‹ L'arrivisteChapitre 29 sur 47 · LA CONFESSION D'UN ATHÉE · texte numérisé non relu

LA CONFESSION D'UN ATHÉE

On était arrivé aux derniers jours de la session des assises du mois. C'était un vendredi. Le lendemain, Jacques était traduit devant ses juges. Depuis l'assassinat de M""* de Sergy, les journaux n'avaient cessé d'entretenir leurs lecteurs des détails faux ou réels, concernant cette cause célèbre. Dans le public, les uns tenaient pour la culpabilité de Mirande, les autres pour son innocence. Ce courant d'idées opposées ne permettait pas de prévoir quelle serait l'issue du procès ; mais Barsac ne constatait pas sans inquiétude le bruit grandissant, chaque jour davantage, autour du nom de son ami. Il se méfiait de pareil procès sensationnel, où l'on se rend comme à la première d'un théâtre; pourtant, comme il se connaissait doué d'un grand talent oratoire, il ne désespérait pas de gagner à sa cause les auditeurs. En effet, il fallait qu'il eût pour lui l'assistance élégante et populeuse qui assisterait aux débats de l'affaire qu'il plaiderait. Avoir la foule pour soi, c'est souvent avoir le jury. Le sentiment du public des assises se communique, d'ordinaire, aux jurés; l'expérience démontre que l'accusé est condamné ou acquitté par l'auditoire, avant de l'être par des juges.

Ce matin-là, veille de la comparution de Mirande aux assises, les journaux, selon la coutume, donnèrent un résumé de l'affaire à sensation qui se jugerait le lendemain. Barsac lut attentivement tous les journaux, autant pour s'assimiler l'opinion générale que pour rechercher dans cet amas quelque élément nouveau et imprévu qui pût servir à sa défense.

Cette orgie de reportage ne lui procura aucun argument utile, mais le confirma dans l'assurance qu'il lui serait aisé d'éveiller des sympathies autour de l'accusé.

Un peu fatigué par la lecture qu'il venait de faire, énervé par l'attente et par l'appréhension du lendemain, Barsac s'enfonça dans son fauteuil, et, fermant les yeux, il s'essaya, pour un peu de repos, à ne plus penser. Mais son cerveau était trop surexcité pour qu'il pût l'empêcher d'être actif. Il levait ses paupières malgré lui, et il se surprenait à regarder le portrait de son camarade, derrière lequel était cachée la fortune volée. Jacques pouvait être déclaré coupable; sans circonstances atténuantes, c'était la mort ; avec circonstances atténuantes, c'était le bagne. Lui, Barsac, le héros sinistre et ignoré de ce drame abominable, serait riche, honoré, glorifié, envié; car depuis le jour oià M. Chesnard avait démontré que l'assassin de M™® de Sergy ne pourrait se servir de la fortune volée, il avait cherché, et il avait trouvé le moyen de faire servir cette fortune à son avenir, d'en gagner une avec le bien volé. Une douleur sincère l'envahissait à mesure qu'il songeait et évoquait son sort comparé à la destinée de Jacques de Mirande.

Mais une question plus insinuante et plus autoritaire que toutes les autres surgit bientôt devant Barsac pour l'épouvanter. « Si Mirande était condamné, que ferait-il? Quelle conduite devrait-il avoir? S'en irait-il indifférent et dégagé de toute contrainte, se mêler à la foule, après avoir serré la main de son malheureux ami, ainsi qu'un avocat qui vient d'accomplir une tâche, avec l'insouciance pour le client qu'il a en apparence protégé ? Ou bien, brave, généreux, se lèverait-il pour crier l'innocence du condamné et pour dire très haut que l'assassin de M™® de Sergy, c'était lui, Barsac ?

A cette pensée, Barsac, mû comme par un ressort, bondit du fauteuil oij il était enfoncé, et écartant l'effroyable hypothèse, se reprenant à l'examiner davantage, il dit à haute voix, comme pour se délivrer d'un cauchemar, comme pour s'offrir la certitude que sa rêverie ne pouvait devenir une réalité : « Je le sauverai ! Je le sauverai ! »

Après déjeuner, l'avocat se rendit au Palais. Il revit au greffe le dossier de l'affaire Mirande ; ensuite, il alla visiter Jacques dans sa cellule. On avait amené l'accusé de Mazas à la Conciergerie, pour qu'il fût là, tout prêt, le lendemain,

à paraître devant ses juges. Barsac trouva son ami dans un état très nerveux, mais au fond content de voir se terminer le supplice de la prison préventive : il préférait une certitude, l'acquittement ou la condamnation, à une attente qui le minait physiquement. Claude le réconforta, l'assura qu'il était impossible de le condamner, repassa avec lui les arguments qu'il voulait faire valoir devant les jurés, et il le quitta en l'assurant qu'il le sauverait. Il nen doutait plus.

Il était cinq heures quand Barsac reprit le chemin de la rive droite. L'hiver, qui avait été assez doux, venait de se terminer, et les premiers beaux jours du printemps se montraient dans toute leur fraîcheur. Par cette fin d'après-midi, perçue par les sens de l'avocat, une certaine langueur, endormante, semblait se répandre dans l'air. Le ciel au-dessus de sa tête était d'un gris de plomb, mais plus loin, au bout du fleuve, le soleil, énorme disque à reflets de cuivre, tombait; de longues traînées oii se superposaient, se mêlaient les violets, les lilas et les orangés, suivaient l'astre dans sa chute.

Barsac se rappela qu'il avait rendez-vous avec Renée; tous deux devaient aller dîner au restaurant, pour rentrer après rue La Bruyère. Il la rejoignit au bureau des omnibus de la Madeleine, cet endroit si parisien et si habituel aux amants. Dans le cabaret où il mena son amie, Claude se plaça dans un coin, à un endroit retiré, où ils pouvaient causer sans qu'on les entendît. A la fièvre, à la surexcitation cérébrale de la journée avait succédé un grand calme; il avait besoin -d'intimité, de tendresse, et, ce soir, la présence de sa maîtresse avait pour lui un charme apaisant d'une douceur infinie. Son visage portait un masque de tristesse qui donnait de l'étrange à sa physionomie. Renée le regardait âxec émotion, l'aimant mieux ainsi qu'avec sa figure froide où luisaient deux yeux scrutateurs.

Puis, ils flânèrent tous deux sur le boulevard. Renée, heureuse, ainsi que toujours, d'être auprès de Claude, marchait, lançant de-ci de-là une remarque drôle sur les gens qui passaient. Il paraissait ne point entendre sa maîtresse. Le coudoiement des promeneurs l'importunait; entraînant sa compagne, il fuyait dans un sentiment qu'il ne disait pas le remous de la foule, ainsi que les lueurs vives projetées sur les trottoirs par les devantures des cafés et des brasseries.

Un désir de solitude, de recueillement le gagnait, et il lui obéissait, méthodiquement, graduellement, à mesure qu'il en sentait l'accentuation.

Des crieurs colportaient les journaux du soir; leurs voix assourdissantes annonçaient la grande première du lendemain : le procès de Jacques de Mirande. Ils mêlaient à leur annonce, de-ci de-Ià, des commentaires alléchants. Ces répétitions du nom de son ami meurtrissaient les oreilles de Barsac. Une obsession semblait naître pour lui, et il eût voulu s'y dérober. Les cris cessaient là, ils éclataient plus loin. Sur tout le parcours des boulevards, c'était comme le prologue de la séance dramatique du lendemain. Il eût souhaité de rentrer immédiatement, mais comme Renée prenait de l'amusement, de l'intérêt à sa promenade, il n'osa pas l'en priver.

Le temps vint au secours de Barsac. Quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber et cessèrent presque aussitôt. « H ■pleut, bergère. — Alors, marchons vite. » Elle prit son bras, se serra bien près de lui. Après une petite excitation momentanée, elle était devenue la femme gentille et souple, servante du moindre désir de son amant.

Chez lui, dans l'absolue quiétude de l'appartement, devant un petit feu de bois allumé par Renée, pour donner plus de tiédeur à la chambre à coucher, elle vint se pelotonner contre lui.

Au contact de la chair jeune de sa maîtresse, de cette chair qui sentait bon, Barsac oublia les tourments des heures qu'il vivait alors ; il éprouva comme une sorte de dilatation morale et physique, comme une joie d'exister qu'il ne connaissait pas. Tel un malade qui aurait redouté l'abandon des hommes, et qui, tout à coup, éveillé de sa fièvre, aurait près de lui une sœur de charité attentive et dévouée. Il est vrai, il ne souffrait d'aucun mal matériel; mais son âme était blessée, déchirée surtout en cette heure, et il lui semblait qu'elle allait crier comme crie le corps quand il est meurtri. Une femme qui lui appartenait, qui ne connaissait que lui dans le monde était là dans sa maison : elle apaisait cette douleur, pansait son intelligence, sans se douter du rôle humain qu'elle remplissait, de la pitié qui, généreusement, fluidait d'elle.

Sur le boulevard, tantôt, il avait été réellement abattu, découragé même, et une grande misère était entrée en lui avec

des larmes, ainsi que les sinistres pleureuses qui accompagnent les morts; lïdée de déserter la lutte l'avait traversé dans cette dépression passagère. A cette heure, ayant sous la main le corps souple d'une femme, sentant battre son cœur contre sa poitrine, frémir la chair toute à lui de la maîtresse charmante et sûre qu'il aimait, Barsac n'était plus l'homme terrible qui avait voulu un duel à mort avec la société. C'était en lui, comme un attendrissement d'enfant qui renaîtrait chez l'homme en son âge mûr. Un besoin d'épanchement sollicitait son secret de sortir de sa bouche ; mais ce secret du drame qui, maintenant, occupait tout Paris, dans la détente nerveuse qui s'emparait de lui, semblait à son âme trop lourd à garder. Il eût voulu, en cette minute, une maman, pour lui confier les actes qu'il avait commis, pour recevoir d'elle, ou le pardon ou la condamnation de sa conduite — le pardon tout de même. Il n'est pas d'homme capable de ne pas désirer qu'un confident connaisse le fond de son âme; pas d'homme assez fort ou assez détaché de toute chose qui, ayant accompli une action, belle ou mauvaise, ne recherche autour de lui l'homme ou la femme, — le cerveau ou le cœur — en qui il s'abîmera tout entier. Le silence du secret est au-dessus de l'humanité, et rien de ce qui se passe ici-bas, d'après une loi fatale et inexplicable, ne demeure complètement ignoré.

Barsac, cependant, regardait Renée, souriante, amoureuse, joyeuse d'être blottie dans ses bras. La prudence retenait encore l'aveu prêt à jaillir; mais la réserve qu'il s'était imposée depuis trois mois disparaissait, une impérieuse volonté le pressait de parler, au risque de jeter l'effroi dans l'âme de sa maîtresse, au risque de créer un désastre autour de lui. Ce besoin de se confier fut plus fort que la prudence; et, comme Renée April, les joues roses, les yeux brillants, mendiait des caresses, des baisers, Barsac lui demanda :

■ — Tu m'aimes, ce soir?

— Je t'aime, toujours.

— Rien ne te fera changer?

■ — Non.

— En es-tu certaine?

— Oh ! fit-elle, avec un sourire rayonnant.

— Cependant, répliqua Claude, il est des cas...

— Il n'y a pas de cas, quand une femme comme moi, par exemple, aime un homme comme toi.

BarsaC sembla hésiter quelques instants à parler.

— Oui, tu m'aimes, Renée, reprit-il, mais justement parce que tu me supposes un homme comme les autres, parce que rien en moi ne choque tes instincts honnêtes, tes sentiments de jeune femme sans grande expérience de la vie. Pourraistu dire encore que tu maimes si, tout à coup, je t'apparaissais en dehors des conventions sociales auxquelles tu crois ?

— Que veux-tu dire? Je ne comprends pas.

Il se leva, elle resta assise et, d'une voix où passait, de-ci, de-là, sa coutumière et infinitésimale ironie :

— Tu vas comprendre, ma petite Renée. Il ne déplaît jamais aux femmes, — l'affaire de Jacques en est une preuve, — de rêver un amant en dehors des hommes qu'elle voit tous les jours. C'est un héros, bienfaisant ou malfaisant, peu importe, tant qu'elles restent dans le rêve. Mais si, à une femme qui adore son amant, qui s'abandonne à lui de toutes les façons, qui se sent prise à en mourir, si quelque catastrophe survenait, si on venait révéler à cette femme que celui qu'elle couvre de baisers, de qui elle reçoit des caresses, à qui elle déclare appartenir, a commis une action que la société, par exemple, considère comme un crime, elle pousserait des cris d'indignation, renierait cet amant. Et il pourrait même s'estimer chanceux si elle ne le livrait pas aux lois. Comprends-tu, maintenant ?

— Tu n'as pas complètement tort, mais tu n'as pas tout à fait raison. Je le crois, comme toi, la plupart des femmes qui auraient la surprise d'un amant semblable à celui dont tu viens de parler, s'en éloigneraient. Mais il y en a aussi qui feraient tout le contraire. Lorsqu'elles sauraient quel est leur amant, ces femmes-là, s'étant données à un homme et l'ayant aimé, continueraient de lui appartenir et de l'aimer; elles considéreraient que l'amour, même en dehors du mariage, entraîne à des obligations plus nobles que le lien matériel dont il est formé.

Elle s'interrompit une seconde, puis avec netteté.

— Dans tous les cas, elles ne trahiraient pas leur amant...

— Mes paroles te surprennent. Pourquoi, ?

— Ne juges-tu pas les femmes avec trop d'indulgence? Je suis convaincu qu'elles sont rares, celles que tu cites.

— Il y en a...

Il la fixa longtemps et ajouta :

— Peut-être!

Ce scepticisme atteignait l'amour de Renée; elle se leva, elle aussi, un peu agacée, et, lentement, elle prononça :

— Je suis de ces femmes-là, moi d'abord ! Et puis il y en a encore un tas dautres !

— Toi, Renée, tu aimerais, tu t'obstinerais à aimer un homme dans les conditions que j'ai dites?

- — Oui ! s'il m'aimait vraiment.

Claude ne répondit rien; il marcha pendant quelques insstants, puis, soudain, se plantant devant Renée, les yeux sur elle :

• — Si j'étais cet homme, que dirais-tu, Renée.''

• — Je n^ai pas à répondre à ta question. Tu plaisantes.

— Non.

Barsac avait une maxime : « Crains de te livrer à la femme, et ne lui ouvre ton cœur que lorsque tu seras sûr d'elle, et jamais on n'est sûr d'une femme. » Mais il était homme aussi, et, ce soir, il avait un besoin immense de se confier; dans sa solitude, il voulait être su au moins d'une personne, être connu et admiré de celle qui lui donnait sa chair et chez laquelle il éveillait tous les sens. Le calcul, cette fois, fut vaincu par le sentiment, et l'athée ou le nihiliste, toujours caché et défiant en lui, fut prêt à la confession des croyants, des humbles d'esprit et des simples de cœur; il balbutia, d'abord, des paroles vagues, comme le marmottement du Confiteor, avant l'aveu, dans le sacrement de la pénitence; mais ce n'était point cela. Barsac, lui, ne se repentait point. Les actes de l'homme sont mieux que lui-même; les renier, quels qu'ils soient, c'est se suicider un peu; et le regret est une faiblesse, un amoindrissement de soi.

— Voyons, que veux-tu dire?

— Je suis celui dont je parlais.

— Mais alors?

— Faut-il te le répéter, je suis un criminel.

— Toi.

— J'ai tué.

— Tu veux m'éprouver, Claude ? Pourquoi ce jeu ?

— Je suis un assassin. Est-ce assez clair, puisque je le répète. Et, maintenant. Renée, vas-tu m'aimer toujours?

Elle eut un effroi involontaire.

— Tu recules? Tu ne me tends pas les bras!'

Elle le regarda, elle osa le regarder en face, pour voir s'il était devenu fou. Il était pâle, et, dans les yeux, il avait une expression dure et sinistre; mais toute sa face exultait d'énergie.

— Oh ! tu me fais peur ! tu me fais peur ! cria-t-elle.

Il éclata d'un rire terrible, dans toute la secousse de ses nerfs, un rire où vibrait le désespoir de l'homme, de l'homme seul parmi tous, n'ayant pas même de compagne à lui, et d'une voix rauque :

— Ah! tu vois... tu vois! tu me fuis sans savoir comment, et en quoi, je suis criminel... Égoïstes et perfides, lâches, troublantes dans leurs sens, mais femelles ! les voilà bien toutes !

Renée chancela, et, dans un cri d'indignation, elle répliqua : « Claude, tu me méconnais ! » Puis, avec une nervosité intense, dans un transport où parlaient et la tendresse et la passion :

— C'est la première fois que tu es injuste envers moi, et tout, cœur, âme, sens, tout de moi est à toi ! Je t'aimais, je t'aime encore après ton aveu!... Je ne sais pas ce que tu as fait. Mais il- t'a plu de troubler notre amour, et tu étais le maître! Je n'ai pas à te juger... Garde les détails de ta confession, je ne te les demande pas... Non, je dois tout savoir, tout partager. Te taire ce serait maintenant m'injurier, ne plus m'aimer. D'ailleurs, tu dois avoir envie de parler, un grand besoin de te confier. Je serai comme la tombe : muette.

Il avait compris que la jeune femme ne mentait pas, et surtout qu'elle ne s'abusait point sur ses propres sentiments : elle était bien sincère, et il était vraiment son Maître, ainsi qu'elle venait de le dire, le seul Homme qui existât pour elle dans la création. Dieu même. Les yeux de Renée s'adoucirent jusqu'à une tendresse profonde, et elle jeta ses bras autour du cou de celui qui venait de choir à genoux devant elle :

— Oui, en cette heure solennelle, je l'affirme, mon amour te reste entier, ma tendresse est plus grande que par le passé ! Ah ! je ne savais pas que tu avais tant besoin de l'un et de l'autre ! . . . Mais toi qui te plains et qui cries contre les lois, les hommes, les destinées, estime-toi heureux, après un pareil aveu, d'avoir encore une fois à toi. pour toujours, la tendre garde-malade qui soignera tes blessures morales,

Tout, à cette heure, prend pour moi une importance spéciale. J'étais encore fillette. Me voilà femme ! Je n'avais pour ainsi dire qu'un devoir ordinaire; maintenant j'ai une mission supérieure. Je ne te réconcilierai pas avec ce qui dans la vie et les lois est ton ennemi, mais je vivrai pour toi, et tu me trouveras toujours là pour te consoler.

Une douce exaltation se montrait sur sa physionomie; elle parut à l'homme belle comme à aucun jour de sa possession, d'un attrait moral inattendu.

— Plus je vais, Renée, et plus je découvre en toi une âme sensible et haute.

— Je ne sais pas, répliqua-t-elle simplement. Mais je t'aime ! Je crois que cela tient lieu de tout à la femme, que la femme est toute là, que c'est là en quoi consistent toutes ses vertus ! L'amour vrai lui inspire tout !

Barsac reprit :

— Si j'ai tué, il faut que tu saches pourquoi.

Alors il repassa rapidement sa vie devant elle. Il lui montra le décor de son âme, les hommes en lutte perpétuelle pour la vie; les Forts, vivant seuls, les faibles, opprimés humiliés, offensés, avalés par les autres; il lui découvrit, selon ses idées, et d'après ses observations, les crimes des pouvoirs établis, des coteries politiques, des chapelles philosophiques, littéraires, des clans artistiques; il lui montra les faussetés, les mensonges, les hypocrisies, et le Mal régnant partout; l'inutilité des efforts de certains sages pour réformer hommes et choses; les Christs, génies, inventeurs, crucifiés, torturés. Il lui apprit comment l'idée qui s'était imposée à lui, être riche, arriver à être un des forts lui était venue, et comment ayant trouvé l'occasion de se rendre riche, il n'avait pas résisté.

— Renée, tu sais quelle haine j'ai amassée contre la société, contre ce polypier humain, cruel et égoïste dont je suis la victime, dont toi-même tu souffres dans la fatale et inconsciente résignation de ta nature tendre et exempte de désirs. Je ne suis pas un résigné, moi : je suis un révolté ! si je suis devenu ce que les hommes appelleraient un méchant, c'est aux hommes à porter les responsabilités de mes actes. Eh bien, j'avais juré d'être riche, j'avais juré d'être célèbre, j'avais juré d'être utile au monde! Pour atteindre mon but, il me fallait de l'or, une fortune sans quoi je ne restais qu'un misérable dont se moqueraient les heureux, dont ceux qui

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