L'ARGENT HEUREUX
Claude Barsac, en quittant Arles, s'était arrêté, deux jours à Marseille, où il avait fait, dans une grande réunion orga nisée par des jeunes gens enthousiastes du talent de leur compatriote, une conférence très admirée et très discutée dans tous les journaux de la région : le socialisme de demain, au vingtième siècle.- Il avait été retenu aussi par un immense banquet, de trois cents convives, en son honneur. Et là encore, Barsac, avec une amertume éloquente, avait flétri les concussionnaires, ministres et députés, tout le personnel gouvernemental jamais assez gorgé et repu, les trafics d'influence et de mandats ; puis sa voix ayant comme des profondeurs lointaines, il avait prédit les temps nouveaux, le xx^ siècle, où il n'y aura plus ni dogmes, ni frontières; et, soudain, dans un sentiment spontané, tous les auditeurs, remués par le frisson de cette parole, s'étaient levés pour acclamer en lui, Barsac, — un nouveau tribun.
Le grand avocat, le grand tribun — le Petit Marseillais^ du jour, lui consacrait son article de tête, sous ce titre : Vit nouveau tribun — sortant de l'ascenseur, qui de la gare monte les voyageurs aux terrasses de Monte-Carlo, avait à peine fait quelques pas sur la terrasse où, au milieu de jardins féeriques, le Palais du Jeu dresse ses coupoles, quand il fut abordé par Montai, le reporter :
— Ah ! quelle bonne fortune de vous rencontrer ici ! Vos discours de Marseille ont un énorme retentissement.
Claude, en riant : « — Fan dé bru. Ils font du bruit! »
— Vous êtes venu, à Monaco, pour jouer, veinard?
— Pour me distraire quelques jours : n'en dites rien. Je n'ai pas pris de vacances, cet été, et je me suis senti le besoin de m'accorder un congé d'une quinzaine. Mon médecin, d'ailleurs, m'y a fortement engagé. D'ici, j'irai probablement à Florence.
Ils allèrent déjeuner à l'hôtel de Paris, où ils trouvèrent Monceau. Le journaliste, entre le café et le rhum Saint- Nicolas — Monceau en avait demandé — parla du journal que Barsac devait fonder, le Vingtième Siècle, car ce bruit commençait à courir sur le boulevard. L'avocat, désignant le marchand de rhum, qui, pas encore habitué à son bout de ruban rouge, ne pouvait s'empêcher, de loin en loin, de cligner vers le pourpris de sa boutonnière :
Le Porc, qui restait toujours et partout commerçant roublard, avait laissé paraître une inquiétude, quand Barsac l'avait désigné comme un de ses actionnaires. Alors, l'avocat :
— Dites donc, Monceau, est-ce que vous auriez peur?
— Moi, avec vous? Jamais. Vous êtes en veine de réussite, je sens cela. Et j'ai le flair.
— Je sens votre succès aussi, dit Montai. Oui, tout vous réussira... Si vous jouiez, je suis sûr que vous ramasseriez une fortune.
— Allons donc ! Vous allez me donner l'envie de tenter le sort... Oui, il faut que j'essaie. Mais je ne veux jouer qu'un coup, un seul. Je risquerai douze mille francs, le maximum de la mise, je crois, au trente-et- quarante. Si je gagne, cet argent sera pour les pauvres et pour les révoltés!... Du butin pour eux pris sur l'ennemi !
— Si vous perdez ? — Eh bien ! je m'en tiendrai là. — Et si vous gagnez? — Je verrai...
A deux heures, ils montaient le large perron. Avant de pénétrer dans l'atrium, comme un train venait d'arriver de Nice, amenant un lâcher de joueurs et de joueuses, ils durent faire queue avant de pénétrer dans l'atrium aux colonnes de marbre qui précède les salons de jeux, pour se faire délivrer des cartes d'entrée par un commissaire spécial. Dans le premier salon, deux tables de roulette, l'une à droite, l'autre à gauche; dans le deuxième salon, cinq tables encore où les cylindres viraient. Des plafonds dorés tombaient au-dessus
des tables, sur chacjue tableau, deux chaînes de cuivre pour y suspendre les lampes, quand le jour s'en va. Autour des cylindres de bois verni aux cases de cuivre numérotées, autour des tapis verts aux lignes jaunes, des chiffres en prison dans les carrés, les croupiers, beaux garçons, avec leurs, râteaux de buis, une rangée de pontes assis, pressés les uns contre les autres, et, derrière, des joueurs encore et des joueuses, debout. Puis, le désert, entre les tables, entre les sept champs de bataille. Un garçon en habit bleu et or, d'un pas discret et léger, effleurait le parquet de noyer ciré, portant aux fiévreux, sur un p)lateau, des verres d'eau. Rien que le bruit de l'argent, des pièces de cent sous, des louis d'or.
Un silence comme religieux. On entendait seulement de la même voix habituelle et monotone, les croupiers qui disaient : « — Messieurs, faites vos jeux ! — Le jeu est fait ? — Rien ne va plus. » Et le petit bruit de la bille d'ivoire qui roule dans le cône fatidique, et, de nouveau, le croupier, même voix monotone, qui annonce le numéro sorti, la couleur, pair ou impair. Tout le spectacle autour des tables. Le long des murs, des banquettes de cuir cramoisi où rarement quelqu'un prend place, de-ci, de-là, un décavé, quelque blessé du jeu qui se traîne à l'écart de la bataille, un instant. Et les hautes fenêtres sont voilées de rideaux de guipure, et d'autres en lustrine verte par-dessous, pour empêcher de voir cette attraction divine du dehors : l'admirable paysage de la montagne, de la mer et du soleil.
Barsac, suivi de ses deux courtisans, avait traversé lentement, mais sans s'arrêter, les salles de la roulette. Dans les deux salles du fond, où sont les tables de trente-et-quarante, la rouge et la noire, il contempla, ironique, le spectacle autour des tables; joueurs et joueuses représentaient là à peu près toutes les variétés de la physionomie humaine ; ii y en avait de froides, de flegmatiques, de joyeuses, de brutales, d'in.souciantes, de passionnées. Quelques visages ruisselaient de sueur. Des horizontales avaient devant elles des billets et de l'or; elles jouaient, leur amant et banquier à côté d'elles, ou derrière, en courtisanes de luxe, à deux ventouses, — à qui l'argent ne coûte rien que cela.
Barsac s'approcha d'une des tables. Un profil de Gaulois, à la moustache tombante, de Brenn maquillé et victorieux, attira son attention. C'était Négrava, qui venait de gagner
et, se retirant du jeu, serrait des billets de banque dans son portefeuille. Le leader radical, levant les yeux :
— Tiens, mon cher Barsac ! . . . Aussi étonnés l'un et l'autre de nous rencontrer ici. Les deux augures, hein?... Dire qu'il y a huit jours j'ai complimenté un de mes collaborateurs pour un de ses articles sur l'immortalité — non, ^immoralité ■ — du jeu.
— Chose, ce jeune naïf?
Ils se mirent à rire tous les deux de reconnaître suffisamment celui dont ils parlent sans l'avoir nommé. Une pirouette. Négrava s'éloignait de la table de quelques pas. En riant toujours, mais sardonique :
— Comme vous, mon cher, il ne gardera pas longtemps sa naïveté. Il est intelligent. Chose, comme vous dites.
A ce moment, le directeur général qui, contre sa coutume, était entré dans les salons, aborda le leader radical. Ils se serrèrent la main ; puis le Warwick républicain lui présenta son cher ami, Claude Barsac, nouvelle étoile montant au ciel de Paris, « homme du plus grand avenir, — à redouter » .
Négrava avait fait la présentation presque comme un clown qui en présente un autre, nouveau venu, au public. Le directeur complimenta, a^'ec une extrême courtoisie, l'avocat sur l'acquittement de « l'assassin de la petite marquise de Sergy » ; puis, à Négrava :
— Il y a bien longtemps que vous n'avez parlé de nous dans votre journal. Vous savez combien nous « l'estimons ».
— Le silence vaut bien quelque chose.
Le directeur sourit faiblement. Puis, après des amabilités réciproques entre les trois hommes, le directeur général éloigné, Négrava demandait à l'avocat :
— Avez- vous joué quelquefois?
— Jamais.
— Alors, risquez-vous. La première fois, on gagne toujours.
Négrava était papillotant, il sautait, voltait, laissant de côté le sérieux et ne montrant plus que l'esprit clownesque de sa nature. Une blonde passait, une splendeur russe à la taille souple de liane. S'approchant d'elle, il lui prit le bras, d'un mouvement gentil, et revint :
— Zarina, permets-moi de te présenter mon ami Claude
Barsac!... Mon cher, une femme qui porte bonheur et belle comme un paon.
La splendide fille, à sveltesse de liane, regarda Barsac et la même phrase revint, montrant que, dans les clichés, stupides souvent, de l'opinion publique, Mirande restait toujours, pour la plupart, le meurtrier de M'^" de Sergy :
« -^ C'est vous, monsieur, qui avez fait acquitter l'assassin de Marquisette?... Je vous en veux! » Dans un sourire de sa bouche voluptueuse : « — Mais je vous porterai veine volontiers, si vous voulez.
Barsac, froid :
— Madame, je vous remercie. J'ai déjà quelqu'un, là, que vous avez connu peut-être : le Porc Monceau.
— Oui, une fois, dit-elle ingénument.
Négrava éclata, et il lança une jambe de-ci, une jambe de-là. Presque un entrechat. Monceau, à ce moment, venait de se retirer du jeu. La chance lui avait été favorable, et sa figure porcine s'épanouissait, ses oreilles rosissaient. Cela ne lui déplaisait pas de gagner. Mais, apercevant Négrava et Barsac, il refoula son contentement, et, pour expliquer ce qu'on avait pu voir, il dit :
— Une perte ou un gain, cela n'est rien pour moi; mais le jeu me divertit.
Il s'en allait vers une autre table, dans la salle voisine. Avant d'y arriver, il fut entouré par trois belles petites, acteuses vagues. Il venait de gagner, elles l'avaient vu; de plus elles avaient entendu son nom chez les lupanarelles. Il n'avait qu'à choisir. L'une, qui montrait, par intermittences, ses jambes dans des rôlets, aux Variétés, fredonnait :
Au mont Ida, trois déesses.
— J'en choisirais bien deux.
La petite futée :
— Oui, — la part du porc.
Il avait l'air de piaffer au milieu du trio féminin, dans ses vêtements clairs, à la dernière m-ode. Ce n'était pas l'homme grave d'avant la décoration, patron toujours solennel et dur avec ses employés.
Barsac, cependant, se dirigeait vers la table de jeu. Négrava l'arrêta :
47f^ LARRIVISTE.
— Comment, malheureux, vous allez jouer sans fétiche?
— Et quel est le vôtre, Négrava ?
— La photographie du nouveau président du conseil, Rinval.
Et il quitta Barsac en voltigeant pour aller rejoindre le trio d'acteuses qui escortait Monceau. — Claude avait souri à l'observation moqueuse de Négrava. Il était venu, vraiment, pour jouer, et il avait un fétiche, le million de Marquisette, quïl avaic retiré de sa cachette, sous le cartonnage, et dans l'épaisseur du châssis, derrière le portrait de Mirande. En quittant Paris, il avait emporté ce million — les mille billets de mille francs — dans une petite valise. Il avait pris sur lui cinquante mille francs, cinquante des billets volés. Il s'approcha des tables de trente-et-quarante, où il voyait Montai, soucieux, défendant quelques louis. Il aveignit son portefeuille, prit douze billets de mille francs et les jeta avec intention, sur la rouge, couleur du sang.
— Vous assurez les billets?
Barsac, ne sachant pas ce que cela signifiait, répondit :
— Non.
Alors la même voix :
— Les jeux sont faits?
Puis :
— Rien ne va plus.
Le « tailleur » tourna et laissa tomber, une à une, devant lui, sur le tapis, en les additionnant, les cartes de la première rangée, puis il annonça :
— Cinq.
Après la seconde rangée, comme l'avocat appuyait avec force la main sur sa poitrine, sur l'argent fétiche, la voix prononça :
— Cinq, deux, rouge gagne, et couleur perd.
Barsac gagnait. Le croupier poussa avec le râteau vers la masse de douze mille francs, douze billets de mille francs. Barsac, vers qui les yeux des joueurs se tournaient, reprit sa mise, les douze billets qu'il avait mis à rouge, billets volés dont le notaire avait donné les numéros à la police, et les replaça dans son portefeuille, laissant les autres toujours à rouge. Le tailleur annonçait déjà :
— Six, quatre, rouge gagne, et couleur perd.
Au trente-et-quarante, les cartes — une fois battues, cou-
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pées et posées, — gardent l'ordre où les a ainsi placées le hasard. Si elles renferment une série, rouge ou noire, heureux qui la suit, rien ne peut intervertir les cartes. Barsac laissa faire, jouant la série. Dix fois de suite, la rouge sortit. Il gagnait à présent, laissant toujours le maximum : I20 000 francs. Au onzième coup, guidé par un instinct, il poussa ses douze billets de l'autre côté du grand tableau, sur la noire, et le tailleur annonça :
— Trois, sept, rouge perd, et couleur gagne.
Il remit les douze billets de mille sur la rouge. Kouge gagne encore. La portée de cartes était finie. Pendant que le tailleur déchirait le pli cacheté d'un nouveau jeu, Barsac, qui pliait dans son portefeuille — en ayant bien soin de ne pas les confondre avec les cinquante billets numérotés par le notaire et volés, ceux de Marquisette — cent quarantequatre billets de mille francs, son gain, était le point de mire de tous les regards. On se colportait son nom déjà, et vers lui les yeux des femmes rapprochées luisaient.
L'avocat ayant dans sa poche ce bénéfice, se retournait, pour éviter les curiosités; il aperçut le juge d'instruction, M. Chesnard, qui tout le temps de la série, avait suivi sa chance. Comment était-il là? Le suivait-il? Avait-il connu le projet de voyage de Barsac à Monaco? Et avait-il imaginé que l'avocat viendrait là tenter la fortune avec l'argent du meurtre ?
— Mes compliments, maître Barsac.
— Oui, je viens de gagner une bagatelle, cent quarantequatre mille francs.
— Vous aviez un fétiche, sans doute?
— Oui.
— Lequel ?
Ils s'en allèrent ensemble, l'air amical, sortirent de la basilique de l'or. Comme ils étaient au bas de l'escalier, sur la place ensoleillée, à l'écharpe féerique d'hôtels et de jardins :
— Vous me demandiez tout à l'heure quel était mon fétiche?... Vous n'avez pas deviné?
— Non.
— L'argent de la Morte.
— Quelle morte?
— M™"^ de Sergy. Marquisette... Ne l'ai-je pas tuée? U«
crime, dans la vie d'un homme, ça force la destinée et ça lui porte toujours bonheur.
— Vous voulez rire? demanda M. Chesnard.
Et, malgré lui, le juge d'instruction était blême. Démonté par tant d'audace, M. Chesnard doutait de lui, de la perspicacité étrange dont il se croyait doué, dont il s'était donné, si longtemps, des preuves.
Barsac, très gai :
— Certainement, je ris. C'est pour vous punir de la mauvaise pensée que vous avez eue sur moi; car, avouez-le, mon cher juge, vous m'avez cru un instant le meurtrier de M"® de Sergy.
■ — Vous me calomniez.
— Non. Avouez-le donc. J'ai une « perspicacité » aussi, que tous les juges d'instruction devraient bien avoir. Le soir ovi je suis allé, avec mon ami Mirande, chez M. Ferron, il y avait en vous quelque chose qui prouvait que vous aviez cette conviction, et je gage que vous avez essayé de la faire passer dans l'esprit de notre éminent procureur général. Mais M. Ferron a réfléchi, et il a vu aussitôt toute la fausseté, l'illogisme d'une pareille idée; il a compris qu'un homme comme moi ne compromet pas son avenir par un crime, surtout par un pareil crime. Il y a des actions morales, non atteintes par le Code, qui sont aussi criminelles et horribles que ce vol et ce meurtre. Je suis comme les autres, et l'idée que vous avez de l'humanité n'est pas fausse; mais quand vous me soupçonnerez de nouveau d'un crime, que ce soit d'un crime à la façon d'un Richelieu, d'un Napoléon...
Il s'arrêta de parler, rêvant. Puis, avec une voix étrange, profondément douce et sympathique, où il semblait qu'une bonté infinie montait du fond de son cœur :
— Cependant, il y a eu Vincent de Paul. Je vous avoue que je l'envie, et si je pouvais lui ressembler un peu...
Ce langage étonna un moment M. Chesnard; mais le juge pensa vite : « C'est bien l'homme, et il est fort. Que peut-on lui reprocher, maintenant? Il a des clients riches, et il peut gagner ce qu'il veut. De plus, il semble que je suis là tout exprès pour le voir gagner près de cent cinquante mille francs. Ce n'est pas un homme à venir les reperdre demain. Je ne puis douter de la source légale de sa fortune. Oui,
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c'est un fort. Ferron a vu juste, et il a été politique de se le ménager. Il a détruit la fortune de sa victime, dont il ne pouvait pas se servir. Voilà tout. » Et il dit :
— Je n'ai jamais eu à votre égard les idées que vous me prêtez... Mais je reste cependant convaincu que vous savez le secret de cette affaire.
Charmant, Barsac invita M. Chesnard à prendre à la terrasse d'un café oii jouait, avec des énervements de violon, des pleurs de violoncelle, un orchestre tzigane, un champagnecocktail. Le juge d'instruction accepta l'offre de l'avocat. Dans son dilettantisme d'humanité à étudier, il lui était indifférent de boire frais avec un assassin comme de ruser, batailler avec un qu'il tenait à sa disposition dans son cabinet de juge. Sa dégustation de l'homme étaient de tous les instants.
Il commençait à faire froid, comme chaque soir, sur ces rives d'or, à la tombée du soleil. Les deux hommes s'installèrent quand même à la terrasse du café, — où ils aperçurent Négrava et Monceau, — à leur tabie. Celui-ci qui trouvait l'occasion bonne, se faisait peu à peu, habilement, le camarade du politicien, qui lui répondait en camarade. Ils avaient l'acteuse des Variétés avec eux. Monceau expliquait à Négrava, qui s'esclaftait, l'art de traiter les femme « comme elles le méritent ». Le manque de générosité, l'avarice même, avec la cruauté, se montraient dans les paroles du marchand de rhum à face de porc.
Négrava et Monceau s'étaient levés, avec l'acteuse. pour retourner aux salons de jeu. Barsac et Chesnard s'étaient levés aussi.
— Vous êtes content du Porc? demanda Barsac à Négrava, à part.
— Il vient, à ce qu'il croit, de se faire mon intime... A Paris, il sollicitera de moi un nouveau service.
— Et que lui répondrez-vous?
— Je lui dirai de me reparler de ça. quand nous serons encore à Monte-Carlo. Le Négrava de Paris ne se souvient plus de ce qu'il a fait ou dit à Monaco.
Ils rejoignirent Monceau, qui marchait devant eux avec M. Chesnard, le juge, en train d'observer les petits yeux voilés d'une lourde paupière de son interlocuteur, ses oreilles tombantes. Négrava et Monceau s'en allèrent ensemble. Puis,
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après quelques propos encore, Barsac quitta le juge d'instruction, qui lui dit, comme ils se séparaient :
— Défiez-vous. La chance se lassera.
L'avocat le regarda fixement, et, les yeux emplis de la certitude d'un triomphant et d'un dominateur, jeta cette phrase d'une morbidesse moqueuse : « — Non. La grâce est avec moi. »
Le décor de Monaco est splendide, merveilleusement unique au monde. La mer bleue a des reflets chatoyants. Là, dans le cadre de ces caps, de ces pointes aux verdures sombres qu'égaient, tels des linges étendus, les taches blanches de villas impériales, au bas de ce gigantesque paravent de montagnes pelées et rousses qui font de ce coin un éden, un « cagnard », en parler de Provence, abrité des vents, où le soleil, dès qu'il est sur l'horizon, répand, sans qu'un rayon soit perdu, sa lumière et sa chaleur, — là, plus délicieusement peut-être qu'ailleurs, la mer étale, selon l'image du vieux poète ionien, son sourire innombrable.
Jusqu'à mi-côte des montagnes, les oliviers. Un jouet mécanique, le chemin de fer à crémaillère de la Turbie, monte sur la cime comme une tarasque gentille parmi les bois de sapins et, plus loin, sur les croupes grises, sur la haute échine de pierre, oii silhouettés à peine sur le ciel bleu, se confondant avec le rocher, deux forts français sont accroupis, allongés comme des dogues. Jouissant de ce beau décor, Barsac, seul, descendit, dans une odeur de poivriers qui le saisit une minute, devant Ips villas envahies par le grimpement des glycines, les rampes où, aux balustrades de pierre, de tuiles à gorge en brique rouge, dévalent encore les grappes des glycines, — des raisins qui seraient des fleurs ; — il s'amusa, au bas de la côte, de la minuscule église de Sainte-Dévote, dont le clocher se dresse, dans le vallon, sous le pont du chemin de fer. Et, comme il montait une autre rampe, désireux d'errer et de songer dans les jardins plus sauvages du vieux Monaco, une brise lui apporta le parfum acre et violent d'un eucalyptus, comme si une main avait agité devant lui un bouquet de branches de l'arbre lointain. La mer élégante, dont le saphir commençait à sombrir un peu, faisait douce-
ment son bruit sempiternel ; et, dans l'air doux, de longs et fins nuages transparents étaient comme des écharpes de gaze rose, des tulles de soie blancs, voiles agités, au départ du soleil, par les invisibles sirènes du ciel.
Arrivé à une porte des remparts de la vieille capitale, il prit un petit sentier — parmi les cactus aux feuilles en lames de sabre, les palmiers, les araucarias, les géraniums énormes — dans les jardins surplombant la mer. Sur une terrasse, en face de cette mer bleue où s'abattait déjà le crépuscule, deux carabiniers monégasques, enveloppés dans leurs manteaux noirs à brandebourgs garance, pantalons bleus à bandes rouges, causaient assis, en face l'un de l'autre, chacun sur un vieux canon mangé par la rouille, canons des siècles disparus. Barsac, allant ainsi à l'aventure, se trouva près de la caserne des carabiniers, sur la casemate. Un escalier dévalait. Il le prit. A côté, sur la pente, c'était une dégringolade de géraniums grimpants, pourpres et roses, de cactus dont les feuilles, çà et là déchirées de plaies, semblaient les dos de grands serpents enchevêtrés. Au bas de l'escalier, une porte très haute, ouverte, un trou noir, sous la voûte. Il entra, et dans la pénombre, il distingua des voitures noires, puis, empilés, une centaine de cercueils en bois blanc. Une femme apparut, la gardienne. Il s'informa :
— - Soiio, signer, le casse é le vetture.
Elle expliqua qu'il n'y a point de cimetière dans la principauté. Des fourgons vont, la nuit, chercher les morts dans les hôtels et les emportent à la frontière. Ainsi les vivants ne sont pas affligés par les rencontres de convois funèbres. « — On met les trépassés, même riches, interrogea Barsac, dans ces cercueils de sapin ? — Non, les cercueils, de luxe, sont apportés directement de Menton, de Ventimiglia ou de Bordighera. Ceux-ci sont pour les gens du pays, les pauvres et let- étrangers ruinés. — Et le cimetière? — Il est à la Turbie, monsieur, en France. » Encore une leçon de la vie. Ici, on avait banni le deuil ; on emportait les cadavres la nuit, hors du pays. Cette terre, qui est un enchantement, n'acceptait pas la mort.
Et la jeune femme, gardienne de la remise des cercueils, était gaie et souriait au soleil qui se couchait, sanglant, au loin, s'enfonçait dans les flots comme un grand louis d'or. Au bas de la dégringolade extraordinaire de géraniums et de
cactus, soutenue par un mur en pierres sèches, près de la porte et du trou noir, au bord du chemin caché, un jardinet, avec quatre cyprès moins hauts que les cactus. « — C'est le jardin du « bambino », dit la femme. Mon mari, qui est fossoyeur, les a pris au « campo-santo » de la Turbie, et il les lui a donnés. » Un enfant apparut au bout du chemin, frais et rose, rieur, les cheveux noirs en broussailles. Barsac lui donna vingt francs et partit. Les nuages légers, les tulles de soie blancs, les écharpes de gaze rose s'empourpraient du sang lumineux d'un énorme soleil, au ras de l'horizon.
Le crépuscule s'avançait sur la mer.
Rapidement, Barsac revint au palais du Jeu dont les fenêtres s'allumaient. Mais, une fois sur le parvis de ce prestigieux Temple du Hasard, il résolut de n'y rentrer que le soir, pour tenter encore sa chance. Il rencontra Montai, qui le savait déjà le gagnant de cent cinquante mille francs. Barsac lui dit :
— Négrava et Monceau doivent être encore là dedans. Voulez-vous les trouver et leur dire que je les prie à dîner avec moi, ce soir? Naturellement, vous êtes des nôtres. Et invitez, pour vous autres, les jolies femmes qui vous plairont.
Bientôt, Claude Barsac rentré dans sa chambre, replaçait dans sa valise avec les autres, les cinquante billets de mille francs de la morte, pour que le million fût complet, intact. — tel qu'au jour des actes, et, ne gardant sur lui, dans son portefeuille bourré, que la fortune de papier gagnée, il revint sur la place oii ses amis se promenaient, en discutant des systèmes et des combinaisons de jeu. — Dîner, causeries, tziganes, rires de femmes ; et, à neuf heures, de nouveau, les salons de jeu.
Une cohue énorme. Au-dessus des tables, sur les tableaux de droite et de gauche, des lampes, maintenant, étaient accrochées aux longues chaînes de cuivre tombant des plafonds dorés. Toujours les croupiers, devant les piles d'argent et d'or, les tas de billets de banque, le râteau à la main, les inspecteurs surveillant la partie et une triple, quadruple rangée de joueurs assis ou debout. Et, sans cesse, les phrases rituelles : « Faites vos jeux! — Les jeux sont faits. — Rien
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ne va plus. » Et la roulette roule, la bille tourne dans le sens contraire, et, enfin, s'arrête dans une case de cuivre surmontée d'un numéro rouge ou noir : — le zéro seul est marron; — le numéro qu'on annonce, noir ou rouge, pair ou impair; manque, c'est de i à i8; passe, de 19 à 36. Puis, les pièces de cent sous, de vingt francs que les croupiers ratissent, ou payent aux gagnants. Aux lustres dorés, brillent à profusion, des bougies électriques, et pendent, criardes, des passementeries, des glands rouge sale et jaune terni, comme si des rastaquouères fétiches y avaient accroché les vieux harnachements de leurs mules espagnoles. Entre les tables de jeu, l'espace, vide toujours, traversé de groupes de filles : ainsi, dans le désert, des caravanes de chameaux d'une oasis à l'autre. Sur les tapis verts où, d"ns les cylindres, viraient les numéros fatidiques, rouges ou noirs, se penchaient, avec des faces de bourgeois quelconques, de voleurs du demimonde, d'aventuriers, de riches d'occasion, des faces névrosées, hystériques, oisives, vicieuses, avec des faces d'avares, de prodigues, de sages, de fous, en vain se composant un masque d'indifférence, se penchaient, hommes et femmes, toutes les passions humaines, — les sept péchés capitaux.
Barsac, Négrava, Montai le reporter, Monceau le rhummier frais décoré, s'étaient approchés, dans la grande salle, d'une des tables de roulette, où les pontes faisaient un rempart moins impénétrable. Négrava dit :
— Barsac, vous n'avez jamais joué à la roulette?
— Non. Mais j'ai étudié ce jeu théoriquement.
— Eh bien, risquez encore le maximum. Je vous l'ai dit, au trente-et-quarante, et cela vous a réussi : on gagne toujours la première fois. Et vous avez la veine.
Barsac regardait, sur le tapis vert, les gros numéros jaunes dans le quadrillage rectangulaire des carrés. Un numéro l'hypnotisait, lui semblait devoir être victorieux pour un coup qu'il projetait, dont il avait la hantise : 30. Il pensait à sa vie passée et douloureuse, au journal, le XX^ Siècle, qui allait revendiquer au nom des misérables l'émancipation définitive et un minimum de bonheur. Or, à trente ans, Jésus commençait sur le bord du lac de Génézareth sa vie de prédication ; lui aussi, Barsac, rêvait pour le monde une joie nouvelle, vaguement une évolution d'idées, une société meilleure, plus douce, où, peut-être, un Napoléon pacifique,
lui, Barsac, accomplirait par la seule puissance du Verbe, la ré-publig^ue des feufles.
— Vous hésitez?
C'était Chesnard, le juge. Il était là, de nouveau, comme s'il épiait les actes de celui quïl soupçonnait. Alors, tout à coup, il eut cette divination prophétique intense, irrésistible, que le numéro élu allait sortir, clamer encore son triomphe, affirmer comme sa destinée, Claude Barsac prononça, et tous les yeux se levèrent vers lui :
— Neuf louis, au 30 plein; — sur chacun des trois « chevaux » dix-huit louis — à chacun des deux carrés, trente-huit louis, — sur la transversale de trois numéros, 500 francs, — sur la transversale de six, i 200 francs, — à la dernière douzaine, 3 000 francs, • — à la troisième colonne, 3 000 francs, — à cheval sur les deuxième et troisième colonnes, 6 000 francs ; — à cheval sur les deux dernières douzaines, 6 000 francs ; — encore 6 000 francs, à rouge, 6 000 francs à passe, et 6 000 francs à pair.
Les croupiers et les inspecteurs le regardaient; mais, déjà, ils le connaissaient, à cause de sa série rouge, son gain de cent cinquante mille francs, au trente-et-quarante, l'aprèsmidi. Et le nom, Claude Barsac, courut parmi les pontes qui chargeaient de leurs mises le numéro, les carrés, les transversales, les chances essayées par le joueur original et audacieux. Tandis que, à tout hasard, des inspecteurs se hâtaient vers l'administration pour renforcer, vite, la caisse, soutenir le coup et les suivants, s'il y avait lieu, le chef de partie, simplement :
— Alors, le trente -plein, et à toutes les chances correspondantes?
ce — Oui. » Et Barsac tendit au croupier une liasse de soixante-quinze billets de banque de mille francs : celui-ci les compta; puis les posa sur le numéro, disant, dans la stupeur des pontes :
— Tout va aux billets, jusqu'à concurrence du maximtim. Le juge pensa : « — S'il gagne, il est marqué vraiment du signe des victorieux. C'est Bonaparte, s'engageant sur le pont d'Arcole. » Le croupier, aussitôt, sur un mot bas du chef de partie :
— Rien ne va plus.
Il mit le cylindre en mouvement de gauche à droite et la
bille de droite à gauche. Tous les regards convergeaient vers la bille virant sur le bois verni, puis sur les cloisons de cuivre, vers la bille qui, enfin, — tomba dans une case.
Un cri d'admiration courut sur toutes les lèvres tandis que le croupier annonçait, indifférent : « — Trente, rouge, pair et passe. » Barsac avait gagné. Le coup payé, Barsac avait laissé sa mise sur le numéro qui venait de sortir, le chef de partie, inquiet, interrogea :
— • Le 30 plein, et aux chances correspondantes?
Barsac, impassible :
— Oui.
Négrava, Montai, le Porc, davantage cette fois encore, se mettaient dans la veine insolente de Barsac. Le croupier, aussitôt — car les enjeux se multipliaient sur les chances choisies par ce joueur si audacieux et si heureux, dont le nom volait, avec celui du célèbre chef républicain, Négrava, sur les bouches des pontes et des curieux, prononça :
— Tout va aux billets, jusqu'à concurrence du maximum... Les jeux sont faits ? Rien ne va plus.
Il manoeuvra le cylindre de droite à gauche, cette fois, et jeta la bille de gauche à droite, changeant, selon la règle, les deux mouvements de rotation, à chaque coup, afin de tromper précisément les calculs de probabilité, empêcher, par exemple, la répétition des numéros. La bille vira longtemps, puis, rebondissant sur les petites cloisons de cuivre, retomba dans le même box. Un murmure de stupéfaction — oh ! — s'éleva, tandis que le croupier annonçait de nouveaif :
— Trente, rouge, pair et passe.
Des joueurs et des voyeurs accouraient des tables de roulette voisines et déjà des salles de trente-et-quarante, où la nouvelle de ces deux coups extraordinaires était bien vite parvenue. Monceau, qui, pour sa part, emportait un petit matelas de billets bleus, dit à Barsac :
— Inscrivez-moi pour cent actions dans votre journal. Voici les cinquante mille francs, mon cher.
Et, dans une pirouette à la Négrava, de cochon qui veut imiter un clown, il ajouta, le ton désinvolte, un clin d'oeil machinal sur son ruban rouge filiforme : « — Le XX^ Siècle? j'en suis ! » Négrava était content. Montai aussi ; ils raflaient, dans ces deux gros coups, quelques milliers de francs. Et
Barsac avait à présent dans son portefeuille, comme bénéfice de sa journée, plus de cinq cent mille francs. Un troupeau de femmes l'entourait. Chesnard lui dit, en souriant, et on ne savait ce que ce sourire étrange voulait dire :
— Vous avez toutes les chances.
Et Barsac répondit :
— Il faut être dans mon chemin.
Le magistrat était là, mais vaincu, venu tout exprès pour voir l'avocat ramasser un demi-million. Barsac pouvait monter. Oij ne monterait-il pas? 11 n'avait plus besoin du million de la morte, Marquisette; maintenant, par ses succès oratoires, depuis un an, il pouvait justifier toutes ses entreprises. Et l'assassin songea qu'il devait cette fortune au million volé et serré à l'hôtel, dans sa valise, sous des linges, dans une armoire fermée à double tour de la chambre dont il sentait la clef en son gousset. Claude Barsac, à présent, était l'objet d'acclamations; aux autres tables, les parties étant interrompues. Il s'éloigna, priant ses amis de le laisser seul; il sortit, avec un sillage d'admirateurs, qui le suivirent dans l'atrium. Là, il rencontra Séverine et lui donna cinq cents louis pour ses pauvres. Et on colportait la nouvelle : «< Il vient de donner dix mille francs pour les malheureux. «
Dans les bureaux, au premier étage, le directeur général demandait : « — Combien a-t-il gagné? — Cinq cent mille francs. — Est-il parti? — Non. — Alors, rien n'est perdu. » Homme d'esprit, le directeur se trompait. Barsac ne devait plus rejouer. Songeant, tout de suite, à disparaître, dès le lendemain, de la principauté de Monaco, il rentrait d'abord à son hôtel, couchait dans la valise les cinq cents billets de mille francs acquis par le jeu, à côté du million fétiche. Puis, réfléchissant, il reprit les cinq cents billets de mille francs gagnés au jeu, pour les confier, jusqu'au lendemain, au gérant de l'hôtel de Paris, contre reçu. Il laissait dans sa chambre le million ignoré.
Barsac, quelques instants, se promena sur la terrasse du Métropole. Devant le café, des musiciens tziganes jouaient une valse langoureuse, de-ci, de-là, aux cris énervés, aux pâmoisons de violons. Dans le ciel d'azur profond, four-
millant d'astres, surgissait, avec ses fenêtres de clarté, ses coupoles blanches, le Tem-ple, parmi les feuillages sombres des jardins. Et, au bas du palais du Jeu, la mer bleue s'étendait, comme un immense zaïmph, un peu remué, où palpitaient des milliers d'étoiles; et il y avait une clarté sur la mer, le reflet du ciel, comme si cette clarté venait de l'eau. Un cèdre centenaire, près d'un jardin de roses, au-dessous des terrasses bordées d'arbustes toujours verts, agitait molleme.' «PS branches; et un souffle passait, charriant les parfum .un petit bois d'orangers en fleurs.
"Voulant penser un peu, méditer, être seul, il descendit à l'extrémité de la terrasse, un escalier. Tapie dans un terrain vague planté de trois oliviers, une fille misérable était là, dans l'ombre, penchée sur un homme, tapie comme une bête de nuit, un vampire, tandis que là-haut, devant le café, riaient des filles de luxe, des riches d'occasion, dans les énervantes caresses sonores des musiques bohémiennes, qui, tombant atténuées dans ce clos caché, rythmaient, en un coin de ténèbres, les mouvements de la goule, dans les pâmoisons des violons. Le rut — le zut ! — et l'Argent.
Barsac s'engagea dans un chemin montant. Un réverbère, parmi les cactus aux feuilles pareilles à de la fonte peinte, semblait, lui aussi, avec son calice de verre au bout d'une longue et mince tige, renflée çà et là, avec des étamines et des pistils de flamme, une fleur artificielle. Évitant les endroits où il pouvait rencontrer des promeneurs, bien rares, — la Pagode du Jeu, le soir, encore illuminée, attirant tout, — il traversa les jardins, au-dessus de la place, assez loin du Casino. La nuit brillante froidissait, commençait à être glaciale.
Or, au bord du parterre, des équipes de jardiniers enfonçaient des piquets; ils y fixaient des toiles étendues au-dessus des fleurs et des gazons. Toute la grâce de la Principauté a été créée par l'homme; le paysage est arrangé comme le décor d'une féerie de théâtre. C'est l'Eden faux, le paradis troublant où, vers les passants accourus du monde entier, s'entr'ouvrent, alliciantes, les fleurs du mal. A l'écart, avant le sommeil des hôtels, on commençait la toilette de Monaco. Ces belles fleurs, si admirées dans le jour, si fraîches et si belles à la tiédeur du soleil, dépérissent pour la plupart, malgré l'abri des tentes, condamnées à mourir sous les bises
de la nuit d'hiver; des escouades d hommes les retiraient de terre, oij elles avaient été mises en leurs pots, ils les rentraient dans les serres pour les remplacer par d'autres, le lendemain matin. On cache, à la rive d'or, le trépas des hommes, qu'on emporte en cachette la nuit, comme la tnort des fleurs; et c est le pays bleu sous l'éternel avril.
Barsac, en continuant sa promenade, à l'aventure : « ...Tout ici découle, vient de la Pagode d'où je sors, la Pagode avec ses deux cultes, la roulette et le trente-et-quarante. Tout vit du jeu dans cette principauté de féerie où il n'y a pas d'impôts, si ce n'est celui que paient les joueurs. Ce sont eux qui alimentent le Prince et sa maison, depuis le grand aumônier, les aides de camp, officiers d'ordonnance, jusqu'aux chambellans, sans compter le gouverneur général. Tout vit du jeu : l'évêque et son clergé, la magistrature avec la police et les carabiniers, l'armée et la marine, et encore les pompiers. C'est un État d'à peu près deux cents hectares, au merveilleux fonctionnement. Rues et routes, tout chemin est entretenu de façon admirable et conduit directement, vous mène, malgré vous, à la porte du Casino, à la Cathédrale du Jeu et de l'Argent. Et rien ne se fait en dehors de ce Casino : pas de fêtes, de musiques, de plaisirs, de spectacles que là où tout vous attire. Un pauvre hère s'avisa de jouer à Monaco d'un orgue de Barbarie, pas longtemps : il fut aussitôt appréhendé et reconduit à la frontière. Il pouvait, le long d'un chemin, avec son orgue en train de moudre sa musique, distraire du lieu où il faut aller... Et puis, les pauvres, les blessés sans le sou, les malchanceux, les morts pouah ! C'est une délicatesse de dissimuler ce qui est laid... »
Barsac redescendait vers La Condamine. La petite baie, entre le cap Martin et le rocher de Monaco, dans le froid de la nuit, était maintenant brillante de la clarté de la lune qui montait à l'horizon, là-bas du côté de l'Italie. Les réverbères des rampes, à Monte-Carlo, étaient encore allumés; des points de feu, à droite et à gauche, marquaient les contours de la côte. Arrêté près d'un minuscule port, où des barques étaient amarrées, et un yacht, toute la flotte monégasque, il respira avec délice une petite odeur de varechs; et la mer méditerranéenne le berçait doucement, plus jolie encore, là, dans ce nocturne de féeries, chuchotant sa cantilène de
grande horizontale, mer élégante, mer coquette, ce soir finissant sur les galets avec un bruit de soie qu'on déchire.
L'esprit de Barsac était peu à peu envahi par une immense mélancolie : « ...Il n'y a, au fond, qu'une chose impérissable : l'éther semé d'étoiles innombrables, et, jusqu'au.x derniers jours de la terre, la nature, qui ne s'inquiète pas des mortels... Ici, des hommes ont voulu créer un éden; un jour ou l'autre, demain peut-être, un tremblement du sol, une catastrophe; et tout cela disparaîtra comme les vieilles civilisations dont on ne sait pas grand'chose, et les antiques villes enfouies dans les déserts de sable, ou des îles de l'Océan, — dans quelque éruption volcanique, aux explosions prodigieuses de gaz longtemps comprimés, aux coulées formidables de lave, — sous une pluie de feu et de cendre... Alors, pourquoi s'agiter? Pourquoi, des ambitions?... Mais, parce que tout doit périr, est-ce une raison pour ne pas jouir? Au contraire, il faut se hâter de jouir de tout ce qu'on peut. Il n'y a que cela de vrai. On doit mourir : au moins jouissons avant de nous endormir pour l'éternel sommeil. Cest la justification des -parias,- des malheureux, à qui on a ôté même Vesfoir d^une autre vie rémunératrice de celle-ci, des pauvres qui se lancent à l'assaut de la bastille sociale de maintenant, de toujours peut-être, des révoltés. Les gouvernants, ceux qui sont en haut, les riches, eux, jouissent formidablement. Pourquoi n'auraient-ils pas, tous les misérables, leur part aussi des jouissances? pourquoi ne seraient- ils pas des dieux, comme les autres ?
Et qu'ont-ils à perdre, ces miséreux, ces parias, et ces dénués, ces Hommes qui aperçoivent la Faim comme compagne inséparable jusqu'au dernier jour? Rien. La mort est préférable à leur piètre existence. Mais les grands, les puissants, les riches, les féodaux financiers se défendent : ils ont, pour eux, les dogmes et les lois; ils ont l'armée et la magistrature; ils ont les prisons et les bagnes. Les convulsions de la France, depuis cent ans, montrent l'antique Jacques Bonhomme toujours vaincu, pillé, honni, vaincu... »
Barsac s'interrompit, car il venait de réfléchir que l'œuvre sociale à reconstruire était énorme. Et il poursuivait cette idée, la regardant sous toutes ses faces. La société, à laquelle, anarchiste, il avait donné, lui, deux forts coups de pioche par ses actes, était un mur haut, long, solide. « Quel Josué serait
capable de l'abattre au son des trompettes qu'il ferait sonner? D'ailleurs, l'œuvre serait longue, immense, et la vie d'un seul homme est impossible à la remplir... » Il y avait, au fond de Barsac, un sentiment de justice. Il ne se vit plus, soudain, — cette nuit philosophique — que comme l'annonciateur d'un Monde futur, le saint Jean-Baptiste, le Précurseur, l'Annonciateur de quelqu'un de plus pur, aux mains innocentes, qui viendrait après lui. « Certaines vérités du Christ ont été dites, des centaines d'années avant lui, par les prophètes. Je serai l'Isaïe nouveau dont le charbon de vérité brûlerait la langue, s'il pouvait proclamer quelques-unes des vérités qu'un jour, Un plus grand que lui. Un plus sage reprendra, enseignant sa doctrine, faisant régner la paix et la bonté sur la terre... »
Mais tout ce que pensait Barsac n'effaçait rien de son passé. Il ne regrettait rien. La société l'avait forcé à ce qu'il avait fait, et il avait dû violer la destinée. Il s'aperçut — une fois de plus — sans ces actions, criminelles pour les hommes, fatales selon lui, qui avaient été la source de sa fortune et de sa renommée, -pauvre et besoigncux inoiira^it un jour sans avoir dit ce quHl voulait proclamer, tout fort, tout énergique qtUil était, sans avoir rien fait, sans avoir accompli sa destinée, sa mission d'homme de génie, — sans s'être réalisé, — et un froid glacial enveloppa son corps.
Secoué d'un frisson :
« Il faut que je rentre... Aujourd'hui encore, j'ai dompté les hasards, gagné cinq cent mille francs, une fortune, par le jeu!... que je n'aurais pu gagner... que nombre de gens de valeur n'ont pu réaliser après trente ans de travail ! Bah ! Allons dormir ! et bientôt je terminerai mon œuvre, celle pour laquelle je suis venu ici. Je me débarrasserai du million de Marquisette entre les mains de quelqu'un qui le remettra à Jacques dans trois ou quatre mois. Jacques sera riche, puisque Marquisette l'a institué son héritier. Il aura passé de mauvais moments, et c'est tout... Ce million sera remis à un prêtre... J'irai demain, dans un pays de foi, en Bretagne, et là je chercherai, je me laisserai guider par les circonstances, et j'espère trouver ce que je cherche... »
Il leva son regard au ciel, devant lui. Au zénith, juste audessus de sa tête, la Grande-Ourse, la constellation quHl
avait stiperstïtieuscmeni adoptée cotnyne iémoitt et garant de sa destinée, brillait avec mt éclat extraordinaire dans l'immense firmament, très bleu, très pur, avec ses sept étoiles, toutes d'une lumière intense. Une des trois étoiles en zigzag, en avant des quatre disposées en trapèze, celle du milieu, Mizar, l'étoile double, était, ce soir, visible avec ses deux scintillements. Et non loin d'elle, il aperçut encore, dans cette irradiation du ciel, une petite étoile. Épreuve, chez les Arabes, Alcor, et qui leur sert à éprouver l'acuité de leurs yeux. Deneb, l'étoile souveraine de la constellation, le Cygne, et Véga, le diamant de cet autre archipel céleste, la Lyre, avaient, parmi tous ces points de feu de l'éther infini, comme un halo.