INSTRUCTION CRIMINELLE
L'instruction de l'affaire Mirande se continuait. M. Chesnard, pour s'éclairer, surtout dans ce besoin qui le tourmentait de connaître les mauvaises actions des hommes, fit faire une enquête minutieuse du passé de Jacques. Tous les renseignements sur l'adolescence et sur la jeunesse de Mirande avaient été pris en Provence. On ne trouva pas un élève paresseux, sans quoi on eût dit que la paresse conduisait au crime, mais on eut les témoignages d'un goût prononcé pour les théories, la généralisation, les faits, et le magistrat enquêteur en conclut que, dès son enfance, Jacques était un irrégulier, un insoumis, quelqu'un qui ne pouvait, comme les autres, se plier aux lois, us et coutumes de la société. Quant aux renseignements recueillis à Paris, ils furent déplorables pour la cause de Mirande. Il jouissait tout bonnement de la vie en dilettante, on lui en fit un crime ; il fréquentait les mondes 011 l'on s'amuse, par cela seul il était capable de tout, et cette oisiveté devait le conduire au crime ! Le juge d'instruction s'amusait bien un peu de tous ces renseignements, qui n'étaient pas, selon son jugement, très concluants, mais il aimait à les rechercher, à vivre de la vie passée d'un criminel, se donnant alors des sensations nouvelles, et son mépris pour l'humanité se renforçait.
L'instruction n'était pas encore terminée. Il y avait des témoins à entendre, diverses dépositions à recueillir. Celles des domestiques de M™® de Sergy furent anodines. Ils ne purent dire qu'une chose, c'est que les amants s'aimaient et
qu'aucune dispute ne s'éleva jamais entre eux. Ils savaient que Madame et Monsieur devaient partir pour un long voyage; le jour même du crime, ils avaient reçu leurs appointements et six mois en plus, et il n'y avait que le concierge et sa femme qui devaient prendre soin de l'immeuble. Les deux qui étaient entrés au cri de Marquisette se donnèrent un peu plus d'importance, mais ne déclarèrent que ce qu'ils avaient vu et entendu.
Les invités de la dernière soirée de M™^ de Sergy furent aussi cités, Montai, Paudan, Bisson, Lamor. Un régal pour le magistrat. Avant de les entendre, il avait fait prendre des renseignements sur eux, afin de les connaître, de bien comprendre l'esprit qui les engagerait à parler. Montai, lui, était tout gagné à la cause de Jacques de Mirande. Son grand reportage de cette affaire judiciaire, dont les détails sur la magistrature et le prévenu lui étaient fournis par Barsac, entretenait chaque jour le public de son nom, lui apportait une certaine célébrité, et le tirage de son journal avait monté. Avec cet allié, et de cette façon, l'avocat combattait l'opinion publique, la préparait. Le reporter avait bien sa petite vanité, mais comme il n'était pas un important qui croyait trop à lui, il ramenait dans son for intérieur tout le succès de ses articles à Claude, et il lui était reconnaissant, — du moins, pour le moment.
M. Chesnard, quand il reçut Montai, se leva un peu, lui indiqua un siège, et après lui avoir demandé son nom et ses prénoms, le complimenta :
Prenant le journal, il lut à haute voix quelques passages :
— Tenez ! j'ai encore précisément, sur ma table, l'article où vous rapportez les propos des convives de M™* de Sergy, Mirande, M. Barsac, — « Qu'est-ce que Dieu? — Moi, inilni » — vous a frappé.
— J'ai beaucoup remarqué encore cette interprétation du vers fameux de Shakespeare, dans le monologue d'Hamlet.
■ — Je le vois. Cette définition de Dieu par l'avocat de naturelle chez Barsac, qui est ambitieux et qui a droit de l'être.
— Sans doute, puisque je l'ai relatée. Mais elle est bien pendant ce dîner qui a précédé le crime d'à peine quelques heures. C'est tout à fait curieux et cela m'a très intéressé.
7^0 be or not to be, thai is ilie questiori; M. Barsac, traduit : agir ou ne pas agir, voilà la question. Ne vous souvenez-vous pas si Mirande a été impressionné par cette opinion exprimée ensuite par son ami Barsac... « H amlet hésite. Ensuite, il agira comme Macbeth agit et tue. C'est pour cela qu'ils existent. Qui n'agit point n'est pas... » — ■ Oui, n'avezvous pas observé sur le visage de celui qui est aujourd'hui accusé d'avoir assassiné M™* de Sergy, un reflet de la résolution du crime décidé pour le soir même, comme une préméditation, enfin?
— Non. Aucune.
Le juge d'instruction pensa qu'il était inutile de pousser le reporter plus avant, et que c'était surtout peut-être imprudent sur une autre piste. M. Chesnard reprit :
— Enfin, vous le voyez, j'ai suivi tous vos articles, monsieur Montai. "Vous avez une plume alerte, qui fouille à tort et à travers peut-être, mais qui accroche et sort, çà et là, des lambeaux d'âme. Et l'interprétation donnée par M. Barsac, l'avocat de l'accusé, est aussi très originale. Vous n'êtes pas un reporter ordinaire.
Montai trouvait le juge d'instruction très intelligent, M. Chesnard posa le journal sur son bureau :
— Vous devriez, monsieur, lui dit-il, réunir cela en volume. Ce serait très intéressant, et peut-être utile. Il y a un côté psychologique, comme on dit aujourd'hui, qui est fort bien traité. Seulement, vous avez trop bonne opinion du prévenu. Certes, M. de Mirande est aimable, il est instruit; mais que voulez- vous? Il a été tenté, et il a succombé.
Le reporter, sur la demande du juge, raconta à nouveau au juge d'instruction le dîner de M"^ de Sergy et la soirée qui suivit après le départ de Barsac; comment il avait quitté la victime, la laissant seule avec son amant. M. Chesnard avait déjà lu tout cela dans le journal de Montai ; mais il fit préciser les faits par le reporter, espérant l'amener à dire quelque menu détail oublié par lui, et pouvant le mettre sur une piste à laquelle il ne pouvait s'empêcher de songer. Enfin, le point important, c'est que Mirande était bien resté seul avec sa maîtresse à minuit et demi.
Paudan attendait son tour dans l'antichambre, causant avec Bisson et Lamor. Ce fut lui que le garçon de bureau de
M. Chesnard appela. En entrant, Paudan qui n'était jamais venu dans un cabinet de juge d'instruction, jeta des regards autour de lui :
— Vous êtes monsieur Paudan.?
— Oui, puisque voici la citation.
— Déclinez vos nom, prénoms et profession, afin que le greffier les inscrive.
Paudan déclina.
— "Vous assistiez au dîner et à la soirée de M™' de Sergy?
— Oui.
— Vous savez que M. de Mirande a assassiné sa maîtresse après l'avoir volée?
— Je n'en sais rien.
— Nous le savons.
— A votre guise; moi, je ne sais pas.
— Vous êtes un philosophe pyrrhonien.
— Je ne suis qu'un homme; philosophe aussi, si \ous voulez, mais un philosophe qui. ayant vu maintes fo'r. les hommes se tromper, se tient dans le doute. Vous, vous avez tout intérêt à ce que les gens soient coupables. Faites couper le cou à l'accusé si vous voulez, et puisque c'est à quoi vous tendez: mais laissez-moi garder mon opinion.
M. Chesnard s'aperçut qu'il ne tirerait rien de Paudan, s'i' voulait discuter avec lui, et il passa à un autre point.
— Quelque temps avant l'assassinat de M™* de Sergy, vous vous trouviez dans une brasserie, à la sortie d'une pre mière. Là, M. de Mirande a exposé des théories... Lesquelles.?
— Dois-je les répéter?
— Vous êtes ici pour dire la vérité, toute la vérité.
— Oui, mais la vérité que vous me demandez est en quelque sorte une vérité du passé, et la vérité d'à présent me fait une obligation de me taire.
— Pourquoi? Les journaux ont raconté ce qui s'est passé à cette soirée.
— Alors, consultez les journaux, puisque les journaux font la vérité, et ne me demandez rien à moi.
-r- Le prévenu n'a-t-il pas voulu vous gifler?
— Sans doute, mais c'était sans gravité, une dispute de camarades, et rien de plus. Puis, moi j'avais bu trop de bière.
Bisson, dans sa déposition, fut généreux, pour Mirande.
]Vr CLAUDE BARSAC. 327
II se rappelait que le prévenu ne lui avait jamais refusé au tripot, par-ci par-là, quelques louis, et d'ailleurs sa situation lui inspirait de la pitié. Il entra dans des détails sur les théories de Jacques, mais en ajoutant que les théories étaient choses courantes, dans les mondes littéraires et artistiques et qu'on n'avait encore jamais vu quelqu'un changer en acte blâmable un verbe paradoxal.
— Ce sont, dit Bisson à M. Chesnard, les peuples enfants et les jeunes gens qui sont amoureux des théories. Quant à passer de la spéculation aux actes, jamais. Ainsi les grands écrivains, les grands auteurs dramatiques, les grands peintres ont des idées qui les guident dans la création de leurs œuvres, mais ils créent surtout; les théoriciens, eux, créent rarement. Regardez en France ! Voilà dix ans que des théoriciens de toute sorte nous assiègent : où est le grand poète, le grand prosateur, le grand peintre sorti de ces théories ? Des esthètes, des critiques comme moi, pas plus. Napoléon et Hugo ne sont pas ressuscites.
— Et vous mettez votre ami parmi ces esthètes, ces théoriciens ?
— Lui, mais il n'est qu'un dilettante, un amateur, si vous préférez, de théories et d'esthétique ! Puis, entre nous, monsieur le juge d'instruction, il aimait trop sa maîtresse, et le côté sensible, pour ne pas dire sensuel, de sa nature l'aurait fait hésiter à la tuer, même devant des intérêts contraires. J'ai pu douter au premier moment; aujourd'hui, je ne doute plus.
Bisson voulut relire son interrogatoire — comme avait fait Paudan; - — et n'ayant pas encore eu affaire à la justice, il fut tout étonné de ne pas retrouver intégralement, comme sténographiées, toutes ses réponses. Il en fit la remarque à M. Chesnard. « Mon greffier n'a pris de vos réponses que l'essentiel. — Mais alors ce que j'ai dit n'a plus de forme, et mes expressions ne sont plus les miennes : ce sont les vôtres. C'est ma pensée, soit, mais redite, sans couleur, par un témoin infidèle. » Comme il n'y avait rien, au fond, de compromettant pour Jacques, Bisson signa, finalement.
Avec Lamor, M. Chesnard eut toute satisfaction. Le mauvais homme de lettres, trouvant une occasion de laisser suinter son envie et gicler un peu sa haine contre Mirande, ne la
perdit point. Pour cette fois, il eut du talent; si Nogaret, le greffier, avait écrit tel quel le récit que fit Lamor au juge d'instruction, il aurait accouché d'un petit chef-d'œuvre de rosserie.
— Dans cette soirée, dit-il entre autres choses, dans cette soirée, à la sortie d'une première, je racontai le plan d'un roman que je voulais écrire. Il fut trouvé bien de quelques personnes, sauf de M. de Mirande, qui le critiqua. Il me reprocha de ne pas savoir passer de la théorie à l'action, en homme prêt à y aller, lui. Il nous exposa alors « la question du mandarin » en homme d'énergie capable de faire pareil coup, si jamais se présentait l'occasion.
M. Chesnard triomphait avec ce témoin. Il trouvait l'homme de lettres très laid, avec sa tête juive d'apôtre traître — Judas, mais dégringolé encore, — vilain d'âme jusqu'à la nausée; pourtant, il était satisfait de l'avoir dans son instruction ; il lui posa questions sur questions concernant Mirande, toutes plus perfides les unes que les autres, et, avec une jouissance infinie, Lamor y répondit. De cet interrogatoire Mirande sortait diffamé, calomnié; il apparaissait comme un sadique et un jouisseui, un être capable de ne reculer devant rien.
Et peu de temps après la sortie du drôle, Barsac entra dans le cabinet de M. Chesnard. Le juge d'instruction eut un plaisir évident à lui communiquer la déposition de Lamor.
— Et vous avez cru tout cela ! De ce menteur, ce raté immonde, ce fourbe au nez d'Iscariote !
— Je ne nie pas que ce témoin ait de la haine et de l'envie; mais souvent, ce sont ces passions qui nous découvrent dans les autres ce que les braves gens n'y voient pas.
— Vous me donnez une cause si difficile à défendre que si je réussis, c'est de la célébrité, mon avenir assuré : l'avocat peut vous féliciter, si vous le permettez, et même vous savoir gré de la tâche ardue que vous lui préparez. Mais il y a aussi l'ami. Vous recherchez toutes les faiblesses de Jacques, comme si les hommes n'avaient pas de faiblesses ! Que prouvent-elles, d'ailleurs?
— Je fais mon devoir.
— Ou vous mettez en œuvre une manie, osa dire l'avocat... Monsieur Chesnard, avouez que vous êtes vaincu; au fond de vous, vous pensez que vous vous êtes trompé, que vous ne tenez pas le vrai coupable... Allons, rendez donc une
ordonnance de non-lieu, et que Jacques soit libre... Il aura bien assez de douleur comme ça à pleurer sa maîtresse morte !
— Non pas... Mes conclusions seront qu'il est coupable et demanderont son renvoi devant les assises. Après, je m'en lave les mains. Mettons qu'il soit innocent. Encore une fois, est-ce moi qui condamne ou absous? Non, le jury. Je ne suis rien; ce que je pense importe peu, c'est ce que les jurés penseront qui est à considérer.
Toujours, à peu près le Ponce Pilate qui se lave les mains du sang du juste, le Pilate éternel qui se cache en ncjus, et par la faute de qui tant de lâchetés sont commises. Claude tressaillit aux dernières paroles de M. Chesnard, et il pensa : « J'aurais fait grâce à l'humanité ! et j'aimerais les hommes ! après avoir dans ma vie, pourtant si courte encore à cette heure, vu de pareilles nonchalances ! » Sa pensée le reporta aussitôt à Jacques, pour les affres de qui il se sentait une pitié immense, à Renée, à cette aimante dévouée qui le consolait de toutes les déceptions, qui était maintenant comme la fée protectrice de son foyer. Et un apaisement coulait en lui, une bonté réelle.
M. Chesnard termina enfin l'instruction et il transmit au procureur de la République le dossier de l'affaire Mirande, accompagné de ses conclusions. Le procureur, une huitaine après, requérait une ordonnance de renvoi devant la Chambre des mises en accusation, à laquelle il remettait à son tour le dossier.
Il y avait déjà quelque temps, — peu de jours après l'entrevue de Mirande et de Barsac dans le cabinet de M. Chesnard, — que le juge d'instruction avait levé le secret pour l'accusé; et, comme il n'avait plus besoin de lui, il l'avait fait diriger sur la prison de Mazas. Là, Mirande reçut signification par huissier de l'arrêt de la Chambre des mises en accusation qui le renvoyait devant les assises
Barsac visitait souvent Jacques. On eût dit que tout lui réussissait, maintenant. Il ne s'entretenait pas avec son ami dans la chambre réservée aux avocats, mais dans la cellule même oiî était renfermé le prisonnier. Une haute puissance l'avait permis, celle du procureur général. Barsac comprit. Ce magistrat voulait prendre la parole aux assises, s'attirer un nouveau triomphe. C'était un hardi comme l'avocat, et il
désirait se mesurer avec ce jeune homme que ses articles, dans le journal le Revendicateur, avaient rendu presque célèbre, ce nouveau venu à qui plusieurs annonçaient une haute destinée. II y avait là une sorte de reconnaissance du jeune talent de Barsac qui flatta profondément l'avocat. Puis. Claude rapportait aussi sa réussite à l'argent fatal. Ce million, chez lui, bien qu'il ne s'en fût pas servi, était comme un talisman, une sorte de fétiche qui le protégeait.
Le prisonnier, lui, passait ses jours à maudire les hommes. Il commençait à sentir pesamment le fardeau sous lequel la fatalité l'accablait. Il n'avait d'heures d'apaisement que dans les hallucinations où il revoyait Marquisette. L'aigu de la souffrance morale commençait à réagir sur le physique. La séquestration le minait sourdement. Il n'avait plus la ressource, comme à la Conciergerie, de recevoir ses repas du dehors, il devait les commander à la cantine de la prison. Une ou deux fois par jour, quand il faisait beau, un gardien venait ouvrir sa porte et il l'amenait à un préau; là, le prisonnier pouvait se promener une demi-heure, une heure. Mais ces promenades, sous un ciel presque toujours gris, étaient rares. Il rentrait, sans user jusqu'à la fin de cette distraction, pour penser à Marquisette, pour essayer de lire. Claude lui avait demandé, — afin de l'occuper, — de préparer des notes, d'écrire sa défense; le prisonnier n'en faisait rien, s'abandonnait.
— Jacques, disait Barsac, il faut que tu apparaisses calme, droit, fier, en bonne tenue devant les juges, comme un innocent, quelqu'un qui ne craint rien puisqu'il se sait innocent... Allons ! je suis là pour te sauver.