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LE BOUQUET DE VIOLETTES

Quelques jours a\ant la comparution de Mirande aux assises, Barsac, fatigué du labeur immense qu'il accomplissait depuis quelques temps, résolut de s'évader un peu, de se donner une journée de liberté. Comme Renée s'éveillait, il lattira contre sa poitrine, et elle lui demanda mignardement : « Tu me désires encore, ce matin? » Déjà, elle câlinait son corps contre celui de son ami. Claude dit sa lassitude, son désir de repos, son besoin de tout un jour d'escapade, aux en\irons de Paris, et il lui proposa de l'accompagner. « Comme tu es gentil, Claude ! » Ses yeux gris, dans le coin d'ombre où reposait sa tête, brillaient de bonheur. Les couvertures et le drap s'étant dérangés, le haut de sa poitrine ajjparut. Le corsage de nuit était ouvert.

— Couvre-toi vite, dit Claude, ou je ne sais pas ce que je ferai.

Elle sourit, les yeux exprimèrent un peu de malice, et, soulevant légèrement la tête :

— Je vois bien que tu ne m'aimes pas !

— Si, si. Mais soyons raisonnables.

— Raisonnables!... Tiens!... Regarde!

Et, les doigts rapides, elle déboutonna tout à fait le corsage, rabaissa la chemise. La transparence laiteuse de sa gorge brilla, si jolie des proéminences des seins gras et mignons de forme, aux pointes pur[)urines. « Je ne serai pas plus sage que toi ! Tant pis ! » Elle ouvrit ses bras, et quelques instants après, tous deux s'égaraient dans la fantaisie, s'abîmaient

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dans l'amour. Puis, le rêve achevé, Renée, debout sur le lit prête à s'en évader comme un oiseau, souriait à Claude avec son pépiement de modiste parisienne. « Et maintenant, j'irai où tu voudras. Je dirai encore demain, à l'atelier, que j'étais souffrante. » Elle sauta à bas du lit, et, tandis que Claude paressait un peu, elle commençait sa toilette, s'habillait. De temps en temps, elle venait l'aguicher, se penchant sur lui, et il embrassait, au hasard, ce qui se trouvait sous ses lèvres.

Vers neuf heures, les deux amants montaient dans un fiacre, et ils se firent conduire jusqu'à la porte Dauphine. Là, bras dessus, bras dessous, les amoureux entrèrent dans le Bois.

La journée, — on était à l'expiration de l'hiver, — s'annonçait très douce de température, et ensoleillée. On sentait vaguement l'avril en chemin, mais les arbres étaient toujours noirs. Aux branches encore endormies ne pointaient pas les émeraudes des bourgeons.

- — Nous irons, si tu veux, à pied jusqu'à Suresnes, ma petite Renée, et là nous déjeunerons au bord de l'eau. Après, nous continuerons notre route, errant à notre gré, baguenaudant.

Elle battit des mains comme une fillette en vacances. Le changement d'air grisait la jolie modiste. Dans l'allée des Acacias, quelques piétons, et, dans l'allée parallèle réservée aux cavaliers, un couple à cheval. L'homme fier d'allure, l'air insolent et toujours batailleur d'un reître éperonneur de filles, et la femme, élégante, blonde et souple, arrivaient sur eux.

— C'est Rinval, dit Barsac.

— Ah! c'est Rinval. Et elle?

— Sa femme.

Comme le couple allait passer sur la même ligne que les amants, Rinval aperçut Claude, et lui envoya un coup de chapeau. A ce moment le cheval de sa femme se cabra, refusant d'aller. — Tandis que l'amazone essayait de le relancer. Renée la contempla dans tous ses détails.

M""® Rinval était d'une stature assez haute; sur le cheval, sa croupe arrondie de belle femme grasse, précisée encore par l'amazone, se dessinait d'autant mieux que la taille était fine. La poitrine relevée annonçait, sous le fin drap noir, les rondeurs turgescentes. Un admirable masque d'Anglaise, ovale.

à chair ferme, rosée, à l'expression presque farouche. Le front, large et blanc, peut-être un peu court. Les yeux bleus, mais d'un bleu de saphir, en Cette minute où elle luttait avec l'animal, luisaient durement. Les lèvres, charnues et voluptueuses, ne tempéraient pas 1 expression farouche de ce joli visage. La chevelure, énorme, dorée, continuait artistiquement, par la façon dont elle était arrangée, dont elle était nouée sur la nuque, la superbe ligne de tête.

M™® Rinval avait mieux que de l'ai-sance à cheval, de l'habileté. Des promeneurs s'étaient arrêtés, et, voyant qu'on l'admirait, un instant, elle parada presque en écuyère de cirque. Dans un effort pour lancer la bête, le peigne d écailles sortit du lourd chignon qu'il retenait, et la chevelure, en une souple cascade d'or, tomba sur les épaules et jusque sur la croupe qu'elle inonda. La belle aux cheveux d'or voulut les empoigner pour se recoiffer; mais la bête capricieuse partait.

Le cavalier suivit sa femme. Tous les yeux regardaient fuir le couple, la femme diminuant peu à peu, se fondant dans le lointain, mais laissant, à travers les arbres, comme de la poussière d'or; elle n'était bientôt plus qu'un point, et derrière elle, semblable à la queue d'une comète, flottait l'or de ses cheveux.

Tandis qu'ils continuaient leur promenade, Claude disait :

— Rinval, c'est un de nos Argonautes contemporains. Il est venu, homme du Midi, à Paris, et il s'est mis à la conquête, comme tant d'autres, de la Toison d'or. Ayant eu, lui, la chance de la trouver, il a eu le talent de s'en emparer. Ah ! il n'a pas mis seulement la main à la chevelure, mais à une autre toison dorée, et, parfois, la femme est fière d'être empoignée, là, par un victorieux. Félicien Rops aurait fait de celle-ci quelque symbole admirable, par exemple, en la représentant dans la pose d'un sphinx, relevé sur ses pattes, la tête comme cherchant l'homme Eardi qui osera l'approcher, les seins gras, mais fermes, et la croupe luxurieuse... J'ai eu, par elle. Renée, une vision nette de la Femme en Or ec du maître qu'elle veut... Pourtant je ne souhaite pas de conquérir pareille femme. Je n'aime que les dévouées, les douces, parfois, si élégantes et si jolies, comme toi.

Renée lui pressa la main, et ses yeux, qui se levèrent vers lui, le remercièrent.

— C'est vrai, ma petite Renée, dit-il en répondant à cette

petite étreinte, tu es si exquisement faite, nerveuse et fine, avec juste ce qu'il faut de coussins de chair pour contenter le goût sensuel, pas assez pour tuer le rêve.

— Les charmantes choses que tu sais me dire ! . . . Mais, ajouta-t-elle, malicieuse, je n'ai pas, ô conquérant, la toison d"or.

— Non. Chez toi, mon amie, le cœur est d'or. Cela suffit. Cette puissance douce de la femme vaut mieux que l'autre.

— Comment ne te croirais-je pas, puisque tu sais si bien apprécier ce qui, chez moi, a un peu de valeur. Je voudrais ne pas te croire, je ne le pourrais pas.

Claude Barsac se tut un instant; et poursuivant sa rêverie à voix haute :

— Oui... Pour des femmes semblables, il faut des Thésée, des Jason, des Rinval.

— Et tu n'en es pas un, oh! non. C'est pour cela que tu m'aimes. Tu es bon, vois-tu !

— C'est vrai, fit Claude, — attendri par la femme si souple et si humblement patricienne, mais surtout si tendre, et par la nature, le changement d'air et d'horizon, par la tiédeur apaisante et délicieuse de ce jour, aussi pour ce qu'il disait et que, sur la minute, il pensait sincèrement, — je suis bon... oui, je suis bon... et pourtant je suis capable de commettre des choses... Ah! Rinval, voilà un homme! En voilà encore un qui... Sais- tu ce qu'il me rappelle?

— Non, ami. Mais dis-le-moi, fit-elle avec une morbidesse languissante... En tout cas, il doit te rappeler quelque chose de mauvais, car tu as dit cela d'un ton... d'un ton comme haineux.

— Il me rappelle qu'il a tué impunément, lui, le Mandarin, ou plutôt la Mandarine. Voilà, c'est un homme d'action. Il a fait cela, et il vit sans remords, après avoir empoigné, d'un coup audacieux, la Toison d'or; et mon pauvre Jacques, incapable de pareille autorité, de passer de l'idée à l'action, lui, est emprisonné, est accusé...

La jeune femme lui serrait le bras, mettant dans ce serrement toute sa câlinerie enveloppante, toute sa tendresse preneuse. « Claude, mon aimé! » dit-elle. Ils s'approchaient du pont de Suresnes. L'air, après l'hiver très rigoureux, était traversé comme de légers souffles avant-coureurs du printemps. Le soleil brillait dans un ciel bleu pâle, d'un bleu

frais et pur comme un regard de jeune tille blonde. Et les deux amants marchaient heureux dans cette caresse de l'air, • juittant parfois le chemin jxjur fouler l'herbe dure de Thiver subi, frôler des troncs d'arbres, les yeux emplis du joli paysage encore dévasté, comme en deuil de lui-même, mais où il semblait que l'avril, très proche, souriait déjà, par-dessus les collines, aux branches nues.

— Un Rinval, voilà l'aventurier qu'il faut pour chevaucher à côté de la Belle aux Cheveux d'Or!... Renée, écoute un peu l'histoire de ce condottiere, notre contemporain, et bien à la manjue d'aujourd'hui... Rinval, comme la plupart des gens sans talent de maintenant, mais d'aplomb, s'est jeté dans la politique, oiî il a accompli mille sales besognes : inutile de te les énumérer; elles l'ont hissé deux fois à la présidence du conseil des ministres. Comme les Argonautes sur les mers grecque.s. au commencement de sa carrière, il voguait sur la mer parisienne, cherchant au loin la terre où fleurit le jardin des Hes})érides. Il rencontra une vieille cantatrice de talent qui s éprit de lui, de ses fortes épaules, de sa carrure de beau Phocéen, et il l'épousa, car elle lui représentait le pain quotidien et le moyen de parvenir. Il donnait le nerf de l'amour, elle lui apportait le nerf de la guerre...

C'est cette ancienne grande artiste, qui a fait Rinval ce qu'il est. Mais elle était casquée d'ime brune chevelure mêlée de fils d'argent, et, même teinte avec le henné, Rinval ne caressait pas encore la Toison d'or... Eh bien, quand il eut conquis la chimère blonde que nous venons de voir tout à l'heure, il a tué sa femme, à ce qu'on chuchote. Du moins, la malheureuse a trépassé du jour au lendemain. La veille, on les avait vus tous deux dans une loge à l'Opéra. Il l'a empoisonnée sûrement. Mais, tout-puissant, il n'"a pas même eu à interdire une enquête... Qui aurait osé s'attaquer à lui? Ancien ministre et ministre de demain, il a des secrets d'État et bien des secrets privés importants. Les éternels politiques du croupion ont besoin de lui pour penser. Il est « de mèche » avec un grand financier juif, avec lequel il est associé pour certaines opérations, et leur complicité est souveraine... Oui, il pouvait se débarrasser de toute poursuite. Il n'en a pas eu besoin. Négrava, qui est de ses amis, de temj)S en temps, lui disait affectueusement :

— Mais enfin, c'est surprenant. De quoi ta femme est-elle morte ?

Rinval lui a répondu, presque des sanglots dans la voix : - — Je l'ignore. J'ai interrogé sur son mal un maître de la

science, un médecin illustre, membre de l'Institut. Il n'a pu

que me diie : il faudrait faire l'autopsie. Rinval, près d'éclater :

— Voyons, mon cher, à quoi ça m'aurait-il avancé de savoir de quoi elle est morte ? Ça ne l'aurait pas ressuscitée. Le terrible malheur, c'est quelle est morte.

Négrava a répliqué, sans y prendre garde :

— Oui, c'est l'essentiel.

Et Rinval, dont le chagrin faisait mal à voir, derrière le cercueil de sa femme, épousait, quelques mois après, la fille d'un constructeur de maisons, — soixante fois millionnaire et plus, — le fameux Thurot, qui a ramassé vingt autres millions dans une entreprise d'écluses, jamais construites, du canal de Panama. On ne peut plus compter, dans le quartier de l'Étoile et à Passy, tout ce que ce spéculateur, jadis apprenti maçon dans son adolescence, a bâti. Lorsqu'il a conçu sa fille, l'Or, qu'il rêvait sans doute a doré la demoiselle avec plus de puissance, et lui a donné cette chevelure longue et lourde comme une gerbe de blé blond, et la toison d'or mystérieuse... Cette belle fille blonde a eu dix millions de dot, et elle sera unique héritière au moins de six fois cette somme. Rinval n'a eu qu'à paraître pour que M"® Thurot soit prise avec ses millions. Elle était vierge, ambitieuse encore plus : il a eu la toison d'or qui donne la victoire, fait triompher de tout... Aujourd'hui, qui oserait attaquer Rinval, que beaucoup ont connu sur les quais de Marseille et sur les trottoirs de la Cannebière, quêtant une absinthe ou un dîner?

La promenade de Barsac fut toute teintée de cette rencontre; il fit des efforts énormes pour être gai, et n'arriva qu'à une fausse drôlerie. Sa petite amie l'entendit grommeler une fois, pour lui seul : « Encore un qui a tué le Mandarin ! Ils sont légion, je crois. » Et, reparlant tout à coup de Rinval, dont la vision décidément le hantait et lui gâtait cette jolie journée de tiède soleil où. dans l'air, on sentait le printemps, où passaient des souffles messagers, il reprit : — Rinval m'est apparu comme un symbole. Autrefois, le

conquérant, après le saccage et le pillage de la ville, choisissait parmi les objets splendides volés, les rapts les plus magnifiques et, parmi le troupeau des femmes capturées, la plus riche et la plus belle, afin qu'elle marchât en avant de son cheval, vêtue seulement de tous ses cheveux blonds, et de soleil, vers la tente nuptiale du victorieux. Aujourd'hui, c'est toujours de même, si l'aspect a changé, si la forme de la conquête est moins brutale. Oui, tout à l'heure, ce Rinval, solide, trapu, le teint basané, la barbe frisée et noire, le regard assuré du triomphateur, bien en selle sur une bête superbe et frôlant de sa botte vernie la robe de cette femme aux cheveux blonds, soudain dénoués, épars dans un poudroiement d'or, m'a évoqué quelque condottiere audacieux du siècle. La femme était à côté de lui, sur un cheval pareil au sien; mais assise de côté, la cravache à la main, dans son corsage souple et tendu, dans sa jupe collante, elle était comme nue aussi. Et, galopant à côté de Rinval, sa chevelure blonde envolée, elle semblait la faire flotter dans le soleil nouveau comme une Toison d'or, l'enseigne éployée du Vainqueur.

A Suresnes, après le déjeuner au bord de l'eau, ils allèrent en suivant le fleuve jusqu'à Saint-Cloud, puis, montant la côte, un peu grisés d'air, dans la chaleur de ce premier soleil, ils baguenaudèrent comme un étudiant et une grisette dans les bois encore engourdis de "Ville-d'Avray, mais où les arbres noirâtres semblaient s'éveiller et s'étirer dans la lumière. Tout à coup, comme ils erraient dans une clairière sur les herbes jaunies par l'hiver. Renée, qui babillait follement et mêlait le bruit incessant et vagabond de ses lèvres à des chants d'oiseaux qui s'égosillaient de tous côtés comme dans une bienvenue au soleil, au printemps de retour, poussa un cri de joie.

— Claude! Claude! regarde!... Là, des violettes! Les premières !

En effet, autour d'un vieux chêne dénudé, une centaine de violettes piquaient l'herbe dure, de petites fleurs timides, qui semblaient oser se risquer à peine dans le monde, comme un peu confuses d'être venues avant les autres, et qui, cependant, ouvraient aux tièdes souffles de l'air leurs fines cassolette.»:. Elles se cachaient, humbles, mais leurs parfums épars

appelaient : « Pst ! Venez. Nous sommes là! » Ren/e s'était agenouillée, cueillant avec ses jolis gestes les pauvres petites violettes aventureuses, écloses avant l'heure, et Claude Barsac, debout, regardait son amie, dont la main courant de-ci de-là, dans le soleil, sur le gazon, semblait une fleur aussi, comme une rose blanche, une fleur plus intelligente et plus vivante, mieux organisée qui, selon l'éternelle loi, prenait les autres.

Renée eut bientôt un petit bouquet des violettes précoces, et, se relevant, comme elle les liait avec un bout de fil de soie, violet aussi, trouvé dans ses poches de modiste :

— Si tu veux, demain, c'est précisément le jour oîi j'ai l'autorisation de visiter ton pauvre ami Mirande, je lui donnerai ce bouquet, en lui disant que je l'ai cueilli avec toi. J'adore les violettes et j'ai le pressentiment qu'elles lui porteront bonheur... N'est-ce pas, Claude?

Barsac sembla regarder comme un présage le soleil, le ciel paiement bleu, respirer l'air tiède, le parfum délicat du petit bouquet de violettes et les lèvres susurrantes de son amie, et il lui dit : « Je t'adore, Renée. » Leurs bouches se joignirent, et ses mains oublieuses du vol et du meurtre, étreignaient la taille frêle de la jeune femme qui, déjà, avait fixé à son corsage le petit bouquet destiné à l'innocent et au prisonnier. Quand leurs lèvres furent disjointes, elle murmura encore : « Je t'adore, Claude ! »

Le soir, après le dîner dans un cabaret de banlieue, un peu las de la journée d'école buissonnière, rentrés dans le petit appartement, tous deux au lit, Claude caressait de la main son amie :

— Ma chère Renée, ô charmante Apriline, ce n'est pas . d'or éclatant, là, mais noir.

— Peut-être vaudrait-il mieux que, là, je fusse d'or!... d'or éclatant, comme tu dis...

Elle jetait sa phrase en riant, et comme le dernier vêtement, l'intime vêtement était relevé presque jusqu'aux seins, elle éparpillait d'un double geste, sur ses épaules, à droite et à gauche, ses cheveux bruns, qui, ainsi, autour de sa tête mignonne, semblaient, dans le clair-obscur de la chambre, deux ailes frémissantes. « — Peu importe la couleur blonde, brune ou rousse, de celle que l'on possède, si elle vous aime ! »

dit-il en passant légèrement le bout de ses doigts, en pattes de faucheux, sur la rose mousseuse sombre de son amie.

En rentrant chez eux, elle avait mis le bouquet de violettes dans un svelte et fin vase de verre à col étroit, rempli d'eau et gagné un soir d'été à un tourniquet de foire suburbaine. Elle l'avait posé à côté de leur lit, sur la table de nuit; et les violettes attendaient là d'aller en prison, le lendemain, parfumer d'un peu d'avril la cellule de l'innocent. — Mais les amoureux avaient oublié les violettes.

Barsac se courbait. Ses lèvres se posèrent sur la femme aimée. Renée le prit par le cou d'abord, ensuite ses mains descendirent à sa taille, puis elle l'attira et, tandis que la volupté commençait à lui faire sentir les douces affres du plaisir, dans un sourire radieux, les yeux comme agrandis d'extase, elle soupira, et le sourire de cette journée vaguait sur sa bouche fraîche, et le parfum de l'avril passait entre ses dents.

Tout à coup, elle jeta un cri, et, étendant ses bras en croix, qui retombèrent comme morts, elle reprit son regard, au bruit de quelque chose qui tombait à terre et se brisait : c'était le bibelot où trempait le bouquet de violettes qui gisait maintenant sur le parquet, parmi les morceaux de verre et l'eau répandue.

Alors Renée, tout à coup, des larmes lui montant aux yeux, étreignit Barsac, non plus comme une amante, mais comme une petite sœur effrayée qui se blottit contre son grand frère :

— Oh ! Claude ! Vois à terre le bouquet que je destinais à ton ami... Il me semble que cela va nous porter malheur!...

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