VENDEUSE DE MODES
rière le portrait de son ami, Jacques de Mirande, gardé et protégé par l'innocent, il l'avait dans sa maison, caché à tous les fureteurs. Et il ne pourrait en disposer, non pas demain, ce qui aurait été une imprudence, aurait tout appris aux gens, mais même un jour quelconque dans l'avenir. Il tombait en cet instant, comme sous le poids de la croix, sous le coup d'une fatalité, ou plutôt de la suite logique des choses. Il avait maintenant une tâche double : sauver son ami, et trouver un moyen d'utiliser le million.
Quand Barsac rentra chez lui, Renée l'attendait dans son cabinet. Elle lisait à la clarté de la lampe. La gentille amoureuse, souvent, depuis ce crime qui avait sillonné comme un éclair rouge le ciel bleu de son idylle, se disait : « Claude est accablé de travail. Couché tard,' il besogne dès l'aube ; il pense à son ami, qu'il doit arracher à l'échafaud ou au bagne. C'est à moi d'être vaillante... » Et elle s'était faite plus douce, elle déjà si douce, plus tendre, elle toute tendresse. Elle servait Barsac avec une promptitude et une légèreté incomparables. Elle essayait par ses soins, dans la journée, quand elle pouvait s'échapper, et ses abandons au lit, de lui faire oublier ses préoccupations. Elle lui sauta au cou, d'abord. Puis :
— Tu t'étonnes de me voir chez toi. de si bonne heure?
— Mais oui.
— Je savais qu'aujourd'hui tu devais rencontrer Jacques dans le cabinet du juge d'instruction et je n'ai pu tenir dans l'atelier. J'ai dit que j'étais indisposée... Eh bien, on a relâché ton ami?
— Non. Il ira en Cour d'assises.
Renée avait quitté les genoux de son amant. Debout et vibrante :
— Mais ce juge d'instruction, tu m'as affirmé que c'était " quelqu'un ». Il devrait être plus perspicace que les autres. Pourquoi ne met-il pas Jacques en liberté? Il voit pourtant bien qu'il est innocent !
— Ma petite Renée, les hommes ne sentent pas comme toi, ils veulent raisonner. Puis, ce n'est pas le juge d'instruction qui aura la responsabilité de la condamnation ou de l'acquittement, mais le jury.
— Oh! le coupable, où est-il?... Ah! si je le tenais! Claude qui s'était levé, regardait sa maîtresse avec curio-
SM LARRIVISTE.
site, sans rien dire. Après un silence où, tranquillement, il la fixait :
• — Si tu le connaissais, que ferais-tu?
— C'est bien simple, je le dénoncerais.
L'assassin de Marquisette ne répliqua rien. Il sourit, mais avec une dureté soudaine dans la face dont elle ne s'aperçut point, tout entière à son indignation de femme. Elle reprit, nerveuse :
— Cest donc un lâche, un lâche? Comment, il sait qu'on accuse un innocent, que cet innocent est en danger de mort peut-être, et' il ne vient pas se dénoncer, se livrer à sa place !
— Pour se faire couper le cou ! Tu lui demandes trop.
— Ah ! le lâche, le lâche !
Sérieusement, l'avocat dit :
— Crois-tu que ce soit de la lâcheté, Renée?
— Oui.
— Voyons, cet homme a commis une action que les hommes appellent un crime; il s'est arrangé pour échapper à leur vindicte... Et tu veux qu'il vienne se livrer! Cet homme doit aimer la vie, sa vie qui lui est plus chère que tout, et il a quelque part une maîtresse qu'il aime et qui l'aime.
— Lui, une maîtresse, une femme qui l'aime ! Ah ! quelle femme peut aimer un pareil misérable !
■ — Tu oublies, Renée, que des guillotinés ont été pleures par des femmes qui les chérissaient. Te rappelles-tu ce tableau de Willette, le Mauvais Larro?i? Une petite femme de Judée, grimpée sur un âne, se dresse sur les pauvres extrémités de ses pieds nus poussiéreux, coureurs de chemins, à la pointe des orteils, pour un dernier baiser au mauvais larron, à ce scélérat si grand que la miséricorde de Jésus n'a pu lui pardonner. Et ainsi la bonté de cette vagabonde du pays de Jérusalem surpasse la bonté divine. Je croyais, Renée, que tu avais en toi un peu de la pitié de cette grisette juive.
— Pour celui qui a empoisonné la si jolie maîtresse de ton ami. de celui à cause de qui Jacques est en prison, accusé d'assassinat, de vol, et pour qui, toi encore, tu souffres, Claude?... De la pitié pour celui-là?
Elle se tut, sembla réfléchir à nouveau, peser en elle des raisons; puis :
— Je ne pourrais pas aimer un pareil misérable, moi !
— Crois-tu ?
— Non. Il faut que j'estime celui que j'aime; bien plus, je veux qu'il ne soit pas semblable aux autres, qu'il soit meilleur que les autres.
Elle alla vers son ami, se blottit sur son épaule, et contre sa poitrine : « Et c'est pour cela, Claude, que je t'adore!... »
Maman Crevette, la vieille concierge, entra, roulant sur elle même comme toujours. Elle s'arrêta un instant, chenue et souriante, à regarder « le gentil couple », — ce fut son expression, — que formaient les deux amants, puis elle demanda :
— Eh bien! monsieur Jacques est encore en prison .> ^ Oui, mère Crevette.
Elle vint se planter devant eux, son poing ridé en l'air.
— J'espère bien, monsieur Claude, que ça ne marchera pas comme ça quand vous serez, vous, dans le gouvernement, quand vous serez président de la République. Ah ! on ne se permettra pas d'arrêter les innocents. Vous, monsieur Claude, vous êtes un homme de justice, un homme bon, un vrai cœur. Allez, mademoiselle Renée, vous faites bien de l'aimer, de le chérir. Cet homme-là, c'est pas le bon Dieu, parce qu'il n'y en a qu'un, mais ça doit être quelqu'un de bien près de lui.
Barsac admirait comme son masque abusait tous les gens et, au dedans de lui, l'ironie chantait sa chanson. La concierge, après son accès de lyrisme à sa manière :
— Monsieur Claude et vous, mademoiselle Renée, j'ai un bœuf-mode qui mijote sur mon fourneau depuis tantôt... Vous savez, c'est un bœuf-mode dont vous vous lécherez les doigts... Une demi-heure de forte cuisson au commencement; après, je glisse sous ma cocotte deux morceaux de charbon de Paris, et ça mijote tout doucement pendant des heures...
Pendant que la pipelette mettait le couvert dans le cabinet de travail, les deux amants restèrent presque silencieux. Renée avait sa main posée sur l'épaule de Claude, et ses yeux regardaient l'homme avec un doux enivrement. La vie les reprenait tous deux à cette heure. Ils oubliaient, pour le moment, la morte, le prisonnier. Cependant, la table brillait par la blancheur de sa nappe damassée, et ils s'installèrent.
Pendant le dîner Renée voulut distraire Claude de son mieux, lui faire oublier ses préoccupations. Elle se fit donc gaie, babillarde, et avec ce joli et naïf friponnage qui n'ap-
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partenait qu'à elle. Barsac oubliait tout en ce moment. Le dîner fini, elle se mit à ses pieds. Elle le regardait, lui prenait les mains, les embrassait, caressant chaque doigt. Puis, se relevant à demi, son menton appuyé sur la poitrine de Claude, elle tendit ses lèvres; il baissa la tête, et leurs bouches se joignirent. En un instant, elle fut sur ses genoux, câline. Alors, se dressant avec précaution, il releva son amie, la prenant par la taille, et il l'emmena dans la chambre du lit. « Ton corps est comme un jardin de roses... » Un bon feu de bois avait été allumé par maman Crevette, et la chambre à coucher était d'une tiédeur délicieuse. En un instant. Renée fut déshabillée, et bientôt dans les draps. Comme Claude la rejoignait, elle murmura, défaillante de désirs :
— Oh ! comme je vois dans tes yeux que tu m'aimes, que tu me désires !... Moi aussi !
Elle se mourait déjà, contre lui, dans un spasme; elle se mourait déjà aux seules promesses du plaisir attendu. Claude vivement lui retira sa chemise :
— Que tu es jolie, fit-il, les yeux sur une Fleur. Que tu es jolie !
— Claude, tu me connais bien toute? Tu n'es pas blasé de me savoir toute ?
Il la contemplait, et elle remuait son corps par des ondulations de hanches, des redressements de ses membres, pour accuser certaines beautés, certaines joliesses — toutes fines et élégantes — leur donner comme une vie particulière et personnelle, sous les regards de son amant, qui se grisait de baisers.
Une heure après, Renée avait remis sa chemise et sa camisole de nuit, et seuls les cheveux châtains se répandaient sur l'oreiller et sur ses épaules couvertes. Tournée vers son amant, les yeux déjà mi-clos, celui-ci lui souffla sur les paupières. Et elle murmurait, presque sommeillante : — ...encore...
Tout de suite, ainsi énervée, vibrante toujours du suprême baiser, elle s'endormit, sous la volonté de Claude, du sommeil hypnotique, mais, ce soir, avec plus d'intensité, car bientôt elle présenta l'image rigide d'un cadavre. Même, Barsac eut une appréhension horrible : il se figura qu'elle était morte. Alors il la pinça fortement, à l'épaule. Elle était
insensible, comme à l'ordinaire. Il sauta à bas du lit, enfila son pantalon, et il marcha dans la chambre. Kenée était partie pour un pays qui n'a point de limites, qui se trouve personne ne sait oii.
Barsac, revenu près de son amie, la contemplait à nouveau. Il hésitait à l'interroger. Il alla à la fenêtre, l'ouvrit, et iî regarda la cour, silencieuse et noire comme le fond d'un puits. L'air glacé du dehors refroidit un peu l'atmosphère de la pièce, et la lumière de la lampe monta. Levant les yeux, il aperçut un morceau de ciel. Justement, au-dessus de lui, Cassiopée piquait de ses étoiles d'or un champ d'éther bleu sombre. Elle semblait ironique dans ce coin du firmament, elle qui revient toujours la même et chaque nuit sur l'horizon de Paris. Tout change, les hommes et les choses, sauf les étoiles. Et pourtant elles changent aussi ! Cassiopée lui rappela la Grande Ourse, ce flambeau à sept branches du Septentrion, la Grande Ourse qu'il avait élue comme le témoin et le garant de sa destinée, et que précisément, • — comme si le sort se faisait contraire — il ne pouvait pas apercevoir, à cette heure, du fond de cour oià il se trouvait.
Les étoiles du flambeau du pôle nord s'éloignent dans l'espace, et dans huit mille ans, le Chariot sera disjoint. Huit mille ans, l'époque où Véga sera devenue l'étoile polaire ! Où serait-il alors, lui, Claude Barsac ? Mort depuis longtemps, évanoui, perdu dans la désagrégation des êtres de son temps, et avec lui tant de générations nées et défuntes après lui ! La terre serait-elle changée?
Barsac, en sentant un frisson lui glacer la moelle, referma la fenêtre, ouvrit la porte de la chambre à coucher, et il vint dans son cabinet. Il regarda longtemps le portrait au pastel, de Jacques de Mirande, accroché au milieu du panneau du grand mur nu, ce portrait qui cachait dans son cadre la fortune de Liane de Sergy, sa fortune à lui, maintenant. Et cette fortune ne lui servirait pas, ne lui serait utile à rien 1 Allons donc! il ne serait pas Claude Barsac, s'il ne savait tourner la difficulté. II chercherait, et il trouverait bien le moyen de jouir de ce million. Les hommes, à certains moments, sont les esclaves des hommes, des choses et des événements, mais à d'autres, aux instants où leur étoile brille au zénith du ciel de leur destinée, ils sont les maîtres de tout,
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ils n'ont qu'à vouloir, du moins les forts, les vraiment nés pour la victoire, et non les agneaux de la vie.
Barsac retourna dans la chambre à coucher. Renée était toujours de même étendue, rigide. Tout ce jardin de baisers ressemblait à de la mort. « Allons, il faut qu'elle parle! » Claude avait bien compris à quoi tenait sa puissance magnétique sur Renée. Elle l'aimait vraiment, et tout amour sincère entraîne l'offre de sa vie. Il était arrivé à la conquérir toute, en la forçant à l'aimer de plus en plus, en réitérant, dans la tendresse et la possession de la femme, tout ce qui pouvait porter sa maîtresse à le chérir davantage.
Toute âme affectueuse s'abandonne à l'amour, remet sa vie dans les mains de celui qu'elle adore plus que tout au monde, et ainsi une grande partie de sa volonté s'annihile : la femme s'oublie elle-même, sacrifiant tout égoïsme, et elle devient la chose Vivante, l'esclave de l'amant. Et à l'état de veille, comme à l'état hypnotique, cela explique la puissance de l'Homme. Barsac fixa Renée une seconde, et sa maîtresse remua la tête. Ensuite, il fit un mouvement de la main, un autre, puis un autre, comme s'il eût voulu frapper le front : c'était pour bien faire pénétrer che? l'endormie la projection de sa volonté.
— Renée, m'entends-tu ?
Aucune réponse. Il répéta :
— Renée, m'entends-tu?
Ce soir-là, avant de parler, le corps eut comme un ressaut de vie; il ne resta point dans l'état cataleptique. La chair, sous la chemise et la camisole qui se soulevèrent, eut des frémissements de vagues qui ondulaient, couraient dans tous les sens, pour aller se perdre aux hanches. Les jambes restèrent immobiles de raideur, mais les mains se convulsionnèrent, et les doigts .se tordirent, chevauchèrent les uns sur les autres. Barsac prit les mains de l'endormie, les massa, les caressa délicatement du bout de ses 'doigts, de la paume jusqu'aux petites phalanges, toujours dans le même sens, comme s'il voulait faire sortir le fluide vital par leur extrémité, et la main devint peu à peu rigide. Alors aux signes de convulsion succéda une agitation de la poitrine, et des soupirs rauques, profonds, gonflèrent la gorge et les seins de l'endormie. Cette jolie petite modiste de Paris avait une face terrifiée, une face tragique, où l'épouvante dilata ses yeux.
les noya d'effroi. Barsac sentit son front se mouiller de sueur. Jamais il n'avait vu Renée dans pareil état et il se reprocha, quelques instants, de la torturer ainsi, car c'était sa puissance invincible qui s'exerçait sur elle; il dompta cet accès de sensibilité, et sa volonté au torse de Renée, il exécuta sur lui des frictions allant du cœur à la périphérie. Enfin, le calme revint sur tout le corps. « C'est bien, maintenant », murmura Barsac. Puis, amassant sur l'hypnotisée toute son énergie :
— Renée, veux-tu parler à présent? Je t'ordonne de me voir tantôt dans le cabinet de M. Chesnard, avec le juge et Mirande... Nous vois-tu?
— Oui, tu as peur.
— Moi ! j'ai peur.
— Oui. Si ce que tu as fait était à recommencer, tu ne le ferais peut-être pas.
— Pourquoi?
— Par prudence... Tu chercherais autre chose... L'occasion, ce n'était pas celle-là qu'il fallait saisir, mais une autre qui serait venue, plus sûre... tandis que tu trembles.
— Il ne s'agit pas de m'apprendre cela, mais de me dire pourquoi.
— Parce que le juge t'a démontré que celui qui a pris la fortune de la morte ne pourrait s'en servir.
Barsac, réfléchissant, perplexe, embarrassé par le phénomène, se mit à marcher dans la chambre. Ce qui veillait ainsi dans Renée, qu'était-ce? Lisait-elle, dans un au-delà terrestre, les choses de cette terre? Peut-être aussi une partie de ce 'qu'elle disait appartenait-elle au domaine psychique, et son cerveau alors, baignant dans ce domaine, lui faisait voir ce que son imagination avait non pas aperçu, mais comme senti dans Barsac. Malgré elle, à l'état de veille, elle était frappée de la puissance de Barsac, et elle répétait dans son sommeil hypnotique l'impression reçue. Influencée par son amant, elle se bornait, endormie, à lire dans sa pensée.
« Sépare-toi de moi ! cria-t-il. — Alors, je m'en vais bien loin... bien loin... bien loin... — Soit ...Et maintenant, vois ! »
Alors, un nouveau phénomène se passa. Le masque de Renée se détendit, et perdit, pour ainsi dire, sa forme. Il n'y eut, dans cette face morte, plus de vivant que les yeux grands ouverts qui semblaient lire dans le mystère. La prunelle avait
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changé sa couleur grise, sans qu'on pût saisir de quelle nuance elle était; la pupille devenait petite, presque imperceptible comme la pointe d'une aiguille.
— Tu n'es plus lucide? demanda Barsac. Je veux que tu voies, et que tu parles. — « Je ne veux pas. » Plus doucement : « Je ne peux pas. » — Moi, je veux, Renée, j'ordonne. Parle !
Des yeux étranges, des yeux comme d'outre-tombe, roulèrent deux grosses larmes sur ce visage martyr. Le maître, sans pitié, irrité, chargeant l'endormie de fluide :
— Pourquoi ces larmes? Cesse de me résister. Parle, parle donc !
Il y eut alors un aspect de la crise à laquelle Barsac ne s'attendait pas. Tout à coup, ainsi qu'au frappement de la baguette d'un prestidigitateur, la figure de Renée, comme par magie, — mais les yeux restant les mêmes, — redevint ferme, avec la délimitation de ses lignes et le galbe de ses contours; puis, elle se convulsa et fut, pour la seconde fois, •d'un tragique où chaque trait, — et non plus le regard, seulement — marquait l'épouvante.
— Tu me fais horreur ! cria-t-elle.
— Horreur?
■ — Oh ! Claude, comment as-tu pu faire cela ?
Barsac tomba sur un fauteuil, et une minute, il resta indécis, tandis que Renée conservait toujours son visage beau d'infini, seul éclairé par la lampe, dans la pénombre de la chambre. L'assassin se leva, et menaçant, cria :
— Non, je n'ai rien fait !
■ — Oui, tu n'as rien fait !
Et, immédiatement, les muscles de la face se détendirent, le visage redevint flou et sans expression, de même qu'auparavant. Y avait-il entre son cerveau et celui de Renée communication directe? Toute la question était là. Si c'était vrai, cette correspondance infirmait toutes ses expériences, rendait nul tout ce que disait l'endormie, car, alors, décidément, elle lisait dans son cerveau, à lui Barsac, et répétait, comme une plaque photographique, ce qu'elle voyait. Il y avait inertie morale chez l'endormie ; alors elle ne pouvait que refléter sa volonté, ses pensées : donc rien n'était vrai. Il pensa à Macbeth. Les sœurs fatidiques ne lui prédirent sa destinée que parce qu'il l'avait en lui.
— Regarde dans l'avenir. Serai-je riche?
— Pas comme tu l'imagines. Ce que tu as pris te sera inutile pour arriver à tes buts.
— Ainsi mes actes (c'est ainsi qu'il désignait le vol du million et l'empoisonnement de Marquisette) ne me serviront
a rien
— Tu ne pourras pas disposer de la fortune que tu as prise... Les hommes se figurent qu'ils mènent les destinées, quand ce sont les destinées qui les mènent. Ils s'embarquent dans des aventures vers une lointaine rive d"or, mais ils prennent souvent un courant pour un autre.
— Soit... mais cette fortune qui est, dans la pièce voisine, derrière le portrait de Jacques... cette fortune, elle servira pourtant à quelqu'un?
La Voix ajouta, cette fois sur un ton triste :
— Barsac, tu seras riche.
Il y avait une autre question qu'il voulait maintenant poser à l'endormie. Dépensant toute la force de sa volonté, il la projeta sur elle. Puis, matant son émotion, il demanda d'une voix qui sonna rauque :
— Et Jacques, que va-t-il advenir de lui ?
— Une puissance supérieure me rend muette. Tu veux savoir des secrets d'un monde qui n'a aucune corrélation avec le monde terrestre... La langue que nous parlons ne peut s'adapter au mystère, reproduire ce que je devine.
• — Tu ne peux me donner une idée, même approximative, de ce que je te demande? Quelle sera la fin de Mirande? Comment mourra-t-il ?
— Par toi!
— Par moi?
Barsac se raidit. Il voulait savoir comment interpréter cette réponse de la voyante. Jacques serait-il condamné à mort et exécuté pour ses actes à lui. Barsac? Il interrogea :
— Alors, Mirande mourra sur l'échafaud?
La voix resta muette. Il répéta la même question : même silence. L'endormie cessa de parler, malgré toutes les questions de Barsac, malgré le fluide qu'il lui dispensait pour qu'elle parlât. « ...Allons! elle est trop fatiguée; il faut la réveiller, se dit-il, et je suis fou de me laisser impressionner par cette femme, c'est-à-dire par moi-même. La volonté gouverne, dirige, domine chez chacun de nous la faculté de
penser. Je cherche le mystère et l'inconnu dans ce cerveau qui en ce moment sïgnore, et que moi j'explique... La volonté est si bien la souveraine maîtresse que, dans le sommeil normal où l'action de la volonté est suspendue, la pensée vagabonde à tort et à travers, à l'aventure, comme une bête échappée dans la nuit. Elle ne s'appelle plus alors, dans cette obscurité du cerveau, oii la volonté est en désarroi, la pensée, mais, courant sans bride aux préoccupations de la veille, dans les ténèbres, vues en images désordonnées, — le rêve... Or, je m'étonne, et, dans cet acte de suggestion, j'ai fait mieux que de suspendre sa volonté, comme dans le sommeil, je l'ai annulée absohunent, après la préparation de baisers profonds, tout l'énervement intense et charnel de tantôt, oij cette petite âme surexcitée dont j'ai brisé la force est devenue mienne. Et j'ai substitué ma pensée à la sienne. Ma volonté seule, sot que je suis ! l'a menée oii il m'a plu, et je ne fais là que dramatiser, par mon influence sur ma maîtresse, mes préoccupations. Et je suis la dupe de moi-même, moi, Barsac!... » Il eut un ricanement, ce rire étrange qui, parfois, ressemblait au hennissement d'un cheval de sang.
— Oh ! tu veux me réveiller. Pourquoi ? Je me sens si bien où je suis ! Claude, Claude, ce corps que tu veux que je reprenne, il est froid, bien froid, et, souviens-toi, c'est toi, c'est ton amour qui le réchauffe. Ne t'éloigne jamais de moi, sans quoi je quitterai mon corps, et reviendrai « ici ».
Barsac releva la chemise et la camisole de Renée, puis il massa son amie du cou aux chevilles, légèrement, pour enlever toute fatigue, du moins une partie de la fatigue. Ensuite, il rabaissa la chemise, reboutonna la camisole, puis se glissa au côté de sa maîtresse; et, avec quelques passes, il la réveilla du sommeil mystérieux.
Quelques instants après, Renée ouvrait les yeux :
— Tiens, tu ne dors pas, Claude ? Je t'ai peut-être réveillé ?
— Tu remuais beaucoup.
— Je rêvais?
— Oui. Tu parlais de moi.
— Que disais-je?
— Que je te faisais horreur.
La charmante le saisit à bras-le-corps et, câlinement, tout entière appliquée à lui, l'embrassa : « Tiens, vois comme tu me fais horreur ! »