‹ L'arrivisteChapitre 30 sur 47 · L'AVEU DU CRIME · texte numérisé non relu

L'AVEU DU CRIME

jouissent se serviraient même à l'occasion, quitte à le repousser dédaigneusement quand ils n'en auraient plus besoin. Rôle de martyr. Il ne m'allait pas, je n'en ai pas voulu... Devinestu maintenant? demanda-t-il.

— Oui. Tu as volé M"® de Sergy, puis tu l'as assassinée.

— Tu connais le portrait qui est dans l'autre pièce. Demain, je défends celui qu'il représente de l'accusation d'avoir assassiné et volé sa maîtresse. Eh bien, derrière ce portrait, il y a le million dérobé !

A cette révélation, tout de même foudroyante. Renée eut des soubresauts, comme un commencement de crise de nerfs. Mais, se domptant, elle mit ses deux mains sur son visage :

• — Pourquoi cacher ta figure?

Elle la découvrit. Terrible, ironique, dominateur, il ne la quittait pas du regard.

— Je te fais peur encore !

— Oui, répondit-elle dans un souffle à peine distinct... Mais je t'aime... je t'aime tout de même.

Elle s'écroula, en sanglotant, sur sa poitrine. Il reçut sa maîtresse contie lui, l'entoura de ses bras, et il couvrit son visage de baistrs.

Quoiqu'il sentît qu'un apaisement serait salutaire chez la jeune femme à la suite de la commotion qu'elle venait de subir, Claude ne voulut pas lui laisser la faculté de penser, avant que sa confession fût complète. Il la fit tout entière.

— Voilà ce que j'ai accompli, termina-t-il, non pour être riche sottement, certes, odieusement, sans vains profits pour moi, pour me livrer à de grotesques et sales plaisirs, sans bénéfice pour mon prochain, mais pour être utile au monde à venir, à ceux qui peinent, à ceux qui pâtissent, à tous ceux qui pleurent ; pour pouvoir, sans être obsédé par le soin du pain quotidien à gagner, combattre cette société infâme que je hais ! même four le crime qu^elle via forcé à commettre! Riche, c'est-à-dire fort, indépendant... comprends-tu cela, Renée? je puis regarder les hommes en face, leur dire ma pensée, qu'elle leur plaise ou non. Riche, je puis être quelqu'un. Riche, je puis aider les humbles efforts des malheureux. Riche, je suis ce que la société déclarerait que je n'ai plus le droit d'être, un homme de bien. J'ai agi, c'est-à-dire volé et tué pour cette tâche, pour cette gloire ! . . . Je n'ai point de Dieu, il n'est pas; je n'ai point de patrie, ce n'est qu'un

mot fictif. Je crois à l'humanité seule; mais une humanité dififérente de la nôtre, une humanité qui naîtra dans les époques prochaines. Sans Dieu, sans Patrie, je n'ai dans mon cœur que toi et Jacques ! Tu es, il est, — et autour de vous, derrière vous, la foule immense des pauvres, des lamentables, — vous êtes ceux dont je me préoccupe, pour lesquels je souffre, je me tourmente.

Elle était tombée sur le vieux canapé provincial, où Barsac se souvint qu'autrefois se reposait son père, le paysan, après dîner et la journée de travail, ovi s'asseyait sa mère, une sainte. Là, Renée, et vaguement, non pas de l'amour dans le regard, mais presque de la mort, tendait vers lui ses bras. Il refusa de la main et acheva ce qu'il avait à dire :

— Je suis ainsi qu'un fauve qui marche dans les forêts, qui marche dans le désert, avide de carnage, oui, moi, aimant les petits et les humbles ! Renée, je te chéris ! Tu es ma paix ! Lui, il est le compagnon de ma jeunesse, de ma vie, le lien intellectuel qui, dans une longue détresse, m'a retenu à l'existence. Et il est là, victime expiatoire, fatale de mes actes ; je ne pouvais prévoir. A toi, ô douce parmi les douces, dévouée, intelligente, âme et chair dont je ne pourrais être privé, à toi, tu sais bien, j'offre mes jours, bons ou mauvais ! Prends-les. A lui, je vais apporter mon dévouement, mon talent, ma force, et je veux que notre amitié, demain, comme se corporisant, saisissable pour les sens, apparaisse aux yeux de tous, se montre victorieuse et triomphe de tout !

Ce comédien sincère tomba aux pieds de Renée, et lui baisa les mains. Remuée jusqu'aux entrailles, elle lui rendit ses caresses, et les yeux humides, elle le dorlota comme la mère l'enfant malade qui se lamente. Elle n'avait plus peur. Elle ressentait même une fierté de la confidence de Claude. et fhomme lui apparaissait grandi, héroïque, tel qu'il avait, au fond, désiré paraître pour elle. Elle connaissait un homme, un Claude Barsac que personne ne soupçonnait. Elle se retrouvait toute perdue en son amant; et à sa tendresse se mêlait maintenant une sorte de réaction admirative qui la lui livrait davantage, qui le rassurait contre toute trahison.

Cependant Renée questionna :

— Mais, Claude, puisqu'il t'est défendu de te servir de cette fortune, sans cela tu te livrerais toi-même, comment vas-tu faire?

— Mes actes ont prou\"é au destin que je ne le crains pas. Les clients vont affluer chez moi, et cest l'avenir assuré. Quant à la fortune de M™® de Sergy, elle me sera, quand même, utile.

— Mais si l'innocent est condamné?

— Jacques sera acquitté. Ne t'ai- je pas dit que je le sauverai }

La pauvrette se contenta de cette assurance. Elle était dominée par la personnalité de son maître, par la puissance de sa volonté, par la grandeur même du crime. D'ailleurs, toute la nature de la femme était remuée chez elle. Elle s'approcha de Claude comme si l'âme, entre deux amants, avait besoin de recourir à la communion pour se prouver, et, avec une voix qu'il ne lui connaissait pas, elle jeta : « Viens, viens ! » Dans ses yeux commençait à briller une fièvre intense, et son corps était tout secoué de frissons. Elle tomba sur le lit : « Déshabille-moi... Je n'en ai pas la force... j)

Ses yeux s'emplissaient d'une énigme indéchiffrable, et, dans les mains de Barsac, qui, à présent impatient de la posséder, ôtait ses vêtements, tantôt la taille se pliait comme molle, tantôt elle se raidissait ainsi que dans une attaque tétanique. L'amant frôlait parfois une nudité; alors, dans une espèce de râle, elle disait : « Oh ! ta main ! . . . Ma peau est devenue toute frémissante ! . . . » Demi-couchée sur le lit, le haut de la poitrine nu, une jambe élégante s'effilait sous le dernier vêtement, tandis que l'autre, repliée, amplifiait sa forme. Les doigts hâtifs, Claude desserrait les jarretières à nœud de soie maïs, tirait les bas noirs. Il ôta, d'un grand geste, la chemise; un idéal, sous la lumière de la haute lampe, apparut svelte et troublant.

Claude se jeta sur cette chair, et des baisers passionnés, s'abattant comme des aigles ravisseurs, l'enserrèrent de partout. Il semblait à l'homme qu'il ne connaissait pas sa maîtresse, que c'était la première fois qu'elle se montrait à lui, dans toute sa clarté nue. Les baisers tombaient comme grêle, s'éparpillaient, revenaient aux mêmes places, aux endroits visibles, aux petits coins cachés, cette volupté blanche et rose embaumait; le mâle l'aspirait comme un parfum. Cette Fleur se sentait trop sincèrement adorée pour faire cesser le jeu; Renée fermait les yeux, la tête légèrement posée à côté, sous la brûlure des baisers de feu, le chatouillement, l'énervement

de caresses subtiles. Soudain, la chevelure délicieuse tomba, s'éparpilla. D'un geste où son bras nu et frais se mut avec lenteur, l'amante en prit une gerbe et la passa sur sa poitrine fraîche, puis, la laissant tomber, ses pointes longues et touffues agrandirent le masque en triangle du secret de sa chair.

— Je t'aime, je t'adore ! cria Claude.

Elle se souleva, rejeta tous ses cheveux sur son dos, comme pour se dévêtir encore, et elle tendit à son amant ses bras souples : « Je suis à toi toute ! toute ! toute ! » Alors, déshabillé rapidement, il ouvrit le lit, sans y entrer, empoigna sa maîtresse dans ses bras, et tous deux roulèrent sur leur couche, le coupable, pâtissant malgré lui, de n'avoir pas l'apaisement d'expier; et Renée, la sœur de charité, souffrait de ne pas éprouver assez de pitié pour la \ictime et pour l'innocent.

Des gémissements de femme se mêlèrent à des cris nerveux d'homme, des tressauts de corps enlacés chantèrent l'âpre musique des muscles énervés, des lèvres qui se cherchent, des dents qui claquent; et, après un long soupir où s'envolait comme une âme, de l'amoureuse désorientée, éperdue, — le silence régna.

Peu à peu, revenant à elle. Renée ouvrit ses yeux, fermés par la volupté. Le visage de Claude qu'une extase surnaturelle transfigurait, était tout près de sa bouche. Dans l'amour, tout était mort de la conscience de Renée. Pour elle, à cette heure, il n'y avait plus que l'homme. Elle le voyait sous le jour grandiose et formidable où il venait de lui apparaître, ce soir-là. Reposée près de son amant, elle l'entoura de ses souples bras, et, tandis qu'il se taisait, elle Le regarda avec une admiration où se mêlait de la pitié, non pour ses crimes, mais pour tout ce qu'il avait souffert. Il lui apparaissait haut comme un titan, fort comme un grand révolté. Dans un susurrement de mots où palpitait toute sa tendresse :

— Pauvre Claude, cher, oh ! si cher à moi, surtout maintenant... Tu n'es plus les autres, tu es Toi, et tu m'aimes!... Ce que le monde ne t'a pas donné, ta dévouée te le donne... Un dévouement sans bornes, une tendresse sans fin, sa vie même, s'il le fallait...

Barsac la regardait sans rien dire. Il se pencha sur elle.

Ar CLAUDE BARSAC. 353

et bientôt sa bouche baisait les endroits jolis où s'affirme la femme. « Éprouve encore, Claude, que je suis bien à toi, sans un frisson de moins. » De nouveau, dans un paroxysme de passion — était-ce sans quelle s'en doutât, pauvre charmante amoureuse, ce dont elle aurait eu horreur, la volupté dans le crime ? qui les emporta au delà de toute réalité, car leurs sensations s'agrandirent dans l'outrance des voluptés, — de nouveau, ils s'aimèrent.

Renée était brisée de corps, mais, ce soir, insatiable; elle était repue de passion, mais non apaisée. Lui, sentait le sommeil le gagner. Exaltée au plus haut point, elle fixait sur les yeux de Claude d'étranges Yeux, qui illuminaient sa figure devenue ultra-naturelle. Le triomphe de l'homme était grand. Tout chez la femme criait amour et tendresse, foi et abnégation, embrasement et consumation dans l'être aimé.

« — J'ai une effroyable journée demain, une force énorme de parole et de volonté à mettre en œuvre. » Ces mots la rappelèrent à la terrible réalité : « C'est vrai, tu as raison!... Oui, dormons. »

Elle sauta à bas du lit, et elle marcha dans la chambre, nue. Elle allait prendre une chemise de nuit. Son corps blanc et svelte, à la taille fine, aux jambes élégantes, avec la longue chevelure châtain, coulant sur la croupe, se mouvait avec une grâce souple. Renée revint se mettre au côté de son amant, et, après un baiser de bonne nuit, — où il semblait qu'elle eût tout oublié de l'effroyable confession, — ayant posé sa tête près de la sienne, bientôt elle s'endormit

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