LES MARCHES DU TRIOMPHE
Claude Barsac, soudain mis en évidence par le retentis. sèment de l'affaire Mirande et par le génie qu'il avait montré, le jour de l'audience, justement fameuse pour longtemps dans^ les fastes judiciaires, avait vu affluer dans son cabinet d'avocat les clients de toutes sortes. La gloire, presque, et la fortune, presque, venaient à Barsac, avec brutalité, dans une veine irrésistible, cette poussée mystérieuse qui mène les hasards de la vie vers le bonheur ou vers le malheur, vers la richesse ou vers la misère. Parfois, devant lor qui s'accumulait devant lui, Barsac se prenait à songer au million dérobé par lui, à ce million inutile qui était toujours caché derrière le portrait de Jacques et que, par prudence, il laissait encore là. « Un million, chez moi, qui ne me sert à rien !... Si, comme fétiche. Qui sait dans cette attraction inexplicable des choses qui fait que là où il y a de l'argent, Il vient s offrir de lui-même, grossir le tas; qui sait si, le million absent de chez moi, la Veine aurait frappé à ma porte?... » Ainsi le million devenait une sorte de talisman pour Barsac, qui commençait sa montée vers ces filles publiques, la Renommée, la Célébrité, et vers cette impératrice prostituée : la Gloire.
Dans cette soudaine révélation de sa personnalité, Barsac lâchait bride à son ambition : outre le journal, le Revendicateur, que Négrava avait mis à sa disposition, il était devenu le collaborateur politique, l'inspirateur d'un journal important, celui dans lequel écrivait Montai, le Journal, où il
publiait, deux fois par mois, un grand article en tête des six ou huit pages. De plus, en des conférences, il exposait son programme de réformes sociales, de revendications des humbles contre les puissants. Des partisans commençaient à se grouper autour de lui, et il avait des enthousiastes parmi ses auditeurs comme parmi ses lecteurs; on sentait que sa parole, large et profonde, semblable à ces voix inconnues des vagues de la mer, était une force prestigieuse. Claude Barsac, on le devinait, était appelé à jouer un rôle considérable dans la politique du pays; on le voyait, un jour prochain, non seulement député de ce Paris qu'il commençait à agiter dans le sens désiré par lui, mais premier ministre, — homme d'État — et l'on attendait alors de lui des audaces et des changements.
Barsac, sachant qu'on juge une maison sur la façade et qu'une nouvelle situation exige un autre décor, quand il eut constaté que sa chance et sa valeur ne pouvaient être éphémères, quand il vit venir chez lui de riches clients qui offraient ou acceptaient sans discuter le gros chiffre pour ses honoraires, abandonna son rez-de-chaussée de la rue La Bruyère, et il s'installa dans un petit hôtel voisin, rue Ballu. La mère Crevette, la vieille pipelette, si habituée à soigner Claude, à le gronder comme un petit enfant, et qui n'osait plus être familière avec lui depuis qu'il était célèbre, pleura « son principal locataire avec toutes les larmes de son corps », comme elle le dit. L'avocat regretta la bonne femme, comme un homme tel que lui pouvait regretter un vieux chat familier.
Claude Barsac continuait ainsi son ascension vers la renommée; en même temps, l'argent, de tous côtés, lui venait. Il fut obligé de prendre deux secrétaires, l'un pour l'aider, lui préparer ses dossiers; l'autre pour faire sa correspondance, recopier ses articles, faire les courses nécessaires. Il devenait une puissance au Palais. Quand M. Ferron le rencontrait dans les couloirs, il y avait chaque fois échange. de compliments.
Mirande, V acquitté?
La faiblesse s'apercevait en lui, comme l'énergie dans Barsac. L'un était né pour commander, pour être un chef; l'autre était de la foule éternelle des vaincus de la \'ie. Montai, garçon actif, débrouillard, et qui ne doutait pas de
son innocence, le regardait comme incapable de réagir, de se relever, et il jugeait inutile de le traîner dans la vie. Bisson disait : « On croirait voir un agneau qui a été à l'abattoir et chez lequel il est resté une telle peur qu'il ne peut plus vivre. » Quant à Paudan, il trouvait que Jacques n'acceptait pas, en philosophe, les choses accomplies. Pluseurs fois, Mirande avait rencontré l'envieux Lamor, et il avait vu s'éclairer de plaisir la face bilieuse de ce drôle de lettres, du poète raté, — devenu secrétaire et courtier de publicité d'un fabricant de bicyclettes.
Mirande n'était plus l'homme aux allures juanesques jadis tant jalousé. Une vieillesse prématurée s'était abattue sur lui, et, dans sa barbe en pointe, avaient fleuri soudain des pâquerettes de cimetière. Il s'en allait dans l'existence ainsi qu'un corps sans âme, selon une expression consacrée très expressive, assommé par le coup terrible qu'il avait reçu, non guéri de sa blessure; il promenait par la ville, en des courses vagabondes et sans but, sa douleur et sa tristesse, portant, lié étroitement dans son cœur, comme un bouquet noir, le deuil cruel de la très adorée marquisette blonde qu'il avait perdue ; lui, si éveillé naguère devant une jolie fille, il passait indifférent auprès des femmes, comme si sa maîtresse eût été encore vivante. Il ne vivait que par Elle et que pour Elle, sans cesse reportant sa pensée vers son image disparue; il la revoyait encore dans de troublantes hallucinations, où elle devenait visible, palpable à ses sens et qui le laissaient épuisé, presque mort. L'hôtel de Sergy, oii il eût aimé à vivre, pour retrouver plus de traces de la morte, était inhabité; il y avait contestation des héritiers de Marquisette, et il ne pouvait encore en prendre possession. Dans son logis, il entassait, autour de lui, les souvenirs qui lui rappelaient la divine amoureuse, s'entourait des portraits que jadis elle lui avait donnés. Il n'avait qu'elle en l'âme, ne voulait qu'elle, et fuyait tout ce qui aurait pu la lui faire oublier, ne fût-ce qu'un instant.
Il y avait aussi chez Mirande une idée fixe. Tout d'abord indécise, elle s'était développée en lui, était devenue comme h\ raison d"être même de son existence. Il voulait connaître l'assassin de Marquisette, il avait la ferme conviction qu'un hasard heureux le lui ferait connaître un jour, ou bien que des recherches l'amèneraient à le découvrir. Mais ses soupçons
ne se portaient jamais cependant sur Claude Barsac. Jacques avait pour lui une immense affection, augmentée de toute sa reconnaissance pour l'avoir arraché à lechafaud ou au bagne, quoique près de lui il ne trouvât plus aucune consolation. Il ne lui avait pas même confié son inquiétude, et Claude ignorait sa hantise. Sans connaître pourtant la cause des bizarreries manifestées par Mirande, depuis son procès, l'avocat, plusieurs fois, avait remarqué et observé cette étrangeté, aux rares moments où, maintenant, il pouvait s'occuper de lui.
Un soir, Claude, libre, avait emmené Mirande dîner au restaurant. Après une longue promenade au sortir du cabaret, l'innocent raconta à Barsac toute sa vie depuis les assises. Il le mit au courant de ses recherches, de leurs résultats négatifs. Il lui dit comment il dépensait sa petite fortune pour retrouver l'assassin de Marquisette, en frais de voyages, en rémunérations aux policiers secrets employés officieusement, en honoraires aux agences plus ou moins véreuses et louches qui l'avaient aidé. L'avocat, tandis que son ami se lançait en des imprécations contre le meurtrier inconnu, repassait les incidents du drame dont il était le héros ignoré, et il se convainquit, une fois de plus encore, que nulle imprudence ni aucune maladresse de sa part, dans l'accomplissement du crime, n'offraient d'éléments à une révélation imprévue. Il pensa à Renée. Elle savait tout; mais c'était une aimante, une dévouée, et puisque Jacques était libre, elle n'avait plus de raison pour trahir son secret. Le mystère resterait inviolé.
Barsac essaya de calmer son ami, sans y parvenir. Mirande, surexcité : « — Mais pourquoi veux-tu donc m'empêcher de chercher l'assassin, et de faire justice? On croirait que tu as intérêt à ce que je ne me venge pas! Ce n'est pas toi?... » Barsac eut peur en cet instant. Mais l'attitude de Mirande le rassura vite. Il comprit que c'étaient des mots, au hasard.
— Tu finiras par m'offenser, Jacques !
— Oh ! pardonne, pardonne, Claude ! Tu es mon frère, tu m'as sauvé de l'infamie. Mais je suis fou ! je suis fou !
Et, le front baissé, marchant d'un pas lent, il parut se plonger en de cruelles réflexions. Claude laissa Jacques à la porte de son domicile, puis il revint chez lui à pied. Barsac trouvait son ami très déprimé. Il voulait avoir pitié de lui et, malgré lui, c'était un mépris profond qui lui venait pour Jacques. Lui, Barsac, avait su vaincre, non par ses
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crimes, mais avant même; car, sans son énergie dans la bataille de la vie, il ne serait jamais arrivé jusqu'au jour oià l'occasion d'être riche s'était présentée à lui. Le million volé était mort pour le moment, mais dans peu de temps II servirait. Par ce meurtre, il avait, dompteur des hasards, fait violence à la destinée, et pour cela la destinée lui souriait.
Claude avait exigé que Renée prît du repos, quittât sa maison de modes. Autant dans l'intérêt qu'il lui portait que dans un instinct de prudence personnelle, il l'avait installée dans un coquet petit appartement d'une rue voisine, rue de Hambourg, où il passait quelquefois la voir; mais la jeune femme venait plutôt chez lui. Toujours discrète, elle savait s'effacer quand il le fallait, ne jamais gêner, et être toujours prête encore quand son amant la désirait. Mais il avait bien compris que ses actes hantaient Renée, qu'elle les jugeait abominables. En l'éloignant de ses compagnes de magasin, en la faisant, pour ainsi dire, davantage à lui, il assurait sa propre sécurité.
Renée était-elle une gêne, à présent, dans la vie de Barsac? Non, car il l'aimait : il était lié à sa maîtresse par l'aveu qu'il lui avait fait, comme il l'avait attachée à sa vie par l'effroyable secret qu'il lui avait confié. Mais jamais Barsac n'avait pensé à quitter Renée. S'il la redoutait pour son honnêteté native, elle avait pris son cœur et elle avait fait naître chez lui, presque invulnérable, la seule faiblesse qu'il se connût. Et il l'aimait encore plus depuis ce procès retentissant, depuis qu'il se sentait porté, comme par une force irrésistible, en avant. Il l'aimait encore plus depuis que l'ombre dans laquelle il se traînait, lamentable et farouche, avait fui devant l'éclat d'un astre radieux qui semblait se lever pour lui seul. La Grande-Ourse, la constellation de ses étoiles, semblait s'allumer de feux extraordinaires, chaque soir, à l'endroit du ciel ovi il levait son regard de victorieux.
Pourtant, il était de plus en plus saisi à présent par l'horreur de la solitude. Plus qu'avant le drame, il avait peur de s'agiter dans une sorte de vide oti nul autre que lui-même ne regarderait. Un instinct familial, qui était peu en lui naguère, semblait s'être développé, et il aimait Renée parce qu'il trou-
vait en elle une sœur en même temps qu'une maîtresse, une dévouée en même temps qu'une amoureuse.
Un après-midi, comme Mirande errait sans but déterminé, ses pas le portèrent machinalement rue Ballu, et il entra chez Barsac. Il éprouvait l'impérieux besoin de parler de Marquisette, du drame de sa vie, de tout ce dont il souffrait, des choses chères et cruelles à la" fois qu'il ne pouvait écarter de sa pensée. — Barsac était absent; mais Mirande ne le cherchait pas; il ne souhaitait que Renée.
En s'avançant vers lui, dans le salon, la pauvrette, si changée elle-même, jeta un long regard au malheureux; elle s'aperçut qu'il devenait de plus en plus l'ombre du Mirande de jadis, du juanesque dantan. Alors, elle le prit par la main, comme une sœur plaintive, et elle le fit asseoir près d'elle :
— Merci, dit Jacques. Je vous aime, vous, pour votre indulgence, pour la bonté que vous me témoignez, pour cette pitié que vous avez devant l'inclémence de ma destinée, et pour votre grâce si douce.
Avec un sourire triste : « — Vous me flattez trop. »
— Xon. J'en voudrais presque à Claude, sans vous.
— Il a trop de travail, et je le remplace près de vous. X'est-ce pas mon rôle?
Mirande, sur ces mots, demeura longtemps silencieux. Renée, qui comprit que Jacques était tout entier à ses souvenirs, respecta sa rêverie ; elle prit un livre, et s'installa dans un fauteuil non loin de la cheminée, où. ce soir de commencement d'octobre, brûlait un bon feu de bois. Dehors, déjà, frissonnait l'automne.
Jacques leva les yeux, et, tout d un coup, il aperçut son portrait à la place d'honneur du salon. Une contraction nerveuse passa sur son visage : « Renée I » cria-t-il, comme hagard. « — Qu'avez-vous?... » Mirande lui indiqua d'un geste le pastel, et Renée, sachant que le million était toujours caché derrière, tressaillit.
— Ah! je veux lacérer cette image du temps 011 j'étais heureux. Ce n'est plus moi ! je ne lui ressemble plus !
Elle tenta, — tous deux à présent devant le portrait qui cachait le million, — de détourner l'iconoclaste de son idée, et elle l'écarta. sa main iH»sée sur son bras dans un trem-
blement nerveux; puis, avec des caresses tendres dans la voix : « — Faites-vous une raison. On ne vit pas avec les morts.
— Pourquoi pas?... Mon tourment ne se terminera que le jour oii j'aurai fait justice!... Oh! tenir l'assassin!
Renée, épouvantée par cette violence, se tenait devant le portrait. Affolée, elle craignit un instant que le million caché derrière le cadre du pastel et qui pouvait tout faire découvrir à Jacques, devînt miraculeusement visible soudain, et elle balbutia :
— Vous le cherchez donc toujours?
— Oui, répondit-il d'un ton farouche. On ne peut savoir, voyez-vous, la peine que j'endure! On ne peut voir ce qui se passe là, dans mon cœur, et là, dans mon cerveau; et si on le voyait, on serait effrayé. Suis-je méchant ? Non. Eh bien ! je serais sans pitié pour le misérable. Si je ne le tuais pas, avec délices, je le suivrais à ce calvaire qui commence à la cour d'assises et qui s'achève sur la bascule de la guillotine. Et je serais là au premier rang des spectateurs, le matin où tomberait sa tête, et je crierais bravo ! au bourreau, comme on applaudit un acteur de génie. Je hais tellement cet homme, sans le connaître, je lui en veux tellement pour sa mort, à elle, mon adorée, et pour tout ce qu'il m'a fait souffrir, que si c'était mon ami, — tenez ! Barsac ! — eh bien ! cela ne m'arrêterait même pas.
Haletante, oppressée, terrorisée par les paroles de Jacques, Renée écoutait, et ses joues se coloraient de rougeurs fiévreuses, ses yeux gris se dilataient, et ses tempes battaient violemment. Il poursuivait :
— Et quand je songe que peut-être l'assassin n'a pu cacher son crime à un homme ou à une femme, qu'il en a fait l'aveu à un confident ou à une confidente, ah ! je me sens devenir comme fou de ne pouvoir me trouver en face de celui-là ou de celle-là pour lui arracher, par des prières ou par la violence, le secret qu'elle détient.
Renée, comme sous le coup d'une épouvante, les mains jointes : « — Oh ! taisez-vous ! taisez-vous ! » Il la regarda, surpris :
— Pourquoi me taire? Je vous le demande encore, tout ce que je vous dis n'est-il pas raisonnable, n'est-ce pas juste?
Malgré son exaltation, elle eut conscience de l'imprudence
qu'elle mettait dans son attitude, dans ses paroles; elle répliqua, plus calme :
— Oui, tout cela est raisonnable, légitime. Mais vous augmentez votre douleur en vous exprimant ainsi.
— Ah! je souffre! je souffre... Renée, je ne puis vous dire, comme je l'aimais, ma pauvre Marquisette, et comme elle m'aimait ! Barsac vous aime, et vous laimez, mais ce n'est pas la même affection qui nous unissait. Nous ne nous quittions pas, nous ne devions plus jamais nous quitter. La vie s'offrait à nous, simple, bonne, toute de tendresse. Et, soudain, la mort l'a frappée. Et quelle mort ! Renée, je suis malheureux ! oh ! comme je suis malheureux !
Jacques eut un sanglot qui le secoua tout entier. Renée, émue, tenta de le consoler, et les pleurs qu'elle versa alors apaisèrent, par une réaction salutaire, sa propre exaltation. Jacques, plus calme, comprit le trouble qu'il jetait dans le cœur de la jeune femme.
— Pardonnez-moi. Vous êtes la seule à qui je puisse confier mon chagrin...
Il se disposait à la quitter, et elle essaya de le retenir. « — Non, non, dit-il, il faut que je marche; je suis mieux, d'ailleurs. » Elle serra la main affectueusement au pauvre garçon qui s'en alla.
Renée avait cru, tout à l'heure, devant l'explosion de haine et de douleur de Jacques, qu'elle se confesserait à lui, qu'elle allait lui faire connaître le secret terrible qui était entre lui et son ami, et maintenant elle se demandait même comment elle avait pu résister à la sollicitation inconsciente du jeune homme. Il fallait qu'il souffrît bien pour que, elle, dévouée, gardienne d'un secret qu'elle ne pouvait révéler, eût été prise par cette douleur, et un moment, sur le point de parler.
Il y avait déjà longtemps que la nuit était venue quand Barsac rentra chez lui. Renée, immobile, était toujours dans le salon. Elle avait entretenu le feu de bois, et, au moment du crépuscule aux ombres inquiétantes et mélancoliques, le domestique lui avait apporté la lampe allumée.
Barsac était joyeux. La journée avait été bonne pour lui; au Palais, il avait gagné une affaire importante. La perspective d'une soirée à passer, après les fatigues du jour, avec son amie, dans une tendresse familiale en même temps que dans
une satisfaction d'amour, lui faisait paraître la vie meilleure, mettait en lui une reposante douceur. Pourtant, tandis qu'il lui racontait un nouveau succès, elle s'était écartée de lui, et, dans un coin du salon, assise, elle l'observait, tout en répondant par quelques phrases à ses propos.
Le dîner était prêt, Barsac et Renée passèrent dans la salle à manger, et ils se mirent à table. Mais la jeune femme déclara qu'elle n'avait pas faim et elle refusa de toucher au.x mets.
— Si le dicton, vivre d'amour et d'eau claire, est vrai, c'est bien pour toi, ma petite Renée, dit Claude. Depuis quelque temps, tu ne manges plus. Où te mènera un pareil régime? Allons, fais-moi plaisir. Mange un peu, quand ce ne serait que pour prendre des forces pour mes baisers.
Sans parler, elle fit signe qu'elle ne voulait rien. Claude alors devint sérieux, et il regarda attentivement sa maîtresse. Elle avait depuis quelque temps les traits tirés, son visage était plus pâle, amaigri, et le gris des yeux était devenu d'un brillant de fièvre. Il ne s'en était pas trop tourmenté jusque-là. « — Voyons, Renée, dis-moi ce que tu as ! » Elle sentit l'inquiétude au ton de voix de son amant, et cela la toucha. « Faut-il que j'appelle un médecin? As-tu besoin de distractions? Parle... »
Elle eut un geste vague.
— ■ Tu es bon, mais je ne veux ni médecin, ni distractions. Je suis un peu souffrante depuis quelques mois, mais ça se dissipera...
— Que s'est-il passé chez toi ou ici en mon absence?
— Jacques est venu.
— Mais tu le vois souvent, et ça ne peut être ça...
• — Oui, mais, cet après-midi, il souffrait plus qu'à l'ordinaire. Il m'a, pour ainsi dire, toute retournée, et cela m'a fait mal... Il était exalté et il a pleuré.
— Ah ! fit Barsac, avec colère, c'est lui qui t'empêche de manger maintenant !
Elle ne répondit rien. Mais ses yeux dirent clairement : « Il est malheureux par toi. » — Claude reprit, plus doucement, d'un ton presque enjoué :
— Mais, ma petite Renée, Jacques n'est pas raisonnable I Et tu ne vas pas l'imiter, je pense?
— Sais-tu ce qu'il veut?
— Non.
— Il veut, dit lentement Renée, que tu détruises son portrait, dont la vue, affirme-t-il, lui fait mal à présent. Et, un moment, j'ai cru qu'il allait le décrocher, le déchirer, ou l'emporter.
— Décidément, cet homme devient fou.
Renée se leva de table, et, les yeux hagards, elle cria : « — Jacques veut découvrir le meurtrier de Marquisette et il le cherche, coinfrends-tul » Barsac ne quittait plus sa maîtresse du regard, un regard dur qui semblait Ihypnotiser.
— Que lui as-tu répondu?
— - Que pouvais-je répondre?... J'ai tenté de lui démontrer le supplice auquel il se condamne, mais il ne m'a pas entendue. Et, comme il se lamentait, comme il sanglotait, je l'ai consolé, j'ai -pleure avec lui.
Claude comprit que jamais le péril de la révélation ne l'avait autant menacé que pendant l'entretien de Jacques et de sa maîtresse, devant le portrait receleur. Une minute de faiblesse de la part de Renée, et c'en était fait.
— Tu es trop nerveuse pour pouvoir supporter de semblables émotions. Je ne veux plus, tu entends ? qu'elles se renouvellent.
— Oui, Claude, fit Renée toute tremblante.
La pitié que manifestait la jeune femme pour la situation de Mirande inquiétait Barsac, pouvait devenir pour lui un péril. En se faisant brutal, en remettant devant elle en question tout le mystère du drame, il voulut, sinon briser cette pitié, du moins en détruire le danger, et s'assurer une fois pour toutes, s'il pouvait compter toujours sur la discrétion de sa maîtresse. Se dressant, il vint près de son amie, et, tout bas :
« — Écoute. Un soir, je t'ai dit mon secret. Tu l"as gardé jusqu'à présent, et je n'ai pas à regretter la confiance que j'ai mise en toi. Peux-tu m'affirmer que tu le garderas encore, que demain, après-demain, dans un temps indéterminé, tu ne livreras pas ce secret? Réponds! » Son regard cruel, inquisiteur et fixe tombait sur la jeune femme et ne l'abandonnait pas; et comme elle demeurait oppressée, haletante devant son interrogation, il répéta impérieusement : « Répondsmoi ! »
Renée se leva, et elle dit, ou plutôt, elle gémit :
— Oui, oui, je te jure : je ne parlerai jamais... Mais si Jacques avait crevé la toile, tout à Theure... il l'aurait fait, si je ne l'avais empêché... il aurait déniché le million.
— Avant peu, il n'y aura plus rien derrière le portrait, dit-il tout bas... Ne plains pas Jacques. Avant peu, ce million lui sera remis, et comme il sera déclaré l'héritier de M™® de Sergy, il en jouira pleinement.
— Il lui sera remis sans que cela te compromette?
— Oui.
— Oh ! mais, qui donc es-tu ? murmura-t-elle.
Et elle se recula de lui, pour la troisième fois, de l'épouvante dans ses yeux, qui fixaient Barsac. Ses lèvres s'agitaient, sa gorge avait des spasmes, et ses mains tremblaient convulsivement. Elle se renversa tout à coup et s'écroula.
Barsac se précipita sur elle, pour l'empêcher de tomber. Renée revint à elle, rouvrit les yeux. Il se mit à lui parler tendrement, afin d'écarter de son esprit tout souvenir pénible, susceptible d'entretenir sa nervosité. Elle se plaignait doucement, ainsi qu'une petite fille; il se pencha sur elle, l'embrassa, l'entoura d'une câlinerie de mots :
— Oublie, oublie ce que je t'ai dit, ma petite Renée, j'ai foi en toi. Je sais que tu m'es dévouée et que tu ne me trahiras jamais. Je t'aime, je n'ai que toi...
Elle essaya de lui sourire, puis chuchota qu'elle avait sommeil. Il la prit dans ses bras, et il la porta dans la chambre à coucher. Renée se déshabilla, se coucha, et elle s'endormit avec un sourire de petite fille pâle.
Comme, une heure après, Barsac se glissait dans le lit, à côté de sa maîtresse, elle se réveilla en sursaut, criant : « — A moi ! Au secours ! »
- — Voyons, ma petite Renée, qu'est-ce que tu as? demanda Claude en la prenant contre lui. Renée le repoussa d'abord, puis elle demeura quelques secondes immobile, les yeux égarés : « — Oh ! j'avais un cauchemar. » Barsac, enlaçait son amie :
— Ma petite Renée est amoureuse, ce soir?
— Tu le sais bien ! Je suis toujours amoureuse quand tu me tiens ainsi...
La main de Barsac avait heurté le chignon, mal lié, la
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chevelure de la jeune femme se répandit autour du visage pâle qui parut plus pâle dans le cadre brun des cheveux, et les yeux gris prirent un éclat insoutenable. Le joli corps, un peu amaigri, fut secoué de frissons, tandis que l'amant continuait ses tendresses. « — Oh ! prends-moi ! je deviens folle... folle... folle... » Elle l'attira sur elle et Barsac dit :
— Ma chère Renée, ma chère passionnée, il faut que tu consultes un médecin.
— Non, non, je ne suis pas malade, soupira-t-elle dans un spasme.
Et son visage se transfigura aux irradiations de la volupté ressentie. Soudain, elle fut chatte dans ses étreintes, dans ses caresses et dans ses baisers : elle contemplait son amant, et elle avait sur sa physionomie un doux air de ravissement. Soudain, Barsac la vit changer. Le corps souple se raidit, et les yeux devinrent fixes, à l'expression égarée. « Renée qu'as-tu? » Ces paroles tirèrent Renée de son état; elle se blottit contre son amant.
— Tu m'aimes ? demanda-t-elle bientôt.
— Oui.
— Combien de temps m'aimeras-tu?
— Toujours.
— Alors, tu ne désires pas que je meure?
— Non. Je veux, au contraire, que tu vives longtemps.
— Vrai?
— Mais certainement. Renée.
— Le menteur ! le menteur !
Alors, sans autre cause apparente qu'une pensée intérieure, elle retomba dans cet état de stupeur où elle venait pour la première fois de se montrer à Barsac : ses traits se détendirent, et ses yeux reprirent une fixité oii il y avait de l'effroi. Barsac remit la tête de sa maîtresse sur l'oreiller, et, comme à une morte, il lui ferma les yeux. Elle ne bougea pas, et elle s'endormit ainsi.
Il se releva, enfila rapidement un pantalon, et il marcha dans la chambre. Évidemment, il y avait un état nouveau chez Renée. Il ne pouvait encore savoir, il ne pouvait comprendre ce que c'était. Il y avait surtout un fait qu'il n'arrivait pas à s'expliquer. Il avait perdu, depuis le lendemain des assises, tout pouvoir hypnotique sur Renée. Il l'endormait et son corps prenait la rigidité cataleptique, mais elle
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ne parlait plus. L'avenir lui était fermé. Quelque chose en elle se refusait à voir.
Barsac, ce soir-là, résolut d'essayer encore de tirer quelque vision de sa maîtresse, de l'endormir du sommeil mystérieux et de l'interroger. Il amassa sur son front, pour qu'il pénétrât bien, jusqu'aux circonvolutions cérébrales, tout le fluide de sa volonté, et le maître, commanda à l'endormie de parler. — Le silence était de mort.
— Tu ne me diras plus rien?
— Non. Jamais plus ! Jamais plus !
Barsac voyait bien qu'une transformation s'était produite en Renée pour qu'elle refusât de parler. Il y réfléchissait. La partie humaine de la jeune femme lui restait acquise, et elle se soumettait, se donnait à lui dans l'état de veille; mais une autre partie, la partie psychique — et il devait bien l'admettre, au moins l'expliquer par cette nouvelle expérience, — il était -plus à lui. Il y avait eu scission entre les deux natures. Il comprit que si jadis Renée répondait à ses questions, lui découvrant un peu de lïnvu, c'était parce que ces deux natures étaient d'accord. Il aurait dû ne rien avouer à sa maîtresse, ne pas faire cette confession sotte. Le coup avait été trop fort pour la jeune femme, et il avait atteint son mécanisme intime : il ne voulait dire l'âme. Si Renée lui restait acquise dans l'extérieur, dans la vie, il y avait une part d'elle qui le fuyait; et déjà, malgré elle, sans que la femme à l'état de veille le sût, elle se sêfarait moralement de lui. Il dit :
— Je t'aime, Renée, tu le sais bien.
Ces mots dits avec tendresse calmèrent l'endormie, l'arrachèrent peut-être à l'horrible vision de l'au-delà, car elle répondit doucement, mais sur un ton triste :
— Si tu m.'avais aimée vraiment, tu n'aurais pas fait ce que tu sais.
— Je me suis confié à toi. Vas-tu donc me le reprocher? Avec des sanglots dans la gorge :
— Quelque chose en moi voudrait mourir pour toi, et quelque chose aussi te fuit.
Barsac était forcé de le reconnaître : dans ce sommeil hypnotique, ce n'était plus son cerveau qui influençait, guidait la femme; il y avait solution de continuité, comme un vide psychique entre Renée et lui : l'endormie ne parlait plus, ne voyait plus sous les ondes magnétiques de sa volonté qu'il
transmettait jadis au cerveau de Renée. Elle échappait, dans un autre monde, un monde psychique, à son empire.
— Je t'aime, Renée. Que t'importent mes actes .^ Tu n'as pas à les juger, tu n'as qu'à m'aimer.
— Mais je t'aime... là-bas. Ici, je vois l'inconnu, et je tremble... Oh! si tu savais, si tu connaissais le grand mystère, tu t'abattrais devant la lumineuse Force créatrice!
— De quoi parles-tu.?
— Est-ce qu'une langue humaine peut dire ce que contemple l'esprit! Mais il est...
Comment arriver à savoir ce qu'il y avait de vrai ou de faux dans une pareille vision? Renée n'était plus dans ses mains celle qui lui obéissait autrefois, dont le cerveau réverbérait ses pensées, à lui Barsac, et les lui rendait colorées par une magie psychique. Ah ! mystérieux domaine, dont on ne saura jamais rien ! Il faudrait être sous le crâne de celui, de celle qui pense pour se rendre compte du phénomène, comme on se rend compte de la marche d'une horlogerie, d'une mécanique en en voyant se mouvoir tous les rouages !
Elle continuait dans un marmottement de limbes :
— Oh ! S'il pouvait comprendre, s'il pouvait comprendre c.î qui est mal et ce qui est bien...
Penché sur sa maîtresse, dont le corps avait repris la rigidité cataleptique, il la regardait, ému, défaillant, et il voulut lui effleurer la bouche d'un baiser apitoyé. Il s'arrêta, car cette bouche disait :
— Oh! retire-toi!... ne m'étreins pas! Autrefois, tes approches, tes étreintes me causaient une joie, me faisaient du bien... Ah! ne me touche pas... tu me fais mal... Tes yeux, je les aimais... Oh! comme ils me regardent!... N'approche pas!... Je te dis de ne pas me serrer ainsi contre ta poitrine, car tu m'étouffes, la vie me manque... Tu veux dqnc me tuer? Tu veux donc me tuer?
La tête était immobile sur l'oreiller mais le corps sautait, se tordait comme un sarment au feu. Barsac massa la poitrine, la taille et les jambes fines de sa maîtresse, et le corps reprit sa raideur de cadavre; puis il lui murmura des prières d'amour, comme un cantique enjôleur, voulant, avant de la réveiller, la rassurer même dans l'état psychique où elle se trouvait, « — Ah! je ne sais pas m'y reconnaître, gémit Renée... Tu es double... Je te vois tel que j'aimais à te voir,
et puis, soudain, derrière toi, j'aperçois un autre qui grimace... un assassin!... » Dressée sur son séant, et cette fois, les yeux morts, mais la face convulsée, elle criait : « — Oui, tu as tué, tu as tué une pauvre innocente ! . . . Mais tu as du sang partout, oui, partout... Claude, tu es couvert de sang!... Essuie, essuie-le... essuie-le encore!... » D'un bond, elle fut debout. Elle empoigna Barsac, et elle se mit à frotter, frotter... « — Oh! je veux effacer ce sang!... Encore... encore... Il s'en ira bien!... » Était-ce une hypnotisée, étaitce une somnambule.'' Barsac sentait sa moelle épinière se geler. Renée, en longue chemise, était tragique d'horreur, pareille à un fantôme, les yeux morts, les cheveux épars, tous les muscles de la face saillants, la bouche ouverte.
— Ah ! disait-elle, frottant à s'arracher l'épiderme, frottant la chemise de Barsac, qu'elle déchira, rien ne s'en va!... Il est rouge... Il n'y a que le repentir qui aurait l'effet d'un bain... Mais tu n'as pas de repentir!
Barsac, qui craignait une catastrophe, ne bougeait pas. Tout à coup, Renée poussa un cri strident, qui fit tressauter Claude comme s'il eût eu une pile électrique sous les pieds, et elle s'écroula, lâchant son amant, en criant : « — Il est plein de sang! Horreur! » Elle gisait sur le tapis, comme une sirène morte.
Claude Barsac se baissa, prit sa maîtresse dans ses bras, et il la porta dans le lit. Là, Renée, étendue maintenant, laissait passer des paroles entrecoupées :
— Oh ! toutes les souffrances que j'ai à endurer avant de mourir... Pitié!... Grâce!... Je crie vers toi, Claude!
- — Moi, que puis-je !
— « Il te fera bien souffrir, celui que tu aimes bien ! » Ce proverbe espagnol, que Renée se rappelait à l'état hypnotique, c'était celui qu'elle entendait, petite, chez sa mère, dit par cette étrangère dont elle avait parlé, un jour, à Claude.
— Moi, te faire souffrir ! jamais ! lança Barsac.
De grosses gouttes de sueur coulaient sur le front de Renée April, à un spectacle qu'elle voyait, sans doute. Avant de la réveiller, il essaya de la rassurer même dans son état présent ; il lui murmura à l'oreille que le passé était fini, et qu'il ne fallait songer qu'à demain, ne \'oir que l'avenir. Elle
répliqua, et sa voix résonna comme un glas de désolation :
— Le présent est attaché au passé et au futur, et tout s'enchaîne... Ce qui a été est de l'avenir autant que du passé... Rien n efface une action.
A ces mots, immédiatement, il réveilla son amie du sommeil lamentable. Renée revint à elle, Claude l'entendit qui murmurait une prière :
— « Vous qu'on n"a jamais invoqué en vain, sauvezmoi! ...» Puis : « Notre Père qui êtes aux cieux... que votre
•volonté soit faite... »
Barsac la regarda, et secouant la tête d'un geste ironique : « Allons, elle prie ! Bon ! Tâme atavique qui revient, domine toujours! » Sa maîtresse ouvrait de grands yeux. Elle le regarda, puis tomba soudain dans le sommeil normal. Elle murmurait pourtant quelque chose. Il se pencha pour saisir ce qu'elle disait; et les lèvres de Renée, de la pauvre gentille dévouée, laissaient passer dans un souffle : « ...Claude !..► Claude!... »