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TÉMOINS ET PROCUREUR GÉNÉRAL

Les témoins maintenant allaient être entendus.

Derrière le Président, M. Chesnard se fit de plus en plus attentif. Il cherchait la vérité, et il voulait la trouver. Il était forcé de s'avouer que l'accusé n'avait pas eu une seule défaillance, qu'il avait répondu nettement, parlé avec précision, que tout le temps il avait marché sur un terrain solide, sans trébucher dans aucun trou, ce qui l'ennuyait assez, car ces réponses nettes, ces paroles précises, cette assurance, ce manque de faux-fuyants, tout dénotait un innocent : il était trop praticien pour ne pas reconnaître ces signes et les admettre comme valables en faveur de Mirande. Sur les banquettes, on avait entendu un long froufrou de jupes, remuement de femmes lasses d'être tranquilles, attentionnées; maintenant un grand silence s'établissait à l'appel du premier témoin.

D'abord, les domestiques de M™^ de Sergy. Tous reconnurent de nouveau que leur maîtresse et Mirande vivaient dans la plus grande intimité, tous redirent que jamais aucune scène de violence, de bouderie même, ne s'était passée en leur présence; tous affirmèrent que les deux amants s'aimaient à la folie. Ils savaient aussi que M™® de Sergy et Mirande devaient partir pour un long voyage dans les Indes; les deux femmes de chambre avaient fait, le jour même qui précéda la nuit du crime, les malles de la jeune femme, et Cous, le matin même, avaient reçu leurs gages, plus six mois, comme gratification.

Il n'y avait que le concierge qui restait avec sa femme pour

garder l'hôtel. Ils n'eurent que des éloges pour leur maîtresse; s'ils furent moins affirmatifs en ce qui concernait Mirande, c'est qu'ils le voyaient accusé et qu'ils le regardaient comme l'assassin de la jeune femme.

Les dépositions du domestique qui était allé prévenir le commissaire et de la femme de chambre qui avait amené le médecin ajoutèrent de l'importance aux détails d'intimité que les deux autres domestiques avaient donnés sur leur maîtresse et son amant. Le président interrogea surtout le valet :

— Vous êtes entré, lui dit-il, avec la femme de chambre dans le hall au moment où M™^ de Sergy prononçait certaines paroles et tombait morte?

— Oui monsieur.

— Quelles sont ces paroles?

— J'ai vu madame, les bras en l'air, qui disait : « Oh ! pourquoi m'avoir tuée ! » puis s'affaisser.

— A qui, selon vous, s'adressaient ces paroles ?

— Mais à l'accusé.

- — Pourquoi à lui plutôt qu'à tout autre?

— Parce qu'il n'y avait que lui avec madame.

— Alors qu'avez- vous pensé?

— Qu'il venait de la tuer.

— Et qu'avez-vous fait?

■ — - Je me suis dit qu'il fallait courir chercher les gardiens de la paix, le commissaire.

— Pourquoi n'êtes-vous pas resté? La femme de chambre pouvait tout aussi bien vous remplacer dans cette course.

— Je ne tenais pas, monsieur le président, à rester seul avec un assassin.

— Ce soir-là, au moment du crime, vous étiez seuls, vous et la femme de chambre?

— Oui.

— Madame était venue nous dire qu'elle n'avait plus besoin de nos services.

— Et qu'aviez-vous pensé?

— On avait blagué à l'office, quoi ! On s'était dit en rigolant : « C'est lui qui va la déshabiller, et elle est encore assez truffée pour qu'il ne s'embête pas. »

A cette réflexion grossière, rapportée d'un air non moins graillonneux par le « larbin », une partie de la salle se mit à rire; Mirande, lui. s'empourpra de colère.

— Alors, vous saviez que l'accusé était là, qu'il était resté?

— Depuis quelque temps, il couchait tous les soirs à la maison.

— Qu'alliez-vous donc faire, avec l'autre domestique, dans le hall?

— Nous avions encore quelque chose à ranger.

— Qui, le soir de l'assassinat, a reconduit le dernier convive de M""® de Sergy, monsieur Montai?

— C'est moi.

— A peu près combien de temps avant les paroles prononcées par votre maîtresse mourante?

— Une demi-heure, peut-être, mais pas plus de trois quarts d'heure.

— Vous êtes certain qu'au moment du crime aucune personne n'était alors dans l'hôtel ?

— II n'y avait personne, j'en suis certain. Tous ces messieurs qui avaient dîné chez madame étaient partis et, vous comprenez, pour entrer, il fallait sonner et, vous ayant introduit, on aurait su que vous étiez là.

A cette La Palissade, un rire fou passa dans la salle. Le témoin en resta quelque peu ahuri.

— Très bien, monsieur. Mais ne pouvait-on pas s'introduire autrement que par la porte?

— Non, il fallait que quelqu'un vous ouvrît, le concierge, moi ou une femme de service.

— Alors, c'est certain, il n'y avait aucune personne étrangère dans l'hôtel?

— C'est justement ce que je viens de dire.

— Vous vous êtes rendu aussitôt chez le commissaire. La justice, par ma bouche, vous en remercie, car par votre conduite courageuse, vous avez empêché que l'accusé n'eût le temps de fuir.

Le domestique se rengorgea à ces paroles; et il jeta un regard suffisant autour de lui.

— Quelle était l'attitude de l'accusé, quand vous êtes revenu avec le commissaire et les gardiens de la paix?

— Oh ! drôle ! se voyant pris, il jouait la folie.

— Ainsi, nous avons appris que vous avez entendu certaines paroles qui semblent s'adresser à l'accusé, que vous vous êtes rendu chez le commissaire, que vous êtes revenu avec lui et que vous avez assisté à une scène de désespoir.

M' CLAUDE BARSAGi 379

Maintenant saviez-vous que M™" de Sergy eût chez elle une forte somme, un million?

— Non, monsieur le président.

— Oui, ici elle avait été prudente, elle n'avait rien appris de ce détail à ses gens, sans quoi...

M. de Jussieux suspendit sa phrase au milieu du rire ironique de la salle. Comme le témoin demeurait encore ahuri à cet esclaffement de toute la salle, le président lui dit : « Allez vous asseoir!... »

La domestique, qui avait amené le médecin près de sa maîtresse, confirma en général les dires du valet. Elle avait, elle aussi, entendu les dernières paroles de M™^ de Sergy, et elle croyait qu'elles s'appliquaient à M. de Mirande. Elle n'admettait pas un instant qu'un étranger eût pu s'introduire dans l'hôtel. Elle ne savait rien du million de M™® de Sergy, n'avait point entendu sa maîtresse en parler, ignorait qu'elle avait eu ainsi chez elle presque toute sa fortune. Mais elle croyait que le bon ami de madame l'avait tuée, et elle s'exprima même avec une certaine hostilité contre Mirande ; plusieurs fois le président dut réprimer cette animosité de femme contre un assassin de femme.

Après les domestiques, furent appelés à venir déposer le commissaire et les gardiens de la paix qui avaient arrêté Jacques de Mirande. Le commissaire se borna à répéter, de vive voix, le rapport qu'il avait rédigé pour le procureur de la République. Selon lui, il n'y avait pas de doute, l'accusé était coupable. Il ne s'était pas sur-le-champ défendu d'avoir assassiné sa maîtresse, et il avait joué la folie. Les gardiens de la paix, eux, n'eurent aucune opinion. Ils furent unanimes à reconnaître que l'accusé paraissait comme fou.

Le docteur que la femme de chambre était allé chercher, la nuit du crime, déposa à son tour. Il dit que M™® de Sergy était expirée quand il entra. Il fixa la mort à une heure à peu près avant sa venue. Le médecin légal lui succéda. Il se borna à lire son rapport, d'après l'autopsie pratiquée sur le corps de l'assassinée, en homme qui est praticien avant tout ; et il n'émit aucune idée sur l'accusé. L'expert chimiste déclara avoir analysé tous les flacons de parfums et les boîtes de poudre diverses de la défunte et n'y avoir trouvé aucun élément toxique.

Le notaire de M"^ de Sergy était entré. Il n'apprit rien

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d'essentiel, si ce n'est qu'il avait reçu ordre de sa cliente de liquider sa fortune, pour la lui remettre en espèces. L'avantveille de sa mort, lui-même avait apporté à la jeune femme le million, et elle l'avait serré devant lui dans un petit meuble Louis XV. C'était tout ce qu'il savait, dit-il. Il n'avait que ceci à ajouter : son caissier, comme à l'ordinaire, avait pris les numéros des billets de banque, qu'il avait reçus de la Banque et remis à son patron pour M™* de Sergy. Cette précaution empêchait le voleur de se servir jamais de ces mille billets de mille francs; ainsi, le million de la victime devenait fortune morte entre ses mains.

Le président au notaire :

— M™® de Sergy vous avait-elle appris ce qu'elle comptait faire de ce capital ainsi réalisé?

— Rien. Mais elle voulait en jouir. C'était même absurde. Je lui avais fait remarquer cette imprudence et je lui avais conseillé de réaliser plutôt sa fortune en actions au porteur; avec les coupons, elle aurait pu tout aussi bien vivre.

— Que vous avait-elle répondu?

— Oh! elle était femme : et avec les femmes!... Elle avait plaisanté, et n'avait plus voulu rien entendre.

Le président des assises paraissait avoir terminé avec le témoin. Le procureur alors demanda au notaire :

— M™* de Sergy ne vous avait pas parlé de son amant?

— Pourquoi?... Son amant ce n'était pas des affaires.

— Mais, reprit le procureur général, vous n'avez pas insisté près de votre cliente pour savoir qui lui conseillait pareille opération, vous ne lui avez pas fortement démontré...

- — Je me rappelle lui avoir demandé si quelque conseilleur ne lui mettait pas en tête pareille opération; elle me répondit que quelqu'un, effectivement, l'engageait à agir ainsi : mais ce quelqu"un-là, que je ne connaissais pas, « elle n'avait pas à le nommer », dit-elle.

— Et, naturellement, vous avez insisté? questionne le procureur tout frémissant.

— Oui, mais cela l'a ennuyée. Je lui ai demandé encore si elle n'aurait pas un ami; elle m'a alors avoué, bravement, avoir un ami très cher à elle, M. de Mirande et je l'ai poussée à m'apprendre si c'était cet ami-là qui l'engageait à liquider sa fortune, et dans une pareille forme. Je me souviens très bien, sinon des paroles précises de sa réponse, du

moins du sens de ces paroles : « Non, ce nest pas mon ami. C'est une idée qui m'est venue et qui est bien mienne; 7nais quelqu'un qui nous aime, M. de Mirande et moi, m approuve en cela. Et non seulement je veux faire ce que cette personne m'a conseillé, mais encore Je vous prie de vouloir bien préparer la rédaction d'un testament par lequel j'établirai, en bonne et régulière forme, M. de Mirande mon légataire universel. » Après quelques autres objections que j'ai cru de mon devoir de présenter, je me suis incliné devant la volonté inébranlable de ma cliente, et devant ses ordres.

• — • Et M^^ de Sergy ne vous a pas notnmé ce quelqu'un?

Il y eut un grand silence où tout le monde haletait dans la salle. Si le public eût connu Renée, et si, dans l'émotion de cette minute palpitante des débats, on avait pu songer à l'observer, du danger aussi était là, car elle fut sur le point de défaillir, avec un cri de chevrette qui tombe à l'abîme.

Un mot sonna parmi les attentions de tous surexcitées :

— Non.

Barsac avait senti son cœur tressauter dans sa poitrine, et ses yeux s'étaient voilés. Encore un coup qu'il recevait. Une fois de plus, il vit que le destin était son allié, et il reconnut la veine. M. Chesnard et le chef de la Sûreté avaient dressé l'oreille, le premier surtout, car il avait totalement oublié de se faire donner ce détail par le notaire ; c'était un détail, il est vrai, qui paraissait si insignifiant, et il ne s'étonnait pas que le notaire l'eût passé sous silence : oui, comme notaire ; mais lui, Chesnard, aurait dû le dépister, car pendant l'instruction judiciaire, cela l'aurait engagé à chercher ce conseilleur.

Des regards s'échangèrent entre M. Chesnard et M. Nautin : « Le coupable, si ce n'est pas l'accusé, est celui qui a donné le conseil. Il y avait tout intérêt, afin de se saisir adroitement de la fortune. » Le juge d'instruction était déjà presque honteux, non de s'être trompé mais d'avoir été peut-être joué par un criminel qui se trouvait loin sans doute à cette heure.

Montai fut appelé. Le reporter excita un mouvement de curiosité. Depuis trois mois, par son activité à s'occuper dans

son journal de lafifaire Mirande, il avait enfoncé son nom dans la mémoire du public. Quand Montai eut décliné son nom, ses prénoms et sa qualité, le président lui demanda :

— Vous étiez du dîner de M"^ de Sergy, le soir même où elle fut assassinée?

— Oui, monsieur le président.

— Et c'est vous qui avez quitté, le dernier, Mirande et M-^^ de Sergy?

— Oui.

— Quelle heure était-il à ce moment?

— A peu près minuit et demi.

— Et une demi-heure plus tard, ou trois quarts d'heure, la jeune femme n'était plus ! . . . N'avez-vous rien remarqué d'anormal chez Mirande?

— Rien... Il semblait heureux, son amie aussi. Elle était charmante, aimable pour nous tous, questionnant avec joie, avec malice, répondant avec de vives réparties. Nous étions gais, joyeux, causeurs. Il n'y avait que l'ami de Mirande, Barsac, qui paraissait sinon soucieux, mais sérieux. Il ne jeta pas longtemps cette note sur le ton général, car il prit congé à neuf heures.

Tous les regards se portèrent alors sur l'avocat. M. Chesnard, trop derrière le président, avança la tête un peu de côté et fixa Barsac, le procureur le regarda aussi; Renée, elle, devenue pâle comme un lis, n'osait lever les yeux sur son ami. L'avocat ne broncha point. Seule, mais si passagère, une ride se forma au-dessus des sourcils.

— Oui, disait Montai, qui corrigeait sa phrase, Barsac seul était sérieux, mais c'est son ordinaire.

La salle respira toute dans un grand souffle, comme si tous ces gens n'eussent eu que les deux poumons d'un corps humain. Il y a ainsi des situations où tout un public a le pressentiment d'un coup de foudre, précurseur d'orage, qui va éclater dans on ne sait quel coin du ciel et, soudain, l'air paisiblement se décharge d'ozone.

— Donc, demandait M. Bernard de Jussieux, l'accusé était joyeux, lui? Pensez-vous qu'alors il jouait un rôle pour endormir la confiance de sa maîtresse, pour tromper les convives ?

— Lui, jouer un rôle ! Je ne le crois pas. Mirande est l'homme le plus loyal, le plus franc qui existe, un de ceux qui

sont incapables de dissimuler leur pensée. On l'a assez accusé de cela et même on veut, à tort, en faire une lourde charge contre lui.

— Alors vous tenez Mirande pour un honnête homme .^

— Oui. Je suis heureux de le proclamer, et si je pouvais lui serrer la main, ce serait déjà fait.

Mirande remercia par un signe de la main, et le boulevardier Montai, qui eût intervieAvé Dieu, s'il eût su le trouver quelque part, et que rien n'étonnait, lui cria, en lui envoyant un geste d'encouragement :

— Ayez confiance, mon cher ami.

L'huissier introduisit Paudan. Après les questions préliminaires, M. de Jussieux l'interrogea ainsi :

— Mirande, un soir, dans une brasserie, à la sortie d'une première, n'a-t-il pas émis des opinions destructives de toute morale? Et, entre autres, n'a-t-il pas admis en principe et en action la théorie sur un mandarin qu'on peut tuer en Chine, en levant seulement le doigt, et dont la mort vous ferait riche?

— Sans doute.

— Le même soir, l'accusé n'a-t-il pas voulu vous gifler?

— Les hommes ne sont pas encore parvenus à la sagesse. Mais quelle relation ce fait a-t-il avec ceux dont on l'accuse? Je n'en vois pas, moi, mais pas du tout. Il s'était excité par ses paroles, et moi j'avais bu un peu trop de bière. Ce n'est pas un crime de boire trop de bière, n'est-ce pas, monsieur le Président ?

— Veuillez aller vous asseoir.

On riait. Paudan remercia, salua, et il vint prendre place à côté de Montai. — Pendant ce temps, Pierre Bisson, le critique dramatique, avait été introduit, et il prêtait serment. La déposition de Bisson fut courte. Il était tout gagné à Mirande. Il le représenta aussi comme une sorte de gentilhomme dilettante, camarade des artistes, généreux, bon, à théories sans doute, mais à théories qui sont comme la balance des choses, la pierre de touche des faits de la vie. Et quand le président eut terminé avec lui, il se tourna vers Mirande et lui dit :

— Courage, « monsieur » de Mirande! Courage!

Au gré du procureur, tout était trop bien dans ces trois dernières dépositions. Il eut un sourire sarcastique au nom

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de Lamor. Cette fois, il avait trouvé son allié. — Gilbert Lamor sétait avancé à la barre, hypocrite et agressif. Il avait prêté serment de dire la vérité. M'' Barsac se leva.

— Monsieur le président, dit-il, voudriez-vous m'autoriser à adresser quelques questions au témoin?

— En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je vous l'accorde.

S'adressant à Lamor. l'avocat dit :

— Entre autres détails de votre déposition devant le juge d'instruction, vous avez affirmé que M. de Mirande était un homme capable de passer des théories aux actes, du rêve à l'action.

— • Je le crois encore.

— ■ Sans preuves. Votre opinion à ce sujet n'est qu'une opinion personnelle, et moi qui connais mieux mon ami que vous — vous ne direz pas le contraire, n'est-ce pas? — je jure que ce n'est pas la vérité.

— A quoi voulez-vous en venir, maître Barsac? demanda le procureur, qui, agacé, intervint.

— A ceci, monsieur le procureur général. Un soir, dans une brasserie, le témoin a entendu mon client exposer la théorie du Mandarin; eh bien, cette théorie lui avait été fournie par le témoin. Et le témoin prétend qu'on passe de la théorie à l'action... Voyons, monsieur, avez-vous écrit le livre dont vous avez conté le scénario, ce même soir, et qui, selon vous, a pu inspirer l'assassinat de M™^ de Sergy? L'avez- vous même commencé?

— Non. Je le rêve.

— Et vous voudriez faire croire qu'un homme passe de la théorie à l'action, quand vous ne pouvez pas même, vous, accoucher de votre pensée sur du papier, et quand vous avez laissé mon camarade développer oralement, avec une politesse renaniste, une idée tout d'abord avancée par vous seul ! . . .

De nouveaux rires se firent entendre. « Est-ce tout ce que vous avez à demander au témoin? » demanda le président à Barsac. « Oui, Monsieur le président. » Et M. Bernard de Jussieux continua l'interrogatoire de Lamor.

— Avez-vous quelque chose à dire à la charge ou à la décharge de l'accusé?

— Mais non.

— Eh quoi, vous fréquentiez l'accusé et vous n'avez rien

à nous apprendre sur lui ! Les personnes qui vous ont précédé ici n'ont dit que du bien de lui.

— Je ne l'ai jamais tapé d'un louis ou deux, moi ! Je n'ai donc pas de bien à dire de lui.

Bisson, de sa place, ne put retenir son indignation :

— Lamor, tu es un coquin ! cria-t-il.

— Taisez-vous, monsieur, dit M. Bernard de Jussieux, ou je me verrai forcé de vous prier de sortir. Je demande pourquoi on a fait citer ce témoin... Monsieur le procureur général, vous avez peut-être quelques questions à lui adresser ?

M. Ferron comprit que Lamor était perdu dans l'esprit des jurés, et il répondit par un non sec. C'était le dernier des témoins. Barsac demanda la parole, et le président la lui ayant accordée, l'avocat s'adressa aux jurés.

— Messieurs, dit-il, nous n'avons cité aucun témoin à décharge. Cela était inutile. Des quatre derniers cités par le ministère public, on a vu les trois premiers sympathiques à l'accusé. Le quatrième, vous l'avez jugé! Il y a un témoin suprême dans cette cause, et c'est moi. Celui à qui appartient le droit et le devoir de dire la vie de M. de Mirande, c'est moi, témoin de toute son existence. Qui mieux que moi, l'a compris, mieux que moi sait ce qu'il vaut, ce qu'il est capable de faire et de ne pas faire?

Puis, avec un beau geste où la noblesse le disputait à la tendresse, il ajouta, tourné vers son ami : « — Jacques, on va t'abîmer ! Mais compte sur moi ! il y aura quelqu'un ici pour rétablir la vérité, donner aux faits leur signification vraie. » Barsac s'assit après ces paroles. Négrava entrait à ce moment. Il se fraya un passage comme il put, et un avocat en robe, qui le connaissait, lui ayant cédé sa place, il se mit près de Barsac.

Le président demandait au procureur général :

— Voulez-vous parler de suite, ou préférez-vous qu'on suspende l'audience?

— J'ai le temps de prononcer mon réquisitoire, car il sera court, avant qu'une suspension d'audience soit nécessaire.

— La parole est à monsieur le procureur général.

Le procureur général se leva, raide. Il jeta un mauvais regard sur l'accusé, un autre sur son défenseur, puis il étendit le bras, dans un de ces gestes habituels où il semblait

saisir comme une proie les personnes présentes, et, d'une voix rauque, il commença son réquisitoire :

— Messieurs de la Cour.

Et, s'adressant aux jurés :

— Messieurs les jurés, vous connaissez assez Thomme qui est devant vous, accusé de deux crimes : l'un ordinaire et sans grandeur, un vol; l'autre, non pas extraordinaire, mais épouvantable, un assassinat. Oui, vous connaissez suffisamment l'accusé, et je suis certain de ceci : c'est que même si je ne prononçais pas le réquisitoire, vous le condamneriez. On essaiera, après moi, de vous gagner par des sentiments généreux mis en jeu, l'amitié par exemple. Ce n'est pas votre cœur qui doit juger, mais votre tête. Vous ne devez pas vous laisser séduire, car toute excessive indulgence qui, en pareille matière, vient d'un attendrissement, est presque un crime, puisqu'elle s'en fait complice. C'est la raison qui décide, non un sentiment. Oui, renvoyant le loup parmi les brebis, vous commettriez un crime, et qui plus est, un crime social, si vous ne restiez pas froids, insensibles à l'émotion que le défenseur essaiera d'éveiller chez vous? Je viens de faire allusion à l'amitié. Qu'a-t-elle à intervenir dans cette enceinte, où la Justice seule est souveraine, non la camaraderie? Il y a deux crimes commis. Ils demandent justice, messieurs. Vous ferez justice, j'en suis sûr.

Après cet exorde, le procureur général s'arrêta. Ses regards embrassèrent toute la salle, et il sentit tout le monde attentif à ce qu'il allait dire : pourtant il n'était sympathique à personne. Barsac tremblait intérieurement. Le terrible procureur parlait, et l'avocat savait tout ce qu'il avait à redouter de lui. En effet, chez M. Ferron, le réquisitoire s'élève à une puissance énorme par la suite logique de son discours, l'enchaînement de ses preuves. C'est plein, sans trous, et cela semble vrai. Il fait de la vérité avec de l'erreur.

Le procureur général recommença l'acte d'accusation avec une superbe confiance dans les faits qu'il avançait. Les jurés l'écoutaient attentivement. Or, dans sa bouche, toutes les charges qui accusaient Jacques de Mirande semblaient réelles, les crimes commis, admis. On ne devait pas s'étonner de leur auteur. Qui? si ce n'était pas l'accusé? Cet accusé avait-il vraiment un passé qui plaidât en sa faveur, une moralité qui en fît un strict honnête homme? Non. C'était un de ces

viveurs prêts à toutes les déchéances, à tous les crimes pour satisfaire leurs envies de plaisir et de luxure, lasser mais non rassasier leur avidité de jouissances.

«t ...Ils sont sans préjugés, les gens comme Mirande, avec une morale... ou plutôt sans morale. Ils s'en vont dans la vie comme des animaux malfaisants, à la recherche d'une proie facile, et quand ils ont trouvé cette proie, et une Liane de Sergy, ils s'en saisissent et la tuent pour vivre de ses dépouilles. » Aux traits communs avec ces misérables, l'accusé ajoutait encore d'être de ces médecins interlopes qui font servir la science à leurs projets criminels. « ...Pour de pareils coupables il ne saurait y avoir de pitié. De la pitié peut-elle un instant envahir le cœur des honnêtes gens.'' Non. Ils se trouvent placés dans un cas de légitime défense sociale, et ils doivent se défendre. On n'a pas à avoir pitié du fauve qui bondit sur vous et que vous allez coucher à terre avec la balle de votre fusil. »

Barsac soutenait avec assurance le regard aigu du procureur général qui, pendant cette partie de son réquisitoire, n'avait cessé de le dévisager. Le procureur général continua à flétrir Jacques de Mirande. Puis il s'accrocha aux faits relevés par l'accusation, les détailla, les commenta, les mit en évidence, avec un féroce acharnement.

L'accusé était-il resté ignorant de la fortune de sa maîtresse? Lui se refusait à l'admettre, et tout le monde ferait de même. Comment, voici un homme aimé, qui partage la couche de sa maîtresse toutes les nuits, qui lui donne des plaisirs pendant lesquels une femme se livre tout entière, corps et âme, et il n'aurait rien appris de celle qui était son amie. Jacques de Mirande connaissait d'autant mieux les ressources de sa maîtresse qu'il avait tout intérêt à les savoir; si la victime ne lui avait pas parlé de sa fortune, lui-même l'aurait questionnée là-dessus. Non, cela sautait aux yeux, c'était indubitable. Un criminel aussi pratique que Jacques de Mirande ne pouvait ignorer, ne devait pas ignorer la fortune de sa maîtresse. Il était trop de ces voyageurs qui ne s'embarquent jamais sans provisions, sans biscuit.

Paudan chuchota à son voisin :

— Marquisette était un bien joli biscuit, — de Sèvres.

Le procureur général clamait :

« Jacques de Mirande avait volé! Oserait-il le nier? Oui,

il l'osait encore. Mais quel autre que lui aurait pu prendre la fortune oii elle était serrée.'' L'accusé avait reçu confidence de sa maîtresse et il avait abusé de sa confiance en lui prenant son bien, en volant le million et en allant le cacher. Il lavait si bien mis en sûreté qu'on n'avait jamais pu le retrouver. Ce viveur, à peine riche, à qui il fallait beaucoup d'argent pour vivre, avait joué le tout pour le tout. S'il avait pu senfuir la nuit du crime, il était sauvé.

Il avait compté sans les circonstances, sans ces événements qui dérangent le plan des plus habiles criminels. Ici, c'est l'entrée de deux domestiques qui entendent l'accusation formulée par la mourante et qui s'en vont chercher le médecin et le commissaire. Oui, Mirande croyait avoir du temps devant lui. En effet, il aurait porté la morte dans son lit, il aurait fermé à clef la chambre à coucher, et comme la femme de chambre ne serait montée frapper à la porte, comme elle faisait toujours, quand on ne l'appelait pas, que vers onze heures, midi même, on ne se serait aperçu que tard de sa mort, le lendemain.

Mirande aurait été, dès lors, à l'abri, à l'étranger, quand le médecin appelé aurait déclaré qu'elle était morte empoisonnée et que le parquet aurait commencé ses recherches. Il comptait avoir toute la nuit et le jour suivant, et il n'avait pas tort. Quand il a été arrêté, le criminel même s'est dit : « On ne pourra jamais prouver mes crimes, et je serai absous par un jury. A moi la fortune, la grande vie! » Il avait calculé, messieurs les jurés, sans la perspicacité des magistrats, sans ce soleil de justice qui éclaire les consciences des hommes, sans cette honnêteté foncière des jurés, qui est la sauvegarde de notre société. »

Mirande avait tué, parce que du vol découlait la nécessité de l'assassinat; quand M"® de Sergy se serait aperçue de la disparition de sa fortune, elle n'aurait pas eu à chercher qui l'avait prise. Le voleur, c'était celui auquel elle se confiait, celui qui savait qu'elle avait une fortune chez elle. Il fallait donc que la volée ne fût plus là pour accuser, pour redemander son bien. Et le projet du meurtre avait été arrêté par Mirande, par l'amant de cette amoureuse trop confiante, trop imprudente.

Ces trois faits qui, pour le procureur général, paraissaient établis, il les renforçait de la suite logique des détermina-

lions. Et ici, il trouvait les circonstances aggravantes, la préméditation. Cette préméditation se prouvait, outre la vie de l'accusé, par sa théorie sur le Mandarin, enfin par l'emploi du poison choisi de préférence à tout autre, l'acide prussicjue.

M. Ferron attaqua alors ce qu'il nommait, avec une intonation de mépris, le moral de l'accusé. S'étendant avec complaisance sur le passé de Mirande, il présenta ce jeune homme comme un batailleur, un viveur dilettante, doublé d'un homme d'action ; il répéta avec obstination les théories de l'accusé, apocryphes ou vraies, les commentant avec une âpre violence, et les montrant inspiratrices de tous ses actes pour arriver, en dernier lieu, à les poser comme incitatrices des crimes qu'il lui attribuait.

« ...L'homme qui est composé au moral ainsi que je viens de vous le montrer, messieurs les jurés, cet homme-là, au moment où, dans une brasserie, il exposait la question du Mandarin, cet homme, à ce moment même, avait déjà prémédité de tuer sa maîtresse. Et, les jours suivants, il avait cherché comment il exécuterait son projet, »

Barsac se leva, et, d'une voix qui résonna nettement dans la salle, il dit :

— Monsieur le procureur général me permettra ici une observation. Les preuves morales qu'il vient d'établir complaisamment devant messieurs du jury, ils n'en tiendront pas compte. Non, l'homme n'est jamais l'acteur de ses théories, et il ne passe pas toujours du rêve à l'action, de la théorie au fait. Nous en avons une preuve dans monsieur le procureur général lui-même. Comme tous ceux qui se sentent du talent et qui veulent parvenir, il avait, lui aussi, des théories. Elles sont exposées dans un remarquable livre sur Machiavel, dont les exemplaires sont très rares, et qu'il a publié, alors que, jeune avocat, il n'osait pas ambitionner sans doute le siège qu'il occupe aujourd'hui avec tant d'autorité. Ces théories, certes, je ne lui fais pas l'injure de croire que jamais il les ait mises en pratique; seul son mérite l'a élevé au poste où nous le voyons aujourd'hui. Aussi j'en appelle une fois de plus à sa haute conscience. La théorie conduit-elle à l'action? L'honorable procureur général répondra non ; sans quoi on serait obligé de croire les mauvaises langues, d'admettre des calomnies racontant qu'il a dû son élévation à une théorie

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mise en pratique : celle que tout mo}en est bon pour parvenir, M. le procureur général aurait tué, lui aussi, le mandarin, si on voulait ajouter foi aux misérables, aux infâmes propos de ses envieux. Étant encore en province, où son talent risquait de s'étioler dans le manque d'éclat, il aurait eu en main la preuve de l'innocence d'un accusé; alors il aurait détruit la preuve qui le forçait à relâcher le prévenu, et, par là, à ne pas prononcer le brillant réquisitoire oii un accusé fut condamné à mort.

Barsac bravait, avec une courtoisie et une adresse insolentes, le procureur, et il amoindrissait l'effet de son réquisitoire. Le visage de M. Ferron était sans expression, ressemblait à celui d'un mort. M. Chesnard avait un sourire étrange, ce qu'il attendait était enfin venu. Il s'applaudissait d'avoir vu en Barsac un lutteur sans peur, un homme d'une belle force; puis il trouvait en M. Ferron un endroit vulnérable, et qui venait, une fois de plus encore, corroborer son jugement sur les hommes, et même sur les magistrats.

Des avocats, le visage tourné vers Barsac, montraient dans leurs gestes, dans l'expression de leurs traits, le plaisir qu'ils ressentaient à voir le terrible procureur en face d'un égal. Un vieil avocat chuchota : « C'est Gambetta au procès Baudin. » Et le mot courut sur quelques bancs, tout de suite dans le magnétisme de cette minute. L' Autre, en pleine apothéose impériale, osa faire le procès de l'Empire, malgré le président effaré, osa attaquer le pouvoir installé depuis vingt ans, et avant les faits, avant la tempête prochaine, tout parut emporté par le torrent de sa jeune et puissante parole.

Seules, les circonstances étaient différentes, les hommes aussi sans doute, Gambetta ne croyant qu'à la patrie, Claude Barsac, peut-être, à l'humanité : le premier, généreux et poète, le second, égoïste et précis. Mais ceux qui entendaient Barsac, sachant sa réputation de pauvreté intègre et fière, ne voyaient que sa hardiesse victorieuse, que sa force semblable à une domination géniale. Un fluide irrésistible émanait de ses lèvres, de ses yeux, de ses gestes, de tous ses mots, triomphant de tout, dans Vaudace inconnue d'une telle attaque. Les avocats présents et les juges le comprenaient plus encore que le public. Et tous, déjà, rien que pour cette audace sans pareille, à peine rendue possible par une telle

franchise et une telle vigueur de talent, — ils regardaient Claude Barsac comme un grand avocat, comme un maître. Toute la salle était frémissante. Barsac attendait une réplique du procureur pour fondre de nouveau sur lui. Mais celui-ci demanda simplement :

— Vous avez fini votre interruption, maître Barsac?

M. Ferron, blessé sans qu'il ait pu ou osé parer le trait extraordinaire d'un homme décidé à tout, sans recul devant rien, tranquille dans la force d'un talent dont tout le monde avait encore le frisson, et de la probité connue de sa vie pauvre, avait repris son empire sur lui. Il eut un beau geste dédaigneux, — les beaux gestes étaient rares chez lui — et il continua son réquisitoire, simplement, comme si ce grave incident était une escarmouche négligeable, sans importance.

« ...La décision prise de tuer sa maîtresse, afin de s'assurer sa fortune, Jacques de Mirande avait eu recours à sa profession. Il était médecin, possédait une connaissance suffisante des toxiques, et il avait cherché le poison le plus facile à se procurer, un poison qui tuât sur le coup... Oui, messieurs, vous reconnaissez bien là la main de l'homme qui est médecin. Si l'assassin n'avait pas été un médecin, comment aurait-il choisi l'acide prussique? Il se serait servi de tout autre moyen de mort : un poignard, un couteau, un revolver. Mais il sait qu'un coup d'arme blanche trahit qui le donne, de même une balle. Et il croit que l'acide prussique, arme muette des lâches, ne le trahira pas. Vous le \-oyez, il s'est trompé, — tous les criminels se trompent, et c'est justement la façon employée pour donner la mort qui découvre le médecin dans le meurtrier. N'est-elle pas claire, cette preuve qui dit : un professionnel seul a pu employer l'acide prussique, soit un médecin, soit un chimiste? Or, quel est le médecin, le chimiste qui est de l'intimité de la \ictime? Son amant. »

L'absence de toute trace de poison chez Liane, à l'instant du crime, et après le drame, fournissait à M. Ferron une objection valable. On n'avait rien trouvé de suspect chez M™' de Sergy, il le reconnaissait; mais avait-on dans le tumulte, dans l'émoi de la catastrophe, songé à fouiller l'accusé? Non, le commissaire de police avait oublié cette formalité, et les gardiens de la paix, ne recevant pas d'ordre

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à ce sujet, étaient demeurés inactifs. Or, pour se rendre au poste de police, après son arrestation par le commissaire, le meurtrier, en sortant de l'hôtel de Sergy, s'était débarrassé du flacon révélateur; et c'est alors qu'il avait cru mettre, par cette ruse naïve, un point de démarcation entre lui et la justice, une solution de continuité entre ses actes criminels et l'instruction. Les jurés ne se laisseraient pas prendre à la dénégation de l'assassin et de son défenseur. A tout ce que prouve l'accusation qu'oppose l'accusé? Rien. Il ne fournit aucune preuve de son innocence. Il n'avait pas besoin, prétend-il, d'assassiner sa maîtresse pour s'emparer de sa fortune, puisque, avec elle, il aurait pu jouir de cette fortune. Cela est facile à réfuter. Il voulait bien de la fortune, mais pas de la femme : elle était pour lui une vieille femme.

— C'est une infamie ! Vous en avez menti, monsieur ! cria Jacques.

Le procureur général, dédaigneux, sûr de lui aussi, comme hautain dans l'exercice d'un de\'oir, honnête homme que rien ne peut atteindre, enfonça encore plus son argument dans l'esprit des jurés :

— Non, je n'en ai pas menti, et, venant de vous, cette dénégation n'a rien de blessant. Accusé, vous dites que vous n'aviez pas besoin de recourir à un meurtre pour jouir de la fortune de votre maîtresse. Je le reconnais, vous n'êtes pas né Alphonse : cela répugnait à vos délicatesses de mondain ; c'est justement, ne voulant plus de pareille vie, ne voulant plus de votre maîtresse, vous la tuez, et vous vous appropriez une fortune que vous croyez même à vous par ce meurtre.

En achevant son réquisitoire, M. Ferron établit un parallèle entre Jacques de Mirande, cet ancien mondain, et les héros habituels des cours d'assises. Alors une grande et solennelle bienveillance s'éleva de son cœur pour atténuer presque les forfaits des misérables, de ceux qui meurent de froid et de faim, qui traînent de leurs pieds meurtris le boulet de la vie : si leurs crimes n'étaient pas excusables, ils inspiraient une tristesse d'âme; ils imposaient des devoirs à la société, ils appelaient des améliorations à apporter au sort des misérables, améliorations qui ne feraient pas disparaître tous les mauvais instincts, mais qui aideraient à les canaliser, à les amoindrir. Devant eux la pitié était per-

mise, elle était même sainte. Mais pour un homme comme Jacques de Mirande, pour un criminel de haut rang, point de pitié : la pitié serait alors une faiblesse. Plus un être est élevé dans l'échelle sociale, plus il devient criminel lorsqu'il déchoit, et il n'a plus droit à l'indulgence d'autrui. Mirande n'était pas, lui, de ces pauvres diables qui ne savent pas résister à une tentation, à une destinée tragique; il était riche, il était un des heureux de ce monde; mais il était aussi un insatiable jouisseur, et, dans sa hantise de luxe, de joies malsaines, il était allé au crime, froidement, lâchement, et il avait volé, et il avait tué. Les jurés devaient se montrer implacables envers lui. S'ils se dérobaient au devoir qui leur était dicté, ils deviendraient responsables des plus atroces erreurs sociales. Les humbles, en présence d'une telle faiblesse, auraient le droit de se demander pourquoi on les punissait avec tant de rigueur, alors que les vicieux, les fanfarons de la vie, les grands criminels, sortaient absous de leurs plus odieux forfaits. Le crime de Jacques de Mirande, l'un des héros sinistres de la vie élégante, exigeait, selon le procureur général, un exemple.

M. Ferron. se rassit, dans un violent remuement de sa robe.

Et M. Bernard de Jussieux s'adressant à l'avocat de l'accusé : « Défenseur, en aurez-vous pour longtemps? — Je le crains, monsieur le président. » Alors, le président, avant de donner la parole à Barsac, ordonna une suspension d'audience de vingt minutes.

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