‹ L'arrivisteChapitre 34 sur 47 · LOUPS ENTRE EUX · texte numérisé non relu

LOUPS ENTRE EUX

On finissait de dîner chez M. Ferron.

C'était au deuxième étage d'une des grandes maisons de l'avenue Marceau, près de l'Arc de Triomphe de l'Étoile. Haute salle à manger, tendue de cuir fauve. Il y avait des panneaux décorés de vieilles assiettes de Rouen, de Rhodes, de Delft, de Moustiers, un poêle en faïence dans un coin, copié sur les anciens poêles de Nuremberg, et non loin, un buffet surmonté d'un dressoir, où étaient rangés d'autres plats pittoresques, où brillaient des verreries. Malgré les nuances bariolées des assiettes d'autrefois accrochées aux panneaux, la coloration des briques du poêle, l'aspect de cette pièce était rigide.

Il y avait là outre le maître de la maison et sa femme, ^jme Perron, M. le conseiller de Cour, Bernard de Jussieux, et le juge d'instruction Chesnard. Pendant le dîner, les trois hommes avaient parlé banalement de choses quelconques, et M™* Ferron n'était pas femme à briller par son esprit.

— Prendrez-vous le café ici ou dans le salon? demanda ^jme Perron à son mari.

— Dans le salon, ma douce.

Le procureur général affectait, vis-à-vis de sa femme, un air bonhomme et affectueux, et qui l'eût vu dans son intérieur,

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en compagnie de sa femme, n'aurait reconnu que vaguement le procureur craint de tous.

A trente-cinq ans, M""" Ferron gardait encore les bandeaux à la vierge de sa vingtième année, et toujours un aspect d'ingénuité. Elle avait apporté à son mari deux cent mille francs et des protections dans la magistrature. Elle tenait bien la maison du procureur général : son mari lui avait appris, dès le lendemain des noces, les devoirs qu'elle aurait dans la vie envers lui, et lui avait fait comprendre qu'elle devait le regarder comme une sorte de Dieu.

]yjme pej-ron se leva, après avoir jeté un regard reconnaissant au Maître et Seigneur Qui lui permettait de s'occuper de lui. Quelques minutes après, elle priait ces messieurs de passer au salon.

Là, le portrait du procureur général, superbe et hautain, en grand costume judiciaire, était accroché, dans son cadre au lourd bois doré, à l'un des murs; en face, en une robe décolletée qui laissait voir l'avenante poitrine grasse, M™® Ferron. Dans ce portrait, — et le contraste semblait avoir intéressé le talent observateur du peintre, Georges Decroix, devenu, depuis son mariage, portraitiste grave, lui, dont toutes les œuvres délicieuses de sa jeunesse représentent la vie futile, artiste et papillonnante, des danseuses — la belle tête calme aux bandeaux plutôt noirs, non point pervers et botticellesques certes, mais d'une honnêteté solennelle, contrastait avec la chair palpitante, comme gonflée de désir, de la gorge.

Cependant, les trois magistrats continuaient à échanger des propos indifférents. Puis, quand M™^ Ferron eut servi le café et les liqueurs, elle s'excusa de s'en aller.

— J'attends ce soir une visite, dit M. Ferron. Tu diras de faire entrer dans mon cabinet de travail et tu me feras avertir.

— Bien, mon ami, il sera fait comme tu le désires.

M™* Ferron, après un salut, sortit, et les trois hom.mes restèrent seuls. — Il y eut un court silence. — M. Bernard de Jussieux reprit, le premier, la parole :

— Je ne resterai pas longtemps, dit-il, monsieur le procureur général. J'ai accepté votre invitation pour reconnaître combien peu j'étais fâché de l'audience de l'affaire Mirande... Au contraire, ajouta-t-il avec une politesse aimable, c'est vous

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qui auriez pu être froissé de ma façon de conduire les débats : mais pour moi, « monsieur » de Mirande était innocent.

Le procureur général ne traitait jamais qu'avec les forts, ne s'oubliait jamais qu'avec eux, et il ne fréquentait que ceux qui pouvaient le servir. On parlait, depuis quelques jours, de M. le président comme gravement malade, et on ajoutait que ce serait M. Bernard de Jussieux qui lui succéderait probablement. Le premier magistrat de la cour d'appel est une puissance, et M. Ferron estimait politique de s'assurer l'amitié d'un homme qui pouvait avoir, sous peu de temps, un tel poste. A l'affût de tous ceux qui pouvaient monter, il avait toujours raisonné ainsi, s'en faisant des alliés, leur rendant des services pour leur en demander d'autres. Il avait même su, plus d'une fois, en province et à Paris, s'arranger avec les défenseurs de coupables contre lesquels il devait requérir une peine; il avait été encore le premier à parler aux juges assis, d'accusés qu'il traduisait devant eux et à réclamer l'indulgence ou un acquittement, ces accusés étant les parents plus ou moins éloignés de gens qui pouvaient le servir.

M. Ferron répliqua à M. Bernard de Jussieux :

— Enfin, chacun de nous a fait son devoir dans cette affaire mystérieuse : vous, monsieur le conseiller, M. Chesnard et moi.

— Oh ! moi, repartit M. Chesnard, cette affaire m'a intéressé au plus haut point. Mais elle m'a confirmé dans mon point de vue déjà ancien, c'est qu'il ne faut pas, à moins d'un flagrant délit, s'empresser d'arrêter un coupable. Si on avait laissé un ou deux jours Mirande en paix, tout en le surveillant étroitement, on eût su exactement s'il était coupable ou non ; on eût aussi examiné l'affaire sous toutes ses faces... Sous toutes ses faces, répéta-t-il en soulignant ces mots d'une intonation, et peut-être eût-on aperçu clairement alors quel était le coupable, tandis qu'on a arrêté un homme, on s'est entêté sur l'idée qu'on tenait le coupable, on a échafaudé l'accusation là-dessus, et pendant ce temps...

— La suite, dit M. Bernard de Jussieux, nous découvrira peut-être la vérité.

Il ajouta avec une mélancolie séduisante :

— Je commence à vieillir, c'est-à-dire à devenir plus sage. Si je n'étais magistrat et si je ne devais me taire, j'écrirais,

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l)our plus tard, les petits et les grands mémoires d'un ancien conseiller à la Cour de Paris. Ce serait curieux comme psychologie, et il )• aurait des considérations sur l'homme criminel. Il y a des affaires, je vous l'avouerai, qui -me laissent des regrets, soit que la condamnation ait été en disproportion avec la faute, les crimes, soit qu'une condamnation ait frappé un innocent. Il y a même des instants où, dans mon cabinet, j'ai comme peur à ces souvenirs, et, si j'étais catholique, je me rappellerais les paroles des Écritures : « Juges, prenez garde, vous serez jugés. »

Cette déclaration d'un honnête homme stupéfia les deux autres. Ils se regardèrent un instant. M. Chesnard se disait : « S'il va s'inquiéter de pareilles turlutaines ! » Le procureur général pensait : « Tiens ! il serait donc resté un naïf ? » Leurs yeux se croisèrent et, doucement, s'arrêtèrent sur le front du conseiller. M. Bernard de Jussieux avait saisi le regard des deux autres, et ses yeux s'attristèrent une minute, tandis que sa bouche eut un sourire ironique. Il savait combien M. Ferron était le loup féroce, et hypocrite, d'une société orgueilleuse, pharisienne, sans moralité vraie; Chesnard, lui aussi, était un loup, mais un loup sans besoins, sinon, à certains moments, de jouir des affres des agneaux, de leurs craintes devant ses crocs : c'était aussi un loup qui prenait plaisir à combattre d'autres loups, les criminels, et, souvent avec des ruses de renard.

— Enfin, conclut M. Bernard de Jussieux, je suis content que « monsieur » de Mirande ait été déclaré innocent par le jury. Son défenseur, M® Barsac, est un homme d'avenir.

— Oui, dit le procureur avec cet entêtement du vaincu orgueilleux, qui ne veut pas l'être, d'ailleurs, la défense lui était facile : il avait tout appris de son client, tandis que moi . . .

— Vous reconnaissez donc que l'accusation n'était guère fondée? demanda M. de Jussieux.

— C'est bien le malheur ! Le coupable avait arrangé les choses, sans cela...

— Mais que devient-il ce coupable? demanda encore M. Bernard de Jussieux qui se leva.

— Ma foi... dit M. Chesnard avec un geste évasif.

M. Bernard de Jussieux était trop intelligent pour être

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dupe ; quand il le fallait, il savait faire comprendre aux gens qu'il ne l'était pas et qu'il ne voulait pas l'être. Il dit donc simplement :

— Et le chef de la Sûreté, pourquoi donc était-il à l'audience ?

M. Chesnard se mit à rire, tandis que M. Ferron essayait un sourire, qui était une grimace, sur son visage glabre et sévère.

- — En effet, répondit M. Chesnard, nous avions établi une « filature » pour M. de Mirande, par curiosité, pour savoir ce qu'il deviendrait, mais elle n'a rien donné.

Ce qu'il n'avouait pas, c'est que la « filature » avait été établie contre Barsac, dans sa pensée, à lui Chesnard, tandis que, pour M. Ferron, la surveillance était bien exercée contre Jacques de Mirande.

— Nous pensions, continua le juge d'instruction, que l'acquitté irait à la cachette où il a serré le million, et par là se trahirait, ou qu'il commettrait quelque acte qui prouverait sa culpabilité. Eh bien! non. Il passa la nuit qui suivit son acquittement dans l'hôtel de la victime, un hôtel qui va devenir sa propriété, puisqu'il hérite de sa maîtresse; il passa cette nuit à pleurer la morte. Les jours suivants, il a payé toute la surexcitation des jours précédents. Il a été malade, il est à peine sorti. Il a subi une prostration morale et une fatigue physique qui n'ont cessé qu'hier soir... Quant à l'avocat, homme d'une autre trempe, après une journée de repos, il a vaqué à ses affaires, il a paru au Palais...

— Pour l'acquitté, reprit le juge d'instruction, c'est un homme à l'amour... à la mer. pardon!

M. Ferron regardait M. Chesnard. Il croyait comprendre qu'il y avait quelque chose qu'il réservait, qu'il n'exprimerait pas, tant que M. Bernard de Jussieux serait là. Celui-ci, debout, dit presque avec cérémonie :

— Messieurs, vous me permettez de vous quitter?... J'ai promis de paraître à la soirée de la comtesse de Veran.

— La fille du richissime Prentice? Celle qu'on appelait miss America?

— Une des plus jolies femmes de Paris.

— Et de New- York, fit le procureur, pour être plaisant. Le juge d'instruction serra avec plaisir la main de M. Bernard de Jussieux. S'il se moquait, à part, de certaines de

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ses manies, de ses prétentions psychologiques, il l'estimait beaucoup. Cette estime prouvait tout simplement qu'il le regardait comme quelqu'un qui n'était pas comme les autres, et on ne savait si c'était un éloge ou une ironie.

M. Ferron avait reconduit M. de Jussieux jusque dans l'antichambre, et il revenait dans le salon; il s'attendait bien à quelque confidence ie M. Chesnard. Il s'assit près de lui, le fixa :

— Vous avez quelque chose à m'apprendre, ce soir?... Quoi donc?

— Vous restez convaincu de la culpabilité de Mirande?

— Certes !

— Eh bien ! vous êtes dans l'erreur. Il n'est pas coupable. Le ton sérieux et mordant avec lequel ces deux phrases

furent prononcées troubla M. Ferron; il se leva :

— Prouvez donc cela, monsieur le juge d'instruction.

— Non, Mirande n'est pas coupable. Voyez-vous, vous autres magistrats, vous avez un terrible défaut : tout individu arrêté est pour « vous » un coupable et vous resserrez l'instruction autour de lui, la bornez à ses faits et gestes, tandis que le coupable, dont personne ne s'occupe, a le temps de « vous » échapper.

Le procureur général remarqua cette forme du vous, au lieu de nous, mais il la laissa passer sans réclamer. Cette forme précisait bien la pensée de M. Chesnard. Il se considérait souvent comme tout à fait en dehors de la magistrature, comme un observateur philosophe, amateur d'hommes, expérimentateur de faits humains, auquel on avait confié, à son grand plaisir, un poste qui lui permettait d'être en rapport avec des sujets à étudier. C'était cette raison qui l'avait toujours engagé à refuser de l'avancement ; c'était pour cela qu'il désirait, jusqu'à sa retraite, rester juge d'instruction; à un autre poste, celui de conseiller à la Cour, par exemple, il n'aurait plus été à même de faire ses études comme dans son cabinet de juge d'instruction. Il disait « vous ». au lieu de « nous », car, en dehors de l'étude de l'animal humain, il ne se regardait pas comme .solidaire de ses collègues; d'ailleurs, il finissait par confondre magistrats et criminels, dans

cette contemption ironique des choses et des êtres, qui était son cachet individuel le plus marqué.

— Il n'est pas coupable! s'écria le procureur général. Mais, alors, comment avez-vous pu instruire contre lui ?

— Je l'ai cru coupable jusqu'au milieu de l'audience de sa cause. II y avait cependant des faits qui me semblaient en désaccord avec sa culpabilité... Enfin, on m'a joué, quelqu'un de très fort, et je veux prouver à ce quelqu'un que je suis toujours M. Chesnard. Au moins, je me trouve devant un bel adversaire. C'est un fort, c'est un maître, celui-là.

— Mais nommez-le donc !

— L'assassin, c'est l'avocat.

M. Ferron ne paraissait jamais étonné par naturel et aussi par habitude. Cette fois, une surprise, qui le rendait quasi stupide, paraissait sur son visage.

■ — M® Barsac ! il m'aurait bravé ainsi quand je pouvais le faire arrêter, quand je puis...

— Justement.

Le procureur marchait dans son salon; il était, certes, agité intérieurement, mais son masque avait repris sa froideur ordinaire. Enfin, M. Ferron vint se rasseoir en face du juge d'instruction, et il dit :

— Mais prouvez donc ça !

Dans un court récit M. Chesnard décrivit les crimes de Barsac à peu près tels qu'il les avait commis. Il se trompait pourtant sur un point, mais secondaire, en attribuant au coupable l'idée d'avoir tout combiné pour que Mirande fût arrêté à sa place, condamné même, et empêcher par là qu'on vînt à songer à lui, Barsac.

— Est-ce assez clair? L'avocat est cet ami inconnu désigné par le notaire auquel M™® de Sergy fit allusion dans une conversation avec lui. Qui donc avait tout accès très facile dans l'hôtel, si ce n'est Barsac, après Mirande? On le voit bien faire son coup, notre avocat ! Le soir du dîner des adieux, pendant que les domestiques sont occupés à leur service, il abandonne à table ses amis, vers neuf heures, et, avant de sortir ostensiblement de l'hôtel, il va voler le million dans le hall. Il a songé à se créer un alibi, sans doute. Il va au journal, le Revendicateur, il en sort à onze heures passées, rentre chez lui et, toute la nuit, il travaille dans sa chambre. Sa bonne femme de concierge vous le certifiera.

Seulement, il habite un rez-de-chaussée, et, pour sortir de chez lui sans que personne n'en sache rien, il n'a qu'à ouvrir sa fenêtre, l'enjamber, et le voilà dans la rue; il pousse les volets contre la croisée, et, après, quand il reviendra, il reprendra la même voie pour réintégrer son « home »... Et, le lendemain, il me joue une comédie d'amitié faite pour endormir mes soupçons... Voulez-vous encore d'autres clartés?

M. Chesnard était debout maintenant, et il fixait le procureur général de cet œil scrutateur et net avec lequel, dans son cabinet de juge d'instruction, il regardait les prévenus qui n'avouaient pas.

Une fois le choc reçu, M. Ferron avait repris tout empire sur lui-même; et d'une voix froide, en fixant à son tour le juge d'instruction :

— Pourquoi avez-vous autant tardé à m'apprendre cela?... Vous avez une raison. Ferez-vous arrêter Barsac?

« — Du tout, répondit le juge d'instruction, qui se replaça sur son siège. J'étais seul à connaître la vérité, et je voulais avoir un confident. » Il ne disait pas sa pensée. En philosophe il tentait une expérience. « - — Qu'allons-nous faire ? »

M. Ferron, ambitieux, dans un court instant, pesa le fort et le faible, le pour et le contre, et il se demanda quel bénéfice il aurait à perdre Barsac, en cas que ce fût possible. Il devinait la montée de l'avocat et son intérêt était bien de se faire un allié de ce fort, — qui pouvait l'aider plus tard, — et non un ennemi. La société est une grande toile où tous les fils se tiennent, oii un fil maintient l'autre, et on doit se garder d'en enlever un seul, sans quoi elle s'éparpille en brins inutiles, sans force. Il sentait aussi qu'une « veine » invisible protégeait Barsac, et qu'il serait dangereux peutêtre de s'attaquer à cette puissance en le combattant. « Frapper Barsac, dans un but de justice, je me frappe aussi peut-être, si je me trompe ou si je ne réussis pas à prouver son crime. Il a des amis très influents et des partisans. Puis, en tout, il ne faut jamais voir que l'utile ou l'agréable, et cet homme qui monte peut me servir demain. »

— Chesnard, je ne croirai jamais à ce que vous venez de me confier ! Ce serait trop horrible ! s'écria le procureur général avec un grand air d'indignation. Cet homme serait un génie ! Jouer avec cette perfection la comédie ! Non,

Barsac n'est pas celui que vous vous figurez 1 C'est un homme d'un grand talent, nous en avons la preuve, mais aussi un homme de cœur. Il a défendu son ami, quoique celui-ci fût coupable, le Mirande, et il me l'a arraché. J'ai du respect pour lui, et, vraiment, battu par un tel avocat, j'honore son grand talent, je le répète.

— D'accord avec vous, c'est quelqu'un d'avenir. Les hommes comme Barsac ne sont jamais des criminels.

Un domestique frappa à la porte du salon et entra : « — Les deux personnes qu'attendait Monsieur viennent d'arriver. — - Priez-les d'attendre quelques instants. » Quand le valet fut sorti :

— C'est M® Barsac avec Mirande.

M. Ferron s'attendait à de l'étonnement chez le juge d'instruction, et celui-ci restait impassible. Le procureur reprit :

— J'ai reçu une lettre de l'avocat, sollicitant une audience chez moi, pour lui et son client, et je vous ai fait la surprise de leur fixer rendez-vous, ce soir... Avez-vous idée de ce qu'ils veulent ?

— C'est bien simple, Mirande est innocent. Il vient vous demander de l'aider à trouver le meurtrier de sa maîtresse.

— Mais si celui qui l'accompagne est ce meurtrier, comme vous le croyez, comment ne l'a-t-il pas empêché de venir?

■ — Le pouvait-il sans se trahir? Il a été forcé d'accompagner son ami... Puis, il est crâne...

— Que me conseillez-vous ?

M. Chesnard ne fut point dupe; il savait que le procureur général avait déjà pris une décision: « — Vous agirez selon les circonstances.

Il ajouta d'un ton plus vif : « — Je m'en vais, pour ne pas vous gêner. » Mais il ne bougea pas de son siège.

— Restez. Vous n'êtes pas de trop.

M. Chesnard, c'est évident, ne demandait ']u"à rester. M. Ferron sonna, et il commanda au domestique d'introduire les deux visiteurs.

Barsac et Mirande entrèrent, celui-ci plus pâle, le visage plus ravagé que lors des assises, mais encore dans cette tenue, qui jadis était son charme. Barsac, lui, la mine fière et grave, était froid et correct, comme à son ordinaire.

Le procureur général s'avança à la rencontre de Barsac, lui tendit la main et serra avec force celle que l'avocat lui donna. M. Chesnard à son tour serra les doigts de Barsac. Quant à Mirande, le procureur général, avec une hauteur pleine de dédain, lui montra une chaise. M. Chesnard se cala dans son fauteuil, se composa un visage à la Talleyrand, et mentalement : « Ah ! je ne m'ennuie pas dans la vie! » Un petit dialogue s'engageait entre le procureur et l'avocat. Ils s'étaient attaqués lors des débats de l'affaire Mirande, et maintenant ils se congratulaient. Les compliments échangés :

— Qu'est-ce qui me procure l'honneur de votre visite, maître Barsac?

— J'ai accompagné mon ami, pour une requête.

M. Ferron regarda Mirande de cet air de magistrat qu'il avait toujours pour un coupable : « — Je vous écoute... »

— Ne trouvez-vous pas, monsieur, que la vie est pleine de contrastes et d'enseignements? Me voici chez vous ce soir; je pourrais être dans une cellule attendant la clémence du président de la République, le bagne, grâce à vous ! Sans mon ami, j'étais perdu.

— Oui, M" Barsac a été très beau, répondit le procureur général, qui adressa un sourire complimenteur à l'avocat. J'aurais voulu, l'autre jour, être à sa place, mais je ne vous aurais pas défendu avec autant d'éloquence !

— Sans mon ami, répéta Mirande, j'étais perdu ! et pourtant j'étais, je suis innocent.

« — Vous avez été acquitté », fit le procureur général. Puis, d'un ton de réquisitoire.

— Monsieur, je ne a'Ous ai reçu chez moi que par considération pour votre avocat, que parce que M^ Barsac m'a sollicité pour vous, et a bien voulu vous accompagner. Mais, un conseil. Il faut vous garer de la justice maintenant.

Insolence cruelle, dont Chesnard s'amusait.

— Je me serais toujours éloigné des magistrats, si je n'avais besoin d'eux, pour un devoir que j'ai à remplir.

— Et en quoi la Justice peut-elle vous aider à remplir ce devoir ?

S'adressant à Barsac pour lequel il se fit aimable :

— Parlez, maître, je vous comprendrai mieux. Il est préférable que vous prêtiez encore votre aide à votre client.

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— On me croit encore coupable ! Je n'avais déjà pas le droit, avant les assises, d'être innocent; et, quoique innocenté par un jury, je ne l'ai pas encore, après.

Barsac imposa silence à Jacques :

— M. de Mirande n'est pas venu vous trouver plus tôt, monsieur le procureur général, parce que, depuis quinze jours, il a été souffrant, dans une prostration physique et morale, bien naturelle après ce qu'il a souffert.

— Je suis venu vous prier de me donner des auxiliaires, des gens de la police, pour trouver l'assassin de M™* de Sergy.

M. Ferron se leva :

— C'est inutile. AP Barsac le défendrait encore, et il le ferait acquitter.

Mirande blêmissait; Barsac, immobile, les traits calmes, écoutait. M. Chesnard contemplait cette scène oii frissonnait l'ironie de la vie.

— "Vous laissez entendre que je suis coupable?

Un silence. Ce ne fut pas de la colère chez Mirande, mais de l'affaissement. Chesnard pensait : « — Il a de l'habileté quand ses intérêts sont en jeu. Il gagne, par là, la gratitude de l'avocat. » En effet, M. Ferron se disait : « Barsac m'en saura gré. » Quand il vit Mirande déprimé : « Bah, ce n'est qu'un agneau ! et les agneaux sont toujours égorgés dans la vie, pour nourrir les loups ! 5) Il s'affirmait cela dans sa conscience d'homme fort et d'ambitieux. Barsac avait cherché à dissuader Mirande de cette démarche; l'autre, en grand enfant, n'avait rien écouté, s'était fâché. L'avocat avait cédé, mais avec un grand ennui. En accueillant Mirande en paria, le procureur général le vengeait bien.

Barsac, avec cette claire vue qu'il avait des choses et des hommes, dans la tenue diverse des deux magistrats, comprit tout. Il réfléchit de son côté : « Chesnard a dû prouver à Ferron que c'était moi le coupable, c'est évident. Quels nouveaux dangers me menacent. Mais non, aucun danger pour moi. Le procureur général se fait sciemment mon allié. » Et comme dans la soirée, au procureur général, la société se montra à lui, Barsac, ainsi qu'une immense toile, où chaque fil tissé maintient l'autre, comme une grande trame organisée où chaque force attire, maintient une autre force sous peine d'être elle-même séparée, réduite à néant.

Mirande s'était levé, et, d'une voix suppliante :

— O mon ami, toi qui m'as sauvé du bagne et de l'échafaud, prends encore ici ma cause en main ! Me défendre, il le faut bien, puisqu'on me croit toujours coupable !

— Sans doute, dit froidement le procureur général. Je ne le répéterais pas au dehors, puisque, magistrat, je dois avoir le respect de la chose jugée; 7nais ici, entre nous, je le dis.

— Prouve-leur mon innocence, Claude!

— Inutile, il Ta prouvée aux assises.

— Vous ne pouvez, vraiment, rien faire pour mon ami?

— Rien, maître Barsac, répondit avec déférence M. Ferron. Mirande cria :

— Claude, tu n'es plus le même!... Tu te laisses battre!... Tu ne sais plus vouloir ! . . . Oh ! comme tu es changé ! Tu ne sais plus vouloir.

— C'est ainsi que vous remerciez votre défenseur, repartit M. Ferron, celui qui vous a sauvé la vie?

— C'est bien, partons. Je ferai tout seul la besogne nécessaire. Ah ! on ne veut pas m'aider ! Eh bien, on verra !

C'était la parole du faible, cette parole qu'il ne met jamais à exécution; et les trois hommes, cette fois, sourirent ensemble. M. Chesnard jubilait en lui-même : « Le procureur le traite comme un agneau, se disait-il. Le plus loup pour lui n'est pas encore Ferron, mais son ami. C'est l'éternelle comédie humaine. Je ne bougerai pas, je ne détromperai pas l'agneau, parce que je regarde, moi, sans prendre parti pour personne. D'ailleurs, à quoi cela servirait-il ? A jeter l'innocent dans des colères vaines ! Si je pinçais jamais l'avocat, ce ne serait pas pour rendre service à quelqu'un, mais pour ma propre satisfaction. Puis, est-ce à moi de déranger le plan de la nature? Il y a des aigles; mais les aigles mourraient de faim s'ils n'avaient pas les passereaux à dévorer. »

Jacques de Mirande s'en allait, criant :

— J'avais encore une croyance, quoique désabusé depuis quelque temps sur la justice. Je me figurais qu'il y avait encore d'honnêtes magistrats qui voulaient l'équité. Le monde est mauvais, mauvais... Pouah! pouah! c'est parmi ça que je vis !

Il cracha de dégoût, comme s'il avait eu la bouche pleine de glaires, de bile, — et il sortit.

Barsac s'empressa, en s'excusant, de prendre congé des deux magistrats, puis il s'élança à la suite de Mirande.

Dans la rue, rattrapant son ami, il le toucha à l'épaule.

— Claude, laisse-moi !

— Voyons, calme-toi. Je suis toujours ton vieux camarade.

— Non, tu es un traître!... Ce procureur... oh! le misérable ! le gueux ! Il t'a flatté, il t'a couvert de fleurs, les fleurs d'un bandit, grand seigneur féodal dans le maquis du code, et par là, il t'a charmé la langue... Ah 1 tu m'as bien défendu !

— Il était impossible de faire ce que tu demandais, mon ami... Il n'a pas voulu. Pourquoi t'entêter ! La vengeance ne ressuscitera pas ta maîtresse !

— Oh ! comme je sens que tu changes pour moi ! comme je sens que tu changes pour moi!... Je puis encore me contenir, mais laisse-moi, ou je vais te cracher à la face.

Barsac, tranquillement, ainsi qu'un Christ aux outrages, le visage tourné vers Mirande :

— Comme tu voudras... Mais, Jacques, rappelle-toi que ma maison t'est toujours ouverte.

Et il partit, tournant le dos à son ami.

Or, pendant ce temps, chez le procureur général, M. Ferron disait à M. Chesnard :

- — Vous ne me ferez pas croire que M- Barsac est coupable.

— J'y renonce, répliqua simplement le juge d'instruction. Oui, l'affaire est classée. Mais, pour l'amour de la philosophie, je continuerai à suivre cet arriviste dans la vie. » Le procureur général pensait : « Avant cinq ans, cet avocat sera ministre, — et peut-être de la justice. »

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