COMMENCEMENT D'AUDIENCE
Le lendemain de cette nuit où, après l'aveu de son amant, Renée avait été entraînée dans une frénésie d'oubli, quand elle s'éveilla, Claude dormait encore. Elle se leva doucement. L'avocat n'avait pas besoin d'être au Palais avant onze heures et demie, l'audience ne devant commencer qu'à midi. En se confiant à elle, la veille, Barsac avait obéi, après tant de jours d'énergie souveraine, à un moment de faiblesse. Il avait eu besoin de ne pas se trouver seul dans la vie, il avait voulu avoir l'illusion d'être aimé d'une créature presque chimérique, d'être moins solitaire, et il avait parlé ; il se serait tu s'il avait compris entièrement sa maîtresse. Renée avait une conscience délicate, des instincts honnêtes, un sens droit, et un vif sentiment de l'injustice. Ce matin-là, si l'homme lui était cher. le vol la froissait dans son honnêteté, le meurtre lui apparaissait monstrueux. Bientôt, pensant à l'innocent, et toute troublée, elle sortit, autant pour se calmer que pour commander un déjeuner substantiel, car il fallait que l'avocat prît des forces pour la rude journée.
Barsac, sa maîtresse à peine dehors, se réveilla. Il chercha Renée à son côté, et, ne la trouvant pas, il sauta à bas du lit. Alors, il se rappela sa confession de la veille. Il était lié désormais à sa maîtresse, et elle à lui, de par le secret qu'ils partageaient tous deux, de par des instincts physiques et une nécessité morale. Avant ce matin, il ne s'était pas aperçu que, depuis trois mois, sa cohabitation journalière avec Renée, ce besoin constant d'elle qu'il avait eu, l'exaltation qu'elle
lui procurait, que tout cela avait changé son caprice sensuel en un amour fort et tendre, indestructible. Il avait toujours cependant la volonté de tout braver, l'audace de tout affronter, la force de tout conquérir, et sa cérébralité était trop puissante pour que le remords naquît jamais chez lui, mais il se dit qu'il avait eu tort, pendant quelques heures de dépression, de se confier à une femme.
Quand Renée rentra, elle se précipita dans les bras de "Barsac, qui soulevant sa maîtresse, posa ses lèvres avec amour ,ur la bouche fraîche, sur la Fleur visible de sa maîtresse. Renée était la même que la veille, prête à tous les dévouements pour lui; mais elle l'effraya, un instant, avec ces mots :
— Oui, Claude, c'est une grande journée pour toi ! Ou tu sauves Jacques et te sauves toi-même, 011 il est condamné, et C'est alors ta condamnation. Un innocent ne peut expier pour le coupable.
Il la regarda, la sondant toute; puis il baissa les yeux, et il eut un sourire étrange. Maintenant il en savait assez, et il se raidit. Il était un fort, et pourtant, comme la plupart des forts, il s'était livré à Dalila, il n'avait pas su l'éviter. Il la voyait maintenant qui le guettait, angoissée déjà par l'horreur du drame, capable, dans un coup de nerfs, de le livrer aux Philistins. Heureusement, il croyait en lui et il sentait « la veine » avec lui.
Il dit : « Sois tranquille, je le ferai acquitter. » Puis, il s'occupa à une toilette minutieuse. Pendant, ce temps, la mère Crevette dressait la table, arrangeait tout. Elle devait assister à l'audience et accompagner Renée qui, avant le déjeuner, tandis que Barsac, dans son cabinet de travail, classait son dossier et le serrait dans sa serviette — s'habillait. Une robe de lainage beige unie; une jaquette tailleur sur son corsage de même étoffe que la robe; un chapeau de feutre marron, avec un nœud de ruban devant et une boucle derrière.
Pendant le déjeuner Claude était pâle et préoccupé. Renée lui en fit la remarque.
— Mais, ma petite amie, causons de n'importe quoi, sans nous occuper du procès, afin qu'avant la lutte, le cerveau ne soit déjà lassé. Quand je serai sur le champ de bataille, je serai tout à la bataille.
Il but, à lui seul, une bouteille de vin de Bordeaux pendant le repas ; après, Renée lui servit deux fortes tasses de
35^ LARRIVISTE.
café noir. Puis, son amie et la vieille concierge étant montées dans un fiacre, Claude pa'-tit tout seul dans un autre. Un jour clair se répandait sur Paris, et l'atmosphère avait la tiédeur de la veille. Le soleil éclatant répandait sur le monde une poussière d'or. « Le soleil d'Austerlitz ! » songea l'avocat.
M® Barsac, au sortir du vestiaire des avocats, en robe, toque sur la tête, traversa la salle des Pas-Perdus, saluant ici, là rendant des saluts, échangeant des poignées de main avec des confrères. Il avait confié Renée et maman Crevette à un avocat ami pour les faire entrer et placer. Il alla ensuite trouver Jacques, l'accusé, qu'on avait amené dans une petite pièce, à côté de la salle d'audience, et il le réconforta, lui affirma, une suprême fois, qu'il serait acquitté.
On vint chercher Mirande pour le tirage au sort du jury. Il se rendit avec Barsac dans la Chambre du Conseil. Là, se trouvaient déjà le président des assises et ses assesseurs avec le procureur général, ainsi que tous les jurés appelés pour la session, une cinquantaine d'hommes en tout, rassemblés dans une chambre étroite pour ce nombre de personnes. Et, dans ce pêle-mêle, Jacques de Mirande, libre, selon la loi qui l'exige, et seulement — dit l'article 310 du code d'instruction criminelle — accomfagnè de gardes four VenipécJier de s^évader. Les douze premiers noms qui sortirent de l'urne, n'ayant été récusés ni par l'accusation ni par la défense, formèrent le jury pour l'affaire Mirande. Le président y joignit deux membres suppléants, n'ayant pas droit au vote si tous les jurés titulaires entendaient la cause jusqu'au bout.
Ainsi désignés dans la Chambre du Conseil, les jurés de l'affaire Mirande s'en allèrent prendre place en la salle d'audience aux bancs ordinaires, en face des défenseurs et du banc des accusés. On emmena Mirande, qui fut introduit dans la salle, mis dans la tribune des accusés, entre quatre gardes municipaux.
A cette heure, quelques instants avant l'entrée de la Cour, le Palais et la salle des assises présentaient une grande animation. On allait juger Jacques de Mirande, et le Tout-Paris, friand de spectacles curieux, de sensations peu ordinaires, était accouru. Le conseiller président les assises était M. Bernard de Jussieux. Homme élégant, spirituel, aimable, souriant, particulièrement stylé sur les conventions mondaines, il s'était presque fait une réputation d'artiste dans les nombreuses
causes qui lui avaient été confiées. Nul ne savait comme lui analyser les âmes, découper gentiment un cœur, et montrer, avec des mots fins souvent, tout le secret de cette chair pantelante. Grand liseur, passionné du roman psychologique, il faisait concurrence auprès des belles linottes avides d'émotions et de sensations subtiles aux dépeceurs d'âmes en vogue. Comme président d'assises, M. de Jussieux avait son public élégant dans les grands jours, ainsi qu'un acteur populaire et influent. « Il faisait même sa salle », disaient les mauvaises langues. Au procès de Mirande, on s'attendait à ce qu'il se surpassât en esprit, en psychologie. M. Bernard de Jussieux avait, naturellement, fait école, des imitateurs de sa manière étaient venus à sa suite, sa queue de robe, comme disaient quelques collègues jaloux, mais il tenait la tête dans la faveur du public. Comme il n'était pas un méchant homme après tout, qu'il ne regardait ni lui ni la justice comme infaillibles, comme il se montrait souvent bienveillant pour les accusés, comme il tentait, visiblement, de sauver quelque malheureux, lorsque sa culpabilité était douteuse, on pouvait lui pardonner le trop complaisant dilettantisme qu'il apportait dans la direction des débats.
Le Code fait une prescription au président des assises de voir l'accusé, avant la séance oii il doit comparaître afin d'être jugé. M. de Jussieux s'était rendu, la veille, dans la cellule de Jacques de Mirande, et il avait eu une longue conversation avec lui. Il l'avait traité en homme du monde, d'égal à égal, gagnant sa confiance. Il Iji avait présenté les points forts de l'accusation, les points faibles de sa défense. Sa visite avait fait beaucoup de bien au prisonnier; elle lui avait même donné de l'espérance pour le lendemain. Ainsi d'ailleurs qu'il le faisait pour toute cause, M. de Jussieux avait étudié minutieusement le dossier de l'affaire Mirande, et déjà il était convaincu que l'accusé n'était pas coupable. Son entrevue avec le prisonnier avait confirmé sa conviction, et il en était revenu à cette pensée : « Le parquet a encore commis là une sottise, et le juge d'instruction a suivi une mauvaise piste. Ils ont laissé échapper le coupable! » Il avait donc le désir, autant qu'il serait en son pouvoir, de sauver l'accusé, et pendant l'interrogatoire et les dépositions des témoins, de lui tendre le plus grand nombre de perches possible. M. de Jussieux avouait à quelques intimes avoir
^:S ' LARRIVISTE.
présidé des débats où il était moralement certain que l'accusé était innocent et qu'il l'avait cependant condamné, lui juge, d'après le verdict du jury. C'était la seule pensée qui mît un pli soucieux au front de cet homme aimable.
Si Barsac était presque certain de la bienveillance, de l'aide du président des assises, il savait qu'il aurait dans le procureur général un adversaire redoutable. Le procureur général, à Paris, ne prend presque jamais la parole dans une affaire criminelle; pour que M. Ferron vînt s'asseoir au fauteuil du ministère public et prononcer un réquisitoire, il fallait que la cause fût célèbre et qu'il fût certain de s'attirer un nouveau triomphe; doué d'un grand talent oratoire, d'une dialectique serrée, jamais jusqu'à ce jour il n'avait été battu. Claude n'était donc pas sans appréhension. Les avocats disaient de M. Ferron, depuis longtemps, pour exprimer leur admiration de vaincus : « Il porte la guigne. »
M. Ferron était tout l'opposé de M. Bernard de Jussieux. Quarante-cinq ans environ. Son avancement rapide avait provoqué des jalousies, des colères. Il n'avait rien d'élégant. Très sévère en sa tenue, maigre, ignorant du sourire, exempt de toute aménité, l'abord froid, il passait, correct, dans les couloirs du Palais, semant sur sa route comme une impression de crainte. Bilieux, féroce dans son argumentation, se servant de tous les moyens, à l'affût d'une faiblesse du défenseur, lorsqu'il était seulement avocat général, les débutants et les avocats d'ordre moyen le redoutaient sans l'avoir jamais affronté. Autrefois, quand ils apprenaient que M. Ferron serait l'organe de l'accusation, les maîtres étaient d'avance découragés. Ils se battaient avec lui, mais ils arrachaient par lambeaux leurs clients à ses griffes. Sa voix clamait les châtiments, appelait la mort, et les jurés, impressionnés violemment par l'obstination de ses accusations, l'habileté avec laquelle il les présentait, par la morsure de sa parole, lui donnaient une victoire presque toujours complète. Criminaliste séduit par le crime, dans l'éloquence qu'il mettait à défendre la société contre les assassins, les voleurs, le gouvernement contre les ennemis des hommes au pouvoir, il y avait autre chose que de la conviction : il y avait une joie de méchant à causer du mal ; on eût dit qu'il éprouvait comme une jouissance intime à supprimer une vie humaine, à tuer, lui aussi, sous la protection de la justice et par la main d'un
autre, le bourreau, à faire souffrir des coupables : dans ses rêves devaient rouler des têtes sanglantes, de longues théories de condamnés châtiés par la chiourme.
On citait de M. Ferron des traits de cruauté abominables. On disait même, tout bas, qu'il ne devait son avancement qu'à l'âpre volonté qui l'avait poussé dans la vie, on pariait d'un oncle riche, mort mystérieusement et de qui il avait hérité en supprimant un testament fait en faveur d'un enfant naturel, non reconnu; on allait encore plus loin, en l'accusant d'un crime passionnel. Étant encore en province, au cours d'une affaire retentissante, dont s'occupaient les journaux de Paris, et dont il voulait accaparer tous les bénéfices, toute la notoriété, il avait entre les mains, affirmait-on, une pièce qtii prouvait l'innocence de l'accusé, une pièce qui, produite, aurait déterminé tout de suite une ordonnance de non-lieu, et froidement, impitoyablement, il avait, lui aussi, tué le mandarin, c'est-à-dire anéanti cette preuve de l'innocence d'un homme, parce qu'elle lui enlevait l'occasion suprême de paraître, de se mettre en évidence. La malheureuse victime de cet acte odieux avait été condamnée, et, sans la clémence du Président de la République, qui n'avait pas trouvé l'affaire claire en revoyant le dossier et avait commué la peine capitale en celle des travaux forcés à perpétuité, elle serait morte sur l'échafaud. Quant à M. Ferron, il avait été appelé au parquet du procureur général de Paris, alors M. Quesnay de Beaurepaire.
Si M. Bernard de Jussieux avait su arranger sa salle, Claude Barsac n'avait pas négligé, de son côté, d'obtenir des entrées pour la plupart des camarades de journalisme et autres qui étaient communs à lui et à Jacques. Il avait compris toute l'importance de mêler au public n:ondain, sceptique et blasé, des gens qui se refuseraient, malgré les charges de l'accusation, à croire son ami coupable, et qui, dans tous les cas, appuieraient sa défense; il savait que des amis, habilement disséminés dans la salle, pouvaient établir un courant d'idées favorables à l'accusé, et il avait agi comme les directeurs de théâtre qui, le soir d'une première, disposent des claqueurs un peu dans tous les coins.
Dehors, sur la place Dauphine, une longue queue, les curieux habituels des procès célèbres; ils attendent de pouvoir entrer, mais n'entreront pas. Les gardes municipaux,
aux portes, ont peine à maintenir la cohue. Un retardataire muni dune carte se présente; on le laisse pénétrer, mais il devra faire une longue station dans les couloirs avant de pouvoir se glisser dans la salle d'audience.
Parmi les témoins, cités d'ailleurs par le ministère public, et attendant que, l'acte d'accusation lu, on les enfermât dans la pièce spéciale affectée aux témoins, il y avait Montai, Paudan, Bisson, Lamor. Ils discutaient entre eux. Le dernier leur rappelait, avec des paroles perfides, l'attitude de Jacques de Mirande le soir où, dans une brasserie, il avait exposé, avec le ton de quelqu'un qui est capable de passer des paroles aux actes, « la question du mandarin ». Lamor rapprochait du crime les paroles de Mirande, prenait un air perplexe, et il hochait la tête comme pour dire le résultat incertain de l'audience.
Montai, tout en écoutant d'une oreille les paroles fielleuses du poète mort jeune et de l'autre les pyrrhonismes de Paudan, griffonnait sur son carnet les noms des gens célèbres qu'il apercevait, en reporter ne perdant pas son temps : « Reconnu avec la jumelle Flammarion : MM. Négrava, le grand orateur et prestigieux polémiste; Montenard, le lumineux paysagiste provençal; M. Léon Bourgeois, ancien et futur président du conseil des ministres, dont la figure intelligente et charmeuse pense et observe ; Charles Maurras à la plume alerte; Patrice Montclar; Jeanne Bourgaud, la reine incantatrice du violon, dont la chaude splendeur brune s'appareillait à la joliesse svelte et blonde de la comtesse de "Véran, surnommée avant son mariage : miss America, la fille du richissime Ralph Prentice ; Régina Sandri, la jeune comédienne à qui ses cheveux noirs font un casque mutin d'impératrice artiste; le peintre et l'amant des danseuses, Georges Decroix; la divette Louise Cricri, et ce sourire pervers, Cassive (M. Bisson, le maître critique, prononce Lascive) ; Lulu, illustre clownesse, frimousse spirituelle, à côté de sa dernière passion Ivero, la mime danseuse aux diamants, superbe et impassible... » Dans cette salle, entassement d'hommes, de femmes, jeunes, élégantes. Et, du frottement des jupes, du retroussis des dessous raffinés, s'élèvent une poussière et des parfums qui dansent dans l'air, ainsi qu'un nuage et une senteur d'encens. Là-bas, derrière le fauteuil du président, accroché haut, le Christ étend ses bras.
Parmi les robes pimpantes, toilettes de grande première et de cour d'assises sélect, des robes noires contrastant avec h déploiement gai et printanier des toilettes des femmes : c'étaient les avocats stagiaires aux places qui leur sont toujours réservées. Un huissier donnait un coup d'oeil à la salle, rangeait le pupitre du président, ceux des assesseurs. On remarquait que, pour ce procès, il n'y avait aucune pièce à conviction. Le public était houleux, comme énervé. Les hommes, corrects dans leur attitude, soucieux, attristés ainsi que devant une grande infortune, ne parlaient pas, ou peu. Ils semblaient ne point vouloir escompter la conclusion des débats; s'ils ne croyaient pas à l'innocence de l'accusé, devant sa misère ils demeuraient réservés, mais non hostiles. Les femmes, que les spectacles dramatiques surexcitent et rendent souvent cruelles, étaient sobres d'impressions, mais ces impressions avaient la banalité, la frivolité de leurs nerfs. Elles bavardaient; en leurs paroles, il était facile de démêler qu'elles se préoccupaient peu de savoir si Jacques était innocent ou coupable, mais bien de connaître la forme de sa moustache, la couleur de ses yeux, et les autres attraits physiques que, pour elles, il pouvait avoir. Sans examiner même si le crime commis lui était imputable ou non, elles n'avaient que de l'impatience. Elles se laissaient caresser par lémotion de le voir apparaître et de contempler en lui le héros d'un drame d'amour, l'homme qu'une jolie femme aimait et dans les baisers de qui avait passé la mort. Plus d'une même, qui ignorait encore sa personne, en était éprise, et elle se fût abandonnée si elle avait pu s'isoler avec lui pendant une heure, et même moins. Éternelles sont les femmes qui aiment l'assassin et l'officier : comme des amantes macabres, elles sortent de leurs demeures à l'odeur du sang.
Cependant, parmi toutes ces femmes, il y en avait une — Renée — qui était émue, sincère dans les sentiments qui l'agitaient. Anxieuse, elle attendait, elle aussi, l'ouverture de l'audience; en elle une pitié profonde pour Jacques, en elle une prière ardente s'élevait vers ce Christ qui, appendu là-bas, avec ses mutilations, sa plaie au côté, ses mains et ses pieds troués de clous, disait à la foule, au monde qu'on l'avait accusé injustement, lui aussi, et que sa mort, la plus ignominieuse de son temps, telle à présent la guillotine, avait été un martyre; et dans cette prière le nom de Jacques rêve-
nait comme la redite suprême et hallucinante d'une croyantç.
Quand Barsac, après le tirage au sort du jury, très grave, très posé dans sa marche, vint s'asseoir au banc de la défense, lorsqu'il fut installé, un grand mouvement de curiosité se porta vers lui. On savait, par les journaux, qu'il était l'ami intime de l'accusé, et l'on pensait que sa plaidoirie compterait parmi les plus dramatiques, les plus éloquentes qu'un public d'assises entendrait jamais. Claude Barsac avait conscience de l'attention qu'il provoquait. Il feignit cependant de ne pas la remarquer. Ouvrant sa serviette, il en sortit des papiers qu'il se mit à parcourir.
Midi sonna à l'horloge du Palais de Justice, et, longuement, la cloche résonna pour la douzième fois, en jetant dans l'espace ses sonorités mouvantes ; une sonnette se fit entendre, et la porte communiquant avec la chambre du Conseil s'ouvrit. L'huissier d'audience clama, d'une voix aiguë :
— Messieurs, la Cour.
Alors tous les assistants se levèrent, et un grand silence succéda, dans la salle, au brouhaha des conversations, au remuement des pieds, au froufroutement des jupes.
Le président, M. Bernard de Jussieux, soigné dans sa robe rouge, satisfait, sortit de la chambre du Conseil. Il s'avança, esquissant comme un salut discret vers la salle où tant de regards l'accueillaient. Et il prit place dans son fauteuil. Il était suivi des deux conseillers asseseurs, qui s'installèrent à sa droite et à sa gauche. Venaient ensuite le procureur général, M. Ferron, en robe, et sur sa tête fine et dure la toque galonnée d'or.
Des magistrats en civil et quelques personnages importants, pour qui des sièges avaient été réservés derrière les fauteuils des trois conseillers, se remuèrent, s'assirent à nouveau. M. Chesnard était entré, lui aussi. Il gagna son fauteuil, justement derrière M. Bernard de Jussieux. Il tenait à assister à toute la séance. Mirande n'ayant pas avoué, il se considérait presque comme vaincu, et il attendait les surprises des débats et la condamnation pour triompher. Au fond il voulait encore étudier l'homme qu'il avait eu entre les mains; dans son esprit il y avait un doute concernant l'accusé, et le soupçon d'un autre coupable qu'il n'osait formuler. Non,
M' CLAUDE BARSAC. j63
c'était impossible. Dabord l'absence complète de preuves ; e;; du danger pour sa carrière de juge à risquer une aventure qui pouvait sembler de la folie absolue et, dans tous les cas, une grande sottise.
M. Ferron avait pris place au fauteuil du ministère public. Grand, mince, avec sa figure rasée partout, sa chevelure poivre et sel, maigre de visage, avec sa physionomie mobile et ce teint d'un blanc particulier, un blanc de céruse oià passeraient des reflets verts, sa bouche large aux lèvres minces, son grand nez d'autoritaire, ses yeux verts d'ambitieux. S'il était célèbre, il n'était pas sympathique. On le regardait maintenant qui étalait ses papiers devant lui.
M. Bernard de Jussieux s'était assis, et chacun l'avait imité. Une attention soutenue partit de tous les coins de la salle. Jacques de Mirande se trouvait maintenant en face de la foule et des juges, en face des consciences qui avaient la mission officielle ainsi que le devoir moral de le condamner ou de l'absoudre. En grand deuil, très pâle, très amaigri par les tortures de l'instruction, par la prison, après avoir serré la main de son défenseur, il se tournait vers la salle, et sans forfanterie comme sans timidité, il soutenait, fort de son honnêteté, les regards inquisiteurs de cette bête aux cenr yeux qui s'appelle la foule.
Après les formalités préliminaires, — appel nominal dcs jurés pour prêter le serment et constatation de l'identité de Jacques de Mirande, — le greffier commença la lecture de l'acte d'accusation. L'innocent entendit, d'après cette pièce, les crimes, avec circonstances aggravantes, qui lui étaient reprochés. Or, durant cette lecture, Claude craignit, un moment, que son ami ne se livrât à un acte imprudent, exprimât une révolte, une indignation qui eussent été naturelles; plusieurs fois, comme pour lui donner le courage de supporter l'abominable récit de son prétendu crime jusqu'au bout, il s'était détourné et lui avait tendu les deux mains dans une étreinte affectueuse.
M. Bernard de Jussieux avait suivi la pantomime de l'avocat. Il désirait être bienveillant à l'accusé, et même, sur la demande de Claude, il avait permis que celui-ci n'eût pas auprès de lui, le touchant presque, les gardes municipaux traditionnels ; et ils s'étaient assis, par ordre, — un peu à distance du jeune homme, mais sur le même banc.
Après la lecture de l'acte d'accusation, un huissier fit l'appel des témoins, tous présents. On les emmena ensuite dans une salle à part, où ils devaient rester jusqu'à ce que leur tour fût venu de déposer.
M. Bernard de Jussieux, au grand déplaisir du procureur générai, accentua sa bienveillance en n'interpellant pas Jacques par ce mot brutal : accusé, prononcé en plus d'une certaine façon, qui semble attirer une condamnation certaine. Dès les premières phrases de son interrogatoire, il traita Jacques de Mirande avec égard, et il ne cessa de lui dire, en lui adressant la parole : monsieur. Cet interrogatoire devait, d'ailleurs, être simple et court. Il ne demandait pas d'être prolongé, les faits incriminés et le peu de détails imposant la concision et la rapidité.
Un incident émouvant marqua le début de l'interrogatoire. Jacques était debout pour répondre au président. Après les demandes et les réponses quasi formulaires, s'adressant aux jurés, à la Cour et au public, les lèvres un peu tremblantes, avec une sorte de sanglot, mais aussi avec une puissance énorme dans la voix :
— Messieurs, dit-il, je parais devant vous, accusé d'un crime abominable, et vous venez d'entendre la lecture de l'acte judiciaire dressé contre moi. Messieurs, je ne sais si. au cours des débats, j'aurai le bonheur de prouver que je suis un innocent, mais avant ces débats mêmes, je vous prie de me permettre de faire une déclaration. M"^® de Sergy, ma maîtresse, est morte, et elle est morte empoisonnée. Un crime a été commis chez elle. Au moment où ce crime se commettait, il n'y avait dans sa demeure, dit-on, que les domestiques, moi et elle; pourtant il faut bien qu'il y ait eu une troisième personne. Eh bien ! je ne sais rien, je n'ai rien pu savoir. Si l'on condamne un homme sur son ignorance, je dois être condamné. Je n'ai pu éclaircir le mystère qui a été l'atmosphère du drame. Mais les magistrats n'en savent pas plus que moi, ils n'ont rien pu découvrir. Je ne sortirai, sans doute, point encore, en cette audience, de ces ténèbres que, invoquant l'équité, je demande à grands cris au ministère public de dissiper. Si le magistrat chargé de ce soin n'y arrive pas, c'est qu'il ne sait rien : alors comment peut-il m'accuser? Moi je ne sais qu'une chose, mais je la sais bien : c'est que
je n'ai ni tué ni volé. Je l'affirme sur mon honneur, sur tout ce qu'un homme j^eut avoir de cher et de sacré, sur ma pauvre morte elle-même, que j'aimais de toute mon âme et de toute la force de mes sens. Non, je ne lai pas tuée! Et pouvoir! Même si j'avais été assez misérable pour y songer seulement, je l'aimais trop ! Depuis qu'elle s'est éteinte, depuis qu'on me l'a assassinée... ah! la vie ne m'est plus rien! ...
Ces dernières phrases furent prononcées avec force, dans une explosion de désespoir où chaque syllabe hoquetée fris sonna de sanglots contenus. Un immense émoi s'éleva dans la salle, et le public fut remué comme par un mouvement de houle.
Le procureur général avait bondi dans son fauteuil. Il comprit qu'un fort coup venait d'être porté à l'accusation. Il se dressa, et, roide, cassant, la main vers le jury :
— Messieurs les jurés, dit-il, au cours de ces débats, verront combien la théâtrale déclaration de l'accusé tient peu. Nous n'avons pas l'habitude d'arrêter des innocents et de les traduire devant des juges. Nous n'accusons, nous ne poursuivons que sur des preuves. De simples affirmations, comme l'accusé \dent d'en faire, ne suffisent pas pour détruire une accusation. S'il en était ainsi, tous ceux qui viennent s'asseoir sur le banc des accusés n'auraient qu'à proclamer leur innocence pour couper court à tout procès, être immédiatement relâchés sans le châtiment... qui les attend.
Claude, assis au siège de la défense, avait écouté le procureur général, la main appuyée large ouverte sur la barre, le torse et la tête renversés en arrière; il se leva aux derniers mots, et. d'une voix mordante, il répliqua :
— Monsieur le procureur général a, sil veut bien m'accorder d'en faire la remarque, une mauvaise habitude : il ne voit jamais devant lui que des coupables. Il oublie de vous dire, messieurs les jurés, puisqu'il n'ignore rien, puisque ses accusations sont si précises, il oublie de vous dire que M. de Mirande ne se dérobe aucunement aux responsabilités qu'on lui impose ; il oublie surtout de vous dire que M. de Mirande, en déclarant ce que vous avez entendu, a parlé comme un homme qui a tout perdu dans la mort de la femme aimée et qui, par conséquent, ne saurait lutter pour sauver sa tête. Oui, messieurs, mourir, oh! combien cela lui importe peu aujourd'hui! Mourir n'est rien; c'est perdre
l'honneur qui est tout. Il veut mourir, mais honorablement; et c'est son honneur qu'il vous confie, son honneur qu'il veut que vous lui rendiez!... M. le procureur général a encore parlé du banc d'infamie qu'occupe actuellement M. de Mirande. Mais il a oublié de vous dire que de ce banc se lèvent encore parfois des apothéoses. S'il avait jeté derrière lui un regard, il aurait pu voir que les criminels seuls n'échouent pas sur la croix; il eût vu saignant sur le bois ignominieux, celui que la Terre vénère, celui qui enseigna la bonté, l'amour du prochain, celui qui changea le monde, et dont l'effigie se dresse au fond de cette salle comme une protestation pour les innocents qui viennent s'asseoir sur le banc des accusés... Plus simplement, je ne puis me permettre, monsieur le procureur général, de vous rappeler à nouveau, qu'un accusé ne doit pas être traité, avant l'heure, comme un coupable.
L'audience s'annonçait orageuse. L'accusation et la défense semblaient devoir se combattre avec acharnement. L'échange de propos presque violents entre M. Ferron et Claude Barsac avait provoqué une sorte de nervosité dans la salle. M. Chesnard, derrière le président, conservait sa figure froide, mais ii souriait en lui-même; cela l'amusait, lui qui n'aimait pas la magistrature « debout », de voir aux prises le procureur général et l'avocat. Il espérait aussi que Barsac, à un moment, attaquerait le procureur général sur sa vie passée et que cette ruée habile donnerait matière à un petit scandale.
— Maître, disait M. Bernard de Jussieux, laissons là cette joute oratoire. Réservez vos moyens pour votre plaidoirie, quand vous répondrez à l'éloquente parole de M. le procureur général. La Cour et Messieurs les jurés ne sauraient préjuger, dès maintenant, la conclusion de ces débats.
Barsac s'inclina devant le président avec déférence. Décidément M. Bernard de Jussieux lui était favorable, et il ne devait pas, autant que possible, le mécontenter; il devait même tout essayer pour qu'il fût, dans cette affaire, l'allié de son client, ou tout au moins pour qu'il lui continuât sa bienveillance.
Le Président reprit alors l'interrogatoire et ne l'abandonna plus. Il demanda à Jacques de Mirande de refaire le récit
de la scène du crime, de l'unique scène qu'il pouvait raconter. - — Que puis-je dire, monsieur le président.-' M"® de Sergy venait de me quitter pour aller à son cabinet de toilette; il était déjà tard, et nous devions passer la nuit ensemble. Tout à coup, un cri. Je me précipite, et j'ai, devant moi, mon amie, hagarde. Au moment oià je vais la retenir dans mes bras, elle dit : « Oh ! pourquoi m'avoir tuée ? » et tombe. Elle était morte. Voilà le fait horrible dans toute sa simplicité.
— Ce n'est donc pas vous, selon votre dire, qui l'avez tuée ? Mais alors qui? Comment expliquez-vous cette mort?
— Quelqu'un était caché dans le cabinet de toilette, celuilà même qui avait volé la fortune de la victime, et il l'a forcée à respirer de l'acide prussique, puisque c'est ce poison qui l'a tuée; elle lui a échappé, mais trop tard, et elle est venue se réfugier près de moi ; pendant ce temps, l'autre a fui.
— Comment? On n'a retrouvé aucune trace d'un autre coupable.
— Est-ce que je sais? Ah! si je pouvais vous expliquer les choses; c'est qu'alors je connaîtrais l'assassin, et je le livrerais, et je ne serais pas ici. Pourquoi m'a-t-on arrêté, moi, sans s'inquiéter de l'autre? Vous ne pouvez retrouver la fiole qui a contenu le poison. Je crois bien ! le meurtrier l'a emportée avec lui, et dehors il aura eu le temps de la détruire. Rien que le fait de cette fiole non retrouvée devrait plaider absolument pour moi. On m'a arrêté avant que j'aie pu sortir de l'hôtel. C'est évident qu'il m'eût été impossible de la détruire moi-même sans laisser des traces des morceaux, si je lavais brisée.
Le président :
— Ce ne peut être le premier venu qui a volé et tué M"*® de Sergy. Les crimes, et voilà surtout ce qui vous accuse, ont été commis par quelqu'un d'intime, de presque intime, si vous préférez, très au courant des affaires comme des habitudes de la jeune femme, et de la disposition intérieure de l'hôtel.
— En fait d'intimes, M™^ de Sergy n'avait que moi et mon avocat, M® Barsac.
Tous les yeux se tournèrent vers Claude, qui soutint cette convergence de regards sans broncher.
— Or, continuait Jacques, ce n'est pas nous, et quant aux
autres personnes, comme nos invités du soir du crime, elles connaissaient à peine l'hôtel et n'auraient pu sortir sans le concours des domestiques.
— Tout cela, ce sont des coïncidences fâcheuses pour vous. Au moins ne pouvez-vous formuler un soupçon ? Votre amie vous confiait tout?
— Oui.
— Eh bien ! vous a-t-elle parlé d'un ennemi qu'elle aurait eu, de quelqu'un qu'elle aurait pu offenser dans le passé?
— Jamais rien de tout cela. M™® de Sergy était bonne. Elle ne s'occupait de personne. Elle n'avait pas d'amis qui ne me fussent connus ; elle était sans ennemis, surtout sans aucun ennemi capable de la haïr jusqu'à l'assassinat.
— Encore une fois que croyez-vous donc?
— Que M™® de Sergy a été volée, et qu'après on l'a tuée, pour l'empêcher de parler sans doute.
— Mais, en ce cas, il fallait que l'assassin sût que la victime avait chez elle une fortune ; or, ce n'est pas un étranger, un passant qui pénètre sans intention bien criminelle dans une maison habitée, qui va tout droit au tiroir oij est serrée cette fortune.
— Je ne puis rien expliquer. Je voudrais, au contraire, qu'on m'expliquât tout.
— Vous persistez à affirmer votre innocence?
— A haute voix, sans trembler, dans la force de ma conscience.
— Il est certain que vous avez la netteté de réponse de quelqu'un qui dit la vérité, un accent sincère. Mais cela ne suffit pas, et il y a un point particulier à toucher. Votre situation était assez délicate auprès de M™® de Sergy. Vous étiez l'amant d'une femme plus riche que vous, prête à tous les sacrifices pour vous être agréable. Votre situation personnelle ne vous permettait pas de vivre à l'égal de votre maîtresse, de lui rendre des douceurs que vous trouviez auprès d'elle. Comment supportiez-vous cette situation?
— En effet. M"® de Sergy était riche, et, comparée à la sienne, ma fortune était minime. Elle n'avait pas besoin de mes services pour vivre, pour mener le train qui était le sien ; à part quelques présents affectueux, quelques bouquets, et des souvenirs, de-ci, de-là, je ne lui ai jamais payé sa tendresse. J'ajoute ceci : elle ne m'a jamais rien demandé, et
entre nous la question d'argent n'a jamais été agitée, à aucun moment.
— Vous ne pouviez ignorer le total de la fortune de votre maîtresse.
— Si. Un galant homme n'est pas un intendant.
— Mais, intimes comme vous l'étiez, elle, votre amie, elle devait vous parler de sa fortune, vous en dire l'emploi ?
— Vous ne connaissez pas la divine femme. (Il eut un geste comme pour demander pardon de cet oubli.) Elle aurait craint de me blesser, de manquer de délicatesse envers moi.
Le public, — et Barsac le voyait bien, — était pris par la franchise, la liberté d'allure que l'accusé apportait à répondre; puis l'amour désintéressé des deux amants lui devenait sympathique.
M. Bernard de Jussieux était content de son accusé, de la façon dont il répondait, et, au fond de lui, il s'applaudissait, ravi, de cette audience, tandis que le procureur général remuait dans son fauteuil et, parfois, donnait des signes assez visibles de désappointement. Au fond de la salle, derrière le président, son fauteuil placé presque sous le Christ, M. Chesnard suivait attentivement l'interrogatoire. Son prévenu n'ayant pas avoué, il tenait à l'étudier, à le regarder jouer son rôle, mal ou bien, s'il jouait un rôle. Ce qui surtout le surprenait, c'était l'attitude de l'accusé, plus le même homme que pendant l'instruction. Mirande souffrait, évidemment, mais il y avait chez lui une grande dignité, et M. Chesnard commençait à se dire : « Si j'avais fait fausse route? » Mais il apercevait aussi Barsac, et il se répliquait : « Pourtant, l'avocat sait quelque chose ! Or que peut-il connaître concernant cette affaire qui ne se rapporte à son ami? »
— Étant donné votre caractère hautain, continuait le président, l'indépendance de votre vie, vos déclarations sont plausibles. Il est cependant un fait qui vous accable. Un témoin, entendu à l'instruction, qui déposera tout à l'heure, W Baldot, viendra affirmer que, juste deux jours avant l'assassinat, d'après l'ordre de la jeune femme, il lui avait remis sa fortune liquidée, un million, en billets de banque. Le motif de cette fortune réalisée, nous le connaissons. Elle partait avec vous à l'étranger, et elle voulait l'avoir sur elle, avec vous. C'est une idée de femme sans doute, peu pratique,
370 L'AIÏRIVISTE.
à moins que ce ne soit vous-même qui le lui ayez conseillé!...
— Oh! monsieur le président...
— Bon, bon, vous faites bien d'être offusqué de la remarque. Mais il n'en est pas moins vrai que ce million a disparu. Voilà un fait, je le répète, qui vous accable. L'accusation, elle, précise. Elle dit, et il est difficile de croire le contraire, que vous n'ignoriez pas oii était serrée cette fortune. Elle dit encore que vous avez volé cette fortune et que vous avez été, après, entraîné à tuer pour que la femme ne vous réclamât pas son bien, ne vous fît pas emprisonner et condamner comme voleur. Elle ajoute que vous comptiez fuir avant qu'on se fût aperçu de la mort de votre maîtresse...
— Pourquoi aurais-je tué M"® de Sergy, puisque, d'après vos propres constatations, elle partait avec moi, avec moi qui l'aimais et qu'elle aimait ! Si j'avais voulu profiter de la situation, c'est-à-dire vivre sur son argent, avais-je besoin de recourir à un meurtre? Tuer ma maîtresse pour lui voler sa fortune ? Mais c'est insensé ! Vraiment, c'est ne pas coml^rendre un homme, ne pas le regarder! J'ai presque failli devenir fou à la voir morte, en songeant qu'elle n'était plus, que jamais elle ne serait plus à moi ! Est-ce que, l'aimant comme je l'aimais, j'aurais détruit le corps qui m'apportait joies, félicités, bonheurs ! Mais non, mais non, songez tous, songez à la femme que vous aimez, seulement même charnellement, et dites si vous pourriez avoir le courage de la tuer, de lutter avec elle comme le meurtrier l'a fait. Je n'avais pas besoin de la voler, puisque, si j'avais voulu, son argent était à moi ; croyez que je vivais d'elle, si vous voulez, mais quant à la tuer, ah!...
Cette véhémente réplique gagna encore plus le public à Jacques. Un bruit de voix courut dans la salle lorsqu'il eut parlé, et une sympathie non dissimulée se montra pour lui. Cet homme venait de trouver là le cri de son innocence. Tous les cœurs allaient à lui.
— Calmez-vous, monsieur, la Cour ne recherche ici que la vérité, en dépit des apparences qui sont contre vous, et elle est obligée, afin que rien ne reste dans l'ombre, de voir votre affaire sous toutes ses faces. Ce que nous avons dit, ce que nous examinons n'entache en rien l'honorabilité de votre passé. Vos dénégations, encore une fois, sont exprimées avec toute la force d'une sincérité réelle, mais il est bien étrange,
incompréhensible, invraisemblable que M"" de Sergy, à la veille d'un grand départ, ne vous ait pas dit un seul mot de ses affaires, ne vous ait pas mis au courant de ses projets complets, comment elle entendait vivre. Cependant, passons. Il y a un fait beaucoup plus grave. Comment expli(j[uez-vous l'apostrophe de M"^ de Sergy mourante : « Oh ! pourquoi rr.'avoir tuée? » apostrophe qu'entendirent deux domestiques à son service, un instant avant qu'elle ne tombât morte?
— Je ne nie pas ces paroles, quoique le son n'en soit pas bien précis dans ma mémoire. Mais que puis-je dire? quelle explication vous en donner? Les deux domestiques les ont entendues, et parce que j'étais seul en ce moment devant la malheureuse victime, ils ont dû croire, avec raison, qu'elles s'adressaient à moi. M™" de Sergy, dans le délire de son agonie terrible et foudroyante, a pu prononcer cette phrase sans m'accuser, dans un sentiment de regret qui venait à moi. Je revendique même sa phrase pour moi, mais dans ce sens.
Le président sourit :
— Votre explication a un peu de subtilité, et un romancier ne la dédaignerait pas... Mais enfin, c'est une explication.
Ceux qui connaissent M. Bernard de Jussieux remarquèrent que, dans les débats de ce procès, on le trouva moins disposé aux mots spirituels et aux phrases psychologiques. M. Chesnard n'était pas sans en faire l'observation, et, derrière lui, il pensait : « Évidemment, il le croit innocent. » M. Bernard de Jussieux adressa encore des questions à l'accusé sur l'assassinat de M""^ de Sergy, sans entrer aucunement dans la vie privée de la morte; puis il fit une pause, feuilleta des pièces étalées devant lui, et, avec un ennui visible, il dit à Mirande :
— Mirande. j'arrive forcément à un autre ordre de questions. On affirme que vous avez des idées étranges, que vous professe des doctrines fort libres contre la morale, et que les conventions sociales n'existent pas pour vous. On rapporte de vous des propos curieux, amusants, je veux dire dans leur apparence de paradoxes : ils ne seraient que curieux et amusants, si le drame qui a troublé votre vie ne s'accordait pas, malheureusement, avec vos discours. L'instruction a relevé ceci : en maintes circonstances, vous vous êtes plu à démolir, oh ! en paroles, les lois sur lesquelles repose
372 LARRIVISTE.
la société. Par exemple, un jour, devant vous, on disait au sujet de je ne sais quelle question de politique ou de sociabilité : « La probité avant tout, n'est-ce pas? » Vous auriez répondu avec quelque cynisme : « Je n'en vois pas la nécessité. » Une autre fois, comme on discutait, en votre présence, sur l'éternelle et fameuse « question du mandarin », c'està-dire sur la façon de donner la mort à une personne dont la disparition vous sera profitable, vous avez déclaré, paraîtil, que vous n'hésiteriez pas dans l'accomplissement de cette exécution exempte de péril autant que favorable à vos desseins. Propos que Ton peut considérer sans importance, comme provoqués par le plaisir de montrer de l'esprit, de prouver que l'on ne pense pas comme tout le monde, je le sais bien 3 mais on les rapproche, je le répète, du drame qui vous amène ici, ils prennent un caractère bizarre, suspect, et ils obligent à se demander si le hasard n'est pas souvent bien cruel. En effet, si véritablement vous êtes innocent, tout concourt cependant pour vous montrer comme l'exécuteur de ce « mandarin » dont la mort vous émouvait si peu... Que pouvez-vous répondre encore à tout cela.-*
— Oui, j'ai tenu les propos qu'on rapporte. Ce n'est pas le lieu de les développer. Mais qu'est-ce que tout cela prouve ! C'est l'homme qu'il faut voir, et, je l'affirme, je n'ai jamais rien fait contre l'honneur, je n'ai jamais causé le plus petit tort matériel à personne. Nos théories, nos propos, nos paradoxes viennent de la vue que nous jetons sur le monde, la société et les hommes. Si nous voyions la vérité, la beauté et les autres vertus, alors nous chanterions un hymne ! Des théories, des propos misanthropiques, des paradoxes sont souvent les sources de l'indignation d'un honnête homme. L'homme vertueux, Marcus Junius Brutus s'écrie en mourant : « Vertu, tu n'es qu'un mot ! » Démentait-il donc toute sa vie, niait-il la vertu? Non, il s'indignait.
Le procureur général interrompit :
— Mais il avait tué César, qui l'avait comblé de bienfaits, comme M™® de Sergy vous-même. Accusé, vos souvenirs historiques ne sont pas heureux. Quand celui que vous avez évoqué leva la main pour le meurtre, sa victime ne se défendit plus, s'écriant : « Et toi aussi, mon fils ! » comme votre amie quand elle a pu s'échapper du bâillon de vos mains, mais non pas du poison, a crié : « Oh ! pourquoi m' avoir tuée ? » Je
n'insiste pas davantage, messieurs les jurés, sur cette comparaison que je n'ai pas choisie.
M" Barsac se leva :
— Je remercie M. le procureur général, que nous savions très érudit, de vouloir bien ne pas réclamer plus longtemps la peine de mort sur une telle assimilation.
Le public s'amusait un tantet de la bataille. Les yeux des femmes brillaient. Jacques de Mirande, qui avait haussé les épaules, sous l'ironie du procureur général, continua :
— On me jette à la tête la question du mandarin, et tout à l'heure les témoins et mon terrible accusateur vont m'accabler là-dessus. Je veux dire nettement, une fois pour toutes, ma pensée. Est-elle à moi, cette forme d'une vérité vieille comme le monde, formulée par Jean-Jacques et rapportée par Balzac? Rousseau et Balzac ont-il tué le mandarin? Vous ne le croyez pas. Cette question est du domaine public, elle est à tout le monde. Qui, dans cette salle, ne l'a pas traitée en public, au moins une fois dans sa vie, approuvée dans le secret de sa conscience, et pourtant n'en est pas moins resté honnête homme ! Quant à ma boutade sur la probité, dût mon avis me valoir la sévérité de tous, je pense aujourd'hui ainsi que jadis, et le spectacle du monde n'est pas fait pour que je modifie ma pensée. La probité n'est pas nécessaire dans l'existence. Elle est en dehors, au-dessus de l'humanité. L'apothéose quotidienne des coquins en démontre l'inefficacité, et la détresse des honnêtes gens. Mieux, ma présence ici démontre son inutilité.
On trouva de la crânerie à cette réplique, et Barsac n'estima point que son ami eût mal fait de parler ainsi. Il avait déjà sa tactique pour empêcher le prévenu de s'étendre sur ce sujet, et lui-même avait une autre réponse. M. Chesnard avait suivi avec intérêt les paroles de Mirande, et, à la fin, il eut un petit mouvement nerveux des mains qui ne lui était pas habituel. « II s'en tirera. Les jurés sont fort impressionnés par ce qu'il dit, par son attiude. Il pourrait bien n'être pas coupable. » Le président répliquait :
— Vous êtes brave, monsieur, dans l'expression d'opinions qui demeurent fort discutables. Les êtres ne sont point ce que vous voulez qu'ils soient; ce sont des âmes, des créatures psychologiques, ou des brutes, des bêtes humaines. Vos opinions et théories fournissent, malheureusement pour vous,
374 LARRIVISTE.
un appui très fort à Taccusation. Le procureur général vous répondra à ce sujet, et la cour espère que votre défenseur trouvera des raisons pour lui répliquer; il nous montrera en vous un homme nouveau, un homme que nous ne connaissons pas, et non celui pour lequel vous posez et qui vous abuse vous-même... Selon l'accusation, dit M. Bernard de Jussieux, votre situation peut se résumer en quelques mots. Homme sans préjugés, sans scrupules, sans moralité, intelligent, mais justement dangereux par cette intelligence même, désireux dune existence large, vous devenez l'amant d'une femme riche, vous captez sa confiance, et lorsque vous avez à votre portée ce que vous souhaitez, c'est-à-dire la fortune de cette femm.e, vous vous débarrassez d'elle, vous la volez, vous la tuez, avec l'idée de vous livrer aux goûts de luxe et de jouissance qui vous préoccupent et que vous n"arrivez pas à satisfaire... Vous protestez énergiquement contre ce rôle, et vous avez bien raison, même si vous êtes coupable ! Mais l'accusation, toujours victorieuse, affirme que vous seul étiez en mesure de faire ce qui a été fait et que vous vous seul aviez intérêt à ce que votre maîtresse mourût.
L'interrogatoire était terminé. Mais avant qu'on ne passât à 1 audition des témoins, le procureur général s adressa à Mirande.
— Monsieur, dit-il, — au lieu de l'appeler accusé, — vous feriez bien mieux d'avouer et de nous dire où \ous avez caché la fortune dérobée par vous. Je regarderais cet aveu, ce renseignement comme une preuve de sincère repentir, et votre culpabilité serait diminuée pour moi. Alors, dans mon réquisitoire, je demanderais à MM. les jurés, qui me les accorderaient, j'en suis sûr, des circonstances atténuantes pour vous.
Il avait élevé la main vers les jurés, l'avait ramenée vers lui dans un geste large, comme pour laisser entendre que le jury était à lui et qu'il agissait comme il le voulait.
L'accusé se taisait, le président lui dit :
— Répondez au procureur général.
— Je n'ai rien à répondre à quelqu'un qui me croit coupable, ni à monsieur en particulier.
- — Vous savez bien, repartit M. Ferron, que vous serez condamné, soit à la plus forte peine, soit à une moindre. Mais cette condamnation vous enlève tout droit à la fortune de votre victime, car elle casse son testament. Oui. messieurs
les jurés, la pauvre femme avait fait un testament en faveur de l'accusé. Alors, Mirande, vous ne jouirez jamais de cette fortune, puisque vous serez emprisonné. Ce que je dis là, que messieurs les jurés ne s'y méprennent point, ce n'est pas en haine de l'accusé : je suis aussi, moi, de ceux qui haïssent les actions, non les hommes, et je parle en vue de la seule équité. Les héritiers naturels de M'^" de Sergy entreraient alors en possession de ce bien, devenu le leur. Mais si l'accusé ne découvre pas où la fortune est cachée, il ajoute un nouveau crime à ses crimes précédents, car il prive, il vole encore ceux à qui doit revenir la fortune de leur parente. Claude riposta avec une simplicité voulue :
— J'espère que monsieur le procureur général ajoutera ce quatrième crime aux trois autres chefs d'accusation : le vol du million, l'empoisonnement de M™® de Sergy et le meurtre de César.
— Maître Barsac, je vous déférerai au conseil de l'ordre.
— Ce serait aussi naïf que votre raisonnement. D'ailleurs, je suis plein de respect pour vous en tant que magistrat, et dans ma conduite le Conseil ne verrait rien à blâmer.
— Retirez- ce mot de naïf que vous m'appliquez.
— Si vous le voulez, je m'empresse de le faire, et, réfléchissant bien, ce mot, monsieur le procureur général, ne vous est pas applicable.
A ce moment, on vit entrer M. Nautin, le chef de la Sûreté. Il alla se placer non loin de M. Chesnard, à qui il fit un petit geste, et le juge d'instruction lui répondit par un clignement d'œil. Barsac avait saisi l'échange de regards entre M. Chesnard et M. Nautin, et il se demanda : « Que machinent-ils ensemble? » Et, tout de suite, avec ce clair coup d'œil qu'il possédait : « Ils épient Jacques. S'il est condamné, ils seront contents. Mais si le jury l'acquitte, ils vont le faire suivre, mettre des gens à l'espionner nuit et jour, pendant quelque temps. Les sots ! »