuse divine, qui s'est faite mienne avec passion, avec tendresse? Par elle seule j'ai connu l'amour! Par elle seule j'ai connu le baiser ! Je reverrai toujours son visage mignon, son adorable petit corps, ses yeux bleus, de deux bleus différents, et sa chevelure d'or ! Et je préfère la revoir toujours ainsi, car sans cela, ce serait l'effroyable figure de la mort qui reparaîtrait, et cela me ferait du mal, du mal...
Il regarda encore autour de lui. Il revit le divan profond, suivant la comparaison de Baudelaire, le divan des caresses, profond comme un tombeau. Sur une étagère, Lîilu, une statuette en bronze patiné d'une polychromie délicate et rare, se silhouettait dans l'eau d'une glace où elle se reflétait, où on voyait son dos à la ligne délicieusement fine, sa nuque attirante aux petits cheveux follets, une clownesse de rêve, dont la modernité, assise sur un croissant de lune comme sur un trapèze; avait séduit Marquisette. Une nuit, avant de se coucher, elle s'était assise ainsi au bord du lit, de même que Lulu sur le croissant de lune, et, sa chemise retombée sur les hanches, les seins nus et pointants, elle avait approché de ses lèvres — baiser mimé et bonsoir — le bouquet de ses doigts.
Mirande reprit : « Tout ici me fait trop de mal ! » Le juge d'instruction, son greffier, M. Nogaret, et le chef de la Sûreté écoutaient Jacques de Mirande, le premier impassible, le second avec un air de curiosité très vif sur la physionomie. M. Nogaret, le greffier, était un homme de taille moyenne, aux cheveux grisonnants, à la démarche un peu penchée, au regard intelligent, à la bouche sérieuse et bonne. Il était, pour ainsi dire, le double de son chef. Il y a des juges d'instruction qu'on ne suppose pas sans leur greffier ou secrétaire, et tels étaient M. Chesnard et M. Nogaret. Quant à M. Nautin, maintenant et dans la suite de cette journée, il fut parfois surpris ; mais comme il avait pour principe de ne s'étonner de rien, et que, au contact des criminels, il s'était mis dans l'esprit que tout le monde joue une comédie, il se
disait que cet homme du monde était d'une belle force, et, s'il éprouvait vaguement quelque sympathie pour lui, ce n'était qu'une sympathie intéressée par une curieuse défense.
— La main d'un commissaire de police, en me frappant sur l'épaule, m'a réveillé d'un cauchemar pour me plonger dans un autre. On m'arrête. Pourquoi.? Parce qu'on me trouve près de mon amie assassinée, et parce que deux domestiques m'accusent, paraît-il. Hier, le procureur voulait, à toute force, que j'avoue avoir tué ma maîtresse en lui faisant respirer de l'acide prussique, je crois. Je niais, et lui me répétait : « Il n'y avait personne autre que vous dans la maison. » Pourtant, messieurs, il faut bien qu'il y ait eu quelqu'un d'autre, puisqu'elle a été assassinée et que je ne peux, moi, avoir commis ce crime. J'ai eu beau affirmer que je reposais ici, sur ce divan, l'attendant, et qu'elle était venue de là, du cabinet de toilette, suffoquée, morte déjà, le magistrat enquêteur ne m'a pas cru. J'ai dit : « Cherchez les preuves du passage de quelqu'un dans le cabinet de toilette. » Et on a répliqué : « Il n'y a aucune trace qu'un étranger ait pénétré dans l'hôtel de M™® de Sergy; c'est vous qui lui avez fait respirer dans le boudoir le poison mortel ; elle vous a échappé, vous l'avez suivie, et elle est tombée dans le hall, au pied du divan, en vous accusant. Même si les domestiques n'étaient pas entrés à ce moment, vous auriez toujours été accusé; car, qui est resté avec elle le dernier? vous... » Non! non! je ne puis comprendre qu'on arrête un homme et qu'on le garde sur des preuves aussi faibles.
Le chef de la Sûreté souriait, pensant : « C'est une assez bonne défense; mais M. Chesnard est un habile, et il a aussi un beau rôle à jouer. » M. Nogaret, le greffier, lui, regardait toujours curieusement Jacques de Mirande et, par intervalle, le juge d'instruction.
— Claude, reprenait Jacques, on m'a traité comme un escarpe, on m'a ligoté les mains, et on m'a traîné au dehors. On m'a poussé dans un poste de police, et, le matin, on m'a embarqué dans le vulgaire panier à salade, avec des voleurs et des filles, chacun dans une cellule. Dans le couloir qui sépare ces cellules en deux rangs, de l'avant à l'arrière, un garde municipal se promenait. Un malfaiteur vociférait des menaces. Une fille chantait des ordures, un pauvre enfant de cinq ou six ans pleurait. Il avait été abandonné, et il s'en
allait à l'infirmerie du Dépôt, en attendant que l'Assistance publique prît soin de lui... Et moi, j'étais parmi eux, victime comme ce pauvre petit enfant, et le plus criminel de tous, un assassin!... Pouah!...
Jacques de Mirande s'arrêta encore. Alors, Claude Barsac, devinant ce qu'attendait le juge d'instruction, un mot, une phrase par laquelle l'inculpé se trahît, dit :
— ■ Parle toujours, mon vieux camarade. Tu n'es pas seul, quelqu'un sympathise avec toi, et cela te soulagera de conter tes peines... Va! tu n'es pas seul!
— En descendant de l'affreux panier à salade, jai vu la flèche de la Sainte-Chapelle, qui se profilait sur le ciel gris. Elle semblait même, devant l'injustice des hommes, s'envoler dans les airs. On m'a poussé dans une cour, mené dans une salle de greffe, où l'on m'a demandé nom et prénoms, pour les inscrire sur le livre d'écrou, puis on m'a conduit autre part, je ne sais plus 011, au service anthropométrique, pour me fouiller, me mesurer, me photographier nu, et enfin, après toutes ces humiliations intimes, on m'a enfermé dans une cellule de la Conciergerie. Un agent de la Sûreté devait me tenir compagnie. Ah ! je ne m'inquiétai guère de sa présence. Je me jetai sur le lit, mais je n'y trouvai pas le sommeil. Toujours je revoyais la morte ! ce n'était pas d'être enfermé qui me causait de la souffrance, mais de savoir qu'ElIe était morte, et morte comme ça ! pleine de vie et de santé, au moment de me prouver encore par un abandon qu'elle était bien mienne, prête à s'endormir ensuite dans mes bras, comme elle en avait l'habitude... Dis-moi, Claude, que tout ceci n'est pas vrai, que je fais un mauvais rêve...
Personne ne répondant rien, — Claude absorbé dans ses réflexions, le juge d'instruction, le chef de la Sûreté, le greffier impassibles, — il reprit :
— Le matin, vers dix heures, je crois, on est venu m'apporter à manger : je n'ai rien accepté. Une telle douleur ferme l'estomac. Plus tard, à une heure à peu près, on m'a fait sortir de ma cellule, et, les mains liées par le cabriolet infâme, j'ai été emmené par deux policiers. J'ai traversé des couloirs, rencontrant des gens à menton rasé et à favoris à côtelettes, avec des mines de fouine, d'autres aux figures plates de prêtres hypocrites. J'étais au Palais de Justice, dont j'ai eu si vive l'appréhension, comme presque l'hor-
reur, dans un instinct, un suir, au mois d'octobre, quand je suis allé t'y chercher. J'ai eu, tu te souviens, Claude, ce jour d'automne, la vision nette, que je ne savais pas si presciente pour moi, d'un enfer sale...
— Je me souviens. Mais continue mon pauvre Jacques, continue ton récit, il le faut.
— Tout à coup, je me trouve sans avoir bien le sentiment de la réalité, mené jusque-là falotement, comme à travers les limbes d'une géhenne, je me trou\-e dans une pièce où un homme qu'on me dit être le procureur de la République, me demande d'avouer mon crime. J'exhale ma douleur et mon indignation. Le magistrat s'écrie bientôt : « En voilà assez! Ramenez-le en cellule. » A ce moment, je me souviens de toi, de ton amitié, et je demande à t'écrire. Le magistrat a un sourire... Je le vois, son sourire sceptique.
Mirande continuait, ayant l'air de ne s'adresser — absolument — qu'à Barsac, dans un dégoût évident des gens de fette justice stupide qui l'accusait :
— J'ai dormi hier soir et une partie de la nuit, j'ai dormi longtemps, et pourtant j'ai vu Marquisette traverser plusieurs fois mon sommeil avec un air triste, cet air qu'elle avait dans les commencements de notre liaison, quand nous revenions du parc délicieux des Buttes-Chaumont, puis de Chatou, de nos premières ivresses. Ce matin, on m'a conduit, à travers des couloirs gris à hautes fenêtres laissant passer un jour blafard, dans le cabinet de m.onsieur qui est ici et qui est, paraît-il, le juge d'instruction chargé de « mon affaire » ; il m'a interrogé, m'a dit je ne sais quoi, qu'il vaudrait mieux avouer et ne pas entreprendre de lutter avec lui; que des aveux méritent indulgence; que l'entêtement de l'accusé irrite le juge, le mécontente contre vous ; que lorsqu'on est coupable, il y a une certaine grandeur à avouer ; que, probablement, j'avais des excuses, des circonstances atténuantes à faire valoir. Et je ne sais encore quelles banalités... Mais ce que je lui ai répondu là-bas, dans son cabinet, je le répéterai ici : je ne suis pas coupable.
M. Nautin eut un imperceptible mou\ement d'épaule. Quant au secrétaire du juge d'instruction, il eut. lui, malgré son habituel manque d'initiative en présence de son patron, M. Chesnard, un mouvement de tête, de haut en bas, comme pour applaudir, pour dire : « Très bien! ma foi... » Le
juge d'instruction toucha son greffier à Tépaule et lui glissa à l'oreille :
— Vous vous égarez.
- — Peut-être, monsieur le juge, dit aussitôt l'autre en souriant toujours et re\enant à sa défense coutumière. Mirande se tourna, hautain, vers les gens de justice.''
— Que me voulez-vous encore?
Barsac. qui ne le savait que trop, et qui redoutait cet instant terrible un peu pour lui-même, répondit :
— Ils veulent t'infliger un supplice de plus, que la loi commande. Te confronter avec le cadavre...
— Je vais la revoir ! Après tout, qu'importe ! Je vais la revoir ! Merci !
M. Chesnard sétait levé; Barsac, le secrétaire du juge et le chef de la Sûreté le regardaient. Alors, dans cet instant où il sembla à tous que la Mort attendait dans le boudoir voisin et que, peut-être, sa bouche close allait dire le secret (mais la morte même ne le savait pas), le juge d'instruction demanda à Jacques de Mirande :
— Voyons, avant d'être mis en présence du cadavre de M™® de Sergy, voulez-vous faire des aveux? voulez-vous nous dire tout? Cela vous déchargera d'une partie de votre faute, et nous ne resterons pas longtemps de l'autre côté.
• — Monsieur le juge, dit Claude, nous n'avons aucun aveu à faire, puisque nous sommes innocents. En voulez- vous une preuve ?
— Je ne demande que cela.
— Avance-toi, Jacques, là, en pleine lumière... et vous, monsieur Chesnard, et vous, monsieur le chef de la Sûreté, regardez bien mon camarade... Jacques, on t'accuse d'assassinat. Mais ce n'est rien, cela, qui est abominable... On t'accuse encore d'une chose plus infamante pour nous autres, hommes du monde.
— De quoi donc? interrogea Jacques frémissant. Ce n'est pas assez de m'accuser du meurtre !
— Jacques, cria Barsac, tu as volé un million à ta maîtresse! et c'est pour cela que tu l'as tuée. On ne te l'a pas encore dit, parce qu'on voulait tenter sur toi des expériences, parce qu'on voulait que tu te trahisses.
Le jeune homme avait chancelé sous cette nouvelle accusation :
286 LARRIVISTE.
— Oh ! non, ce nest pas possible ! fit-il. Tout ceci est un cauchemar ! . . .
— Voyez, dit Claude, il ne savait rien !
— J'ai volé un million? Liane l'avait-elle donc? demandait Jacques, d'un ton très simple, presque naïf.
- — • Il paraît, répondit Barsac, ironique.
— Oui, vous Tavez volée, et après vous l'avez tuée! prononça M. Chesnard.
— Ils t'ont pourtant fouillé, et on n'a rien trouvé, répliqua l'avocat, toujours avec une moquerie d'on ne sait quoi, mais sans regarder le juge.
— Parbleu ! repartit M. Nautin, votre ami aura caché quelque part cet argent, non le soir du crime, mais la veille ou dans la journée.
— J'ai volé Marquisette maintenant ! continuait Mirande. Moi, qui, délicat de toutes les façons, ne m'inquiétais pas de ses revenus, ne savais pas comment elle dépensait son argent 1 J'ignorais ce qu'elle possédait.
Le juge d'instruction sourit, et son greffier à demi. Comme un reflet de sourire. Barsac reprit :
— Jacques, on a pourtant volé un million à M™® de Sergy. Oui, son notaire est venu, hier, apprendre au procureur qu'il lui avait remis un million, deux jours — je précise — avant l'assassinat, affirmer que ce million était chez elle, serré il ne savait où.
— Et, hier, ajouta le chef de la Sûreté, on a pris, ramassé toutes les clefs éparses, on a fouillé dans tous les meubles, et le million n'a pas été trouvé.
— Alors, c'est moi qui l'aurais volé, repartit Jacques. C'est faux!... C'est faux!... C'est faux!... C'est faux!... Maintenant que je me retrouve un peu, je dis que quelqtiun a volé M^^ de Sergy, fuis, caché dans Vhôtel, Va tuée, et, ensuite, a dis-paru.
La tenue de Jacques de Mirande inquiétait M. Chesnard. Il avait un bel accent de vérité. Le juge et l'avocat en tête, le greffier et le chef de la Sûreté fermant la marche, le cortège se dirigea vers le cabinet de toilette.
Dans ce couloir, originalement joli, d'une élégance raffinée, le procureur de la République, qui avait enquêté sur les lieux avec le chef de la Sûreté, avait, dès la veille, fait transporter
le cadavre. Sur un lit improvisé était étendu le corps de M"* de Sergy. En entrant, Barsac ne put s'empêcher de regarder du côté de la serre, à l'endroit d'où il avait bondi peur tomber soudain sur la jeune femme, qu'il revit, poitrine à demi nue, marquisette évadée d'un souper de roués, avec ce geste fripon et gentil relevant les jupes pour une toilette intime ; et il frémit une seconde. Mais, en ce moment, juge, greffier, chef de la Sûreté, policiers, tous, avaient les yeux fixés sur Jacques de Mirande.
Dans la petite pièce délicieuse, — sous un drap blanc brodé, un linceul qui, dans le jour mélancolique d'hiver pénétrant par une fenêtre à quadrillage de petits carreaux, paraissait d'un ton ivoirin — se profilait, pareil à une délicate statue recouverte, le corps de la morte. Un signe du juge, et un des policiers tira vivement le drap ; l'assassinée apparut telle qu'elle avait été trouvée au moment où on avait arrêté son amant.
Couchée dans l'auréole des cheveux blonds épars, nimbée comme une sainte d'amour de cette frisottante toison d'or, la tête marquait encore plus de finesse et la séduction des contours. Mais il ne fallait plus chercher ni les yeux ni la bouche. Les yeux gardaient une épouvante qui changeait leur couleur, qui avait foncé à un gris sombre la prunelle hagarde et la pupille dilatée. Le nez, encore fin de la racine, était déformé aux narines, la gouttière nasale déchirée, presque transpercée; et les jolies lèvres, écrasées, écartées sur les dents, semblaient encore saigner. C'était la seule marque rouge qui s'aperçut sur ce visage blême.
— Approchez, dit M. Chesnard à Jacques, et regardez votre victime.
Mirande, le premier moment de stupeur passé, se jeta sur le cadavre. Il baisa la poitrine dénudée de la morte, éperdument. Et un râle sortait de sa gorge : « Toi la très chère, la seule que j'aimai, tiens! dans ta rigidité de cadavre, je n'ai pas peur de t'embrasser !... » Mais ses regards remontèrent à la face, et devant ce visage bouleversé, frigide, devant ces prunelles conservant de l'épouvante, devant ces lèvres écrasées, déchirées, cette fosse i asale trouée, ces narines déformées, il gémit comme le dernier cri de quelqu'un qui rend l'âme : « Oh ! qui a fait cela ? » Parmi les baisers exaltés, les sanglots entrecoupés, on entendait : « Liane !
29° LARRIVISTE.
ma Lianette adorée!... Ce nest pas possible que tu sois morte ! . . . »
Devant la lamentation, à présent quasi informulée, comme animale, mais déchirante de son ami, Barsac se sentait atteint. Une seconde, un : « Si c'était à refaire! » traversa son esprit; mais presque aussitôt le lutteur de la vie dit encore à Celui qui était en lui et dont la force le guidait : « Le regret est inutile. » Et, avec de la pitié, à cause des témoins, il promena ses regards sur la pauvre morte.
Le chef de la Sûreté chuchota à Toreille du juge d'instruction : « Il est très fort, hein? » L'autre, le magistrat montaignien, répondit, ce que d'ailleurs ils répondent tous : « Que sais-je? Il joue fort bien son rôle. » M. Nogaret, lui, était légèrement attendri. Il n'osait être attendri, mais il l'était tout de même, en brave homme. M. Chesnard fit signe aux deux policiers. Ils empoignèrent Jacques, le relevant, et, tandis que Nogaret s'installait à une petite table, ouvrait sa serviette et s'apprêtait à écrire, M. Chesnard prononçait d'une voix sévère, presque blanche :
■ — Mirande, vous reconnaissez M™® de Sergy?
— Oui.
— Vous avouez l'avoir assassinée?
— Non.
— II ne faudrait pourtant pas perdre de temps. La partie est dangereuse pour vous. Avouez donc. Cela est plus politique.
Jacques s'était rejeté sur le cadavre de sa maîtresse, dont il paraissait ne plus pouvoir se séparer. Il maudissait tout, les hommes, les choses, la justice, ceux qui l'entouraient; il lançait des imprécations contre l'assassin, et il parlait, s'il le connaissait jamais, de venger sur lui sa maîtresse, de le faire expier dans des tortures atroces. Il gémissait, criait, hurlait, sanglotait, et il suppliait la mort de le prendre. Devant ce cadavre, son malheur lui apparaissait dans toute son horreur. La douleur est une folie passagère, et ce n'était plus Jacques. Rien du civilisé ne restait. Il apparaissait semblable à l'homme primitif pleurant sa femelle, maudissant la nature qui la lui avait enlevée. Mais aussi, dans ce spectacle hors des conventions et des choses apprises, l'homme souffrant apparaissait dans toute la grandeur de sa misère, et tous étaient émus.
Le chef de la Sûreté dit, œpendant, tout bas au juge d'instruction :
— L'entrée a été manquée. Nous n'en tirerons rien. Il regrette sa maîtresse morte, et \oilà tout ce qui le touche, même sil l'a assassinée. Il ne voit plus qu'un fait, c'est qu'il ne couchera plus avec elle.
— Vous avez raison, dit M. Chesnard. Il faut attendre... Nous verrons ce que donnera le secret. Vous allez le faire reconduire à la Conciergerie, au secret le plus absolu. Un agent en permanence dans sa cellule, afin qu'il cause, qu'il se confie. Puis, vous resterez avec moi. J'ai besoin de vos lumières. Nous recommencerons avec mon greffier l'enquête que le procureur et vous avez faite hier. J'interrogerai les domestiques . . .
Ensuite, à Claude :
— Voulez-vous venir, monsieur?
Barsac dit, tendant les bras : « Au revoir, Jacques ! Compte sur moi, ami ! — Ah ! tu t'en vas, tu m'abandonnes ! » s"écria Jacques qui, reprenant mieux ses sens, se releva et se jeta sur la poitrine de Claude. On les sépara.
— Quand te reverrai-je .^ demanda Mirande. M. Chesnard répondit :
— Quand vous aurez avoué.
L'avocat irrité, faisant signe à son ami, sans s'inquiéter du juge : « Certaines formalités terminées, personne ne pourra m'empêcher de te voir, car je suis ton avocat. Reste encore ! Écoute ! » Alors, il s'avança vers la morte, et, étendant la main sur elle :
— Forme partie pour ailleurs, je vous adjure, revenez en esprit parmi les vivants, mêlez-vous encore à leurs iniquités, afin de m'aider à sauver Jacques ! Vous qui l'avez tant aimé vivante, aimez-le encore morte, et donnez-moi la force nécessaire pour triompher de l'injustice ! Entendez-vous ! entendezvous ! vous ne pouvez laisser condamner l'homme qui vous a adorée plus qu'aucune autre femme au monde, et qui est innocent !
Il y avait chez lui, pendant cette sorte d'invocation, un tel air de grandeur, qu'un murmure se fit entendre parmi les policiers. Personne ne comprit qu'il bravait la morte, qu'il la défiait encore, — ne comptant que sur son génie pour tirer Jacques du gouffre où il l'avait jeté.
Jacques, emmené par les policiers, disparaissait alors par la porte donnant sur le couloir. « Merci, frère, je compte sur toi ! » Claude Barsac restait seul ainsi quelques minutes avec la morte. Pourquoi cet oubli, — voulu peut-être, - — du juge d'instruction, qui, avec le chef de la Sûreté, regagnait le hall par l'autre porte, suivi du greffier, le bon Nogaret. L'avocat — de l'autre côté, où la Morte le fixait sans le troubler, — les entendait causer.
— Que conclure de tout cela, monsieur Xautin ? interrogeait le juge d instruction.
— Tout échouera, pour moi. Vous ne savez rien, et Barsac, lui, a tout devine.
— Et vous, Xogaret, vous êtes pour l'innocence du prévenu ?
— Effectivement, monsieur le juge, je le crois innocent.
— Sur quoi basez-vous cette conviction?
— Je nen sais rien... Au fond, je ne l'établis sur rien, mais je sens ce jeune homme innocent...
Barsac — sur qui, dans le boudoir, commençait à peser le regard de la Morte, — rejoignait dans le hall les deux magistrats et le greffier. Prenant à part le juge d'instruction, il lui dit :
— J'en appellerai à votre humanité pour mon pauvre ami. Un accusé n'est pas un coupable : il est digne de tous égards jusqu'à ce que soit prouvée sa culpabilité... Maintenant, vous croyez, peut-être, que je sais quelque chose de plus que vous sur cette affaire mystérieuse. Eh bien ! non, je ne sais rien, je le jure, ou plutôt je ne sais qu'une chose : c'est qu'il est innocent. Tout le prouve. J'en eusse douté : après cette confrontation, aux cris de sincérité que vous avez entendus, comme moi, je n'en douterais plus.
— Maître Barsac, votre ami sera traité avec tous les égards pour les prisonniers qui sont au secret. "Vous ne m'en voudrez pas d'accomplir mon devoir. Chaque fois qu'il dépendra de moi de vous être agréable, je le ferai, en signe d'estime pour votre mérite. Je n'ai qu'un pouvoir du moment, comme vous savez; je ne suis pas un juge de la chambre des mises eiv accusation, ni un conseiller président ou assistant aux débats, ni un juré... Mais je crois, en bonne conscience, devoir retenir votre ami, et, à ma place, vous feriez de même.
— Quand pourrai- je m'entretonîr avec lui?
— Je ne sais au juste... Vous serez avisé.
Barsac n'avait plus rien à faire ou à dire. Il prit congé du juge d'instruction et il sortit de l'hôtel. Il revint rue La Bruyère à pied. La marche lui était utile. Il réfléchissait mieux. La mère Crevette, la brave vieille concierge, avait terminé le ménage chez lui quand Claude y rentra. Un bon ^feu qui était préparé dans le cabinet de travail, au bout de quelques minutes, — le tablier de la cheminée relevé, — ■ flambait joyeusement.
Claude, éclairé seulement par la flamme, les pieds devant les chenets, réfléchissait encore à sa situation, quand il fut distrait par le fils Monceau (Antoine), — dit le Porc, — qui venait lui conter son triomphe. La veille, il avait vu le ministre du Commerce, et il n'avait pas fait antichambre. Archambaud l'avait reçu, les bras ouverts, l'avait félicité, remercié, puis, finalement, l'avait retenu à déjeuner. La femme du jeune ministre avait été charmante pour lui, et il lui avait annoncé l'expédition de six caisses de douze bouteilles de .rhum Saint-Nicolas, « pour ses pauvres ». En face du ministre, sa tenue avait été parfaite : il avait eu l'air d'un disciple qui écoute respectueusement les leçons du maître.
— Eh bien, demanda Claude, que cette histoire amusait toujours, car elle venait confirmer ses idées sur les hommes et l'organisation de la société, que va-t-il arriver maintenant?
— Je serai décoré le 14 juillet prochain.
Et Monceau passa alors à l'événement du jour.
— Je vous ai parlé de moi, en égoïste que je suis, mais c'est par pure timidité, mon cher maître. Je pensais à ce qui vous arrive. Croyez-vous, au moment même où vous étiez avec moi, oia vous me quittiez, on assassinait votre amie !
Il ne voyait pas l'écart de près de deux heures qui existait entre les deux faits.
— Oh ! ce n'était pas mon amie, mais celle de mon meilleur ami, de Jacques de Mirande.
Le Porc, avec un air grossement spirituel :
- — Oui, mais comme les amies de nos amis sont nos amies...
— A ce compte, c'était votre amie aussi.
• — Ah ! j'aurais bien voulu être reçu chez elle... Mais enfin, lui, l'assassin, il était votre ami?
— Vous le croyez coupable?
294 LARRIVISTE.
Monceau, un peu gêné :
— Dame!
— Comme votre père alors, mon cher, quand il assassina son bienfaiteur dans la Guyane hollandaise, non loin de Paramaribo, après l'avoir volé?
Le garçon à la couenne blanche et raclée, les oreilles tombantes, devint rouge comme une tomate.
— Vous voulez rire?... Mon père est honnête.
- — « Honnête, ce n'est pas assez dire, mon cher. » Avec un ricanement étrange, celui de l'acteur anglais Irving, en Méphistophélès : « C'est un saint. » Mais mon ami aussi est honnête. S'il est arrêté, c'est par une erreur inconcevable. »
— Ce doit être par erreur, effectivement. C'est ce que je dirai partout.
Quand Monceau (Antoine) fut sorti, Barsac réfléchit : « ...Ce garçon est venu au monde avec une fortune. Mais pour qu'il ait cette fortune, il a fallu que son père commît un vol et un assassinat. La dynastie des Monceau va prospérer. On parle de remords, de justice : des mots, cela; il n'y a qu'une destinée pour chacun. Voilà, et si le père Monceau avait dû être pendu, il l'aurait été. De même, pour moi, il n'en sera que ce qu'amènera la suite des choses. L'homme doit quand même sur\-eiller les événements, les faits de chaque heure, tenir son esprit sur un qui-vive perpétuel. Il y en a qui s'aperçoivent, une fois perdus, que, s'ils avaient évité telle petite pierre du chemin, s'ils avaient tourné à gauche au lieu de tourner à droite, ils étaient sauvés... »
Cette courte méditation terminée, Barsac se plongea dans l'étude de l'affaire Mirande; il nota certains petits faits, certains détails, quand il fut interrompu dans son travail par Montai, le reporter.
« Du nouveau, maître ? — Oui, attendez 1 » L'avocat fit courir sa plume sur le papier, et il tendit, au bout de vingt minutes, un récit de son entrevue avec Jacques et de la confrontation. Il disait, dans ces courtes pages, la douleur de son ami. Il appuyait sur son innocence, et, encore une fois, faisait ressortir le manque de preuves contre Jacques. Il soulignait combien tenaient peu debout les charges et les présomptions dont on voulait l'accabler. Le reporter s'en alla, enchanté de sa bonne copie.
La nuit était venue. La mère Crevette avait allumé la lampe, et Claude, toujours à l'affaire Mirande, se promenait dans son cabinet de travail, songeur et content. Renée arriva, rose d'avoir marché, et elle se jeta dans les bras de son ami. Ils s'étreignirent, et leurs bouches se lièrent dans un baiser ardent. Puis, la jeune femme le força à s'asseoir et, s'étant mise à ses pieds, pour le mieux regarder, elle lui demanda le récit de sa journée.
Claude raconta tout à sa maîtresse, sans oublier un détail. Il tenait à se montrer à elle tel qu'il avait été, afin qu'elle en ressentît une impression grande et profonde. Elle l'écouta avec une attention qui souvent plissait son front. Elle eut des regards noyés de larmes pour plaindre Jacques. Aux paroles de son amant, ses yeux brillèrent, et ses doigts cherchèrent une main chérie et forte pour l'étreindre.
Quand Barsac eut terminé son récit. Renée se hissa sur ses genoux, et elle l'embrassa longtemps, doucement, murmurant :
— Oh! tu es un ami!... Comme je te trouve grand, Claude!... mon aimé, je t'aime davantage.
La jeune femme s'était tapie contre lui, et là elle respirait à grands souffles, heureuse d'être dans cette étreinte d'homme, son cœur contre celui du maître.
— Renée, dit Claude, il faut penser à dîner. Dans la soirée, je dois passer à mon journal.
Le repas fut apporté du dehors, et, comme la veille, les deux'amants dînèrent chez eux. Puis Claude, après un quart dheure de causerie intime, laissa sa maîtresse tout ranger dans le petit appartement. Et il .sortit.
Un froid vif cinglait la figure, comme des poignées d'aiguilles. Malgré ce temps glacial, Barsac descendit jusqu'aux boulevards. Il s'y promena, de-ci, de-là, quelques minutes, avec un ami de rencontre, refusant toute invitation à entrer dans un café. Il remarqua que, dans l'échange de paroles, il y avait, non pour Jacques, mais pour lui, un grand intérêt. Il répondait, vaguement, aux gens qu'il n'en savait pas plus que les journaux, et il affirmait l'innocence de Jacques.
Lorsqu'il arriva à son journal, le Revendicateur, Barsac fut très entouré. Chaque rédacteur connaissait non seulement son affection pour Jacques, mais aussi son intimité chez M™® de Sergy. De plus, on savait qu'il était un des invités
de Marquisette, le soir du crime. On le questionna, on le pressa de donner des détails, de dire son impression ; mais il se renferma dans une réserve extrême, opposant aux interrogations une ignorance presque complète des faits.
— J'ai vu M"^ de Sergy avant-hier soir, effectivement. Nous dînions avec elle, Jacques, moi, Bisson, Montai, et quelques autres. Les amoureux devaient partir le lendemain, cest-à-dire hier au soir, pour un long voyage, dans les Indes, je crois. A neuf heures, je me suis retiré, pour venir ici corriger les épreuves de mon article sur la pourriture parlementaire; en route, j'ai rencontré un de mes amis. M. Antoine Monceau, dont Xégrava parle dans son article de ce matin, et qui m'a retenu quelque temps. Je suis rentré chez moi, accompagné par Monceau à onze heures et demie, et j'ai travaillé toute la nuit. Hier matin, j'ai appris cette chose épouvantable...
Cependant, comme l'un des assistants demandait à Claude quel avocat serait le défenseur de Mirande, il se tourna vers lui, et, d'une voix claire et haute :
— Ce défenseur, mon cher camarade, ne peut être un autre que moi. Le devoir de dire que M. de Mirande est innocent m'appartient, et, en affirmant cette innocence, si vous avez l'occasion de vous exprimer à ce sujet, je vous jure que vous ne vous tromperez pas.
Il y avait une telle puissance de sincérité dans les paroles de Barsac qu'un murmure sympathique accueillit sa déclaration; et, bien que son amitié pour Jacques atténuât en partie ce qu'il venait de dire, on se prit à penser tout haut, lorsqu'il se rendit auprès de Xégrava. qui venait de le faire demander, que, puisqu'un homme tel que lui, connu pour son intransigeance dans les questions d'honneur et de droiture, disait que M. de Mirande était innocent, et puisqu'il était prêt à le servir publiquement, c'est que peut-être, en effet, au fond de ce drame mystérieux, il y avait un secret qui. révélé, mettrait hors de cause le malheureux dont le nom maintenant passionnait la presse et le public.
Pendant ce temps, Négrava secouait la main de Barsac.
^ Eh bien ! dit-il, aujourd'hui, à la Chambre, le ministre du Commerce, Archambaud m'a remercié... J'avais méconnu ce garçon.
Vêtu dun pardessus quelconque, un peu râpé, — c'était
ainsi, négligemment, chaque soir qu'il n'allait pas à TOpéra ou dans un salon, — le chapeau de côté, sur l'oreille, ainsi qu'un clown son chapeau pointu, il agitait ses bras, toujours un tantet comme dans une danse.
— Mais dites donc, Barsac, vous allez devenir célèbre, vous... Vous voilà chargé d'une cause très parisienne dont on parlera beaucoup... Et votre meilleur ami que vous aurez à défendre ! C'est une veine, ça !
Barsac, avec une affliction profonde dans la voix :
— J'aimerais mieux avoir toute autre chance.
— Du tout. Vous auriez vous-même assassiné la belle petite pour que votre ami soit accusé et pour avoir à le défendre, hein?
Barsac, presque agressif :
— Auriez-vous fait cela, vous ?
Négrava désinvolte :
— Je ne dis pas non... En tout cas, l'autre soir, vous aviez un paquet qui bombait sous votre pardessus. Je ne savais pas si bien dire. C'était la fortune de la dame?
Il éclata de rire de sa plaisanterie :
— Enfin, mon cher, si vous avez là une occasion d'embêter la magistrature, allez-y carrément.
Il éclata encore de rire, de son rire de vieux gavroche, et tendit sa main à Claude. Barsac, après cette poignée de main à Négrava, sortit du journal, presque aussitôt, et il revint chez lui d'un pas rapide.
Quand il entra dans sa chambre à coucher, Barsac respira un air tiède, qui, un moment, rosit ses joues. Il s'approcha du lit, où Renée, — toujours éveillée, l'attendant, — lui tendait ses bras.
— Eh quoi ! tu ne dors pas ?
— Non, je pensais à toi. Mais j'ai, tout de même, sommeillé un peu. Ce petit dodo, Claude, m'a donné des forces pour t'aimer mieux, te prouver que je t'aime davantage d'être si bon.
Après des baisers :
— As-tu des nouvelles?
— Aucune.
Tandis qu'il se déshabillait, mettait une chemise de nuit, il lui parlait de ses rencontres sur le boulevard et au journal,
290 LARRIVISTE.
de Négrava. Il terminait son récit, quand il se mit près d'elle. Les lèvres de la jeune femme se collèrent à sa bouche, et ses bras délicieux 1 etreignirent.
— Ma petite Renée ! fit-il, la sentant amoureuse, presque entreprenante, — elle, à l'ordinaire, si doucement pudique, au début.
— Ça te surprend joyeusement, je le vois, mi... Mais, ce soir, j'ai un grand désir de toi...
MONSIEUR CHESNARD
Pendant plus d'une semaine, Jacques de Mirande fut tenu au plus grand secret. M. Chesnard l'avait fait enfermer dans une des cellules confortables de la Conciergerie. Il lui avait permis de se faire apporter ses repas du dehors : mais c'était tout. Mirande ne voyait pas Barsac. Il n'avait pour tout délassement que la lecture ou la conversation de l'agent de la Sûreté en permanence dans sa cellule.
Au froid vif des jours précédents avait succédé un temps de pluie presque continuelle, ou de bruine, et c'était à peine si le prisonnier, par mesure de santé, pouvait se .promener une heure par jour dans un préau. Il lisait quelquefois, l'esprit ailleurs; vaguement, il écoutait l'agent de la Sûreté, qui, de-ci, de-là, essayait de lui arracher quelque aveu; et il percevait les bruits de la ville venant du côté des Halles et du Châtelet. Le soir, les jours étant courts, il était au lit de bonne heure, et il ne se levait qu'avec le jour nouveau, qui là, dans cette prison aux grands murs assombrissants, apparaissait à peine vers sept heures et demie, triste et comme gelé.
Jacques ne pensait plus qu'à la morte.
Si l'agent l'entraînait à dire quelque chose, c'était de Marquisette qu'il parlait. Elle venait surtout le hanter aux heures nocturnes où elle était plus à lui, oii elle se donnait en divine amoureuse qu'elle était. Tous ses baisers, toutes ses caresses, il s'en souvenait avec intensité, dans un regret douloureux. La cellule où Jacques était enfermé avait un bec de gaz qui l'éclairait toute la nuit, afin que le prisonnier pût être observé par les agents de la Sûreté qui se relevaient, et par les rondes
des gardiens. Dans la lumière crue du gaz, dansait la Disparue, forme aérienne, ne découvrant qu'un détail à la fois : ou la cuisse élégante et fine, ou le coin d'une épaule nacrée couverte de tant de baisers, ou les petits seins rigides au bouton purpurin, ou les voluptueuses lèvres avides des caresses de la bouche, ou ces yeux de deux nuances de bleus, délices et plaisirs adorés, caressés, baisés follement. Hallucinante résurrection, forme inconsistante et d'autant plu.s magique, Marquisette s'évoquait avec ses gestes rapides, charmants, avec ses façons si délicates, si patriciennes, de l'entraîner à l'amour, à la volupté, avec ses gracieuses et frivoles manières, qui le séduisirent tant. Puis, ces visions, ces apparitions de l'aimée, où il imaginait sentir jusqu'à son parfum, où il se figurait, pâmé de rêves, butiner encore, parfois jusqu'à la griserie, la mort de tout sauf ce baiser pénétrant, butiner la Fleur blonde; ces apparitions de l'Adorée s'évanouissaient, le laissant avec l'affreuse réalité : c'est-àdire que la très chère n'était plus, que jamais plus il ne recevrait d'elle des morbidesses sensuelles et intellectuelles, jamais plus ses mains arachnéennes ne le caresseraient, jamais plus ses lèvres ne le baiseraient; et à ces instants, — même le jour, mais surtout la nuit, — où cet irréparable fait s'imposait à son esprit, son cœur se gonflait, sa gorge se serrait, sa tête s'enfiévrait, il croyait devenir fou.
Claude Barsac, pendant ces huit jours, s'était rendu, chaque après-midi, au Palais de Justice et il avait demandé, chaque fois, à M. Chesnard la permission de voir son ami. Chaque fois le magistrat avait refusé. Il ne voulait pas, avant d'avoir arraché un aveu au prisonnier, que les deux amis pussent se parler. S'il n'avait pas encore fait amener Jacques dans son cabinet, c'est qu'il voulait le lasser de solitude, le décourager ; puis une après-midi, quand il jugerait venu le moment psychologique, sur son ordre, on conduirait le prisonnier près de lui. Il pensait bien que Mirande, sans appui, seul, à bout de patience, énervé, déprimé, perdrait tout à fait courage, et qu'alors les aveux jailliraient. « — Parbleu, dit Claude une fois au magistrat, avec ce système c'est la torture morale au lieu de la torture physique d'autrefois. » Le juge d'instruction pensait à ce sujet, ainsi que l'avocat. Mais il était juge et pas seulement un homme, un lettré, un friand de la langue exquise de Michel Montaigne.
Cependant, l'opinion publi(|ue commençait aussi à inquiéter Barsac. Dans les clans littéraires, artistiques, mondains, on avait d"abord voulu croire à une erreur qui serait bientôt reconnue; mais les charges devenaient si accablantes, sinon nettes pour les esprits lucides, que le doute s'emparait, même de ceux à qui le prisonnier était sympathique. Jacques restait sans autre protection que celle de Barsac, à la merci de la justice, en lutte avec l'hostilité légendaire, et frofessionneile, des magistrats. Le vrai coupable, avec une profonde amertume, étudia cette évolution, observa, une fois de plus, tout le mauvais fond effrayant des hommes. C'était la vase grouillante des reptiles qu'il apercevait dans les autres et pas en lui, — en individu intelligent, décidé à se regarder seulement par les beaux aspects.
Paris tenait un beau crime, un crime à sensation pour défrayer ses heures d'activité, de lassitude ou de nervosité : aussi n'était-il pas prêt à en faire l'abandon généreux, même au bénéfice de celui qu'on accusait. Il y a un égoïsme inconscient, mais féroce, dans la curiosité publique. La foule maudit l'assassin, et, mue par un instinct de bonté cruelle, de pitié sauvage et d'honnêteté intéressée, elle ferait une justice sommaire; mais, après, elle ne voit plus que le criminel qui seul l'inquiète, la victime oubliée; puis, en possession d'une aventure intéressante, d'un drame, surtout s'il y a mystère, elle tient aux péripéties de l'aventure, aux émotions de ce drame. Comme pour tous les tueurs célèbres. Cartouche, Mandrin, Fra Diavolo, Napoléon, une légende se formait, les gazettes aidant, Mirande devenait le héros du moment, le héros nécessaire, qui intéressait les femmes au plus haut degré, de toutes les classes sociales. Les unes le plaignaient, le croyant innocent; d'autres voyaient un mâle, et la femme adore la puissance, même brutale. Il était de ceux, les rares, qui ont vaincu une femme.
Barsac lisait les journaux, écoutait les gens discourir de son ami, et il constatait que Jacques serait plus difficile à défendre qu'il ne l'avait tout d'abord imaginé. Le criminel que la foule adopte devient encore, par cette élection, plus ennemi à la justice, et ceux de qui dépend son sort mettent tout en œuvre pour lui faire sentir la rigueur des lois. Il eût été préférable que le prévenu passât maperçu. Claude, malgré tout ce que Jacques et lui avaient contre eux, conser-
302 LARRIVISTE.
vait l'assurance de triompher de tout. Cette assurance, par moments, était bien traversée de quelque inquiétude parce que c'était son ami. Mais aussi, depuis ses actions, ainsi qu'il l'avait remarqué, il se sentait des forces nouvelles.
Il pensait :
« ...Je dois faire la juste part de l'ami et de l'avocat. A de certains moments, la cause étant belle, je dois être l'avcxat qu'on attend, avoir du génie; puis à d'autres moments, l'ami ému, touchant par le pathétique de sa parole, où l'on sent trembler l'affection qui craint, mais qui croit... »
Quand, à la Morgue, le médecin légal chargé de ce soin eut pratiqué l'autopsie de M™^ de Sergy, et quand M. Chesnard eut en sa possession, pour le joindre au dossier de la cause, le rapport de ce médecin, il accorda la permission d'inhumer Marquisette.
Pour éviter les curieux à l'enterrement de M™® de Sergy, on n'avait pas annoncé le jour et l'heure des obsèques. Marquisette — sans famille — fut menée à sa demeure dernière par un matin d'hiver froid et brumeux. L'avocat — son assassin — et quelques hommes suivaient le convoi, à pied. Montai, entre autres. Derrière eux, une seule femme, à pied aussi, Renée April, recueillie. De-ci, de-là, sur le parcours, on se rangeait et on se demandait quelle était cette femme qui se trouvait seule de son sexe à suivre cet enterrement luxueux, ce char orné, par les soins de Claude, de quatre couronnes d'orchidées — les fleurs étranges qu'aimait la morte, — ce char de deuil élégant et d'autant plus triste, abandonné de parents et d'amis.
Barsac, — qui avait emprunté, pour accomplir ces suprêmes devoirs envers la maîtresse de Jacques, de son meilleur ami, mille francs au Porc Monceau et exigé autant de Négrava sur ce que le journal lui devait, — avait fait l'achat d'une concession à perpétuité au Père-Lachaise. Avant de jeter sur son cercueil, après le prêtre, la première pelletée de terre, l'avocat avait mis, auparavant, une minute, la main à ses yeux, comme pour refouler son émotion et se donner du courage. Une pluie vague se mit à tomber dans l'air brumeux. Et les rares assistants se dispersèrent. • — Pauvre Marquisette! — Barsac, aussitôt après, dut se rendre au Palais
et à ses affaires. Il dit à Renée et aux autres, pour s'excuser : « C'est la vie. »
Ce jour-là, comme l'avocat le sollicitait pour voir Mirande, M. Chesnard répondit :
— • Mon cher maître, après-demain, vous pourrez vous entretenir avec votre ami, mais ici, devant moi.
On avait tout fouillé à l'hôtel de Sergy, et ces fouilles n'avaient donné aucun résultat en faveur du prévenu ni contre lui. Une visite domiciliaire, conduite par le juge d'instruction lui-même, avait eu lieu chez Mirande. On avait tout bouleversé; mais sans trouver le millipn dérobé à M™® de Sergy, pas plus qu'aucun papier, qu'aucune preuve compromettante pour le prévenu. Pas plus de million que le moindre indice quil y eût là, dans ce petit appartement, du poison. « Évidemment, ruminait M. Chesnard, puisque, après le meurtre, il n'est pas sorti de l'hôtel de Sergy, il a dû voler le million dans la journée et le cacher quelque part. » Mais le million restait introuvable, ce qui ne faisait pas l'affaire de M. Chesnard. Le juge en arrivait, rien que pour ça, à prendre en grippe l'accusé.
Tl y avait chez ce juge un excessif amour-propre de métier. Il tenait à faire avouer les coupables : c'était son honneur à lui. A cet orgueil se mêlait un dilettantisme, une jouissance de voir des criminels, des hommes, de les manier, de « leur arracher leur ver », comme il disait. Misanthrope et malheureux en femmes, il regardait l'humanité comme une armée de criminels, où il y avait des degrés, les assassins étant les généraux; les grands voleurs, des colonels. Il disait souvent, avec un sourire qui lui était particulier : « Il n'y a qu'une différence entre les détenus et les autres : c'est que ceux-ci sont libres et ceux-là en prison. « C'était un Claude Barsac sans les années de jeunesse pauvre, un Claude Barsac d'énergie inférieure, contempteur plus qu'acteur. Il jugeait même ses chefs, mais gardait par devers lui sa pensée à leur égard; il découvrait à tous la tare par où ils touchaient aux criminels, et, au fond de lui, il riait souvent de voir des coupables condamner d'autres coupables et rendre des arrêts.
M. Chesnard était certes déconcerté par l'attitude de Mirande; il avait l'air de ne plus s'occuper de lui, de ce coupable qui ne demandait pas à lui parler, à faire des
aveux. Lui qui avait manié tant d'hommes, il savait comment les prendre, comment les retourner, tantôt en leur inspirant, hypocritement, une belle confiance, tantôt en les brutalisant, en les effrayant; d'autres fois en leur posant un tas de questions inutiles pour arriver à les surprendre, soudain, par une question nette, qui les troublait. C'est M. Chesnard qui, dans un interrogatoire, causant avec un prévenu de sa mère, que celui-ci aimait beaucoup, lui dit doucement : « — Oui, vous l'aimez bien, votre maman... » Et, tout à coup, revenant au crime reproché à ce prévenu, en camarade :
— Mais pourquoi, diable, avez-vous sectionné le cou de la victime par derrière, en commençant par la nuque, au lieu de l'attaquer par devant, à la gorge?
— Elle était tombée par terre... Dame! j'ai attaqué par où elle s'offrait à moi !
— Alors, vous avouez... Greffier, écrivez...
Et devant le coupable ahuri de son aveu échappé, il avait dicté sa demande et la réponse à son secrétaire. A un autre qui s'entêtait à ne pas avouer, il dit simplement, toujours en copain :
— A votre place, mon cher, j'aurais pris, moi, un couteau long, effilé...
— Ça vous casse dans les mains ! Un couteau de boucher fort, large, y a pas de risque...
— • Enfin, vous reconnaissez votre crime ! C'est bien avec le couteau de boucher que nous avons trouvé qu'a été commis l'assassinat.
Celui-ci, en colère :
— Vous êtes une rude canaille, monsieur le juge ! Et M. Chesnard, froidement, avait répliqué :
— Du moment que vous avez choisi un couteau de boucher au lieu d'une autre arme, la ■préméditation est établie.
M. Chesnard discutait leurs coups avec les assassins, avec les voleurs les moyens employés par eux pour voler, et il leur indiquait par où ils avaient péché, de sorte que beaucoup, impressionnés par son savoir, lui avaient fait la réputation d'un bon juge, d'un juge qui voyait clair, mais n'était pas méchant.
M. Chesnard, le lendemain de l'enterrement de M°^® de Sergy, se fit amener Jacques de Mirande dans son cabinet par deux agents de la Sûreté. Le prévenu fut introduit aus-
sitôt, et M. Chesnard l'accueillit en homme du monde, lui fit subir, sous des formes irréprochables, un long interrogatoire. Jacques avait pensé que l'assassin de Liane serait vite trouvé, et quavant peu on reconnaîtrait son innocence. Or, l'enquête ne tournait qu'autour de lui. Il le dit au Juge :
— Je ne suis pas le coupable. Et c'est parce que vous croyez que je le suis, que vous me torturez, donnant à l'autre le temps de se mettre en sûreté avec le million.
— Tout vous accuse.
Jacques eut un instant de colère. La justice, ne sachant pas trouver le criminel, le gardait, lui, innocent. Sa colère s'accentua : il ressassait qu'il était pour beaucoup de gens, à cette heure, un voleur et un assassin en habit noir.
Le juge d'instruction ne tirait rien de Mirande, naturellement. Il déploya alors ses ressources; à des phrases simples, presque ordinaires, brusquement, une phrase brève, incidente sur laquelle il comptait, annonçait l'inquisiteur : elle ne servait à rien. Il finit par le torturer en lui lisant le rapport de l'autopsie de sa maîtresse, inutilement.
— On va vous ramener dans votre cellule, dit le magistrat; vous serez plus sage demain.
M. Chesnard était fort ennuyé de ce qu'il nommait l'entêtement du prévenu. Ce garçon qui ne voulait rien dire l'agaçait. Ou il avait trouvé son maître, ce qui atteignait son amour-propre de magistrat, ou, alors le prévenu était innocent, et rien ne l'horripilait comme un innocent, car il détruisait son plan de la création, lui montrait une exception, comme une monstruosité humaine.
Cet après-midi, après avoir congédié Mirande, M. Chesnard parlait de lui avec Xogaret, son greffier. Xogaret, on le sait, admirait son juge; il l'estimait le plus fort, le plus malin, le plus subtil des juges d'instruction, et il le tenait pour un maître. On lui aurait offert une place plus avantageuse que celle de secrétaire de M. le juge d'instruction Chesnard, il eût refusé. Il aimait ces luttes entre son juge d'instruction et les prévenus ; et, de même qu'il dressait l'oreille, applaudissait, comptait les coups quand un accusé savait se défendre, de même il était plein de pitié méprisante pour tous ceux qui se laissaient « arracher leur ver » par le « patron », qui se laissaient mettre dedans par lui, en un mot pour tous ceux qui ne montraient aucune aptitude pour la lutte; il
3o6 l'arriviste.
méprisait encore plus ceux qui ne se défendaient pas, qui avouaient tout de suite, et plus d'une fois il faillit leur crier : « Mais défendez- vous donc ! »
Nogaret avait gagné cette manière à la fréquentation de M. Chesnard, surtout en voyant le sourire ironique que jetait celui-ci à tous ceux qui n'avaient eu aucune résistance devant lui. M. Chesnard appréciait beaucoup Nogaret, car son greffier avait de réelles qualités. Il sentait, par exemple, si les inculpés disaient vrai. Il avait une maxime : « Parle cinq minutes, et je saurai qui tu es. » Il ajoutait que tout se réduisait à ceci : « Le prévenu dit la vérité parce que le ton de ses paroles est sincère; le prévenu ne dit pas la vérité parce que le ton est faux, je le sens. »
— Qu'est-ce que vous pensez de ce jeune homme? demandait M. Chesnard à Nogaret, après le départ de Mirande.
— Eh bien, l'accusé est innocent.
■ — Vous l'avez « senti » ? fit le juge, ironique.
■ — Je dois vous l'avouer. Oh ! il est sincère, celui-là.
— Alors, vous le défendez?
— Monsieur le juge sait bien que nous avons eu desaccusés qui étaient des innocents, et qu'il était cependant impossible de les défendre. Nous les avons renvoyés devant la chambre des mises en accusation, et celle-ci devant les assises. Ils ont été condamnés, presque tous.
— Nogaret, ce n'est pas la faute des magistrats, mais bien des jurés; ces derniers seuls ont condamné et sont responsables.
— Oui, Pilate se lave les mains. Mais de quoi est-ce que je me mêle?
M. le juge Chesnard conclut par la phrase que le greffier connaissait bien : « Tous les hommes sont des coupables. »
Le lendemain, quand Barsac entra dans le cabinet du juge d'instruction, il y trouva son ami. Après quelques paroles échangées entre les deux amis, M. Chesnard passa à l'instruction.
— Voyons, monsieur de Mirande, il faut en terminer. Vous avouez avoir volé M"^ de Sergy, votre maîtresse?
— Non.
— Vous ne l'avez pas assassinée?
— Non.
— Ainsi, vous niez tout?
— Oui.
— Comment expliquez-vous les paroles accusatrices de M""' de Sergy ?
— Par le délire, la mort proche.
— Ce raisonnement est sans valeur.
— Pourquoi ça?
— Je n'ai pas à vous l'expliquer... Mais c'est bien vous qu'elle a marqué comme son assassin... Vous saviez que votre maîtresse avait, chez elle, une fortune?
— Non.
— C'est peu probable, puisqu'elle était votre amie de lit.
— Pourtant, c'est la vérité.
— Vous avez étudié la médecine, et vous connaissez les propriétés et la composition de l'acide prussique...
— Mais je n'ai pas empoisonné avec de l'acide prussique ni aucun autre poison. Je suis innocent !
— A qui le ferez- v'ous croire ? Pourquoi n'avez-vous pas fui après votre meurtre?
— Je n'avais pas à fuir, puisque je n'étais pas coupable.
— Dites que vous n'avez pas eu le temps... Mais où est l'argent ?
■ — • Vous l'auriez peut-être trouvé si vous aviez arrêté l'assassin.
— Personne autre que vous n'avait intérêt à la mort de la victime.
— • Moi qui l'aimais, qui l'aime encore, qui suis si douloureusement frappé par sa mor*^ '
— Vous jouez la comédie !
— Regardez-moi donc ! Suis-je assez changé ! je me consume de douleur.
— Le remords...
— Le chagrin.
Un silence, comme un repos dans un duel. Et, presque aussitôt, la repri.se :
— Vos actes d'ailleurs ne sont que les suites logiques de ^•os théories, de vos idées mises en action.
— Quelles théories? quelles idées?
— La société est mal construite, selon vous. Le droit du
3o8 l'arriviste.
plus fort est légitime. Il faut écraser ceux qui nous gênent dans la vie. Et autres paradoxes encore. Il y a aussi votre « question du mandarin ».
— Elle nest pas à moi, je n'en suis pas Tauteur, mais Jean-Jacques Rousseau, et elle est à tous.
— Vous n'en êtes pas l'auteur, seulement \ous la mettez en pratique. Vous avez tué le mandarin, Mirande, ou plutôt la mandarine.
— Je n'aurais pu frapper ma maîtresse !
— Frapper, non ! Vous êtes trop délicat ! trop sensible ! mais tuer, pour ainsi dire, en douceur et en beauté ! Vous avez choisi le poison et une heure d'amour, pour que la victime fût sans défiance, grisée de vous.
Le juge d'instruction, à ce moment, se tourna vers l'avocat, et, la lèvre plissée :
— Tenez, maître Barsac, si vraiment votre ami est innocent, eh bien ! celui qui a commis le crime est un maître, une force, il sort tout à fait de la généralité des hommes, et je serais heureux de le connaître pour le complimenter. Celui-là a combiné ses actions avec une sûreté étonnante d'esprit, et il les a accomplies avec énergie, dans toute la force de sa personnalité. Celui-là, de par sa façon de procéder, d'envisager l'existence et la société, est un maître, un génie même, et de pareils hommes échappent aux lois morales, à tout; ils sont en dehors de la petite humanité, comme Nemrod, Sardanapale, Napoléon et d'autres. Malheureusement pour votre ami, maître Barsac, celui dont nous parlons, je ne le connaîtrai jamais peut-être.
Il reprit le mot comme pour le caresser : « Peut-être... » Le juge brûlait, tout en croyant être ironique, se moquer de Barsac. Qui sait? Celui-ci en frémit dans toute sa chair. L'avocat pensa : « S'il ne procédait pas en juge qui croit tenir un coupable, et s'il se débarrassait un peu du métier, il verrait presque juste. De là à me soupçonner, il n'y aurait plus qu'un point. Heureusement qu'on connaît ma correction, mon honnêteté, ma droiture ! » Et ce sentiment le rassura.
— Revenons à l'instruction, disait M. Chesnard... On n'a pas retrouvé l'agent de mort, le flacon d'acide prussique; mais qu'est-ce devant les preuves plus graves qui accablent le prévenu ?
M. Chesnard réservait son meilleur coup pour la fin : un fait ignoré de Barsac et de Jacques, connu seulement de lui, du procureur de la République, et du notaire de M"^ de Sergy :
— Il y a une chose, monsieur de Mirande, que vous devez savoir.
— Laquelle?
— A propos de la fortune de votre maîtresse.
— Je ne sais rien.
— Elle a fait un testament.
— Ah ! fit Claude vivement, déjà soupçonneux. En faveur de qui?
— Maître Barsac, répondit le juge, vous le devinez. M"*® de Sergy a fait un testament en faveur de M. de Mirande. Elle le pouvait, puisqu'elle n'avait pas dhéritiers directs, naturels... Si vous êtes condamné, continua M. Chesnard en s'adressant au prévenu, le testament de votre maîtresse ne vous servira à rien, juridiquement, puisque selon le Code, on ne peut hériter de la personne qu'on a tuée, si on est déclaré coupable. Vous avez caché la fortune, et vous vous dites que vous la retrouverez toujours : oui, si un jury vous absout: Et encore, si par ce jury vous êtes envoyé au bagne, il vous sera impossible de jouir, de vous servir de la fortune volée.
— Mais, Jacques est innocent ! dit l'avocat.
— Admettons cette supposition, fit le juge; eh bien, on saura toujours dans un temps plus ou moins proche, qui a volé cette fortune. Voici le prévenu. Condamné ou non condamné, toujours d'après votre supposition, maître Barsac, et même déclaré innocent, il ne pourra pas jouir de la fortune, bien que le testament la lui donne. Puisqu'il ne l'a pas volée, il ne la possède pas. Le coupable ne pourra se servir de l'argent de son vol sans se trahir, sans se dénoncer lui-même.
— Comment cela? fit Mirande.
— Demandez à votre conseil s'il ne comprend pas.
— Expliquez-vous, monsieur le juge.
— Eh bien ! le notaire, comme c'était son devoir, nous a donné la liste exacte des mille billets de banque remis à sa cliente. Xous possédons les numéros de ces billets de banque, et opposition a été mise, le jour même, à Paris et dans toutes les caisses du Trésor des départements. La liste a été
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envoyée chez les agents de change, les principaux banquiers de France et de l'étranger. En admettant que le coupable change un billet de mille, deux, vingt même, si vous voulez, le vingtième mettra sur sa piste. Le voleur, en voulant profiter de son vol, se fera pincer.
M. Chesnard remarqua un moment de trouble chez l'avocat.
— Condamné à mort, ce serait un grand malheur pour vous, monsieur de Mirande. Envoyé au bagne, si, plus tard, le coupable se trahissait, il y aurait peut-être cas à reviser le procès... Mais il se trahira, croyez-le bien, si ce n'est pas vous qui avez volé. Vous-même, je vous le répète, monsieur de Mirande, si, déclaré innocent, vous vous en serviez, vous vous trahiriez... Maintenant, j'admets que le coupable comprenne le danger qu'il court à employer le produit de son vol... Il doit alors détruire la fortune... D'ailleurs, vous, Mirande, si vous avez été déclaré innocent, votre testament en main, appuyé de la liste du notaire donnant les numéros des billets, vous pourrez la faire reconstituer.
— Comment cela?
— Si vous n'êtes pas condamné, bien entendu, au bout de quelques années, l'opposition ayant été toujours maintenue par vous comme héritier de M™ de Sergy, vous pourrez adresser une demande en revendication à la Banque de France, pour une remise de la somme égale aux billets donnés par elle. La Banque, après enquêtes et fouilles à ses archives, s'exécutera. Les billets de banque sont perdus seulement, lorsqu'on ne peut justifier, en quelque sorte, de leur individualité. Mais, pour vous, nous avons le livre du notaire de la marquise de Sergy, oii sont inscrits, je le répète, tous les numéros des billets de mille francs reçus de la Banque.
Aimablement :
— Soyez non coupable, cher monsieur, et vous serez millionnaire dans quelques années.
Après quelques phrases encore, ne tirant rien de l'inculpé, il le fit reconduire en cellule par les deux agents de la Sûreté qui avaient amené le prisonnier. Puis, le juge, après la sortie de Mirande, causa quelques instants avec Barsac, mais de choses diverses. Et, prenant congé, il serra la main de l'avocat.
Seul avec son greffier, M. Chesnard avait l'air pensif, 'un air qu'il n'avait pas d'habitude. Brusquement, à Xogaret :
— Qu'est-ce que vous dites de l'avocat?
— De M. Barsac ? Eh bien ! c'est un homme de la force de monsieur le juge d'instruction. Il sait des choses que nous ignorons...
— Comment peut-il les savoir?
— N'expliquons pas, monsieur le juge, constatons. C'est cela qui devrait avertir monsieur le juge qu'il se trompe. Mais si monsieur le juge voulait accepter de moi un conseil? N'essayez rien contre M. Barsac.
— Pourquoi?
- — ■ «Parce qu'il est marqué pour la victoire. Vous ne le voyez donc pas? Il a « la veine ». Vous ne le sentez donc pas?
— Si jessayais, pourtant?
— Essayez. Il n'y a que vous qui le puissiez. Mais vous échouerez, monsieur le juge.
— Que ce soit durant l'instruction ou après, lors de l'audience, je veux découvrir ce qu'on me cache, Nogaret. Et je le découvrirai.
Le greffier s'inclina sans répondre.