LE CHEMIN DE LA CROIX
A Arles, à l'endroit de l'antique et royale ville où fut le forum romain, aujourd'hui la place aux Hommes, où se fait, entre autres, au moment de la moisson et des vendanges, la louée des travailleurs, la place aux Hommes, où deux colonnes corinthiennes avec un bout d'entablement et de fronton témoignent encore de la gloire de jadis, — en Arles, un matin, aux derniers jours de janvier, vers onze heures, Claude Barsac, seul, se promenait, vaguait à petits pas. L'esprit reposé, loin de la formidable mêlée parisienne, de la bataille si cruelle qu'elle avait fait de lui, tribun bon et doux, enflammé d'idéal, un meurtrier; le cerveau calme, oublieux du crime et de tout, sauf du charme retrouvé du pays natal, il rythmait sa marche en se remémorant les vers splendides d'Aubanel :
« ...O blanche Vénus d'Arles, ô reine provençale, — aucun manteau ne voile tes épaules superbes; — on voit que tu es déesse et fille du ciel bleu; — ta belle poitrine nous fascine, et l'œil plein de rayonnements, — se pâme devant les jeunes proéminences — des pommes de ton sein, si rondes et si pures. — Que tu es belle ! Venez, peuples, venez téter à ses beaux seins jumeaux l'amour et la beauté. — Oh 1 sans la beauté, que deviendrait le monde? — Luise ce qui est beau, que tout ce qui est laid, se cache! — Fais voir tes bras nus, ton sein nu, tes flancs nus; — montre-toi toute nue, ô divine Vénus ! — la beauté te vêt mieux que ta robe blanche ; — laisse à tes pieds tomber la robe qui, à tes hanches, — s'en-
roule, cachant tout ce que tu as de plus beau; — abandonne ton ventre aux baisers du soleil!... »
Or, lui, Barsac, abandonnait son front et sa face aux baisers de ce soleil d'hiver provençal, qui montait dans le ciel bleu, comme une grande hostie lumineuse, d'une pâleur éclatante, et irradiait sur la terre natale, aux germes engourdis, sa clarté comme une tiède caresse. Arles dressait autour de lui ses vieilles et nobles maisons, ses ruelles tortueuses et ombreuses, ses débris d'édifices latins, les tours de ses églises, ses clochers qui ont sonné les prières de siècles en siècles, Arles dressait les monumentales arcades de ses arènes romaines; et maintenant Claude se récitait le poème magnifiquement lyrique de Mistral, le Lion d'Arles, où le lion parle et s'adresse au poète :
« ...J'ai vu les rois d'Arles couronnés, les vaisseaux couvrir mon fleuve et tout Arles exulter... » On sentait dans l'air la fraîcheur d'eau du grand fleuve rapide, le Rhône, qui, là-bas, faisant, au passage, vers la ville une courbe légère comme un galant arrondit son bras près d'une jolie fille, courait le long de la digue en reflétant des décrépitudes de palais féodaux, de murailles romaines et d'églises gothiques.
Barsac jouissait de la tiédeur de ce soleil, tranquillement, sans remords. Il ne se souvenait plus, d'ailleurs, à cette heure. Lézardant au soleil, sur cette place aux Hommes, que traversaient, de-ci de-là, légères dans la lumière, de belles et séduisantes filles à la coiffe coquette et au fichu croisé, Barsac était redevenu celui qui, il y avait quelques années, rêvait, l'esprit généreux, aux éternelles chimères, — le Beau — le Bien, — à Aix, sous les platanes du vieux Cours.
D'ailleurs, dans sa situation nouvelle, un grand changement s'était accompli en lui. Une transformation complète? Non. Mais les qualités de sa nature commençaient à prédominer, et, — à mesure que grandissait son bonheur, que s'affermissait son succès, — à anéantir ce qu'en lui il y avait de mauvais. C'était le sourd, mais cependant perceptible envahissement de la bonté qui gisait cachée au fond de lui et que, un soir d'énergie nécessaire et répugnante, il avait dû refouler en lui avec des mains de voleur et d'assassin. Barsac rejetait son crime, oubliant que « jamais au criminel son crime, ne pardonne ». Sa philosophie terrible l'abandonnait. Sans
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doute, il y avait à son gré une différence profonde, essentielle, entre le scélérat né et lui : il n'était point mauvais, il n'était point méchant. Comme un vêtement usé qu'on délaisse de plus en plus, il se débarrassait de ses sophismes voulus, de ses théories du mal. On se fait toujours, quand on est intelligent, le théoricien de ses vices ou de ses défauts; Claude Barsac, lui, s'était fortement, d'avance, constitué, peu à peu, le théoricien implacable de son crime. La fortune étant venue, l'égoïsme social de l'individu existait dorénavant, moins âpre en ce lutteur de génie, Barsac. Et, dans l'attendrissement momentané de cette heure tiède, dans un décor émouvant d'art et d'histoire où semblait palpiter pour lui l'âme natale, il respirait la poésie charmante et majestueuse d'Arles, en se promenant au soleil.
Il aperçut, venant à lui. Monceau (Antoine). Comme le Porc Monceau ne se vieillissait plus, il semblait rajeuni. Plus de chapeau de soie lourd, à larges ailes plates, plus de redingote noire, mais un pantalon clair, un veston bleu, une cravate de fantaisie et un petit chapeau de feutre, artiste. Le ruban de chevalier de la Légion d'honneur piquait comme d'une fleur de grenadier la boutonnière et détachait bien sur le revers bleu son très discret pavois rouge. Et cette apparition du garçon épais, à la face poupine, à chair bouffie, tout à coup, éveilla l'ironie de l'avocat. La face glabre du marchand de rhum évoquait toujours le cochon mort et raclé, sa couenne pâle. Comme le porc, Antoine Monceau avait toujours des yeux petits, bridés, d'une nuance indécise. Deux ou trois poils semblaient toujours, de chaque côté, au-dessus de la lèvre supérieure, aux commissures, des soies oubliées. Toujours, des sourcils incertains, de grosses joues, des oreilles écartées, un peu pendantes. Mais ce cochon humain s'avançait maintenant, plus alerte, et décoré.
Voici comment ;
Monceau était un de ceux qui suivaient attentivement la montée de Barsac pour en tirer profit, de ses partisans chaque jour plus nombreux. Le lendemain du Jour de l'An, l'héritier de l'État de Saint-Nicolas se faisait annoncer chez Claude par le valet de chambre que l'avocat avait pris pour recevoir et introduire ses clients. Monceau entra, la face épanouie et.
à la main, le Journal officiel. « — Mon cher maître, j'avais la promesse formelle du ministre; mais jusqu'à la confirmation de la nouvelle, je pouvais douter... » Il brandissait le numéro du journal où, parmi la liste des décorés du nouvel An, se trouvait, en effet, son nom.
Barsac était déjà un peu au courant de cette longue intrigue à laquelle, par affectation d'intégrité morale, de probité d'homme politique futur, il l'avait prié de ne pas le mêler davantage, mais il n'ignorait pas que le gros garçon se targuait, à qui voulait l'entendre, de l'amitié du maître avocat, du grand orateur parlementaire de demain, et, cela, entre autres, près d'Archambaud, le ministre du Commerce, toujours reconnaissant à Barsac de lui avoir, un jour, sauvé la vie, bien qu'avec tant de dédain. « — Allons ! les détails ! »■ riait l'avocat en belle humeur.
La vanité de Monceau était satisfaite. Il avait à raconter quelque chose, et le naturel, revenant soudain, lui fit oublier, dans son orgueil d'être décoré, le rôle d'obséquieux et de flatteur qu'il avait toujours eu avec Barsac. Il tenait sonchapeau à la main, il le mit sur sa tête, comme souvent il avait la grossièreté de le faire.
(Monceau aimait ainsi à se donner de l'aplomb, de la valeur, à faire comprendre la supériorité sociale que lui décernait incontestablement, selon lui, la richesse. L'hiver précédent, dans les coulisses des Folies-Bergère, comme un ami le présentait à Lulu, la clownesse si patricienne, la danseuse moderniste, si originale. Monceau avait gardé son chapeau sur la tête. Lulu, levant la jambe, — parmi l'envolement de sa jupe rose diamantée, où tintinnabulèrent les grelots d'argent suspendus sur la cuisse ronde, à une jarretière de roses et de rubis, grelots d'argent qu'elle faisait sonnei drôlement dans les dessous de jupes, — de la pointe de son chausson, avait envoyé rouler le chapeau à terre. Monceau,. grossier, n'avait trouvé à dire que ceci, froidement : « — Cinquante louis qui « éclairent ».
Alors, Lulu :
— Eh bien, « éclairez », monsieur.
Et comme Monceau, déjà fat, avait tiré de son portefeuilleun billet de mille francs, elle avait dit à un machiniste qui passait là :
— Tenez, monsieur vous en donne la moitié pour ramasser
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son chapeau; et je vous donne l'autre pour le reconduire à la porte des coulisses.)
Barsac, à l'oubli de Monceau, avait sonné. Le valet de chambre entra aussitôt : « — Prenez donc, je vous prie, le chapeau de monsieur. « Monceau se mit à rire aux éclats; puis ôtant son chapeau et, au lieu de le garder à la main, l'ayant remis au domestique pour l'accrocher dans l'antichambre, il crut devoir se confondre en excuses.
— Vous ne vous croyiez cependant pas avec Lulu... Là, vous pouvez parler, maintenant, la fraîcheur que vous sentirez à la tête vous rafraîchira les idées.
Monceau eut l'air de rire de cette leçon drôle comme d'une plaisanterie de camarade, et il se lança dans l'histoire de sa décoration, ou, du moins, dans le récit de ce que Barsac pouvait encore ignorer. Après avoir raté le ruban rouge, au 14 juillet, il avait continué à circonvenir Archambaud, le ministre du Commerce. Il trouva même moyen de se faire présenter à M™^ Archambaud. Ce jour-là, au milieu des personnes à lui inconnues qui étaient dans le salon, il fit un éloge enthousiaste du ministre. Il en parla comme d'un grand homme d'État, encore inapprécié mais qu'on comprendrait bientôt, tellement ses vues, ses idées portaient avec elles leur génie, comme d'un de ces rares hommes politiques qui ne sont pas seulement hommes politiques, « mais aussi des philosophes ». Il avait lu, par hasard, cette phrase, et, sachant avec opportunité se servir de tout ce qui lui tombait sous la main, il l'appliquait à « son ministre ».
Aux rares fois où, depuis, il vit M™^ Archambaud, Monceau exalta toujours résolument « l'immense talent » de « monsieur le ministre » et en même temps il insinua qu'il devait s'estimer heureux d'avoir une épouse comme elle « car, madame, que seraient les hommes, et surtout peut-être les grands hommes, sans la femme? » M™® Archambaud, petite bourgeoise nulle, épousée pour sa dot, quand Monceau lui débita pareil panégyrique, crut un peu plus en son mari et un peu à elle. Il avait une façon bordelaise de dire cela, une façon gasconne; elle n'aurait pas cru un Normand, qui eût oré sans feu ni flammes, même s'il eût cru en Archambaud, mais elle accepta tout d'un Monceau qui mettait de la conviction sans croire à rien.
Enchantée d'Antoine Monceau, le soir, dans la causeiîe
après dîner, et même dans le lit ministériel, M™*' Archambaud entretenait le ministre de Théritier de l'État de Saint- Xicolas; elle lui répétait les dires louangeurs du gros garçon, et même elle se servait de ses paroles pour se donner à ellemême plus d'importance. Un homme qui parle tant que cela de vous n'est pourtant pas un flatteur ou un flagorneur; il doit penser au moins une partie de ce quil dit, et Archambaud commença à croire, vers septembre — aux vendanges, disait Monceau en riant, « quand les feuilles de vigne rougissent », — qu'il avait vraiment un disciple. L'envoi mensuel d'une caisse de douze bouteilles de rhum Saint-Xcolas enfonçait chaque jour, à la table familiale, dans la mémoire de « monsieur le ministre », le nom de son admirateur et très humble ■ — et très fervent — disciple.
Archambaud, ministre inconnu, n'avait pas de partisans, et le Porc Monceau le lui fit bien sentir quand il fut plus familier avec lui ; il se faisait fort, lui, Monceau, homme universel, de par son produit, le fameux rhum Saint-Nicolas, dont les représentants étaient légion en France et à l'étranger — or, il n'en avait pas un seul à l'étranger — de lui amener une armée de fidèles. Il entretenait négligemment, à l'occasion, le ministre du peu de durée des ministères; aussi, quand il est au pouvoir, l'homme d'État doit se créer des alliés, des clients, c'est-à-dire s'assurer les moyens d'y revenir une fois tombé. Une puissance, la grande créatrice d'opinions, la presse; Monceau se faisait fort d'avoir à sa dévotion : le Journal, le Figaro, le Petit Journal; en province : la Gironde, le Petit Marseillais, le Petit Niçois. Il ajoutait négligemment : et cœtera.
Après l'article de Xégrava dans son terrible journal d'opposition, le Revendicateur, le Porc Monceau, pour donner au ministre une nouvelle preuve de ce qu'il avançait, obtint, moyennant un fermage bien payé de réclames du rhum Saint-Xicolas, un article de tête sur le ministre du Commerce dans un journal régional, à un sou, très répandu : le Petit Girondin. Il l'écrivit lui-même et le signa, discrètement, de ses initiales : A. M. Le ministre y était comparé aux plus grands politiques, à l'homme d'avenir qui a des idées, et un jour les mettra en pratique, si le pays est assez sage pour le garder longtemps au pouvoir ; on ne disait pas quelles idées : il en avait, et il était suffisant de savoir qu'il en avait.
Archambaud reçut de Bordeaux, de cinquante villes de France, le Petit Girondin, le numéro oia s'étalait, en tête de la première page, — signée : A. M. — sa glorification; l'article était encadré au crayon rouge ou bleu, ou souligné d'un gros trait d'encre, par ses admirateurs sans doute, ses partisans. L'hommage agréa au ministre; cet article semblait venir d'un peu partout. C'étaient les commis voyageurs de la maison Monceau qui, sur l'ordre du fils cadet, Antoine, adressaient l'article des villes où ils passaient. Et cela enfonçait dans l'esprit du ministre le souvenir de Monceau, prouvait que le gros garçon, d'une si extraordinaire évocation porcine, qui, l'hiver précédent, lui avait fait la surprise d'un panégyrique par Négrava dans le journal, le Revendicateur, avait bien une partie au moins des relations dont il se targuait.
Archambaud était député de l'Allier. Il avait, à Moulins, un petit journal hebdomadaire, VÊclaireur de Moulins. Monceau prit un abonnement — payé dix fois trop cher, dont le marchand de rhum avait lui-même fixé le prix — pour une grande annonce, composée en caractère gras d'affiche : État de Saint-Nicolas — rhum Saint-Nicolas. — Monceau seul ■propriétaire et importateur. Cette annonce tirait invinciblement l'œil à la troisième page de la petite gazette départementale; chaque fois que le ministre dépliait son journal local, il apercevait la large réclame. Ainsi, partout et toujours, le nom de Monceau était rappelé au ministre comme le fils cadet de la maison, Antoine Monceau, dit le Porc, lui imposait sa personne. Et l'aplomb du gros garçon était admirable, entraînant; il avait la faconde enthousiaste, portant à la croyance. Après tout, le ministre ne demandait pas mieux que de décorer Monceau. Mais à quel titre? Il lui présenta un matin l'objection.
— Enfin, comment vous décorer, voyons, puisque c'est ce que vous attendez de moi?
— Oui, monsieur le ministre et très cher maître.
— A quel titre donc? Je ne puis pourtant pas vous accorder cette distinction à titre d'ami, de disciple?
— C'est ce dont je m'honore le plus. Mais, puisqu'il faut un autre motif, ne suis-je pas le chef d'une grande maison, l'unique propriétaire du territoire, pardon, de l'État de Saint- Nicolas, l'homme le plus influent de la Guyane française?
Il ajouta :
— Et même des autres Guyanes, surtout de la Guyane hollandaise. Et, je me permets de rappeler à monsieur le ministre que l'État de Saint-Nicolas était un territoire contesté entre les deux Guyanes, française et hollandaise, et que moi, monsieur le ministre, je 1 ai apporté, je Tai donné à la République.
Archambaud était tout de même impressionné par cette santé : « — Mais vous n'êtes pas chef de maison, puisque votre père vit encore? »
— Ce n'est qu'une question de temps. Je le serai demain. D'ailleurs, ce n'est plus mon père qui gouverne maintenant, mais moi seul. (Il oubliait son frère aîné.)
Le chef de la maison, il n'en était pas moins vrai, était Monceau père, seul, M. Paulin Monceau, le vieux; celui qui s'occupait de la fabrication du rhum, c'était le fils aîné; Antoine, dit le Porc Monceau, dans les boudoirs de quelques acteuses et chez les lupanarelles, s'occupait, à Paris, de la publicité; or, il fallait à la boutonnière du cadet, pour la publicité du rhum Saint-Nicolas, un bout de ruban rouge. Le ministre hésitait encore : il craignait ces entrefilets de journaux qui posent des questions indiscrètes aux ministres, demandent parfois, — oh ! rarement — pourquoi un inconnu, quelqu'un qui n'a accompli aucun fait, si peu que ce soit méritoire, est décoré.
— Et voilà ce qui vous arrête? dit béatement le gros garçon. Puisque je vous affirme que j'ai tous les journaux à moi.
— Pas tous.
« — A peu près. Rien que pour Paris, tenez, Négrava, son article vous l'a prouvé, j'espère, est mon ami, et les autres directeurs de journaux n'ont rien à me refuser. » En riant : « - — Je suis cosmopolite et universel, comme le rhum Saint- Nicolas. Et la -presse est dans la gêfte. »
Le ministre, sachant quel pouvoir exercent les journaux, en homme qui dépend de l'opinion, parut blâmer d'un pli des lèvres fines cette plaisanterie inopportune et facile.
Cela ne marchait pas encore. Monceau se remua. Il réussit à faire la connaissance d'un député de Paris et lui envoya une caisse de douze bouteilles de rhum. Le député le remercia; il alla le voir « pour le remercier de ses remerciements ».
Ce premier député lui fit connaître une douzaine de ses collègues. Le gros garçon agit rapidement ; toujours le même moyen pour se les rendre favorables : du rhum, en guise de carte de visite, comme petit souvenir. Ils n'auraient peut-être pas reçu de l'argent mais un envoi de rhum s'accepte toujours : c'est un cadeau, pas autre chose, et cela n'engage à rien. Monceau, fort de ses envois jamais refusés, se présenta chez ses obligés, à la Chambre ou à leur domicile. Ils ne purent s'empêcher de le remercier. « — Et, cher monsieur, si vous avez besoin de quelque chose, je suis prêt à vous servir. » Le Porc les priait généralement de glisser à Archambaud un mot aimable en sa faveur; le ministre lui avait promis la croix, et s'ils voulaient bien le recommander pour la décoration, l'appuyer près du ministre, ce serait lui qui serait à jamais reconnaissant. Les députés promettaient. Certainement, ils parleraient au ministre, avant peu. Promesses vagues, sur lesquelles le gros garçon ne comptait guère. Il proposait alors, carrément, sans broncher :
— Allons ensemble, tel jour, chez le ministre, voulez-vous ?
Alors, ils étaient pressés, ils avaient des affaires. Monceau les guettait là. Il avait son coupé à la porte. De gré, de force, avec son audace méridionale, mais tranquille, il les installait dans sa voiture, les conduisait pendant une heure, deux heures, oii ils voulaient aller, et finalement, on arrivai: à la porte du ministère du Commerce. Là, le député était bien forcé d'entrer, de ^oir Archambaud; et le gros garçon à couenne blanche restait dans la voiture à attendre le député, afin d'être sûr qu'au dernier moment il ne se dérobait pas. Une douzaine de députés vinrent ainsi dans le cabinet d'Ar chambaud. « Vous savez, rien qu'un mot en passant. C'est à propos de Monceau, le propriétaire du rhum Saint-Nicolas. Décorez- le donc ! » Les plus familiers ajoutaient : « — Pour qu'il nous fiche la paix. »
Ces députés, qui se succédaient aux réceptions d'Archambaud, depuis la rentrée des Chambres, en octobre, donnaient encore à croire au ministre que, décidément, son disciple avait de nombreuses relations. Monceau trouva encore un argument qu'il posa, un matin, avec sa faconde intarissable et montante.
■ — Monsieur le ministre, mon cher maître. "Vous avez un député à la Guyane, un mulâtre taré, là-bas, couvert de
dettes, à croire qu'il a été élu par ses créanciers, un drôle méprisé de tous, qui siège à la gauche socialiste et qui vous fait de lopposition... Eh bien, si vous maidez, la Guyane aura bientôt un autre représentant au Parlement, le propriétaire de l'État de Saint-Xicolas. Car, je vous le dis, si Saint- Nicolas ne vient pas renforcer la Guyane française, l'aider, la soutenir comme un frère aide et protège sa grande sœur, savez-vous ce qui arrivera? Vous ne vous en doutez pas? De même qu'au siècle dernier les Indes occidentales ont secoué le joug, le protectorat de la mère patrie, c'est-à-dire l'Angleterre, de même la Guyane trouvera son 'Washington et secouera le protectorat français. Et savez-vous qui sera peut-être accusé de cette perte? 'Vous, celui qui n'aura pas su conserver, par moi, à l'influence française toute son autorité là-bas. "Vous êtes trop homme d'État, monsieur le ministre, pour ne pas voir toute la portée de votre conduite négative, de votre apathie. Il faut parer au danger.
Le ministre amusé : « — En vous décorant? »
— Rien n'est négligeable en politique, repartit Monceau d'un air profond, et les petites causes ont, plus d'une fois, amené de grands effets.
Le ministre savait vaguement que l'État de Saint-XicoIas n'était guère qu'un grand domaine, une portion de terrain située dans les limites des Guyanes française et hollandaise, mais il ne s'en souciait guère, n'étant point, à ce moment, ministre des Colonies.
Et Monceau, le gros homme à la couenne pâle, sachant qu'on triomphe aussi par la lassitude, continuait à essayer de convaincre Archambaud. Il y avait des intérêts français dans l'État de Saint-Xicolas. Certes, il ne fallait pas croire que c'était par gloriole, par vanité, certes, qu'il désirât un bout de ruban; du tout, c'était seulement pour honorer l'État de Saint-Xicolas. et c'était aussi, lui patriote sincère, Français de cœur et d'âme, pour rendre service au gouvernement, à la France et à la. République. Il jeta cette finale avec un beau geste et une ampleur de voix oratoire. Le ministre souriait. Alors, le Porc usa d'autres moyens.
Un matin, — le lendemain de Xoël — dans une redingote noire, ample et longue, sur la tête, un chapeau lourd à larges ailes plates, une haute cravate noire, le cou engoncé dans un col droit, solennel, et enfin dans toute la tenue d'un
homme d'importance, Monceau arriva chez le ministre. Archambaud, qui devait déjà trop de services au gros garçon pour ne pas le recevoir ou ne pas l'écouter, se préparait à soutenir l'attaque quand, tout de suite, le marchand de rhum s'écria :
- — Je suis déshonoré, monsieur le ministre ! Je n'ai plus qu'à me tuer !
— Pourquoi cela?
— Ah ! « ils » ont pris les devants.
— Qui ça, ils.? Et quels devants?
— Qui? mes amis de la Guyane.
— Expliquez-vous donc! fit Archambaud, agacé.
Ce garçon s'était attaché à sa peau, comme une gale. Il ne s'en déferait pas, décidément, sans lui ficher la croix, d'autant qu'il s'était arrangé pour rendre des services exceptionnels — et compromettants pour un ministre.
Monceau tira de sa poche un paquet de lettres. Elles arrivaient toutes de Saint-Nicolas, et il les avait reçues le matin même. Toutes contenaient — hélas ! oui ! — des félicitations sur sa nomination certaine, le i^"" janvier, au grade de chevalier de la Légion d'honneur. Avec désespoir :
— Qu'est-ce qu'ils vont dire, penser là-bas, quand ils apprendront que je ne suis pas décoré ?
— Mais aussi comment cela se fait-il ? demanda le ministre.
— Comment? Eh bien! là-bas, mes amis, connaissant mon dévouement à la France, à la patrie, pensaient que je devais être décoré et que le gouvernement ne pouvait vraiment pas s'abstenir plus longtemps de me donner la croix de la Légion d'honneur. Mes amis, monsieur le ministre, ont fait là-bas, beaucoup pour la France : on ne peut pourtant pas les décorer tous. Mais ma décoration, ils en prennent leur part, on les décore en ma personne. Déjà j'ai expliqué leur déception, au dernier 14 juillet. Mais cette fois, si tout leur espoir croule, ils vont être furieux, monsieur le ministre, et ils crieront contre le gouvernement. Les hommes remarquables des autres colonies françaises ont le ruban rouge, et il n'y a que dans l'État de Saint-Nicolas que personne n'est décoré.
— Eh bien ! dit le ministre, debout, tâchant de s'en tirer par de l'esprit, ça le distingue.
Le gros garçon à couenne blanche, peu disposé à appré-
cier ce sel ministériel, continuait, prenant Archambaud par un bouton de sa veste :
— Ils m'accuseront de les avoir trompés sur ma situation et mon influence à Paris, car, monsieur le ministre, comptant sur la bienveillance que vous m'avez toujours marquée, sur la protection d'un maître à son très humble et très fervent disciple, j'avais laissé courir le bruit de cette nouvelle, là-bas, vous comprenez, dans cet État où respire l'âme de la France... Maintenant, je suis perdu, déshonoré...
Aussitôt, avec sa coutume adroite de toujours sacrifier ses intérêts particuliers à des intérêts généraux, de se placer toujours, avec son égoïsme seul, sur une plate-forme d'idées supérieures :
— Mais, moi, ce n"est rien ! C"est l'iniiuence française qui est amoindrie par cela...
Puis il sortit encore de sa poche un journal : le Moniteur de la Guyane. Une invention encore, un journal qui ne devait avoir qu'un seul numéro et qui avait été imprimé et tiré à Paris, les jours précédents. Il lut un article de tête, où on prédisait qu'il serait le prochain député de la Guyane française dont il avait augmenté l'importance territoriale et commerciale, en lui annexant l'État de Saint-Nicolas, aux rhummeries maintenant célèbres dans le monde entier.
— Député? fit Archambaud. Vous vous présenterez, décidément, contre le député actuel de la Guyane?
— Oui, aux prochaines élections. Et le gouvernement, au lieu d'un adversaire, aura un ami. Et, quand vous ne serez plus au pouvoir, monsieur le ministre, vous serez mon patron, mon chef de groupe.
— Voyons, il y a peut-être moyen d'arranger les choses.
— Laissez-moi achever de vous lire cet article.
A la fin de l'article, on félicitait, d'avance. Monceau sur sa nomination dans la Légion d'honneur; on félicitait Archambaud, le ministre intelligent et patriote, qui avait prouvé par cette nomination avec quelle sollicitude il s'occupait des colonies les plus lointaines, des intérêts français ; cela se terminait par cette phrase : « Le gouvernement français s'honore tout entier en plaçant la croix sur la poitrine d'un homme qui a créé la prospérité de notre pays. » Monceau s'excusa modestement. « — C'est l'enthousiasme des pays chauds. »
Mais il se mit à brandir tout de même son journal : « Lisez, lisez ! C'est imprimé. On pourrait croire que j'exagère; mais, lisez, lisez, monsieur le ministre. » Et son désespoir éclatant à nouveau :
— Je suis déshonoré ! . . . je suis déshonoré ! . . . sûrement...
Archambaud le calma, et lui promit formellement de le comprendre sur la liste qu'il soumettrait au conseil des ministres pour les nominations dans la Légion d'honneur. En sortant du cabinet du ministre, Monceau demanda à être reçu par M™^ Archambaud. La femme du ministre, comme toujours, fut aimable pour un homme riche. Il la pria d'accepter dix mille francs pour ses pauvres, et elle n'osa refuser; des pauvres, elle n'en avait point, et elle se demanda ce qu'elle ferait de cet argent. En prenant congé de madame, — il savait qu'elle devenait coquette, commençait à s'habiller chez les grands couturiers, — Monceau lui apprit que son mari, l'illustre et très cher maître lui avait donné sa parole de le décorer, le i^'' janvier. Il la quitta avec la certitude qu'elle parlerait de lui à Archambaud, qu'elle le tarabusterait même, ou le peloterait, à propos de sa nomination, par reconnaissance pour les dix mille francs.
Au conseil des ministres, il y eut bien quelques objections, pour la forme, puis l'on s'entendit vite : Archambaud passa à un de ses collègues le Porc Monceau de ce collègue, à un autre un autre Monceau, et on lui passa le sien. La Chancellerie, après avoir pris connaissance du dossier d'Antoine Monceau, — oii il était présenté comme chef d'une maison considérable, et grand propriétaire, à la Guyane, de plantations de cannes à sucre et de rhummeries, — ratifia la nomination de l'héritier de l'État Saint-Nicolas dans l'ordre de la Légion d'honneur avec cette simple mention : frofriétaire à la Guyane.
Elle était là, maintenant, la nomination. Il tenait, avec un peu d'émotion, le numéro à la main : le Journal ofiicieL Monceau, -fils cadet, et employé, -pas même associé, de Paulin Monceau, seul propriétaire, était fait chevalier de la Légion d'honneur. — Dans le cabinet de Barsac, à Paris, il y; avait une quinzaine de jours, le gros garçon à face porcine avait ainsi terminé son récit :
- - Je suis le plus jeune légionnaire de France. '
RENEE APRIL. 459
Alors, quand il eut terminé son histoire, Barsac Tavait félicité ironiquement.
— Ce ruban rouge ne vous coûte pas trop cher. Vous l'avez mérité, d'ailleurs, par votre façon de le voler.
Et Monceau avait répliqué alors, sans se fâcher, restant flatteur toujours, parce que Barsac montait, s'annonçait comme une puissance future.
— Cest vous, mon bon, qui me nommerez officier de la Légion d'honneur, dans quatre ans.
Claude Barsac, dans ce décor pittoresque d'une ville si noble de ses souvenirs et de sa beauté toujours vive, tiré de sa songerie traversée tout à l'heure comme d'oiseaux merveilleux par les vers des grands poètes provençaux, souriait, de l'humour aux lèvres, voyant ce gros garçon, désenlourdi, à présent, de sa redingote et de son pantalon noirs, de son imposant gibus à larges ailes plates, et la face rieuse sous un petit feutre de voyage, le veston bleu, bien coupé, piqué, à la boutonnière, d'un presque imperceptible ruban rouge. « ...Encore une expérience complète, songeait-il. Tout s'achète, tout se vend, et le monde est mené par les hochets que les politiques ont inventés pour mieux gouverner, tenir les hommes. Honneurs, distinctions, places, c'est à quoi les hommes tendent. Un officier risquera de se faire casser la tête, dans l'espoir de gagner un bout de ruban rouge, et un savant, qui peine à ses travaux, le fait aussi un peu, parce qu'il tend à ce colifichet d'honneur. L'argent et la célébrité viennent à l'écrivain, et même pouvant se contenter de son génie au front, il est heureux, — pour des femmes peut-être, • — • d'attacher ce fin coquelicot à la boutonnière de son habit noir. Ce hochet leurre les hommes. Il apporte à celui qui le possède la considération des sots, l'éternelle majorité; il le revêt d'un cachet social contre lequel rien ne prévaut; il est le bouton de cristal de notre mandarinat occidental. Et, pour avoir ce signe, les uns ont leurs minutes d'héro'isme; et d'autres sont héroïques aussi, ils font, des mois, les antichambres, commettent des bassesses; il y en a dont le sang coule, d'autres, dont c'est la bourse. Oui, après tout, le Porc Monceau, par l'astuce qu'il a déployée pour conquérir son bout de ruban, est digne de le porter... »
46o l'arriviste.
Barsac et Monceau s'étaient donné rendez-vous pour aller ensemble à Monte-Carlo, au Temple de l'Or, l'avocat venant de Paris et le négociant de Bordeaux, où il était allé montrer son ruban rouge à ses compatriotes. En abordant l'avocat, cette fin janvier, sur la place aux Hommes, Monceau, les mains tendues :
— Je viens d'arriver. On m'a dit à l'hôtel que vous étiez à vous promener dans la ville. Ça va bien, maître?
Et, après les phrases quelconques :
— Vous savez la nouvelle.'^ Le Petit Marseillais, qui vient d'arriver, annonce que le ministère a été renversé hier soir, à huit heures, à la fin de la séance.
— Oui, vous avez été décoré à temps. Archambaud n'est plus ministre, et je ne pense pas qu'il figure dans la prochaine combinaison, à moins que vous ne lui donniez l'appui des nombreux journaux dont vous disposez, ces journaux, hein? dont les directeurs, dans la gêne, n'ont rien à vous refuser?
Le gros garçon sembla ne pas entendre l'ironie :
— A propos, mon très cher ami, mes employés et mes amis ont résolu de fêter, à Paris, le 8 février, ma décoration par un banquet. Serez-vous rentré à Paris, à cette date? Vous êtes le maître de demain, — c'est de vous seul que je veux tenir la rosette — et je vous demande d'accepter la présidence de cette petite fête cordiale.
— Alors, mon brave Monceau, vous organisez une petite fête, comme vous dites, et vous m'en offrez la présidence?
« — La place d'honneur. Vous acceptez, mon cher ami? Vous serez à ma gauche — côté du cœur — et, à ma droite, j'aurai le colonel de Labette. » Avec aplomb : « — La grande Chancellerie a bien voulu le déléguer pour me donner l'accolade. »
— Quel intérêt aurai-je à cela? Vous y gagnerez l'appui de mon nom; moi, rien.
— Voyons, mon cher maître, fit l'autre, traitez-moi en ami. (Prenant l'accent provençal, qu'il forçait.) Nous sommes compatriotes, tous les deux du Midi, eh?
Barsac réfléchit quelques instants, puis il répondit :
— Eh bien ! je présiderai votre banquet, mais à une condition.
— J'y souscris d'avance.
— Voici. Le 21 septembre prochain, date de la proclama-
tion de la première République, je fonderai à Paris un grand journal quotidien, à un sou, le Vingiiètne Siècle, dont le titre est déposé... Vous prendrez des actions dans mon journal, n'est-ce pas?
— Je ne doute pas, mon cher maître, du succès. Votre nom, votre génie... car je crois à votre génie, moi... les hommes de talent qui seront vos collaborateurs, tout cela est garant de la réussite de ce journal... Mais...
— Vous hésitez, mon cher? Alors, ne parlons plus de votre petite fête. Je ne vais pas vous chercher, moi ; c'est vous qui venez me trouver.
— Mais je n'hésite pas du tout, mon cher maître, répliqua Monceau... Ça dépend de la somme.
— Je ne vous demande que vingt mille francs. Et, encore, vous allez venir avec moi les gagner à Monaco... Au fait, si vous gagnez cinquante mille francs là-bas, vous vous inscrirez pour cent actions au lieu de quarante. Est-ce convenu?
— Certainement.
— Avant votre banquet, dit froidement l'avocat, vous déposerez la somme chez un banquier, en mon nom, et vous m'adresserez une lettre par la poste dans laquelle vous me prierez d'accepter cet argent, afin d'aider, pour votre part, à la fondation, cette année, du journal dont je vous ai parlé : le Vingtième Siècle. Je vous accuserai réception de votre lettre, afin que vous puissiez reprendre cette somme, seulement au cas improbable où le journal n'aurait pas paru avant décembre prochain... Est-ce dit?
Barsac comptait-il, pour créer ce journal, user du million volé et gagné par le meurtre? Pourquoi ce voyage avec Monceau à Monaco? Le gros garçon était avec lui, le soir, entre l'heure du vol et celle du meurtre, il était avec lui à l'heure des dures semailles. Le voulait-il comme témoin de sa chance continue? Quoi qu'il en soit. Monceau accepta les conditions, et Barsac promit d'assister au banquet, même d'y prononcer un speech amical.
— Et maintenant, dit le marchand de rhum, si nous allions prendre un apéritif au café d'Apollon?
Barsac refusa d'un signe de tête; puis : « — Je prends le soleil... A tout à l'heure! »
— Nous déjeunons ensemble?
— Oui.
— Eh bien ! en attendant, je vais « enrhummer » quelques clients et placer encore des tableaux de réç^^me chez les épiciers et cafetiers. Rhum Saint-Nciolas, — Plantations de ÏÊtat de Saint-Nicolas, en lettres d'or, h. '.e dernier des Gobas, polychrome, en costume de guerre! ...Et allez donc, c'est pas mon père !
Le Porc au ruban rouge parti, Claude Barsac se dit : « ...Une partie de cette fortune, bien minime, gagnée indûment par le vieux, puisqu'elle a aussi, comme presque chaque grande fortune, un crime pour origine, servira, du moins, les intérêts des petits et des humbles, accomplira les prédictions du commencement d'une ère nouvelle, comme servira à cela toute ma fortune à moi. » C'était toujours le même ambitieux jusqu'à vouloir être un apôtre, le Barsac qui pensait encore : « ...Le bien et le mal, mots qui ne répondent à aucune réalité; il n'y a que la destinée pour chacun de nous; nous la faisons plus ou moins nôtre, ou elle nous accable, et c'est tout. »
L'avocat avait repris sa flânerie de voyageur qui a passé la nuit dans le rapide, regardé, du sleeping-car, au réveil, Avignon, la silhouette du château des papes, à présent caserne endormie et comme frileuse dans ce matin d'hiver, admiré une fois de plus le pittoresque paysage du pont de Tarascon, de son château, au bord du Rhône, et, en face, de Beaucaire; — et il laissait ses pas errer au hasard. Il arriva ainsi, au pied de la ville, entre deux rangées de grands arbres aux branches nues. Sur deux lignes aussi, des sarcophages gisaient là, énormes coffres de pierre, où s'agrippaient des mousses. — Tout ce qui reste des milliers de tombeaux éle\és à cet endroit au temps de la cité latine, au temps où les beaux gladiateurs mouraient noblement, parmi les bravos, dans les immenses arènes, où les vierges chrétiennes étaient mangées par les lions et les tigres, où, à côté du cirque, le théâtre d'Arles aussi était digne de Rome.
Dans le silence du vieux champ de repos humain et de la campagne, aux sèves et aux germes encore engourdis, mais baignés de lumière, Barsac entendait, — car voici que se levait un vent de mistral, — le bruissement de hauts peupliers tout dépouillés, squelettes, qui allongeaient leurs ombres sveltes sur l'herbe sèche et sur les sarcophages blanchâtres.
RENEE APRIL. 40?
Or, dans ce cimetière romain, — devenu, plus tard, les Alyscamps, — ce matin de janvier, sous le ciel clair et le soleil tiède, une petite fille blonde, accroupie sur un tombeau les jupes relevées au-dessus des genoux par son attititude, montrant ainsi son sexe puéril, vivante statuette tanagréenne sur un lourd piédestal, s'amusait à construire un château de feuilles mortes. Barsac s'arrêta troublé. Il connaissait ces cheveux blonds, ces yeux bleus, et presque cette attitude. Tout à coup, il se souvint de Marquisette, au moment de sa mort, quand, à califourchon, elle s'apprêtait, avec ce même sourire, pour le moment de l'amour. C'était étrangement elle, enfant, elle, Marquisette, construisant sur un tombeau vide un château de cartes avec des feuilles mortes. L'enfant ne se souciait point du passant. Claude Barsac chassa, tout de suite, cette évocation, se disant :
« ... Une gamine, petite et future Vénus d'Arles, sur la pierre d'un cercueil latin, - — ce castel de feuilles sèches, ce pas encore printemps de femme aimée ou de maîtresse adorée dans dix ans peut-être, dont la -petite fleur de chair à -peine éclose entr ouvre maintenant son calice sur de la mort, cette enfant grimpée et accroupie sur un tombeau romain et qui, toute à jouer avec des feuilles tombées, jaunies, roidies, çà et là dentelées par l'hiver, offre, sans le savoir ou s'en inquiéter, aux regards d'un passant son yoni rose et ingénu, tel un bouton d'églantine, — n'est-ce pas, dans ce cimetière abandonné (trépassé aussi, cadavre aussi) dans cette nécropole, jadis fameuse, le symbole, non de la mort, mais de la perpétuité des races, de la vie incessante, éternelle, du flambeau sans cesse rallumé?... »
Et Barsac songea encore que dans ce célèbre cimetière défunt, depuis que, selon la légende, le Christ y apparut à saint Trophime, évangélisateur et premier évêque d'Arles, et à un synode d'évêques, parmi la foudre et les éclairs — une belle mise en scène pour le lancement de l'affaire ! — il fut de mode, pendant tout le moyen âge, de dormir son dernier sommeil. Car, selon les promesses, toute âme dont le corps était enseveli aux Alyscamps trouvait grâce, quels que fussent ses péchés ou ses crimes, devant le souverain juge. C était terre privilégiée. Aussi, des châteaux les plus haut situés au bord du Rhône, de Lyon même, les trépassés, — en convois de cercueils flottants, respectés de tous, parce qu'on chucho-
tait, sur les rives, des histoires de voleurs d'oboles mortuaires épouvantablement châtiés, — descendaient tout le long du fleuve, apportés par le courant, sur des radeaux de poutrelles et de branches, et recueillis, à Arles, au passage, par les moines nécrophores et fossoyeurs.
« ...Oui, toujours, songeait le promeneur, l'Argent fut maître et Roi. Les riches seigneurs de jadis, si sanglantes que fussent leurs mains, ■ — et les meurtres, étaient sans importance; pour un oui, pour un non, les peuples écopaient, — à condition de payer dûment cette terre bénie privilégiée, avaient la conviction que leurs âmes montaient droit au paradis, parmi les élus, comme leurs images de marbre devaient à jamais reposer, couchées dans les églises, les mains jointes pieusement. Ainsi, — songeait Barsac, qui, comme un maître, ramenait tout à sa pensée — les trépassés vinrent, leur salut assuré, pendant des siècles, aux Alyscamps. Le prix de la sépulture était mis, s'il était considérable, dans une boîte scellée aux pieds du mort, sur le radeau lugubre, ou bien entre les lèvres raidies du cadavre, si le prix était seulement une pièce d'or ou d'argent. Et les funérailles — frère, il faut être riche — étaient plus ou moins somptueuses, suivant que le silence de ces machabées était d'argent ou d'or. »
Pendant ce temps-là, dans la paix du vieux champ de repos humain, les Alyscamps, et de la campagne arlésienne, aux sèves et aux germes encore engourdis mais baignés comme de la lumière attique, bruissaient les hauts peupliers dépouillés dont les squelettes zébraient, autour du rêveur, un gazon jaune, brûlé par l'hiver, et les sarcophages blanchâtres, — avec les tremblotements légers des frissons de leurs grandes ombres sveltes.