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UN GRAND AVOCAT

Il était alors quatre heures quarante minutes. La lecture de l'acte d'accusation, l'interrogatoire de l'accusé, les dépositions des témoins, le réquisitoire, tout cela avait duré relativement peu de temps. Quoique le jour ne tombât pas encore, la salle commençait à s'assombrir un tantet. Le soleil avait brillé tout le jour au dehors; il brillait encore, mais il descendait à l'horizon.

Malgré l'entr'acte, de rares personnes quittèrent leur place, craignant de ne pouvoir plus rentrer. On voyait remuer les toilettes gaies, printanières ; les chapeaux de toutes formes papillotant de coquetterie, oiseaux et fleurs, ondulaient au milieu des habits et 4es têtes d'hommes. Des femmes de luxe se levaient pour s'étirer, souples, aux hanches énervées. Au parterre debout, en dehors de la boiserie à hauteur d'appui, quelques femmes du peuple ; elles jasaient avec des hommes de toutes conditions sociales.

Une grande rumeur montait dans la salle. Les conversations et les opinions s'établissaient nettement d'un bout à l'autre. On causait partout avec animation. L'attitude bienveillante du président, le sang-froid et l'admirable tenue de l'accusé étaient commentés vivement, et des avis s'échangeaient. Le mystère qui ne cessait d'exister dans cette cause, en passionnant les esprits, devenait favorable à l'accusé.

Ici les uns défendaient Mirande, là d'autres l'accusaient ; quelques névrosées s'obstinaient à le croire coupable d'avoir assassiné sa maîtresse, trouvant dans son crime comme une

excitation sensuelle; la plupart, édifiées par l'interrogatoire du jeune homme et des témoins, froissées de racharnement mis par le procureur général à le charger, à demander sa tête, refusaient de le croire coupable. On discutait ferme, avec passion, emballement, la conclusion de l'affaire. En général, on était plutôt pour l'acquittement; cependant des contradicteurs, par habitude, et de ces féroces auxquels il faut une proie, jugeaient la peine capitale nécessaire.

L'air de la salle était lourd, il s'imprégnait d'odeurs diverses. On vit voltiger des mouchoirs dans presque toutes les mains féminines. Des senteurs se répandirent bientôt, — -ylang ylang, violette, new mown hay — se mêlèrent aux diverses odeurs, et quelque chose d'acre prit chacun à la gorge. Le Christ sur sa croix, oublié, dominait tout avec ses bras étendus. Dans les couloirs, va-et-vient de ceux qui n'ont pu, ne peuvent entrer, bruits, rumeur de voix qui se répand, pénètre dans la salle par une porte entr'ouverte.

Montai, au milieu d'un groupe, discourait en faveur de Jacques de iSIirande; Pierre Bisson, le critique, proclamait l'honnêteté de Jacques, parlait de son cœur accessible à la pitié, disait combien il plaignait les misérables. Paudan, non loin de ses camarades, recommençait, sous une forme ironique, sa déposition, et il s'indignait, non au point de vue humain, équitable, mais logique, de ce qu'on eût arrêté et accusé quelqu'un sur des faits qui ne reposaient sur rien, et il traitait carrément les magistrats de quintette d'ânes qui devraient retourner à l'école. Tout cela entretenait dans la salle comme une atmosphère favorable à l'accusé.

Les avocats présents à l'audience doutaient, pour la plupart, de la culpabilité de Mirande. La puissance et l'audace montrées déjà par leur confrère Barsac à défendre son ami, ses escarmouches, dont une si extraordinaire, avec le redouté procureur général, tout cela leur plaisait, et ils s'attendaient à ce que sa plaidoirie fût brutale, agressive, d'une éloquence violente.

Dans les couloirs causaient M. Chesnard et M. Nautin :

— Eh bien 1 demandait le chef de la Sûreté, qu'est-ce que vous pensez du réquisitoire?

— Il n'est pas mal ; cependant il aurait pu être mieux, d'une force lumineuse...

Le juge d'instruction était désappointé. Il aurait voulu

que le réquisitoire lui montrât claire comme la lumière, posi tive comme un objet qu'on tient dans la main, la culpabilité de l'accusé. Vue maintenant à travers les débats et ce réquisitoire, il s'avouait, non sans dépit, que l'accusation était faible, presque sans base, sans une vraie preuve matérielle. Le manque de réalité de l'accusation le forçait à se dire : « L'accusé est probablement innocent! » Cependant il ajoutait encore : « Il y a pourtant quelque chose, car l'avocat, c'est indubitable, en sait long sur le drame! Voyons la plaidoirie. »

— Quel verdict attendez-vous du jury? demandait M. Nautin.

— Le verdict sera négatif. Regardez les jurés. Il y a trop de sentimentaux de Paris parmi eux, ils le sont même tous, et si l'avocat appuie sur cette corde-là, son client est sauvé.

— Nous allons assister, je crois, à une plaidoirie remarquable. C'est une étoile du barreau qui se lève. Qui aurait jamais osé s'attaquer à M. Ferron?

— Oui, il a toutes les audaces, ce Barsac ! De l'audace, encore de l'audace ! Et elles lui réussissent.

Barsac était allé retrouver Jacques, emmené par les municipaux dans la salle affectée aux accusés. Mirande lui serrait les mains et le remerciait. « Quoi qu'il puisse arriver, merci, Claude ! Tu es bien mon ami ! » En retournant dans la salle des audiences, Barsac fut accaparé par Négrava, qui le retint :

— Vous voyez, mon cher collaborateur, je suis venu assister à votre triomphe.

— Tant mieux si c'est un triomphe ! Tant mieux pour mon ami ! pour Jacques !

— Ce sera un triomphe. Vous êtes un fort, un futur triomphateur. Je sens cela, d'ailleurs. Partout où je parie, mon cheval gagne, partout où je vais, celui pour qui je forme des vœux triomphe. Depuis quelques années, je me suis toujours trouvé à l'ascension des hommes remarquables et je ne me suis jamais trompé.

— Quitte à les attaquer, à les renverser après, quand ils étaient arrivés au but suprême de leur ambition.

— Dame, il y en avait d'autres qui montaient, d'autres que je sentais venir...

Avocat

— Merci, mon cher directeur, de la force morale que vous m'apportez aujourd'hui. Merci de tout cœur.

Renée, qui avait assisté aux débats et au réquisitoire, se demanda, quand elle vit Barsac reprendre sa place au banc de la défense, comment son amant, l'être le plus cher a son âme, à son cœur et à ses sens, ferait pour triompher. Elle leva les yeux vers le fond de la salle, au-dessus du fauteuil du président des assisses, et elle adressa des vœux à l'innocent, à ce Christ douloureux qui mourut sur le bois d'infamie, des vœux ardents pour celui qu'elle aimait. Sa voix intérieure murmura : w Claude, ô mon Claude, sauve-nous tous trois, Jacques, toi et moi, et comme je t'aimerai! » Elle ne doutait pas de l'homme en Claude, mais jamais encore le génie possible de l'amant ne lui était apparu.

Toutes les places étaient reprises. La sonnette qui annonce la rentrée des magistrats retentit, et la Cour revint sur l'estrade, chaque conseiller à son fauteuil. Une sorte d'anxiété pesait sur le public.

— La parole est à M® Barsac, le défenseur de l'accusé, dit alors le président.

Claude se leva, et, une minute, il se tint debout avant de parler. Il amassait en lui toute l'énergie nécessaire à sa plaidoirie. A cette heure, il le comprenait avec puissance, sa vie était plus en danger que la vie de celui pour qui il allait plaider. Il n'était pourtant pas décidé à avouer, au cas où le verdict du jury serait affirmatif; mais il sentait bien qu'alors quelque chose se passerait qui le frapperait brutalement. Ce serait peut-être Renée qui révélerait tout ! Ses yeux machinalement se tournèrent vers Négrava, et celui-ci, avec son sourire ironique, lui fit signe qu'il pouvail: parler; il semblait lui dire, ce Warwick moderne : « Mais allez donc ! » Puisque Négrava était là, puisqu'il s'associait pour ainsi dire à lui, c'est qu'il devait être victorieux de tout; alors, soudain, une immense confiance en lui et en la destinée s'empara de Barsac, cette confiance qui fait la force des hommes d'action et des fatalistes, qui guide dans leurs projets et leurs moyens d'action les Napoléon, et il aperçut clairement la bataille gagnée.

Ce fut avec une grande simplicité, moyen oratoire qui ne

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manqua pas son effet, qui concentra toute l'attention sur lui, que Barsac dit :

— Messieurs de la Cour, Messieurs les jurés, il s'agit ici d'avoir de lïnstinct autant que de la logique. Lïnstinct vous dit que ce drame a tout un côté mystérieux que nous ne pouvons approfondir; la logique vous démontre la fausseté, ie manque de solidité des prétendues preuves de l'accusation. Un jugement ne peut se fonder que sur une connaissance complète — je le répète, complète — de l'affaire, que sur des preuves avouées par un accusé, ou du moins, s'il n'avoue pas, sur des preuves indéniables. La connaissance complète de l'affaire vous manque, puisque tout son côté mystérieux ne vous est pas révélé; quant aux preuves, vous avez à peine des présomptions. De cela découle un devoir pour votre conscience, un devoir qui s'impose : l'acquittement de mon client, innocent, honnête homme arrêté parce que la justice n'a pas su mettre la main sur le coupable.

Barsac s'arrêta. Puis, élevant la voix, les deux mains appuyées sur la barre, regardant bien en face les jurés, afin de pénétrer leur esprit non seulement par la parole, mais encore par sa volonté, il poursuivit :

— Après avoir entendu M. le procureur général, après avoir regardé la détresse immense dans laquelle se trouve M. de Mirande, on pourrait croire que la tâche qui m'incombe est lourde. Oh ! non, qu'on ne me plaigne pas : jamais cause plus claire, plus sincère, plus éclatante de vérité, mo:^trant mieux l'erreur de la justice, prouvant mieux l'innocence de l'accusé, n'a été offerte à un avocat pour la développer. Mais, ô malheur, ô fatalité même, jamais un honnête homme n'a été outragé comme celui qui paraît devant vous ! Cet accusé innocent, me fût-il inconnu, avec quelle fierté je serais heureux de le défendre, certain de toucher vos cœurs, d'être compris de votre raison ! Oui, l'avoir assisté, cet honnête homme, même s'il avait été auparavant ignoré de moi, complètement étranger à ma vie privée, ce me serait un précieux souvenir dans ma carrière d'avocat, et qui justifie la grandeur et la noblesse de notre profession.

Il ajouta un peu plus bas, comme mettant une musique dans sa parole :

— La situation actuelle est autre, si douloureuse, messieurs les jurés pour celui qui vous i)arle ! Cet honnête homme

accusé, c'est mon ami, un ami de chaque jour, non pas d'hier, des récentes années, mais de toujours. Nés de mères différentes, nous avons eu les mêmes berceaux presque; dans notre enfance, nous avons mêlé nos jeux, et, plus tard, quand les larmes ont coulé sur nos joues, elles se sont confondues dans nos embrassements. Aussi quand M. le procureur général trace un portrait moral, si faux, de cet ami, le connaît-il donc, et sera-ce lui qu'on croirai' Non, ce serait manquer d'équité. Celui qui le connaît, celui qui lit en lui, celui qui sait de quoi il est capable, voilà, voilà le témoin qu'il faut écouter ! Et ce témoin affirme, sachant qu'on l'écoutera, que son affirmation fera fuir le mensonge qu'on a posé sur son ami, ce témoin affirme ceci : l'accusé n'aurait jamais pu commettre, même simplement en pensée, les crimes qu'on lui impute; l'accusé est un honnête homme, l'accusé n'a pas une action grave à se reprocher dans sa vie. C'est moi qui dis cela, Claude Barsac, camarade d'enfance et ami de l'accusé, et je dois être cru.

A cette dernière phrase, prononcée d'une voix vibrante, Barsac se retourna vers Jacques, ému, et, avec une caresse dans la parole :

- — Tu vois, il m'appartenait, étant amis, d'être auprès de toi dans le malheur comme dans la joie. Le malheur te frappe ! me voici !

Se retournant vivement vers le jury, il ajouta, sur un ton de suppliant :

— Vous me voyez donc ici, messieurs, vous me voyez en robe d'avocat; ce n'est cependant pas l'avocat qui va vous présenter la défense de M. de Mirande, mais l'ami. O messieurs, toute justice, toute équité n'est point bannie de cette terre : montrez-le, je vous en prie. Ah ! je vous supplie de m'écouter, je vous supplie de croire ce que je vous affirme : c'est que M. de Mirande est un homme d'honneur; c'est que M. de Mirande n'a ni volé ni tué; c'est que M. de Mirande, aujourd'hui comme hier, — et plus qu'hier même, puisqu'il est outragé, — a droit à votre estime, à la poignée de main des honnêtes gens.

Toutes ces phrases, prononcées par sa bouche, qui les faisait éloquentes, sonnaient cependant faux aux oreilles de Barsac, et elles froissaient quelque chose en lui. Pour sauver son ami, il lui fallait croire à la justice, à l'équité des hommes ;

et si œs hommes allaient ressembler à tous ceux qu'il avait ' vus, si ces douze jurés, ces douze têtes en face de lui étaient la corporisation de ses idées pessimistes sur l'humanité? Il chassa cette pensée décourageante d'une seule volition de son cerveau, et il continua :

— C'est l'ami de toutes les heures, je le répète, qui vous dé\oilera la vie de son ami, qui la démontrera, cette vie, telle qu'elle était, simplement, sans phrases, sans supercherie; — ah ! la vérité est trop belle, trop éclatante, pour avoir besoin d'un manteau, de parures ! — et si parfois, messieurs, lemotion m'entraîne, et même l'indignation, hors des limites habituelles accordées aux plaidoiries, vous comprendrez cette émotion, cette indignation, et l'excuserez. Oh ! combien les mots sont souvent faibles pour exprimer une conviction ! Pour vous prouver l'innocence de M. de Mirande, pour vous prouver quelles tortures m'infligent les accusations portées contre lui, je voudrais pouvoir vous ouvrir mon coeur et le jeter à vos pieds, déchiré, saignant ! Une profonde tristesse m'envahit, et je me demande même si, en face de certaines discussions, il ne serait pas préférable de rester muet, résigné... Mais non, mais non, le devoir s'impose, et il faut parler... Ah! je n'ai que faire du talent! Je n'ai qu'à dire les choses telles qu'elles sont. Elles portent en elles leur force, et personne de sincère ici ne les méconnaîtra.

M. Bernard de Jussieux, intéressé par cette façon de plaider, et prévoyant une belle défense, accoudé sur son pupitre, tendait l'oreille, suivant attentivement les paroles et les mouvements de Barsac. Derrière lui, penché un peu en avant, M. Chesnard se disait : « Peste ! il sait l'art de préparer le jury, celui-ci ! Mais je l'attends aux preuves. Tout cela est du sentiment ! » Xon loin du juge d'instruction, le chef de la Sûreté, très tranquille, soliloquait à part lui : « Voilà un homme qui, s'il commettait un crime, ferait croire aux jurés que c'est une bonne action. » Xégrava. à côté de Barsac, souriait, pensait : « Il est d'une belle force. »

Pour Renée, qui savait tout, son amant lui apparaissait maintenant comme un être supérieur, homme ou démon, audessus de tout, comme un Tartufe Titan, et effroyable. Elle tremblait un peu. Et les paroles n'étaient rien ; les lèvres pâles et un peu frissonnantes de celui qui les prononçait en faisaient la profonde émotion ; le masque de mélancolie et de

tendresse de l'avocat le transfigurait. Barsac, après sa courte pause, reprit sa plaidoirie, et il passa aux chefs de l'accusation.

— M. le procureur général souriait tout à l'heure, dit-il ; il se figurait sans doute que je ne voulais faire que du sentiment, et que je n'aborderais pas les chefs d'accusation, ou que je n'en dirais pas grandchose. Au contraire, je veux le suivre sur ce terrain, car les chefs d'accusation sont réfutables, et bien réfutables, puisqu'ils sont faux.

Avant tout, l'accusé était resté ignorant de la fortune de sa maîtresse, M. le procureur se refusait à l'admettre, lui, mais il n'apportait aucune preuve à l'appui de ce qu'il avançait. Parce que, selon le magistrat, Jacques de Mirande était le plus aimé des amants, sa maîtresse avait dû tout lui confier, et par conséquent elle lui avait tout dit concernant sa fortune; l'accusé l'avait d'autant mieux su qu'il avait tout intérêt à le savoir, et sa maîtresse ne lui eût-elle parlé de rien, lui-même l'aurait questionnée à ce sujet. Eh bien ! non. Jacques de Mirande ne connaissait pas la fortune de M™® de Sergy, et il avait toujours ignoré qu'elle eût un million, et il n'avait jamais su ovi ce million avait été serré. Le notaire était venu, ce jour même, aux débats fournir son appui à la défense. Que disait-il expressément? Il racontait que sa cliente, M™^ de Sergy, lui avait avoué être conseillée par quelqu'un dans la liquidation de sa fortune, sans nommer la personne, et que, sur ses représentations, elle avait formellement nié que ce fût son amant qui l'engageait à pareille chose.

Mirande ignorait tout de la fortune de M"® de Sergy, et moi je l'affirme à mon tour hautement, disait Barsac; car Jacques, qui me confiait jusqu'à des futilités, s'il avait appris par sa maîtresse l'opération qu'elle avait ordonnée à son notaire, m'eût entretenu d'une chose aussi importante pour lui, et qui, sûrement, s'il l'avait connue, aurait blessé sa délicatesse. On répliquera qu'il avait l'intention de voler et d'assassiner M™^ de Sergy et que, par conséquent, il devait se taire vis-à-vis de moi. Mais si lui me cache ce fait, il est inadmissible que la victime ne m'en parle pas, puisque je suis très intime avec elle et son amant.

— M°" de Sergy ne m'a pourtant rien dit, ne m'a pas demandé conseil, à moi, mais à un autre; sa délicatesse de

femme lui ayant révélé que se confier à moi c'était tout apprendre à son ami, elle ne m'a rien confié de ce qu'elle comptait faire : elle ne voulait pas froisser celui qu'elle aimait, et elle fut silencieuse à mon égard, craignant que je ne vienne à répéter son projet à Jacques. Est-elle assez concluante, cette preuve que l'accusé ne savait rien de la fortune de sa maîtresse! Avais-je tort de dire que les faits seuls, la simple vérité feraient fuir l'erreur?

M. Chesnard essayait de se raidir devant la surprise, mais la puissance de l'avocat, sa dialectique, son assurance, tout l'écrasait à ce moment.

— Parmi les personnes présentes à l'audience, dit l'avocat, j'aperçois l'honorable magistrat qui a été chargé de lïnstruction de cette cause. Homme éclairé, savant, psychologue comme monsieur le président, il eût relâché immédiatement mon pauvre ami si le témoin dont nous venons de parler, c'est à-dire le notaire de la victime, avait pensé à lui dire ce qu'il ne nous a appris qu'aujourd'hui, car le raisonnement, irréfutable, exposé devant vous à l'instant par moi, l'honorable magistrat l'eût fait lui-même, et il aurait cherché le coupable autre part.

M. Nautin jeta un regard au juge d'instruction, dont les yeux brillèrent, l'espace d'un éclair. « Si c'était lui, l'avocat, qui eût volé et tué la victime? » se demandait M. Chesnard. Et il se répondit aussitôt : « En effet, pour que je perde la vraie piste, il avait tout intérêt à m'égarer sur la culpabilité de son ami, qu'il va sauver aujourd'hui. » Quelques secondes, devant cette puissance dans le crime qui lui apparaissait chez Barsac, au cas qu'il vît juste, un sentiment d'effroi s'empara de lui. Il se remit, et chuchota intérieurement : « Je n'aurais jamais rencontré criminel pareil! Non, ce n'est pas possible! Enfin, je verrai bien ! »

Quant aux avocats présents à l'audience, au président, aux assesseurs, ils étaient pris, aussi bien que les jurés. Barsac, droit, avec une voix lente, anéantit en quelques phrases courtes les deux autres chefs d'accusation :

« On dit qu'il a volé ! On dit qu'il a tué ! Le vol ? Mais comment aurait-il volé, puisque, vous le savez maintenant, il ignorait la fortune de son amie, il ignorait qu'elle avait chez elle un million? Le meurtre? Pourquoi aurait-il tué, puisqu'il 11 avait fas volé. »

On lui demanderait peut-être quel était le voleur et l'assassin? Justement, c'était la partie mystérieuse, inconnue du drame. Mais avait-il à s'en occuper? Était-ce à lui de dire quel était le coupable, de le découvrir? Il n'avait qu'un devoir, démontrer la non-culpabilité de son client, et il venait de le faire. Des jurés ne condamnent pas un innocent parce qu'ils n'ont pas le coupable sous la main.

Peu de personnes remarquèrent avec quelle adresse l'avocat évita de dire ce qu'il pensait des crimes, de l'assassin, du côté mystérieux du drame.

D'ailleurs il passait sans tarder à un autre ordre de faits : « Je pourrais maintenant me taire, messieurs les jurés : votre conviction, je n'en doute pas, est établie. Mais, ne se contentant pas d'établir des chefs d'accusation, — combien sans résultat, vous venez de le voir, — monsieur le procureur général a touché à la moralité de l'accusé, que nous examinerons tout à l'heure, et de quelques faits insignifiants il a voulu faire des charges accablantes contre mon client, mon très cher ami. Vessies remplies de vent, venez que je vous crève, et que .je montre, comme pour un tambour défoncé, qu'il n'y a que le vide en vous ! »

Il y avait tout d'abord l'exclamation de la jeune femme mourante, entendue par les deux domestiques : « Oh ! pourquoi m'avoir tuée ? » L'accusation voulait qu'elle eût été adressée à Jacques de Mirande. Laissant de côté la certitude morale, qui s'imposait, que cette exclamation de M'"'' de Sergy ne voulait pas accuser Jacques, on pouvait démontrer, scientifiquement, que, même si M™^ de Sergy l'avait adressée à son amant, elle ne Vaccusait -pas. On voit des malades, dans des commotions morales, parler d'une personne et en désigner une autre, et la personne désignée est la dernière qu'ils ont vue. L'image d'un être vu avant une commotion morale, effet d'une grande douleur ou d'une tentative de crime, se grave dans le cerveau : alors la raison n'est plus d'accord avec la mémoire; la raison dit une chose, la mémoire en montre une autre. Plus tard, les fonctions du cerveau ayant repris leur équilibre, les malades ou les victimes sont étonnées de ce qu'on leur rapporte. Voici donc un phénomène physiologique qui peut s'appliquer parfaitement à M"® de Sergy et à Jacques de Mirande.

En admettant que, dans son exclamation, la jeune femme se fût adressée à son amant, elle ne le fit pas en pleine connaissance de cause ni d'elle-même ni de ce qui l'entourait. Son assassin, l'enquête le démontre, l'a attaquée par derrière, l'a forcée à respirer le terrible agent de mort, et elle ne l'a pas vu; elle lui échappe, accourt dans le hall, et, au moment où les domestiques entrent, elle pousse son exclamation, avec toute vraisemblance sans doute, désignant Mirande : le cerveau, messieurs les jurés, n'avait retenu que la dernière image ^'ue, celle de son amant.

Il y avait encore la question du flacon qui contenait le poison que l'assassin fit respirer à M™® de Sergy. Le procureur général affirme que si on n"a pas retrouvé le flacon qui contenait l'acide prussique, cela tient à un oubli élémentaire du commissaire qui avait opéré l'arrestation de Jacques de Mirande. Il avait négligé de faire fouiller l'accusé ; et, dehors, tandis qu'on l'emmenait, celui-ci avait jeté le flacon dans la rue, l'avait brisé contre les pavés, sur une chaussée quelconque. Comme cela est vraisemblable !

Il faut, en vérité, une forte dose de foi à monsieur le procureur général pour croire que Jacques s'en allait librement, les mains dans ses poches, et n'était pas surveillé. Mais on avait mis les poucettes à Jacques de Mirande — les agents vous l'ont dit — si on avait oublié de le fouiller, et, en admettant que, entre les deux gardiens de la paix qui le surveillaient, il eût pu atteindre le flacon, le prendre dans sa poche et le jeter sur le pavé, le briser, il se serait trahi lui-même, car on s'en serait aperçu. L'affirmation du procureur général ne vaut donc rien, n'est pas admissible. »

L'expertise, l'analyse faite, dans tous les flacons et dans toutes les boîtes, des parfums et des poudres de toilette dont se servait la victime, expertise négative de culpabilité, prouvait encore que Jacques de Mirande n'avait pas caché le poison dans le boudoir de Marquisette ; et il ne l'avait pu, puisqu'il n'était pas l'assassin. — Autre point. A propos de l'acide prussique, de l'agent de mort, monsieur le procureur général avait-il dit l'officine où Jacques de Mirande avait acheté le poison? avait-il prouvé que Jacques de Mirande en avait en sa possession ? Non, non ; deux fois non.

— Maintenant, s'écria Barsac, que reste-t-il donc contre mon client? Sa vie passée? Mais je vais vous la dire, moi,

sa vie ! Ses théories ? Depuis quand la loi punit-elle les pensées? Nous ne sommes point en Espagne et sous le régime de l'Inquisition, mais en France et à la fin du xix® siècle! D'ailleurs, on ne peut juger une théorie par ses conséquences, ni rendre un homme responsable de ses paroles, mais de ses actes : or, dans le cas de M. de Mirande, innocent, il n'y a pas d'actes. Si des conséquences se produisent, on ne peut les faire remonter aux théories. Pourquoi ? Parce que nous avons le libre arbitre de faire ou de ne pas faire une chose. Si je commets une action, c'est que je veux l'accomplir, et je ne me déciderai pas seulement par la force inéluctable d'une théorie.

Au contraire, d'après monsieur le procureur général, une théorie détermine toujours des actions. On comprendra que le crime ne devant venir que de l'homme, de sa nature, les théories de Jacques de Mirande, en admettant qu'il ait commis ce qu'on lui reproche, ne seraient pour rien dans l'assassinat de Marquisette. Comme l'a dit à l'audience un des témoins, Claude Bisson, l'éminent critique dramatique, les théories ne sont que la pierre de touche des faits, des événements. C'est donc l'homme qu'il faut étudier, qu'il faut connaître. Et qui, je le répète, connaît mieux mon ami que moi ? Ce n'est donc pas monsieur le procureur général qu'il faut entendre, qu'il faut croire, mais moi ! Eh bien ! tout dans Jacques de Mirande répudie le crime, rien ne l'annonce...

Barsac aborda la partie la plus poignante de sa défense. Il réfuta tout ce que le procureur avait dit du passé de l'accusé, revendiqua la vie de son ami comme identique à la sienne, à la sienne qu'il osait, avocat sans tache, placer sur le même plan d'honneur que celle de M. le procureur. Puis, éclatant, tourné vers M. Ferron, il apostropha celui-ci avec une extrême violence.

— "Votre réquisitoire est abominable. Il m'indigne, il met en colère tous les honnêtes gens ! Il se place en dehors de la réalité et de la vérité, il tombe dans le mensonge ! Ah ! la réhabilitation trop tardive de mon vieux camarade ne fait pas le compte de monsieur le procureur général, à qui il faut des têtes fraîches coupées, — des têtes encore, des têtes toujours !

Barsac. le bras tendu vers M. Ferron. élevant sa taille audessus de la barre, était superbe. Le public, empoigné par

4o6 l'arriviste.

cette attaque brutale, imprévue, eut comme un mouvement de houle. Claude Barsac sentait jusqu'à une acuité presque douloureuse, mais décuplant son énergie, combien l'heure pour lui était tragique. Non pas que le remords l'atteignît et le blessât. Non. Il ne se souvenait pas de son crime. L'oubli est la marque des forts. Mais, en danger, il défendait son ami, Jacques de Mirande, l'innocent, il se défendait luimême par conséquent, comme un grand fauve, comme un lion. Et, comme un lion pour se défendre, il attaqîiait. Le procureur général, de son côté, s'était dressé livide. Il cria, toute la face contracté© :

— Le défenseur m'insulte. Je prie la Cour de vouloir bien suspendre l'audience pour prendre des réquisitions en ce qui concerne l'incident qui vient de se produire.

L'avocat, qui avait préparé son attaque, riposta aussitôt, sans donner au président le temps d'intervenir.

— Non, monsieur le procureur général, on ne prendra pas des réquisitions contre moi ! Qui a le rôle ici, le beau rôle, sinon moi? Qui dit la vérité? Est-ce vous? est-ce moi? Ce n'est pas M. Ferron, honorable magistrat, que je respecte, que j'honore infiniment, qui est surpris ici; non, celui-là, s'il se trouve offensé, je lui fais de sincères excuses ; ce que j'attaque, c'est la représentation, la fonction, c'est le procureur général. De même que M. Ferron a dit qu'il haïssait les vices, les crimes, mais aimait les hommes, de même je distingue : je veux estimer infiniment M. Ferron, mais je hais le procureur général ; car si l'homme, si M. Ferron est humain, pitoyable, le procureur général ne l'est jamais, et ici j'entends encore une fois tout magistrat qui prend place au siège du ministère public.

M. Bernard de Jussieux se pencha vers ses assesseurs, le temps de leur chuchoter une phrase ou deux, puis il dit à M. Ferron :

— Je crois que vous pouvez être satisfait par la déclaration du défenseur. Elle est assez nette, monsieur le procureur général. L'avocat honore l'homme, comme il dit : et si ce n'est peut-être pas son droit de dire, ici. ce qu'il pense de la fonction, en tous cas, vous êtes hors d'offense.

N'attendant même pas la réponse de M. Ferron, il ajouta, mais en s'adressant à Barsac :

— La Cour, maître Barsac, prend en considération la

déclaration que vous venez de faire et passe outre à l'incident. Continuez donc votre plaidoirie, mais désormais soyez plus calme. Je serais contraint de sévir.

Claude reprit sa défense, et il acheva d'initier le jury à l'intimité de Mirande. Il le montrait philosophe, un peu triste, et comme désabusé, mais bon, généreux, mais ayant au fond de son âme, et malgré son scepticisme apparent, — scepticisme commun à tous les Parisiens mêlés à la vie artistique, littéraire ou mondaine — conservé la sublime naïveté de son adolescence, la croyance au bien, l'horreur du mal et l'instinct spontané d'un dévouement sincère.

Tout à coup, comme offrant à tous la preuve vivante de ses affirmations, Barsac s'avança dans le prétoire, marcha vers les jurés; et là. embrassant toute la salle dans un geste admirable, puis, fixant magnétiquement un juré, un seul, ne parlant plus désormais qu'à ce seul homme, il s'écria :

— Faut-il apporter ici un exemple des faits que je vienî* dénumérer, et faut-il que je jette cet exemple devant vous ? Eh bien! regardez-moi! Je suis l'un de ceux qui doivent à M. de Mirande d'être ce qu'ils sont ! Je suis l'un de ceux qu'il a secourus et pour qui il s'est dévoué ! Ah ! messieurs, je ne suis pas un fat; ne voyez donc dans mes paroles que l'expression de ma gratitude pour celui que j'aime et que je défends. Si je suis aujourd'hui devant vous, c'est à lui que je dois cet honneur; si mes maîtres veulent bien m'accorder leur estime, c'est à lui que je dois ce suffrage; si j'ai conquis dans cette enceinte une place dont je suis fier, c'est à lui, à lui seul que je dois cet orgueil ! Messieurs, jeune, malheureux, je m'en serais allé! ... Où? je ne sais; eh bien! Jacques de Mirande, mon cher compagnon, mon frère bien-aimé, m'a tendu la main, m'a attaché à la vie. m'a aidé de sa bourse.

Il s'arrêta pour refouler une émotion trop profonde qui lui montait à la gorge en un sanglot; puis, la voix encore toute secouée :

— Si aujourd'hui, au lieu de quelques pauvres phrases, je pouvais donner du sang pour le sauver; pour que de ce sang jaillisse magnifiquement la preuve de son innocence!... J'ai voulu vous dire sa vie. et il m'a fallu confesser la mienne; cette humiliation me rend plus cher le devoir que j'accomplis à cette heure.

4o8 L'ARRIVISTE.

Un profond silence régnait dans la salle. Les poitrines haletaient. On sentait que celui qui parlait offrait, en cet instant, comme son dernier souffle pour sauver son ami, et cette lutte d'un homme contre une société irritée, contre les ]ois implacables, passionnait tous les cœurs.

M. Chesnard commençait à trouver que son avocat était vraiment trop fort. Ce qui letonnait grandement, c'était ce qu'il sentait en lui de sincère et d'insincère dans cette plaidoirie ; il aurait cru que la partie sincère devait exclure l'autre, ou réciproquement. Il se promettait, le lendemain matin, à tête reposée, de réfléchir à tout cela. M. Nautin lui adressait un signe : « Hein ! qu'est-ce que vous en pensez ? » et il répondit en haussant légèrement les épaules. Le chef de la Sûreté, lui, se disait : « Après avoir été logique, il revient au sentiment ! C'est encore ce qui prend le mieux les jurés ! »

Négrava était intéressé au plus haut point, mais pas comme les autres. Il disait de cette plaidoirie : « Voilà l'art de mettre les autres dedans avec de l'éloquence ! Ah ! il le possède bien, Barsac ! Avec ça c'est un parfait comédien, et empoignant, malgré sa tenue et sa froideur. » Barsac lentement était revenu vers sa place; mais il ne rentra pas dans le banc de la défense, il demeura appuyé à la boiserie, dans le prétoire.

— Messieurs, disait-il, et sa voix avait des accents déchirants, Jacques, permettez-moi de l'appeler ainsi, comme au temps où nous étions presque heureux, Jacques et moi nous sommes orphelins; nous n'avons personne pour nous consoler dans la détresse qui nous frappe, ni une mère, ni une sœur vers qui jeter le trop-plein de nos larmes, ni un père pour nous protéger encore, lorsque le destin nous accable. Nous sommes seuls ! J'ignore le verdict que, dans peu d'instants, vous dicteront vos consciences; mais si, comme le demande monsieur le procureur général, vous exigez la vie de Jacques en expiation d'un crime qu'il n'a pas commis, en le frappant vous me frappez, en le visant à la tête vous atteindrez mon cœur. Cependant, je ne veux pas vous émouvoir. Ce sont là, en efi^et, des raisons de sentiment que répudie l'éternelle et sainte ju.stice. Agissez, messieurs, dans toute la plénitude de votre conscience. Je m'en fie plus à votre conscience qu'à ma défense.

Se tournant alors vers Jacques, il ajouta, d'une voix profondément triste et affectueuse :

— Et toi, mon ami, mon vieux camarade, aie confiance 1 Ce sont de braves gens, et ils ne te condamneront pas.

Jacques qui, pendant toute la fin de ce discours, était resté, pleurant, la tête dans ses mains, se redressa à ces paroles, et il montra à tous un visage blême, baigné de larmes. Il tendit les bras à Claude, qui se précipita vers lui, et les deux hommes, au-dessus de la barre du premier banc des accusés, s'étreignirent désespérément. L'accusé eut un sanglot qui monta dans la salle comme le cri d'agonie d'un pauvre chien qu'on abat.

Une indicible émotion agita le public. On se levait, on se pressait, pour ne rien perdre de la scène; un peu plus, on se serait précipité vers les deux amis. Les huissiers, inquiets, clamaient de leurs voix fausses :

— Silence, messieurs ! Faites silence, messieurs !

M. Bernard de Jussieux ramena le calme dans la salle.

— Maître Barsac, vous avez fini?

L'avocat sarracha alors à l'étreinte de son ami, et, en s'asseyant, il répondit :

— Oui, monsieur le président.

— Monsieur le procureur général, désirez-vous répliquer à la défense?

— Certainement. Quelques mots.

Sa voix jeta du froid dans la salle. On croyait que les débats et les plaidoyers étaient terminés.

La parole est à monsieur le procureur général pour répliquer au défenseur, dit le président.

M. Ferron se leva.

— Je veux seulement adresser une question au défenseur, prononça-t-il d'une voix calme, et, s'il me répond avec netteté, je ne parlerai plus... L'accusé est médecin. Je vois justement la preuve de sa culpabilité dans ce fait qu'étant médecin, c'est-à-dire homme de science, il n'a apporté aucun secours à la victime lorsqu'elle est tombée. Il était encore temps pour qu'on la rappelât à la vie... Certes, Mirande. si l'empoisonnement par inhalation d'acide prussique étant très rapide, il est difficile de sauver la victime, si les remèdes sont presque toujours donnés trop tard, vous êtes médecin, je le réfete. Et puisque vous vous dites innocent, pourquoi n'avez-vous pas eu

410 LARRIVISTE.

recours à des contrepoisons que vous ne pouvez ignorer? Or, vous n'avez administré aucun soin à la victime... Mirande, à une forte odeur d'amandes amères, comprend que sa maîtresse vient de respirer de l'acide prussique : alors il appelle pour qu'on l'aide, et, immédiatement, il essaie de faire vomir la victime, il fait d'abondantes affusions deau sur la tête avec des éponges, il met le dos à nu et, constamment, renouvelle sur la colonne vertébrale les compresses deau fraîche, et il ne cesse de faire respirer à son amie un flacon de sels. Or. l'accusé n'a rien fait de cela, bien qu'il soit médecin. C'était un moyen des plus faciles à employer. Pourquoi n'avoir rien tenté, vous, un médecin? Le défenseur voudra-t-il nous apprendre pourquoi?

Le coup était terrible. Cependant il ne porta pas. Jacques, révolutionné tout à fait en apprenant ainsi, clairement, qu'il aurait pu sauver sa maîtresse, la faire revenir à la vie, s"écria, la voix déchirée par le désespoir :

— Je le vois trop maintenant ! J'aurais pu la sauver, et je ne savais pas ! J'étais comme un fou. Je ne pouvais savoir de quelle façon elle avait été empoisonnée, et même si elle Tétait.

Puis il s'affaissa, tandis que Claude :

— Voyez, messieurs, il souffre de penser qu'il pouvait peut-être sauver sa maîtresse. Mais il n'avait aucune science des toxiques, et il n'a en rien reconnu l'acide prussique.

Mirande, qui sentit qu'il allait s'évanouir, se raidit, et il ajouta :

— Oui, je n'ai pas compris, je n'ai pas su de quoi elle mourait.

— D'ailleurs, dit Claude, le médecin qui est venu, aussitôt, la nuit du crime, pour donner des soins, n'a rien pu faire, aussi, lui.

Ce médecin était là, et, sur la demande du procureur général, il revint déposer du fait le concernant. Il déclara, sur son honneur professionnel, qu'il ne pouvait affirmer que M. de Mirande eût pu sauver sa maîtresse, la soigner à temps; mais qu'en tout cas, lui, quand il était entré près de la victime, il était trop tard.

— Je laisse à messieurs les jurés, reprit le procureur général, l'appréciation de ce fait, dit-il, la plus forte preuvi? pour moi qui prouve que l'accusé est bien coupable, car ve::ant

de frapper sa victime, il avait tout intérêt à ne lui porter aucun secours.

Le président allait poser les questions au jury et l'envoyer dans la chambre de ses délibérations, quand un juré se leva, et il demanda à formuler une question.

— Monsieur le défenseur, dit-il, n"a cessé d'affirmer, au cours des débats et de sa plaidoirie, que son client était innocent. Cette affirmation réitérée m'a paru avoir pour base des faits qu'il ne nous a pas dévoilés. Connaîtrait-il, par exemple, l'assassin de M""® de Sergy ?

A cette question, Claude Barsac tressaillit. Toute une évocation du crime, en quelques secondes, lui apparut dans les paroles de cet homme, qu'il ne connaissait pas, et, instinctivement, il eut un recul, que M. Chesnard remarqua fort bien, car il le fixa alors avec une intensité extraordinaire. Que voulait dire ce juré avec sa question imprévue? A quel mobile obéissait-il en la formulant ? Un instant, l'avocat eut peur que cet homme ne connût le drame et ne se fût levé que pour le désigner, dans un coup de théâtre, à l'indignation publique, à la justice. Pendant ce temps, le président, par qui devait être transmise la question, la répétait à Barsac, qui répondit :

— Si je voulais ici dramatiser ce procès, jeter du trouble dans la conscience des jurés et rendre par là leur décision favorable à mon client, je déclarerais effectivement que je connais l'assassin de M*"^ de Sergy et qu'un hasard, une cause quelconque, m'a appris son nom, et cet assassin courrait peu de danger, puisque le secret professionnel m'obligerait à taire son nom, sa personnalité. Ce serait une ruse indigne de moi et de mon pauvre ami. Non, je ne connais pas l'assassin de M™^ de Sergy. Ce que je sais, je l'ai plaidé, déclaré; et de cela je suis certain, c'est que cet assassin n'est pas M. de Mirande.

M. Chesnard se disait : « J'en suis sûr maintenant, il le connaît, l'assassin, comme l'idée m'en tourmente depuis cette audience, et. effectivement, son ami est innocent, son ami qui ne se doute de rien. Si c était ï avocat'? » — Le président posa les questions aux jurés, qui se retirèrent dans la chambre des délibérations.

La nuit était venue, et la salle prenait un aspect étrange,

avec le Christ au fond, qui semblait monter au ciel dans de lombre, les bras étendus, les mains et les pieds troués de clous, tandis que les conseillers en robe rouge et le procureur général sortaient, laissant derrière eux comme des traînées de sang.

Cet aspect ne dura qu'un instant. Dans la salle envahie d'ombre on apportait les lampes. Leurs reflets rabattus traçaient des cercles de lumière sur les pupitres, où traînaient des paperasses. La foule grouillait dans cette clarté; pourtant, dans les coins, au parterre debout, des visages prenaient encore, en des restes de pénombre, des aspects fantastiques. Un homme, entre autres, qui depuis le commencement de l'audience semblait écouter Barsac comme un dieu, avait nne face d'illuminé.

La majorité des spectateurs croyaient à un acquittement. Une autre fraction de public hochait la tête devant cette assurance et prophétisait une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, étant donné le mystère non dévoilé qui n'avait cessé de planer sur l'affaire ; quelques-uns parlaient de vingt ans de bagne. Les gardes avaient emmené Jacques de Mirande.

Claude comptait que les jurés se mettraient vite d'accord sur le verdict, dans le sens négatif ou affirmatif. Négrava le félicitait déjà, et comme l'avocat lui dit : « Attendons ! », il répliqua :

— Quoi ? Le verdict ? Mais, mon cher ami, vous avez gagné votre cause, vous ! "Vous avez été superbe ! Il n'y a pas un orateur pareil au Palais, ni même à la Chambre.

— Il est seulement essentiel que Jacques soit acquitté.

— S'il était condamné, demanda Négrava, parleriez-vous ?

— Que voulez- vous dire?

— Vous connaissez le coupable?

— Non.

— Ah ! oui, je comprends, il y a le secret professionnel, repartit Négrava en riant...

Il ajouta :

— Oh! c'est de bien loin que vous savez la chose... Ce serait même vous, le coupable, ça ne m'étonnerait pas !

Barsac se mit à rire comme lui, ce qui surprit beaucoup ceux qui le regardaient, et il dit :

— Les actes commis ne me serviraient à rien.

— Allons donc ! fit l'autre, qui riait toujours. Cela vous aurait d'abord servi à vous révéler aujourd'hui, à affermir votre puissance et à assurer tout à fait votre avenir : car, maintenant, après une cause défendue d'une pareille façon, vous gagnerez ce que vous voudrez, et les clients ne vont pas vous manquer... Mais vous auriez le million, vous seriez encore assez malin pour savoir l'employer.

L'avocat le regardait avec attention. Il ne disait peut-être pas toute sa pensée, le cynique Négrava. Barsac soudain :

— Assez plaisanté.

M. Chesnard et M. Nautin, le chef de la Sûreté, s'étaient rapprochés sur l'estrade. Ils parlaient bas.

— Il sera acquitté, disait le juge d'instruction. Vos hommes sont prêts ? Je veux, d'ici quelque temps, connaître toutes les actions de ces deux hommes.

Renée, durant toute la plaidoirie de Barsac, elle qui connaissait le secret de l'avocat, avait été agitée par deux sentiments : elle avait tremblé, dans un effroi qu'elle ne pouvait surmonter, de la sorte de grandeur titanesque qui, pour elle, depuis la veille, émanait de son amant, et elle avait été émue de la détresse de Jacques, elle avait souffert de sa douleur. A présent elle attendait dans la prière, et dans une anxiété sincère, le verdict du jury. Elle présageait l'acquittement de Jacques. — Cependant, s'il était condamné.-'

A cette pensée. Renée avait des tressaillements nerveux et douloureux, et une sueur glacée lui baignait les tempes. Il lui semblait qu'en elle tout s'écroulait. Une inquiétude horrible s'emparait d'elle. Elle s'interrogeait pour savoir ce qu'elle devrait faire si Jacques était déclaré coupable. La veille, après l'aveu de son crime, elle avait demandé à Claude ce qu'il ferait si l'innocent était condamné ; se dérobant à une réponse précise, il lui avait dit : « Je sauverai Jacques. » Mais s'il ne le sauvait pas, devrait-elle laisser l'infortuné s'en aller au bagne ou devenir la proie de l'échafaud ? Renée, plus elle envisageait cette hypothèse, sentait grandir en elle un désespoir intime, grandir jusqu'à l'infini.

Soudain, dans cette débâcle de sa tête et de son cœur, elle se calma. Une résolution venait de s'imposer à elle. Certes, elle aimait Claude, elle se savait incapable de le trahir odieusement en révélant le secret qu'il lui avait confié; mais,

4i4 LARRIVISTE.

en elle, son sens droit, ses instincts d'honnêteté et de justice ne voulaient pas qu'un innocent fût sacrifié au monstrueux égoïsme d'un homme. Jacques ne devait pas payer les dettes de son amant; elle était décidée, s'il était déclaré coupable, condamné, à mettre Barsac en demeure de le sauver, de s'avouer publiquement l'auteur des crimes imputés à son ami. Si l'avocat s'y refusait, on penserait d'elle ce qu'on voudrait, mais elle ferait connaître le nom de l'assassin de M™® de Sergy et révélerait où se trouvait caché le million volé. Renée était sous l'émotion de cette soudaine volonté, lorsqu'on entendit retentir la sonnette. A cette heure, Mirande était jugé. La jeune femme mit la main sur son cœur.

La Cour rentra avec le procureur général, et les conseillers reprirent leurs places. M. Bernard de Jussieux réclama le silence, et il invita le chef du jury à faire connaître le verdict. On aurait entendu, vibrant énormément, le bourdonnement d'une mouche.

Le chef des jurés — celui dont le nom était sorti le premier de l'urne — se leva, et, une main tenant le papier oii la Cour avait libellé les questions, l'autre sur sa poitrine, d'une voix influencée — c'était un timide — par le cœur qui battait trop fort, il commença :

— Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est :

— Sur la première question, non, V accusé n^est -pas coupable.

Cette première question concernait le vol. Toutes les poitrines étaient haletantes. La salle respira comme un seul être. Évidemment, n'étant pas reconnu l'auteur du voL Mirande ne l'avait pas été sans doute de l'assassinat. En effet, également :

— Sur la deuxième question, jton, Vaccusé rHest pas coupable.

Claude Barsac avait écouté, debout et très pâle, la lecture du verdict. A peine cette lecture achevée, des bravos éclatèrent. Le jury avait agi d'accord avec le public, il avait été, pour ainsi dire, sa conscience.

Dans le brouhaha, retentit alors un cri de femme. On s'empressa autour de celle qui venait ainsi de révéler tout l'émoi de son âme. Elle était évanouie sur son banc. Comme on l'emportait, Barsac reconnut Renée. Il avait écouté, debout,.

très i)âle, ne sentant plus son cœur battre, la lecture du jury ; à la vue de sa maîtresse évanouie, le sang afflua au cerveau, et, une seconde, il crut qu'il tomberait, lui aussi; mais il se rfmit aussitôt, et, dans une rapide compréhension, il vit qu'un péril terrible l'avait menacé et que la femme capable de souffrir avec cette force, Jacques condamné, eût sans doute été sa dénonciatrice. Il murmura ces mots : « ...La Veine... »

On venait d'introduire Jacques de Mirande, et la lecture lui était faite du verdict. Le président ordonna la mise en liberté immédiate. Aussitôt Jacques se précipita hors des bancs des accusés et Claude courut au-devant de lui. Les deux amis s'étreignirent, au milieu des applaudissements des spectateurs. M. Bernard de Jussieux se retirait, avec les deux conseillers assesseurs. Il était heureux du dénouement de ["affaire.

M. Ferron quittait l'estrade aussi, lui. Il croisa M. Chesnard, qui lui dit :

• — Je vous donnerai peut-être votre revanche.

Cependant Jacques dut rester encore pour les formalités de la levée d'écrou; un avocat, ami de Barsac, se chargea de l'accompagner au greffe. Barsac demeura au milieu du prétoire, entouré de tous. Une vieille femme se précipita vers lui. maman Crevette. Son émotion l'empêcha de dire un mot. Il la pria de se rendre près de Renée.

Alors ce fut pour Claude Barsac une heure superbe. De tous les bancs occupés par le barreau, les stagiaires, des avocats, des personnes inconnues venaient et s'avançaient vers lui, avec des félicitations, des éloges, les mains tendues.

C'était un triomphe. Une opinion courait, répétée par toutes les bouches : un grand avocat venait de se révéler. Négrava assistait à l'ovation faite à son collaborateur. En lui tapant sur l'épaule :

— Barsac, il y a des succès plus beaux à la Chambre. Vous avez peut-être fait du bien aujourd'hui; mais c'est là qu'il faut être quand on a votre force.

Et il partit, les rangs s'ouvrant devant lui, son chapeau sur l'oreille, donnant, encore une fois, l'impression d'un clown de la vie.

Montai, Paudan et Bisson vinrent aussi serrer la main de Barsac. Devant tous, l'avocat les remercia de leur sympathie,

4i6 L'arriviste.

(Je leur déposition favorable chacune à Jacques. Lamor avançait, obséquieux :

— Permettez-moi de serrer la main d'un honnête homme. L'avocat, souriant et hautain : ^

— Vous avez besoin de moi, monsieur?

Deux hommes s'approchaient aussi pour féliciter Barsac. MM. Chesnard et Nautin. Le chef de la Sûreté dit quelques mots aimables, en homme qui ne voit, n'admire que le talent, sans s'occuper de plus. Le juge d'instruction et Barsac se regardèrent, deux ou trois secondes, sans parler. Ils se sentirent, non pas ennemis, mais adversaires. Le juge d'instruction se demanda : « Est-ce lui? » Barsac : « De quoi se doute-t-il ? »

— Je n'ai pas voulu quitter cette salle, mon cher maître, sans vous féliciter, et du courage que vous avez apporté à défendre un innocent...

— Oui, la loi ayant parlé, le jury rendu son verdict, il est innocent maintenant ! fit Claude en l'interrompant.

— Il l'est, fût-il coupable ! Mais ma conviction maintenant, conviction personnelle et non de magistrat, est que Mirande est innocent... Pour revenir à ce que je voulais dire, je vous félicite aussi pour le génie oratoire que vous avez montré aujourd'hui. Comptez-moi toujours parmi vos admirateurs.

— Très honoré de votre suffrage.

Tandis que M. Chesnard et M. Nautin se retiraient, Barsac, au milieu de son apothéose, Sentait qu'un danger nouveau le menaçait, et il comprenait bien que ce danger venait du juge d'instruction. Pendant qu'il serrait encore, machinalement, des mains, il pensait : « Oui, si Jacques avait été condamné, le juge d'instruction aurait eu son coupable, et il serait resté tranquille. Mais Jacques absous, pour lui il y a un coupable qui l'a joué, et il est mortifié dans son amour-propre de magistrat. Mais que peut-il faire ? »

Rentré chez lui, M. Chesnard, toute la soirée, songea au drame du quartier Monceau, et, même au moment où il se mettait au lit, il se disait encore : « Ce n'est pas un dénoûment ! On m'a joué. Mais je veux prouver au coupable que c'est moi qui gagne toujours la dernière partie... »

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