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LE PRETRE

Un matin de février, — cinq ou six jours après le départ de Claude Barsac de Monaco, — un étranger descendait en gare de Châteaubriant. Venait-il de la Touraine ou de l'Anjou? du moins son billet avait été pris à Angers; mais il pouvait aussi venir du Midi par la ligne de Poitiers et de Bordeaux. Il se dirigea vers la ville. Grand, il marchait avec raideur. Son ample pardessus, à pèlerine de couleur indécise, effacée à l'usure, ouvert, laissait voir un costume quadrillé laine et coton. Des bottines lacées, à larges semelles. Un chapeau mou, de feutre noir, sous lequel passaient des cheveux queue de vache, coiffait une tête étrange, face olivâtre, presque brune, encadrée d'une barbe blond filasse. On n'apercevait rien des yeux, abrités par des lunettes à verres bleus.

L'homme semblait muser. Au sortir de la gare — une petite valise à la main — il avait erré quelques instants sur la place du Château, regardant les restes du donjon que bâtit, au xi^ siècle, Briant, cadet du duc de Bretagne et aïeul de Geoffroy de Châteaubriant qui, pour avoir été glorieusement blessé en Palestine, à Mansourah, à côté de saint Louis, reçut du roi cette devise : — Mon sang teint les bannières de France — devise qui, pensa le voyageur, fourrait être, aussi bien, celle de milliers et de milliers de manants. A côté du vieux donjon, sur le même mamelon, parmi l'échevèlement mélancolique des ramures défeuillées des vieux arbres, ancêtres debout et noirâtres dans le ciel d'hiver, se dresse, fra-

ternel, le château élégant, élevé par Jean de Laval, mari et bourreau, selon la légende, de Françoise de Foix, maîtresse de François I", morte lentement, les veines des bras et des jambes ouvertes, dans une salle tendue de noir, à côté de son cercueil, sous les yeux du mari. Ici le donjon farouche, rébarbatif, carapace féodale, aux étroites meurtrières, aux grosses tours terribles, maintenant fendues et délabrées ; le barbare donjon de pierres, encore imposant comme, dans une salle des gardes, une armure vide où souffle le vent; — là, coquet et charmeur, gardant la grâce de sa jeunesse de jadis, mais un peu terrible encore, le château, où les architectes de la Renaissance éployèrent leur art souriant, la façade monumentale aux grandes et hautes fenêtres. Et les deux châteaux réunis, aujourd'hui musée et caserne de gendarmerie, dans le balancement des branches, sous le ciel triste et froid, montraient, — à mesure que le voyageur continuait sa promenade extérieure, — des pans de mur ébréchés, des tours éventrées et coiffées de poivrières, des créneaux, puis des lucarnes finement ouvragées, la brutalité d"un siècle et la séduction d'un autre. Des bandes de moineaux pépiaient dans les branchages morts ou engourdis.

Le voyageur, descendant la rue, arriva à un étang, puis à un boulevard planté d'ormeaux, le long d'une petite rivière, la Chère, — affluent de la Vilaine — où des maisons pittoresques étaient accotées à des restes de remparts, à des morceaux de tours; et, sous un petit pont, des lavandières rirent en l'apercevant. L'étranger s'en alla vers la partie de la ville qui s'étendait plus loin, au pied de la colline aux deux châteaux, autour de la flèche blanche d'un clocher neuf. Il erra encore par les rues, à l'aventure dans cette petite ville, sous-préfecture de la Loire-Inférieure, située — au nord du département, aux confins de la Bretagne, — au pied de la butte où s'érigent, dans les arbres séculaires, les deux châteaux des sires de Châteaubriant.

Des commères, sur leur seuil, en le regardant passer :

— Il vient encore acheter, chez les paysans, les récoltes de pommes de terre de l'an prochain.

— Moi, je vous dis, fit une autre, que c'est le commis d'une grosse maison de beurre, d'œufs et de volailles d'Angleterre, où ils n'ont que du charbon pour se nourrir... oui, qu'il est dans notre pays pour acheter tous les œufs, tout le beurre et

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les volailles... ou bien rafler nos cuirs vernis et les confiseries. C'était bien un étranger, c'est-à-dire, sur cette terre bretonne aux vieilles croyances et aux anciennes coutumes, toujours vivaces, un homme aux idées en avance sur son époque, U7i homme de demain. Les femmes avaient le flair et, tout en se trompant, elles reconnaissaient un ennemi. Un ennemi, en effet, de leur race — noble, mais rêveuse du passe et ensommeillée dans sa gloire.

Enfin l'étranger s'arrêta devant un hôtel, presque auberge, ayant pour enseigne : Au Cheval Blanc.

Autrefois, avant les chemins de fer, du temps des messageries, il n'y avait guère de petites villes ou de gros bourgs qui n'eussent une pareille enseigne. Il en existe encore, surtout dans les provinces de la vieille France, où la vie semble retarder dune moitié ou de trois quarts de siècle, oii les aiguilles des horloges familiales marchent plus lentement.

Le Cheval Blanc, grande maison en pierre spongieuse, devenue grise sous le ciel gris, avec des fenêtres inégales. Au rez-de-chaussée, les cuisines, une grande salle où est dressée la table d'hôte, et une petite pièce où l'on sert ceux qui veulent manger à part. Aux autres étages, les chambres à coucher. Entre le mur d'un des côtés de l'hôtel et le mur de séparation de la maison voisine, une longue coulée, capable de laisser passer de front deux larges camions, et qui mène à une autre cour, non pavée, irrégulière, à défier toute géométrie, pouvant peut-être rappeler, très vaguement, un octogone. Attenant à cette cour, les écuries et, au-dessus, les greniers à foin et à fourrage; il y a aussi la forge d'un maréchal ferrant. Puis un pigeonnier, un poulailler. Des voitures de toutes sortes s'alignent dans cette cour, boueuse par les jours de pluie, poudreuse par le beau temps. Au fumier qui sent déjà le purin, à l'odeur de la corne brûlée des chevaux qu'on ferre, se mêlent toutes sortes d'autres odeurs, depuis celles des cuisines jusqu'à celles de la saleté des chambres. Sur un tas de fumier, épars dans les coins de la cour, des poules picoraient. Le voyageur était entré dans la cour de l'hôtel, et il écoutait les voituriers, les commissionnaires, les paysans qui s'occupaient, les uns à nettoyer leurs voitures, les autres à atteler ou à dételer. Un gars harnachait son cheval, pour le mettre dans les brancards. Comme intéressé par ce qu'il faisait, il

l'écouta échanger quelques phrases avec d'autres. Sur la plaque de cuivre de sa carriole : « Jean Pinon, commissionnaire, à Saint-Vincent-des-Landes. »

Pinon était un homme dans les quarante-cinq ans. Assez grand, à la taille souple; un pantalon de velours à côtes, tombant sur de gros brodequins. Par-dessus son veston, une blouse de toile bleue était passée, festonnée au col et aux poignets. Un grand chapeau de feutre dont le temps avait effacé la couleur, déformé par l'usage. Autour du cou, en ce moment, son fouet, à la fine mèche, tressée avec un crin de la queue d'un cheval. La tête de Jean Pinon, battue par le vent, lavée par les averses et brûlée par le soleil ou le froid, s'était foncée d'une teinte de vieille brique patinée par le temps; au front, des rides creusaient la peau. Au coin des yeux, des rides tiraient les paupières; aux commissures de la bouche, encore des rides. La bouche était fine, seule la lèvre supérieure portait la barbe : c'était une blonde moustache de Gaulois, tombant en pointes, de chaque côté du menton fin et énergique, toujours rasé. La chevelure, d'un châtain brun, frisée aux tempes. Les yeux, ronds, d'un bleu clair. Pinon,- malgré le chemin de fer qui, maintenant, relie Châteaubriant à Saint-Nazaire, continuait encore son métier de messager. Il faisait des commissions, tout le long de la route, entre les vingt hameaux de la commune de Saint-Vincent-des-Landes et Châteaubriant ; il rapportait à domicile, de la sous-préfecture, les approvisionnements et apportait au chef-lieu de l'arrondissement les produits de la campagne. Il gagnait sa vie à ce métier et ne se plaignait jamais du travail. Avec cela, sans cesse de bonne humeur, et prêt à avaler un verre de petit vin ou une bolée de cidre.

— Vous habitez Saint-Vincent-des-Landes ?

Le voiturier, se retournant, toisa l'étranger : « Encore un Englich ! » Mais il avait pour maxime que l'argent est toujours bon à prendre 011 on le trouve, du moment que c'est honnête, importe peu qui donne cet argent ; et ses voyages • — il appelait ainsi la navette qu'il faisait constamment entre Saint-Vincent et Châteaubriant, — l'avaient rendu «( philosophe ».

— Oui, monsieur, quand je ne suis pas sur les routes et

— Depuis longtemps, vous habitez ce pays?

— Je suis de Châteaubriant.

— Alors vous connaissez bien les êtres?

— Comme moi-même.

— Vous connaissez-vous vous-même?

Le voiturier pensa quil avait affaire à un original,, et, gaiement, répliqua : « — Quand je suis sain d'esprit, c'està-dire quand le vent ne souffle pas trop du mauvais côté, et quand je n'ai pas trop bu de chopines. — Vous êtes catholique? — Sans doute. — Pratiquant? — Ça, c'est autre chose, monsieur. Je réglerai mes comptes en une bonne fois, et rattraperai tous mes péchés, d'un coup, au dernier moment. »

Une minute de silence.

— Qui est le curé de Saint-Vincent-des-Landes?

— L'abbé Bridoux.

— L'n bon curé ?

— Un saint, monsieur. Moi, je ne me mêle pas de politique. Je suis messager, commissionnaire. Mais, en tout cas, oui, le curé est un brave homme. Chez nous, on va plus souvent le consulter que le juge de paix, quand on est en contestation avec ses voisins, et on se soumet toujours à ses décisions.

— Voulez-vous m'emmener à Saint-Vincent-des-Landes?

— Je prends les voyageurs, quand il s'en trouve. ■ — Quand partez-vous?

— Dans cinq minutes.

La voiture de Jean Pinon était une grande carriole, sur les côtés de laquelle s'élevaient des piquets de bois supportant une bâche. A l'avant, une planchette — balançoire dan.^ la marche — suspendue par des cordes, servait de siège au conducteur. Cette carriole primitive, chargée de caisses d'épicerie, de paquets de mercerie, de cartons, de colis de toutes sortes, bientôt dévalait sur la route, au trot alerte d'un petit cheval noir plein de sang. L'étranger et le commissionnaire causaient; l'un, habitué au balancement du siège et aux soubresauts du véhicule; l'autre, incommodé par ce roulis et ces cahots.

Le temps était gris comme il l'est généralement dans ce pays, même au printemps, même en été, et il semblait, dans cette atmosphère bruinâtre et monotone de l'hiver et de la

route, que le soleil fût inconnu au ciel de cet endroit. La température était humide, sans être froide, et le vent qui venait de l'Ouest annonçait de la pluie pour le soir ou pour le lendemain. La voiture filait sur la route : des champs dénudés s'allongeaient sous les yeux des deux hommes, et çà et là, des mares, des ajoncs roussis, des flaques d'eau, des buissons de genêts rabougris, des haies brunes, aux tons de rouille, vivantes encore, des haies mortes, des monceaux de branchages, sur le bord des chemins. Quelquefois la voiture passait entre deux hautes murailles, couronnées de culs de bouteilles. Elle traversait des hameaux pauvres, où. de pauvres fumées grises montaient dans le gris de l'air, passait devant des chaumières aux toits d'ardoise, et, souvent, de simple chaume. De loin en loin, des monticules où s'élevaient des maisons de plaisance, des habitations de gens aisés, bossuaient ce pays plat, d'un aspect malheureux, sous le ciel d'hiver.

L'étranger, qui interrogeait toujours le voiturier, devenu complaisamment la gazette de Saint-Vincent-des-Landes, s'intéressait surtout au curé dans les racontars du bonhomme. Il apprit que Saint-Vincent-des-Landes était misérable autrefois, sans ressources, et que les habitants, devant l'infertilité du sol, se laissaient abattre par la paresse, s'en allaient dans un grand abandon de tout. Les crimes, parmi cette lamentation du paysage, devenaient fréquents; les attaques aux personnes, plus nombreuses chaque jour, quand M. Bridoux. récemment ordonné prêtre, était venu dans cette paroisse si malsaine et si marécageuse, que tous les prêtres du diocèse refusaient, autant que possible, de l'administrer, sauf ordre absolu de levêque de Nantes. Or, dès son arrivée, le jeune prêtre s'était mis à l'œuvre pour régénérer les hommes, refaire, là, une humanité qui retournait à l'état sauvage, à la barbarie primitive.

Le voiturier disai' :

— Tenez, il y a trente ans, sur la commune de Saint-Vincent-des-Landes, la plus vaste du département, ce n'étaient partout que landes incultes et arides. Les gens habitaient des huttes de sauvages et ils faisaient paître, sur le communal, le pauvre gazon des landes, à leurs moutons, sales comme eux, noirs, répandus sur la plaine, des moutons si sales, si petits et si noirs, monsieur, qu'on aurait cru des corbeaux... De

temps en temps, ils menaient leurs moutons et leurs agneaux au marché de Châteaubriant, où ils achetaient ce qui était nécessaire, de l'eau-de-vie, s'ils ne le volaient pas. Dans leurs cabanes, on égorgeait un mouton, de loin en loin, on en salait les morceaux, qu'on mettait dans des pots, et les Landais vivaient là-dessus; avec les peaux de bêtes, ils se vêtissaient... Envoyé, jeune prêtre, dans cette paroisse de misère, l'abbé B ri doux a cherché le remède, et il a eu une idée de génie, monsieur. Il a conseillé de partager entre tous les habitants l'immense bien communal. Bientôt, ils ont creusé des fossés par où l'eau s'est écoulée, ils ont planté des haies pour mieux délimiter leurs biens. Puis, avec le temps, sur les terres assainies par ces drainages, des pommes de pins et de sapins ont poussé, produit ces bois que vous voyez ; et, chaque renouveau, les aiguilles vertes tombées, ont encore solidifié et amélioré la glèbe. Ainsi, au lieu de paresser et de brigander sur le communal, chacun ayant sa part, s'y est intéressé. Il y a des richards maintenant dans le pays... Regardez ces prés, ces champs tout plantés de pommiers qui font un rude cidre et, à notre droite, ces belles sapinières.

L'étranger :

— Oui, le vent nous en apporte l'odeiu-.

— « Un vent qui annonce la pluie, monsieur. Elle est par chemins. » Et le voiturier reprenait l'histoire du curé Bridoux, qui avait réconforté les courages. Non sans peine, mais il l'avait fait, et il avait recréé des hommes. Il avait apporté la consolation à ceux qui souffraient, montré le travail à ceux qui se désespéraient. Lui-même, afin de vérifier par les actes l'efficacité des paroles, avait passé des journées, en dehors des fonctions de son ministère, à travailler de ses mains, aidant les très pauvres gens à se bâtir, en pierres sèches, une maison décente, d'autres à réparer celles qu'ils avaient. Il avait aussi prêté des instruments aratoires, mendiant, pour arriver à cela, chez les riches et les personnes aisées, dans les campagnes et dans les villes voisines. « ...Ainsi, par sa charité admirable, monsieur, l'abbé Bridoux a relevé complètement une contrée désolée qui s'émiettait, croupissait, pourrissait, retournait à la sauvagerie. Il a accompli tout cela sans emphase, avec une simplicité qui lui gagnait d'avance tous les cœurs. A la place de la grange qui servait d'église, il a fini, il y a douze ans, de construire l'église

actuelle. A côté, une école. On Ta vu soigner des gens atteints de maladies contagieuses, et son sourire d'infinie bonté aux lèvres, passer ses nuits à les veiller, et un grand nombre ont dû leur guérison à son dévouement. On cite de lui des traits d'héroïsme; dans les incendies, il a, maintes fois, arraché des victimes aux flammes. Il lui est arrivé de sucer le pus à un enfant qui venait de subir l'opération du croup et d'attirer dans sa bouche des organes malades, pour arracher le démon de la gorge, quitte à en mourir empoisonné. Comme on voulait lempêcher de risquer ainsi sa vie et on le priait de se conserver pour tous ceux qui avaient besoin de lui, il demanda si quelqu'un était là, prêt à le remplacer; et personne ne s'offrant pour accomplir la besogne répugnante, peut-être fatale à qui la ferait, il ajouta avec simplicité : « Laissez donc. Dieu est là! Si je dois mourir, il le sait; sinon, je ne risque rien, mon heure n'est pas encore venue... »

Le voiturier causait intarissablement, tandis que sa carriole approchait de son lieu de destination. Le pays apparaissait encore, de distance en distance, couvert de terres incultes, de ces landes qui ont donné leur nom à la commune.

— Oui, monsieur, poursuivait le messager, il y a trente ans, tous les alentours ressemblaient à ces parties que vous voyez. On les croyait impossibles à faire prospérer. M. Bridoux a affirmé, lui, que toute peine a un salaire, que tout fructifie avec la persévérance dans le travail et la foi dans ce qu'on entreprend. Ses paroles et ses exemples ont créé ce pays.

— "Vous parlez bien ! dit l'étranger.

— Non, répondit l'autre, qui ne sentit pas l'ironie. Ce que je vous dis là, je l'ai déjà raconté tant de fois, que je le sais par cœur.

— Il est remarquable, votre curé.

— Dame ! oui. On dit qu'il y en a de mauvais, et c'est bien vrai ; mais, quand on est avec le nôtre, on croirait que tous les prêtres sont comme lui.

La carriole entrait dans le bourg de Saint-Vincent-des- Landes, passait devant l'église et enfin, s'arrêtait devant une petite auberge. Au Lion d'Or, chez Jambu. Les deux hommes sautèrent sur la route.

— Je vais déjeuner, dit le messager, et rapidement, car je

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n'ai pas fini ma journée. J'ai à distribuer dans les hameaux de la commune tous les colis dont on m'a chargé... Si vous voulez déjeuner ici, je vais dire qu'on vous serve bien.

- — Oui, je vous serai obligé.

En même temps, il glissa dix francs dans la main du voiturier. Les yeux de Jean Pinon brillèrent de plaisir. « — Je vais donc déjeuner, dit l'étranger. Et, vers cinq heures, je vous demanderai, c'est plus que probable, de me reconduire à Châteaubriant. » Jean Pinon fit une grimace :

— Ne craignez rien. Les dix francs, c'était pour m'amener seulement. Comme vous serez obligé de retourner à la ville pour moi seul, je vous donnerai un louis.

Le visage joyeux, Pinon assura à l'étranger qu'il était tout à son service; puis, seul, parlant à l'hôtesse :

— Servez-le bien. Je ne sais pas qui il est. Un Englich, probablement ! En tout cas, il est généreux.

Quand l'inconnu, son pardessus sur lui, mais bien boutonné, eut déjeuné dans la salle carrelée de la petite auberge, il sortit. Suivi des yeux par la femme, debout sur le seuil de son auberge, le voyageur, sa valisette à la main, contourna l'église, sur la petite place, selon les indications qu'on lui avait données, s'engagea dans une venelle, et aussitôt il aperçut la cure, — sans doute, — une maison à un étage, sans caractère, d'un aspect gris, avec une petite croix de pierre dans une niche creusée au-dessus de la porte d'entrée et de ses deux marches de granit. Il sonna. Bientôt une vieille femme, grande, habillée tout de noir, aux cheveux blancs dépassant en quelques endroits la coiffe blanche tuyautée, parut dans l'encadrement de la porte. Ses yeux noirs fixèrent l'étranger, qui disait :

— Je voudrais parler à monsieur le curé.

La servante tenait le loquet et examinait, des pieds à la tête, le visiteur. Tout à coup, elle trembla de tout le corps; d'un mouvement brusque, elle allait fermer l'huis.

— Qu'avez-vous donc? demanda l'étranger en maintenant de sa large et puissante main la porte ouverte.

Elle, paysanne, bête de la glèbe bretonne souvent envahie, et dans les yeux de qui restait une flamme de la haine séculaire des deux peuples : « — Nous ne recevons pas « d'Engliches » ici. — Je ne suis pas Anglais. — Alors, qu'êtesvous ? — Américain. — C'est la même chose ! »

Et elle donna une forte poussée à Thuis, qui se ferma. Il fut presque aussitôt rouvert, et, — dans la baie qui s'ouvrait pour laisser entrer — apparut, irradiante de douceur et de bonté, une belle figure de vieux prêtre.

— Ma brave fille, le Sauveur a dit : « Frappez, et l'on vous ouvrira. » Ce n'est pas à nous, continuateurs des apôtres, à clore nos portes.

Cela fut prononcé d'une voix douce, presque ensorcelante, comme une voix de femme. « — Du moment qu'on sonne à mon seuil, c'est qu'on a besoin de moi, de mon ministère. Entrez, monsieur. Le curé de Saint- Vincent-des-Landes est heureux de votre visite, et si c'est un service qu'il puisse vous rendre que vous venez lui demander, il en remerciera Dieu.

— "Vous avez raison, monsieur. 11 a été dit aussi : « Cherchez et vous trouverez. » J'ai cherché, et j'ai trouvé.

La servante fit xme révérence, quand l'intrus passa devant elle, mais elle marmotta tout bas quelque chose après, et cela signifiait qu'il n'y avait que le diable pour avoir des cheveux rouges, la peau brune et des lunettes sombres.

Au bout du corridor, dont le prêtre lui avait indiqué le chemin, une grande pièce. C'était le salon de la cure, propre, sans tapis; des carreaux rouges. Au milieu d'un des murs, une large commode, lourde, en chêne verni, à encoignures et à poignées de cuivre; le dessus supportait, entre deux vases de fleurs artificielles, une statue de plâtre représentant la Vierge Marie, les bras croisés sur sa poitrine, le front baissé dans l'attitude de la méditation, et le pied droit sur un serpent. L'inscription du piédestal disait : « Une femme naîtra qui lui écrasera la tête. » En face, sur la cheminée, oii brûlait un feu de genêts, une croix de bois noir, sur laquelle, les bras étendus, troués de clous, mourait un Christ en os, d'un ton ivoirin. Il y avait encore, dans un coin, un prie-Dieu avec le siège en paille et l'appui en velours bleu; et. au-dessus, à côté d'une chromo encadrée représentant un Sacré-Cœur, des branches de rameaux bénits.

L'étranger avait inventorié tout d'un rapide coup d'œil. Maintenant il regardait le prêtre, et il semblait le sonder par

sa fixité, sou?, ses lunettes bleues, à l'observer profondément : Haut de stature, dans une antique soutane qui filait jusqu'aux pieds en des plis nombreux, tellement le corps était maigre, une soutane qui ne paraissait tenir que par les épaules larges, ce qui frappait, attirait l'attention chez le prêtre, c'étaient deux grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur extraordinaire. Cette pâleur, sans comparaison naturelle, enlevait à la physionomie toute expression ; dans les yeux noirs, seuls, se reflétaient les émotions et les pensées ; et cette pâleur complète, sans un rehaut de rose nulle part, illuminée de ces deux grands yeux, enlevait au visage une partie des stigmates de l'âge; aussi le prêtre paraissait-il plus jeune qu'il n'était. Une chevelure rare, mais noire encore et fine. La bouche édentée, avec ses deux lèvres exsangues, marquait de la bonté; et le menton, aigu, annonçait de l'énergie. Enfin, la main de l'abbé Bridoux, sur le noir mat de la soutane, ressortait, allongée, souple des doigts, en un relief blanc, comme du marbre.

Le prêtre avait montré un siège au visiteur, et quand celui-ci fut assis, il lui dit, s'asseyant à son tour :

— Voulez-vous m'expliquer ce que vous désirez?

— Avant, je tiens à vous apprendre qui je suis. Étranger, citoyen Américain. Si je parle assez bien le français, c'est que, dès notre bas âge, nous le parlons ainsi que l'anglais. Habitude de famille. Mon arrière-grand-père était Français; il passa en Amérique avec Lafayette, et là, il épousa une Anglaise. Je suis un homme de loi, soUcitor, comme qui dirait avocat consultant, avoué, à Chicago, une grande ville des États-Unis, où il y a des fortunes colossales, des fortunes qui n'ont pas toujours une source pure...

Il se tut un instant; puis il reprit :

— Il y a deux mois, quelqu'un est venu me trouver. Et cette personne, que je ne puis mieux désigner, m'a confié un dépôt... pour vous le remettre...

— A moi?

— Oui. Vous êtes bien indiqué par lui. M. Bridoux, curé de Saint-Vincent-des-Landes, dans le département de la Loire-Inférieure, arrondissement de Châteaubriant.

Le prêtre répondit avec une simplicité charmante :

— Eh bien, monsieur, vous n'avez qu'à me faire la remise de ce dépôt, et je vous en donnerai un reçu...

— Ce dépôt, à votre tour, \ou.s devez le remettre à quelqu'un.

— Ah! c'est une restitution? Il nous arrive assez souvent d'être choisis de la sorte pour intermédiaires, par des gens pris de remords, ou de je ne sais quel sentiment, un désir de réparation, après le succès du mal qu'ils ont accompli. Mais le remords, je l'ai constaté trop souvent, est nul chez certaines personnes.

— Comme les cérébraux, n'est-ce pas?

— Les cérébraux? Je ne saisis pas bien... Il continua :

— Pour revenir à mon sujet, des gens, qui avaient le repentir de leurs mauvaises actions, m'ont déjà mis à même d'intervenir entre les spoliateurs et les spoliés, car le repentir conduit à réparer le mal qu'on a fait. On peut aussi, par honte, charger quelqu'un de réparer ses torts envers autrui. Des aveux, d'ailleurs, pourraient entraîner des peines légales qui sont inutiles, quand on a le repentir et qu'on répare ses torts. Ainsi, je vous apprendrai — et je vous le raconte, parce qu'on le sait dans toute ma paroisse, — que, depuis dix ans, je suis chargé d'aller prendre, chaque année, chez un banquier de Châteaubriant., une somme que je donne ensuite à une veuve et à son enfant. Cette femme ne peut savoir de qui lui vient cet argent, et moi je ne dois pas le lui dire.

L'étranger fixa encore le prêtre assez longtemps et il se leva, prit la petite valise posée dans un coin, sur une chaise de paille, l'ouvrit, et il en tira un paquet enveloppé avec un numéro du journal américain : New-York Herald. Puis, il défit le paquet, lentement, sans rien dire, sur la table, tandis que le prêtre le regardait faire. Le journal déplié, il éparpilla devant lui dix liasses de cent billets de banque de mille francs.

— Voici un milion.

Le prêtre se dressa, regarda, mania les dix petits paquets, formant, comme les dix petits tomes d'un livre, cette fortune étalée là devant lui, les mille billets de mille francs, un million. Mais rien ne tressaillait dans sa figure, et le teint était toujours de cette pâleur extraordinaire de ressuscité; les yeux seuls resplendissaient, révélant une émotion intense dans l'âme du prêtre. Mais une émotion oii aucune pensée

inquiétante ne passait. Il jouissait, ébloui et simple comme un enfant; et cette gaieté puérile ressemblait beaucoup à celle de Liane de Sergy, Marquisette, jouant avec son million en papier blanc et bleu, devant l'avocat camarade, Claude Barsac, à qui elle venait de conter son secret en une totale confiance, le soir oii elle devait être assassinée. Or, chez l'ecclésiastique, — et Vautre, Vétrange tentateur, le iixait avec un regard q^ui brilla à travers les verres bleus des lunettes, — il n'y avait ni convoitise, ni envie. Le prêtre laissa, d'ailleurs, passer sa pensée dans ces paroles :

— Que de bien on peut faire avec cela ! Que de bien, mon Dieu!

— Ah ! vous appréciez l'argent ! fit le solicitor, railleur.

— Oui, monsieur... Ça vous étonne?... Alors, vous n'avez jamais réfléchi au rôle de l'argent dans le monde?

L'autre répliqua, avec un petit ricanement :

— Si.

Le prêtre de sa voix douce et vive :

— J'apprécie l'argent, parce qu'il vient de Dieu. L'homme a cru inventer la fortune, les richesses, et c'est Dieu qui les a inventées. On crie contre l'argent. Parce qu'on en fait un mauvais usage. Les hommes ayant détoumé de leurs fonctions les œuvres données par Dieu, on les a réputées mauvaises. Qu'ils reviennent au sens des œuvres de Dieu ; et alors, pour ne choisir que l'argent, ce ne sera plus le Veau d'Or qu'on adorera, mais un reflet de la divinité. L'argent sera puissant; il aidera les pauvres, il sauvera des âmes, tandis qu'il en perd tant aujourd'hui ! De bonnes œuvres seront instituées, de grandes choses accomplies, et alors le royaume de Dieu commencera dans ce monde. Oui, tout ce qui est sur terre serait bon, si les hommes étudiant Dieu dans ses œuvres, revenaient à Sa vraie signification. On a détourné chaque chose de son sens original, et c'est pourquoi le monde est devenu un chaos, une mascarade, le royaume de Satan.

— Vous trouvez, vous aussi, que tout va mal, ici-bas?

— Vous êtes, dites-vous, citoyen américain, et je ne sais comment se traitent, là-bas, les questions sociales et quelles solutions on y apporte. Ici, dans notre France, on cherche des remèdes dans un socialisme qui ne résout rien. L'anarchie aussi prêche la destruction et, comme tout esprit de négation, elle n'enfante rien. L'anarchie, qui détruit sans

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rien édifier, est condamnée à la stérilité. L'anarchie n'est pas une idée féconde.

Le prêtre lisait-il dans cette âme venue à lui? Les yeux de l'étranger, qui parut surpris de tout ce qu'il entendait, le trahissaient-ils malgré lui? Il répondit :

— Vous parlez avec une conviction qui paraît ancienne. Vous avez donc réfléchi, dans ce presbytère, vous que je croyais simplement un homme de foi, sur la vie et les forces sociales ?

— J'ai vu et je n'ai pas nié ce que je voyais; puis, j'ai souvent demandé à Dieu de m'éclairer et de me permettre de faire le bien, pendant mon passage sur la terre.

— Monsieur le curé, je voudrais vous poser quelques questions. Y répondrez- vous ?

— Oui, si elles sont de ma compétence.

Le million, avec ses dix liasses de cent mille francs, était toujours étalé devant les deux hommes. Maintenant, devant leur indifférence à chacun, on n'aurait jamais cru qu'il y avait, là, sur cette table rustique, entre le prêtre et l'Autre, une fortune.

Ils s'étaient assis, et le soliciter dit au prêtre :

— Vous m'avez été désigné, je vous l'ai dit, par un gentleman qui est venu exprès de France. Il vous connaissait, puisqu'il vous a choisi. Il m'a chargé de vous confi.er ce million, en vous avouant que c'est une restitution. Tenté, il a dérobé cette fortune; mais il veut rendre ce qu'il a pris. Ne pouvant le faire personnellement, sans danger, j'ai reçu des honoraires assez importants pour venir ici, moi-même, vous apporter cette fortune. Si vous n'acceptez pas ce qu'on a espéré de vous, je dois retourner à Chicago, et mon client reviendra prendre ces bank-notes dans mon office. Je dois vous indiquer celui à qui vous les remettrez; mais, pour une raison que j'ignore, et selon mon engagement, il m'est interdit d'y aller moi-même. Il faut donc que vous acceptiez, monsieur le curé, ou que je retourne en Amérique avec ce dépôt.

— Puisqu'il s'agit d'une restitution, j'accepte de remettre cela à qui vous m'indiquerez.

— Thank you. Mon client s'il avait toujours l'intention de restituer, pourrait tomber sur moins honnête que vous et moi. Le voyez-vous, s'adressant à un fripon, même à quelque honnête homme qui ne pourrait résister à la tentation de s'ap-

Soo LARRIVISTE.

proprier cette fortune? Si c'était, ce dont je ne sais rien, le produit d'un vol, il ne pourrait rien réclamer sans se dénoncer lui-même.

— C'est pourquoi j'accepte.

— Alors voici, monsieur le curé, dans quelles conditions. A partir de ce jour, vous laisserez s'écouler trois mois; puis, vous vous rendrez à Paris. Vous irez chez M. Baldot, notaire, et vous lui remettrez ce million.

— Qu'aurai-je à dire.?

— Rien. Le notaire devinera, paraît-il, l'origine de ces bank-notes, et saura à qui les remettre, à la personne frustrée nécessairement.

— Mais il me demandera des détails.

— Vous raconterez ce .que vous savez, c'est-à-dire ma visite chez vous. Voulez -vous écrire le nom du notaire et son adresse ?

Le prêtre les nota sur un carnet qu'il était allé quérir dans une vieille armoire aux panneaux sculptés et aux ferrures de cuivre. Puis, sous le regard du prêtre, l'étranger refit le paquet, enveloppant les dix liasses de cent mille francs avec le même journal d'outre-mer. Le prêtre répéta le nom et l'adresse du notaire sur une bande de papier qu'il colla au paquet, de nouveau soigneusement ficelé par le soliciter :

— Demain matin, j'irai confier ce dépôt à un notaire de Châteaubriant ; dans trois mois, en allant à Paris, je le reprendrai. Le notaire, comme c'est d'usage, me gardera ce dépôt dans sa caisse, après l'avoir cacheté et scellé devant moi . . .

L'étranger avait tiré son portefeuille de la poche intérieure de son veston quadrillé. Il prit deux billets de mille francs et les tendit au prêtre :

— L'un est pour votre voyage, pour vos honoraires. Est-ce assez ?

— Oui, monsieur, c'est même trop.

— C'est ce que mon client m'a chargé de vous remettre. L'autre est pour vos pauvres.

— ■ Tout sera pour eux, sauf ce que je serai obligé de dépenser. Vous pourrez l'affirmer à celui qui vous a envoyé vers moi.

Le prêtre serra les deux billets de banque dans un des tiroirs de la commode et en prit la clef.

— On m'a raconté votre vie, qui a un côté pratique, disait

l'étranger. Ce pays est meilleur, grâce à vous, il vaut davantage.

— Il ne faut rien rapporter à soi, mais à Dieu. Je ne suis rien que son instrument. J'ai suivi, enseigné les préceptes de la loi d'amour : tout le monde peut en faire autant.

— Oui, « aimez-vous les uns les autres ! » Mais le riche a, de plus en plus, oublié cette parole. Vous êtes une exception. Cependant, un homme qui n'a pas demandé à vivre, certes, s'il ne trouve pas à exercer et à développer ses facultés, s'il crève de faim même, est-il excusable, selon vous, de demander compte à la société de cette injustice?

— Non. C'est un sophisme.

— Et moi je vous le dis, tout malheureux a le droit d'accuser la société, de lui demander raison de ce qu'il pâtit. Et lorsque, dans l'un de ses membres, inutile souvent, il peut la saisir à la gorge et se venger, il accomplit peut-être un acte juste. Devant les lâchetés et les crimes de la société, il n'y a pas à se laisser arrêter par des idées chimériques. La société ne fait pas grâce à l'homme, l'homme fort, à son tour, ne doit pas lui faire grâce.

Cela fut proféré d'une voix éclatante, et le prêtre sentit que tout l'homme vibrait. Il se leva, effrayé, et mit les mains devant lui, comme pour chasser quelque horrible démon :

— Si vous n'étiez venu me confier ce dépôt, que vous pouviez, avec ces théories, garder pour vous, je serais saisi d'épouvante, je vous fuirais. A moins que vous ne vouliez me parler en confession.

— Comment ! s'écria l'étranger en éclatant d'un rire féroce et sardonique, je suis aussi effrayant que cela!... "Vous avez affronté la mort plusieurs fois, à ce qu'on m'a dit, et vous avez peur de moi !

— Je vous demande pardon, monsieur, dit le prêtre, plus calme. J'aurais dû songer que vos théories sont contredites par la mission que vous accomplissez ici. Et vous êtes mon hôte.

— Il y a, poursuivit l'étranger, quand le prêtre se fut rassis, toute une armée innombrable de misérables, de spoliés, de souffrants. Quelle consolation leur offrez-vous?

— Le ciel, en récompense.

— Oui, on berce la misère humaine; pour se dispenser de réformer la société, on laisse les choses en l'état où elles

502 LARRIVISTE.

sont. Il n'y a pas de raison pour que cela ne dure pas jusqu'à la fin de la terre. Et puis, qui leur garantit cette réparation dans un autre monde?

Le prêtre croisa ses bras sur sa poitrine, ses yeux s'emplirent d'une expression indéfinissable, et il prononça simplement :

— • Je crois en Dieu !

— Tu es sacerdos! Mais, admettez, un instant, avec moi la non-réalité d'une autre vie.

— Je ne puis pas, prononça encore le curé, secouant la tête comme quelqu'un très certain de son affaire.

Le prêtre se dressa après ces paroles et, allant vers une fenêtre, — il l'ouvrit toute grande :

Dans l'embrasure, comme un tableau dans un cadre, derrière le presbytère, le cimetière apparut avec son gazon brûlé par le froid, ses nombreuses croix noires, à ras de terre, quelques rares croix de granit, surmontant des pierres tombales. Un mélancolique saule pleureur laissait pendre ses ramures défeuillées et comme recroquevillées, et deux cyprès coupaient de leurs silhouettes d'un vert sombre, funèbre, le ciel bas et gris. Parmi tout cela, les bariolages des couronnes mortuaires, en perles ou en immortelles, et des pots de fleurs artificielles. Les autres fleurs, dernière grâce de l'automne, étaient trépassées, et un vent froid, passant sur les tombes, agitait les deux cyprès, les branches comme défuntes du saule pleureur et glaçait l'air de la chambre. L'hiver sur la mort.

Le prêtre, étendant le bras :

— Voilà pourquoi les hommes s'agitent tant, pour aboutir à ceci. Poussière nous redevenons. Pulvis es. et in pulveretn reverteris. Seule, notre âme s'envole vers le céleste séjour, ou bien, elle tombe aux lieux de damnation, pour les châtiments éternels.

Comme il voyait se dessiner une objection aux commissures, facilement ironiques, des lèvres de son interlocuteur, le prêtre reprit :

— J'ai confiance en la bonté de Dieu ; mais il a été obligé d'édicter des lois.

— Lui ? ou les hommes ?

— Lui. Ainsi, il a dit : Tu fie tueras pas.

Le corps de l'étranger tressaillit, comme malgré lui, à

RENEE APRIL. 503

cette parole. Un esprit, sans doute de contradiction, le poussa à cette réplique :

— La terre est peuplée d'inutiles, surtout parmi les riches, et leur existence est sans but, sans raison. Celui qui, pour une raison ou pour une autre, peut-être jjour régénérer le monde, ou simplement pour de bonnes oeuvres, dispose d'une de ces existences inutiles, quel crime commet-il? Vingt siècles auraient consenti à la mort de Marie, la Magdaléenne, pour la vie de Jésus.

— Vous ne pensez pas cela? Ce n'est pas possible. Les bonnes œuvres ne sortent pas du mal et les ambitieux n'aiment pas leur prochain, comme il est ordonné. Est-ce que Jésus, à qui vous osez penser en sacrilège, a volé et tué pour accomplir sa mission? Il a prêché dans la pauvreté, et pourtant sa parole a fructifié. Jésus, enfin, est mort sur la croix en pardonnant à ses bourreaux, tandis qu'au fond de l'ambitieux il y a un formidable égoïsme : l'amour de l'argent, du pouvoir.

L'étranger, en souriant :

— Vous m'étonnez, monsieur le curé.

— Pourquoi?

— Parce que vous connaissez les hommes.

— Je les entends, tous les jours, au confessionnal.

— Je doute que des cérébraux viennent souvent se con fesser à vous. Ils ne doivent pas être nombreux, dans votre paroisse.

— Les différentes sortes d'hommes sont partout. Et, d'ailleurs, parfois des pécheurs se confessent sans le vouloir, n'ayant pas ainsi le mérite du repentir.

Le prêtre fixait l'étranger avec une crainte d'être devant une incarnation du diable. Sa bouche un peu édentée s'ouvrit comme pour formuler quelque chose qui lui venait à la pensée ; mais il secoua la tête, ses yeux sourirent. « Folie ! Folie! » murmura-t-il. Évidemment, une idée concernant le bizarre personnage qu'il avait devant lui, occupait son esprit, et il la rejetait comme mauvaise et jugement téméraire. En refermant la fenêtre, à cause de l'air froid qui entrait, il marmotta une prière que le visiteur crut pour les morts quand elle était pour lui, Barsac.

Les deux hommes s'étaient assis de nouveau : le prêtre continua :

— Tu ne tueras -point. C'est un des dix commandements de la loi donnée à Moïse sur le Mont-Sinaï. Ceux que vous avez nommés, tout à l'heure encore, les cérébraux, d'un mot que le reste de votre conversation m'a fait comprendre, détournent tout de son sens \-éritable, de sa signification exacte, au profit de leurs idées, et dans tout ils ne voient plus que leurs intérêts. Et ils pourront ainsi s'arroger même le droit épouvantable de tuer. Cet homme intelligent, ce cérébral, comme vous dites, il faut le plaindre comme l'idiot, car l'idiot ne sait ce qu'il fait, comme le passionné, dont la passion guide la main, comme les misérables, que la faim pousse et tenaille. Il est la victime de ses idées, le jouet de ses erreurs.

— Ce que vous dites ici, monsieur le curé, s'entend tous les jours, mais avec moins d'indulgence, aux cours d'assises, aux audiences des polices correctionnelles, quand l'accusé est un intelligent, un cérébral : c'est le lieu commun, dans ce cas-là, du ministère public, depuis les avocats généraux jusqu'aux petits substituts.

— Vous avez un grand défaut : vous aimez à faire du paradoxe.

— Vous avez deviné, répliqua l'autre, qui eut un petit rire nerveux. J'aime à théoriser. Je suis au moins Français par cela; effet d'atavisme, probablement. Veuillez me pardonner.

Tendant la main au prêtre :

— Car je vais vous quitter.

■ — Vous repartez aujourd'hui?

— Oui. Pinon, le voiturier, qui m'a conduit ici, doit me ramener, ce soir même, à Châteaubriant dans sa carriole.

— Eh bien ! nous ferons route ensemble. Je profiterai de ce voyage, si vous le permettez, pour déposer votre million à la ville, chez un notaire. Mais, auparavant, je veux vous faire les honneurs de mon village.

— Je vous remercie et j'accepte.

Le prêtre alla revêtir une ancienne douillette usée, élimée, mais très propre, puis il prit, dans l'armoire pleine de linge fleurant bon la lessive et la lavande, le paquet où le million de billets de banque était enveloppé; il le mit dans une sacoche qu'il ceignit, sous sa pauvre douillette, en bandoulière. Sa servante, avec stupeur, lui apporta son chapeau et son parapluie.

Quand ils furent dehors, au bout de la petite rue, sur la place, létranger dit, par politesse :

— Voulez-vous me montrer votre église/

Le vieux curé tira une clef de sa poche, ouvrit la porte d'un des côtés du bâtiment, dont il était fier, et il s'effaça pour laisser entrer son hôte.

La petite église aux murs blancs, crépis grossièrement à la chaux, était aussi banale à l'intérieur qu'à son premier aspect, en arrivant sur la place. Rien à admirer. Dans la pauvre nef silencieuse, des chaises de paille et des bancs alignés. Au fond de l'église, comme noyé dans l'air gris et sombre du jour d'hiver, sur l'autel, un Christ, entre des flambeaux éteints, dressait, lamentable, ses bras, les paumes de ses mains trouées de clous. Il faisait froid. A travers les vitraux, quadrillages pâles de verres de couleur, jaimes et violets atténués, presque effacés, apparaissaient, dans la brume, sur le ciel bas et morne, un toit, une cheminée et, en ce moment, le vol d'un corbeau, dont on entendait le croassement.

M. Bridoux montrait son église, avec un petit rire orgueilleux d'enfant, â l'étranger, dont le regard, derrière ses lunettes bleues, suivait les choses à mesure désignées par le curé, mais sans le moindre intérêt. Puis le vieux prêtre alla s'agenouiller devant l'autel, et il resta deux ou trois minutes en prière. Quand il se releva, son visage, toujours d'une pâleur extraordinaire, était comme transfiguré par l'expression des yeux, ce qui n'échappa pas à l'étranger. Et le curé, sans parler, comme pour ne plus profaner le saint lieu, lui fit signe de le suivre.

Dans la rue, le curé dit en plaisantant :

— J'aurais eu des doutes sur votre nationalité, eh bien ! je vous croirais maintenant. Vous aviez l'air, effectivement. dans votre tenue, de quelqu'un qui n'est jamais entré dans une église catholique, ou seulement quelques rares fois dans sa vie, et vous regardiez nos saints de plâtre et les objets du culte comme un anglican...

L'étranger ne répondit rien. Quelques instants après, M. Bridoux, son compagnon, se taisant toujours, étendit la main.

— Voici mon domaine, celui dont le Seigneur m'a chargé. Dans ces fermes, dans ces chaumières, ce sont ceux qui

5o6 l'arriviste.

grattent et regrattent la terre pour en vivre. La bra^'e race, ici ! Les paysans sont des natures frustes, mais probes, honnêtes, avec un grain de poésie dans l'âme, de cette poésie qui élève l'homme. Leur naïveté et leur simplicité me les font aimer.

Ils traversèrent une rue plus large, aux maisons blanches à un ou deux étages.

— C'est la rue aristocratique, monsieur, continua M. Bridoux. L'homme aime à se classer, à se grouper en castes. Ici, habitent les riches du pays, ceux qui, avant le partage du communal, avaient déjà pu acheter des landes à bas prix, ou bien dont la terre a mieux fructifié. Vous ne le croirez pas, monsieur, ces riches, ce sont les républicains radicaux de notre endroit, ceux qui me combattent au conseil municipal, crient contre le curé. Ce sont mes ennemis, et, je suis leur bête noire. Je prie chaque jour pour eux. Il n'y a pas d'année où ils ne demandent la suppression de la cure et de mon minime traitement. C'est ce qu'ils nomment la séparation de l'Église et de l'Élat. Si je n'étais plus là, moi ou un autre, l'église abattue ou bien désaffectée, comme dit le cabaretier, où le troupeau des fidèles, mon cher troupeau, rencontrerait-il aide et consolation? Voilà de pauvres gens qui trouvent le moyen de supporter la vie parce qu'ils croient et espèrent. Et l'on veut leur enlever la consolation de l'espérance. Je ne les leurre pas, moi, en leur montrant le ciel, la récomipense éternelle après la vie; mais si tout ce que j'enseigne n'était pas vrai, ce serait encore une charité que de leur donner l'espoir dans une autre vie. Or, ces riches, est-ce qu'ils s'inquiètent des malheureux? Est-ce qu'ils pensent, je ne dis pas à améliorer leur âme, mais leur corps? Pardonnez-moi, si je crie d'indignation contre ceux de cette rue qui sont des sépulcres blanchis ! Je voudrais sur ma langue le charbon d'Isaïe. Pauvres hommes! ils glorifient bien haut leur raison! Et pourtant ils sont menés par leur femme ou leur servante et ils ne connaissent point la paix intérieure.

Sur le seuil d'un café, se tenait un homme, un bonnet de coton sur la tête. Il lança un mauvais regard au prêtre, et quand il fut passé, il se mit à siffler.

— C'est mon ennemi mortel, dit M. Bridoux, en riant.

— Pourquoi?

— Je lui ai enlevé quelques pratiques qui passaient le

dimanche chez lui. Là, ces malheureux jouaient aux cartes, buvaient, laissant dans la caisse du patron une grosse partie de l'argent qu'ils avaient gagné dans la semaine; qui en souffrait? la femme et les enfants à la maison.

— Et comment avez-vous arraché ces gens au cabaret?

— J'ai commencé à les prendre par l'intérêt. Quelquefois pour gagner, sauver leurs âmes, il faut se servir des armes du diable. Je leur ai dit que du vin bu chez eux leur reviendrait à meilleur prix quà l'auberge; je leur ai même prêté un peu d'argent pour en acheter. Ils sont restés au logis, au grand contentement de leur femme. Alors je les ai engagés à lire des ouvrages intéressants, de vulgarisation, des récits de voyage; j'ai réussi, avec des fonds que des personnes charitables m'ont remis, à former une petite bibliothèque, et je prête des livres à ceux qui m'en demandent. Mais alors on s'est mis à crier contre moi. L'unique cafetier du pays m'a appelé réactionnaire. Il a crié que je conspirais pour le Roy. Or. monsieur, je ne me mêle pas de politique, et je ne m'en mêlerai jamais. Je rends à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, selon la belle parole de Jésus-Christ, qui, une fois pour toutes, a fixé les rapports des prêtres avec tes pouvoirs publics. La religion n'a pas d'opinion. Et moi, je n'en ai pas. J'ai deux amis, tous deux sont de mes meilleurs paroissiens. L'un est républicain, l'autre un orléaniste ; je ne sais de quelle nuance le premier, mais, ce que je sais, c'est qu'ils sont droits, justes tous deux; je ne crois pas que les idées républicaines font l'un, ni les idées royalistes l'autre; je crois que c'est la religion.

Les deux hommes continuaient à marcher sur la route. Le temps était toujours humide, traînant de la pluie, et le jour devenait plus gris encore. Des paysans vinrent saluer leur curé, et des femmes s'approchèrent aussi. Il causait à tous familièrement, s'informant de leurs travaux, des choses de leur intérieur; il donnait une consolation à celui-ci. promettait à celle-là une visite pour le lendemain. Il n'y avait aucune servilité dans les gestes et paroles de ces gens. — ce que remarqua l'étranger, — mais du respect cordial.

— Vous êtes très aimé, monsieur le curé !

— Ils m'aiment parce qu'ils savent que je les aime.

— Souvent les bienfaits sont une cause pour être haï.

— Mon Dieu ! Vous avez de ces maximes qui me déroutent !

5o8 l'arriviste.

Ou vous avez beaucoup souffert, ou bien vous avez regardé le monde et les hommes sans amour.

Ils revenaient maintenant. Le gris du temps se changeait en noir. Le ciel sombre semblait descendre sur le paysage d'hiver comme une pierre sur une tombe.

— On m'a parlé des différends que vous jugiez.

— Oui. On s'en rapporte à moi. Et cela m'a encore donné comme ennemi le juge de paix.

— Vous disiez tout à l'heure que vous rendiez à César ce qui est à César...

— Et, ici, ce n'est pas une contradiction, répliqua vivement le prêtre. Je n'accepte jamais rien des parties. D'ailleurs, je ne juge que des intérêts minimes. Mais c'est mon droit, car ce ne sont guère que des conseils qu'on vient me demander. Je ne remplace pas le juge de paix, pas plus que je ne remplace le médecin quand je dis à quelqu'un légèrement indisposé de prendre une purge de séné ou une tisane. Le médecin ne m'a jamais cherché noise. Le juge de paix, lui, est atteint, non dans ses intérêts, mais dans sa vanité. Que ne rendait-il des jugements impartiaux? Il aurait été écouté de tous et l'on irait à lui, non à moi. Vous comprenez bien que le jour où mon conseil entre les parties ne serait plus impartial, éclatant comme la vérité, on s'en irait trouver le juge de paix. Pour ce qui n'est pas de ma compétence, je le dis formellement, et j'adresse mes paroissiens au magistrat.

Ils étaient arrivés devant l'hôtel, Au Lion d'Or, chez Jambu. Le voiturier chantonnait, devant la porte, en attelant à la carriole son cheval, qu'il venait de faire reposer une heure et à qui il avait fait manger un picotin d'avoine trempé dans une bouteille de bon cidre, afin de donner à la brave bête des forces pour refaire le chemin. L'étranger mit un louis dans la main de l'hôtelière, ne voulut pas recevoir de monnaie. Et ils partirent. Le prêtre dit :

— Vous arrêterez à Châteaubriant, sur la place du Château, devant l'écu de M. Laënnec, le notaire.

A un kilomètre du bourg, la pluie se mit à tomber dans le crépuscule d'hiver, venu tôt. Sur la plaine morne, désolée, sur les champs endormis, les restes de landes, les ajoncs, les haies buissonneuses, les arbres aux branches noirâtres, la pluie et le crépuscule Tissaient et étendaient, en tous les sens, d'im-

RENEE APRIL. 509

menses tulles. Jean Pinon, le voiturier, se balançait sur son banc, enveloppé dans un manteau; il sifflait, faisait claquer son fouet, chantonnait tour à tour. Sous la bâche, contre laquelle ruisselait la pluie, assis sur deux sacs de blé, le prêtre et Barsac causaient, tressautant parfois aux cahots de la voiture, avançant dans les limbes du paysage, et parfois ils se taisaient, semblant écouter la lamentation de l'hiver, ou contempler le cheval, sa croupe éclairée, à travers les gouttes d'eau, par la lumière falote de la lanterne.

A Châteaubriant, sur la place du Château, l'étranger descendit avant d'arriver à la maison indiquée par le vieux curé. Tenant, dune main, sa petite valise vide du million, il tendit la droite au prêtre, et, d'un ton flegmatique :

— Je suis bien content tout de même de vous avoir connu. Le prêtre répondit :

— Je prierai pour vous, monsieur, qui que vous soyez.

Il ajouta, avec une grande conviction, rendant une poignée de main sincère :

— Mais, je n'avais jamais vu d'homme comme vous. A Dieu!

Une minute après, la patache s'arrêtait devant l'écu de M® Laënnec. L'étranger, toujours immobile, regarda le prêtre sonner à la porte du notaire et. bientôt, rentrer en pressant toujours contre lui. sous sa pauvre douillette, la sacoche où était le million qu'il lui avait confié. Puis, il disparut, du côté de la gare, dans les ténèbres, froides, — où tremblotaient de loin en loin dans des réverbères invisibles, les flammes de becs de gaz, - — et sous les gouttes de pluie, maintenant à demi congelées en petite neige.

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