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SOURIRES EN PASSANT

Le banquet — un déjeuner — en l'honneur de la décoration du Porc eut lieu, le 8 février. Il fut donné dans la grande salle du restaurant de l'Hippo-Palace. Au milieu, la table d'honneur, où devaient se placer les invités de marque. Et, tout autour, de petites tables. Le coup d'œil très coquet.

Mirande avait accompagné Barsac. Il ne ressentit que du dégoût à la petite fête de Monceau, et, si Claude ne l'avait retenu, il serait parti même avant le commencement du déjeuner. Les invités, presque tous des employés, encensaient le nouveau décoré, qui était là avec son fils, un petit garçon de dix ans ; le marchand de rhum, à face de porc, avait voulu que le souvenir de cette apothéose marquât à jamais dans le cerveau de l'enfant.

Archambaud, le ministre du Commerce dégringolé récemment, — et qui avait à grand'peine tiré son nom, l'honneur un peu fripé, d'une liste d'accusation de panamistes, trafiqueurs de leur influence, dressée par ses anciens collègues mêmes, les trois ou quatre bonshommes honnêtes du ministère, — était absent de la réunion. Invité, il avait cru plus prudent de s'abstenir de cette noce rouge organisée par un de ceux qu'il avait décorés avant sa chute, pour services personnels. Mais il s'était excusé près de l'héritier de l'État de Saint-Xicolas, comptant toujours, naïvement, sur lui et ses prétendues relations.

Le ministre potdevineux et chéquard devait avoir, quelques jours après, la surprise de ne plus voir l'énorme annonce

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du rhum Saint-Nicolas s'étaler à la troisième page — Etat de Saint-Nicolas. — Rhum Saint-Nicolas, Monceau, seul ■propriétaire et importateur — du journal qui défendait, dans son département, ses intérêts électoraux : VËclaireur de Moulins. Le traité de publicité, conclu pour un an, expirait précisément le 15 février; le Porc ne le renouvela pas. Il n'avait pas la reconnaissance de la boutonnière. Le Porc dit à Barsac :

— VËclaireur de Moulins, fini; ni, ni. Je ne le suis plus que de ceux par-dessus lesquels les belles filles jettent leurs bonnets à poils.

Il y avait au banquet tous les commis voyageurs de la maison Monceau, garçons intelligents et débrouillards qui avaient fait la fortune du rhum Saint-Nicolas et tout de même un peu épatés de voir le fils cadet prendre la place du vieux Paulin, le père, et du fils aîné, pavoiser sa boutonnière du ruban rouge. On avait fait la leçon à chacun; et l'employé principal de la succursale de Paris, dirigée par Antoine Monceau, le Porc, était chef de claque.

Or, avant de se mettre à table, un colonel du train des équipages — délégué, disait l'invitation, par la Grande Chancellerie pour remettre au nom du gouvernement de la Repu blique, les insignes de la Légion d'honneur — le colonel de Labette, en grand uniforme, la croix et la rosette d'officier sur la poitrine, et le sabre au côté, devant tous les employés attentifs, et des invités racolés çà et là, devant Earsac ironique et Mirande amusé, se carra devant le Porc. C'était un moment que tout le monde attendait. Le chef de claque, le principal employé, à qui son patron avait fait la leçon, s'avançant vers le colonel, lui tendit une petite boîte, en lui disant : « C'est le souvenir que les employés du plus jeune légionnaire de France offrent à leur patron. Maintenant, colonel, faites votre devoir. » Alors, le colonel d'une voix retentissante, d'un ton de soudard, comme s'il eût été sur un champ de manœuvre, cria :

— J'ai eu l'honneur d'être délégué par la Grande Chancellerie pour vous remettre, monsieur, la croix de la Légion d'honneur que vous avez bien méritée. Avancez, chevalier !

Le Porc s'approcha. L'employé principal avait ouvert la boîte et en avait tiré une croix au bout d'un large ruban Touge. Le colonel du train la prit et l'accrocha au revers de

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l'habit noir d'Antoine Monceau. Le Porc se courba, et l'autre, tirant son sabre, dont la lame brilla sous un rayon du soleil d'hiver, le leva haut, comme pour saluer de l'épée; puis, l'abaissant, du plat de la lame, il frappa l'épaule du décoré :

— Au nom du Président de la République, je vous fais chevalier de la Légion d'honneur.

Cette vieille baderne n'avait été déléguée par personne, mais il se le figurait en ce moment. Le principal employé de Monceau donna le signal, et tous les employés, avec tous les commis voyageurs, hurlèrent : « — "Vive Monceau ! Vive le patron ! »

— Merci, mes amis ! répliqua le Porc.

— Vive la France ! tonna le colonel en ouvrant ses bras pour l'accolade au nouveau chevalier.

Un employé, tout haut :

— C'est une cérémonie bien touchante et bien patriotique.

— Et maintenant, à table ! messieurs mes amis.

Le Porc, après l'accolade, ■ — ayant au revers de son habit, la croix de la Légion d'honneur qui ballottait au bout du large ruban rouge, — disait à Barsac, tandis que les convives s'asseyaient, dépliant les serviettes, regardant le menu :

— Hein ! quel homme ! L'honneur et la bravoure ! Un colonel comme ça donne de l'importance à une croix ! C'est comme si j'avais là un général.

— Comment ça? demanda Mirande, qui était à la droite de Claude.

Barsac dit : « — Sans doute, parce que les cinq galons équivalent ici au bâton de maréchal. Dans le train des équipages, il n'y a pas de grade au-dessus de colonel. » Du coup, Mirande s'esclaffa : « — Oui, on monte difficilement dans ce train. »

Enfin on servait, et chacun se mit en devoir de manger et de boire. En face du Porc, qui avait à sa droite le colonel, à sa gauche Claude Barsac et Jacques de Mirande. une panoplie de drapeaux français et russes éployait au mur, derrière le petit garçon assis de l'autre côté de la table, en face de son père, les couleurs tricolores, et, noire sur fond jaune, l'aigle impériale russe, à deux têtes.

A la fin du déjeuner, au moment des toasts, le Porc se leva. Il y. avait plusieurs jours qu'il répétait son discours devant sa femme, car il avait une famille dont il ne parlait

jamais, madame (Madeleine) Monceau tenant le manuscrit du discours et lui soufflant quand il se trompait. — Le Porc était debout. Un verre de Champagne à la main, il commença :

— Mon cher colonel, brave héros, vous, Claude Barsac, mon cher maître, et vous, mes amis, mes dévoués amis, laissez-moi vous témoigner la joie que j'ai d'être au milieu de vous, à cette table cordiale. Cette fête m'est on ne peut plus chère...

Comme il cherchait ses mots. Mirande chuchota à l'oreille de son camarade : « — Il pense à l'addition. » Le Porc reprenait :

— Cette fête m'est on ne peut plus chère... très chère, car elle me prouve que je puis compter sur vous tous.

— Oui, oui, cria la claque.

— Merci, merci... Vous êtes venus par votre présence apporter une sanction morale au gouvernement qui m'a décoré... qui s'est honoré en plaçant cette croix sur ma poitrine, car, j'ose dire, elle m'était due en récompense de mes efiforts pour faire de Saint-Nicolas un État français, une partie de cette France qui est notre mère à tous.

— Bravo ! cria le colonel, dont le visage était rouge, échauffé par le vin et les liqueurs.

Le Porc continua. Il porta la question sur le terrain chauvin, national. Quelqu'un, qui serait entré alors, sans savoir de quoi il s'agissait, n'aurait pu penser, aux paroles de l'auteur, qu'on avait décoré un marchand de spiritueux, non, il aurait cru que c'était un colonisateur, un grand explorateur. En terminant, le Porc remercia le Président de la République, et leva son verre en l'honneur de l'armée.

Les battements de mains de la claque avaient occupé toutes les hésitations, soutenu toutes les défaillances de parole du Porc, et des acclamations couvrirent ses derniers mots. Quand cet enthousiasme faux, mais pourtant à demi sincère, par les mets assez nombreux et les vins assez fins, fut calmé, Claude Barsac se dressa. Et aussitôt, comme le nom de l'avocat criminel, autant que du journaliste politique, était connu, maintenant célèbre, il se fit un profond silence. Claude avait dit à Jacques, pendant que le marchand de rhum, aux petits yeux de cochon, orait : « Je vais remettre l'apothéose au point, et m'amuser derrière le char du triomphateur. » Antoine Monceau attendait, un peu inquiet.

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— Mes amis, dit Barsac, en s'adressant aux employés et aux commis voyageurs, et son geste sympathique semblait envoyer à chacun une poignée de main personnelle, chaude comme la voix preneuse qui jetait cette appellation : 7nes amis, — buvons à Antoine Monceau, au négociant habile qui a fait prospérer sa maison, qui a répandu, à prix d'or, une marque de rhum créée par son père, un excellent homme qui vit encore, chef réel de la maison, mais qui doit être fier d'avoir été décoré dans son fils, — buvons au vieillard trop modeste qui a accepté pour son garçon l'honneur qu'il a sûrement refusé pour lui-même. Le toast que, par un délicat scrupule, le nouveau chevalier n'a osé porter, je le propose en l'honneur de son père, du fondateur et du chef; et, ainsi, je suis sûr de trahir le plus intime désir du jeune légionnaire, votre patron, messieurs, et, soyez-en sûrs, votre ami... Votre ami, certes... Car je parle encore sa pensée en levant mon verre avec lui, une seconde fois : la première pour son père, pour vous maintenant, messieurs. Antoine Monceau veut boire avec nous, au dévouement de tous les braves gens, ses collaborateurs...

Le Porc, sans se lever :

— Oui, oui, je bois à eux.

— A vos amis donc. Monceau, à ceux qui, depuis dix ans, vous apportent leurs efforts de chaque jour, leur intelligence commerciale. Mes amis, ce ruban rouge dont votre patron a sa boutonnière décorée par le gouvernement de la République, il voudrait pouvoir vous en donner un peu, le multiplier, le partager à chacun de vous, ouvriers de la même œuvre et qui l'avez gagné comme lui.

Le geste de Barsac, planant sur les convives, avait comme arraché la croix à la boutonnière du Porc, et il en distribuait le ruban aux employés et aux voyageurs de la maison qui remerciaient l'avocat par des applaudissements frénétiques de cette justice sociale rendue par sa bouche aux petits et aux humbles toujours oubliés, sans cesse à la peine et jamais à l'honneur. Le colonel, un peu excité, un peu gris, applaudissait de confiance sans trop écouter. Les vins et le rhum Saint-Nicolas avaient oblitéré le peu de faculté raisonnante, dont la nature l'avait doté et qui avait survécu à quarante ans de service militaire, et d'obéissance passive. Tandis que l'avocat donnait à ces braves, qui l'écoutaient, la

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parole de justice qu'ils n'avaient pas même osé attendre, tandis qu'un double ban, battu par toutes les mains un peu folles, soulignait la fin de ce speech cordial, fraternel aux petits, le Porc était rouge. Ce n'était pas l'agréable fumée d'encensoir, manié par un maître, qu'il avait espérée, en petits nuages devant son mufle.

Il était rouge d indignation pour ce que Barsac venait de dire. S'il l'eût osé, il lui aurait crié qu'il n'en avait pas pour les cinquante mille francs souscrits pour la fondation, le 21 septembre prochain, du journal : le XX^ Siècle. Il le pensa seulement, renfonçant sa colère. Jacques de Mirande qui était au courant de cette souscription du Porc Monceau au futur journal, en remarquant cette mauvaise humeur subite, — et rentrée, — se mit à rire, malgré sa tristesse.

L'heure de la séparation était venue.

"Vers quatre heures, Barsac et Mirande quittèrent la salle du banquet. Ils furent suivis par un commis voyageur du rhum Saint-Nicolas, un Bordelais, grand, noir, aux yeux de braise, à la bouche éloquente, qui avait été le camarade d'enfance et de jeunesse du Porc Monceau. Ce Bordelais avait compris, comme d'ailleurs tous les employés, des gars alertes et débrouillards, l'ironie de Barsac: mais celui-là tenait à prolonger son plaisir. Aussi, dans la rue, il dit à Claude Barsac et à Mirande, en qui il ne voyait point- le loup et l'agneau :

— C'a été, messieurs, une noble et charmante fête.

— Vous trouvez? répliqua Mirande, qui le regardait comme un importun.

Alors, pour montrer qu'il n'était pas un sot.

— Il ne manquait que la femelle du Porc, la truie.

— Il est marié? demanda Mirande. Tu le savais, Claude?

— Oui. D'ailleurs, tu n'as donc pas vu le fils, le petit goret, qui mangeait salement en face de nous ?

Barsac, s'adressant au voyageur :

- — Je vois que vous connaissez sa femme, qu'il ne montre jamais... Qui est-ce? Vous pouvez parler sans crainte.

— Je sais qui vous êtes, maître, et j'ai compris, comme tous mes camarades, la leçon que vous avez donnée à notre patron. Ah ! celui qui roule tout le monde a été roulé cette

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fois... Mais il a été roulé, une autre fois, par sa belle-mère, qui est celle de bien d'autres.

— La belle-mère du Porc? dit Mirande. Racontez-nous cela.

— Cela vous amusera. La mère Coyos une belle brune que, dans sa jeunesse, on appelait, à Bordeaux, « la Cigale », avait trois filles, dont deux majeures, à l'époque, et une mineure. La mère ne pouvait suffire à toutes les commandes, et d'ailleurs, on préférait ses filles, moins usées, deux brunes bien en chair et vous poivrant le plaisir d'après les recettes maternelles. La plus jeune, mineure, une brune aussi, avec des yeux de velours, avait des aventures, comme les sœurs, mais très sérieuses et plus cachées. Vers quinze ans, elle avait laissé cueillir sa Fleur. Par qui? Je n'en sais rien; elle non plus, peut-être... Quand Monceau fréquenta la maison, la mère, qui n'était plus une cigale depuis belle lurette, vit tout de suite le coup à faire; fils d'un millionnaire, une belle position eh!... à la femme qui l'épouserait. Essayer de lui colloquer une des filles, une des demoiselles majeures, impossible : Antoine n'était pas assez crétin pour cela. Restait donc celle qui n'avait pas encore ses vingt ans. Celle-ci, sur les conseils de sa mère, sut prendre Monceau, lui donner des désirs ; mais, si elle joua, très joliment, le jeu des bagatelles de la porte, — elle ne se donna jamais jusqu'au bout. Elle jurait par sa virginité et assurait qu'elle « la » conservait pour son mari. Madeleine Coyos avait vu le loup et savait se garer. Elle se gara si bien, tout en ayant l'air de vouloir et de ne pouvoir, elle fit tant peur de sa mère à Monceau que celui-ci, n'arrivant à rien autrement, l'enleva un beau soir de printemps. Il emmena sa conquête dans une maisonnette louée sur les bords de la Gironde, près de Royan. Le lendemain, après une nuit où il s'était peut-être aperçu que ce n'était pas tout neuf, il recevait la visite d'un commissaire de police et de la maman, « la Cigale »... Il y avait enlèvement de mineure, crime puni de façon assez sévère par le Code, et le commissaire, après avoir verbalisé, avisa Antoine qu'il l'arrêtait. Pour ne pas aller en prison, passer en cour d'assises, le Porc dut promettre d'épouser. « Notre » belle-mère retira sa plainte et les amants furent mariés trois semaines après... Le plus joli, c'est que Madeleine avait eu, il y avait quelques mois, une enfant dont.

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par prudence, on n'avait pas déclaré les parents. Un peu après le mariage, la grand'mère a reconnu cette petite fille comme sienne. Antoine et sa femme furent parrain et marraine; et la mère Coyos dit à son gendre, au baptême :

— J'avais trois filles. Vous m'avez pris la plus jeune... Eh bien ! feu ai encore trois, mon cher.

Monceau, en riant, -^ tandis que nous autres, au courant, nous baissions le nez dans nos assiettes pour ne pas pouffer, et que Madeleine rosissait comme une rose :

— Ce sera la dernière, « au moins » ?

Tout le monde, dans la ville, plaignit le père Monceau. Il était furieux contre son fils cadet et il parlait de le déshériter.

Mirande interrogea :

— Et pourquoi sa femme n'est-elle pas venue?

— Il ne la sort jamais, monsieur, et s'en garde bien. Elle a été belle fille, mais elle a défleuri vite. Elle tient sa maison à peu près, et laisse grouiller autour d'elle ses quatre enfants, un garçon, celui que vous avez vu, et trois filles. Il faut la voir, le corsage débordant et déballant, les pieds traînant dans des savates. Elle .se lave peut-être une fois par mois. Elle n'a plus que ses yeux de velours.

— Vous la connaissez bien?

— Oui, je l'ai bien connue. Je suis le copain de jeunesse de mon patron. Ah ! J'en sais trop. Un de ces jours, il se débarrassera de moi.

Éclatant de rire, à un souvenir :

— Voulez-vous que je vous raconte encore l'histoire du déménagement de M. et M"^ Monceau, quelque temps après son mariage?

Sans attendre de réponse, tandis qu'ils descendaient sur les grands boulevards :

— Monceau se trouvait gêné, embêté d'argent, car le vieux, toujours irrité d'un tel mariage, ne donnait rien à son fils, qui vivait de dettes et de crédit... Il est rentré en grâce depuis, en s'occupant de la maison comme il a fait... Eh bien ! comme ils n'avaient pas payé leur terme et qu'ils avaient reçu congé par commandement d'huissier, il leur fallait vider les lieux, mais en abandonnant au propriétaire les meubles comme garantie. Monceau et sa femme n'hésitèrent pas. Us invitèrent, un soir, leurs concierges, le mari et la femme, à souper.

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On but beaucoup, on mangea fort, et, vers les neuf heures, M™* Monceau servit le thé et le rhum. Quand les concierges se mirent au lit, ce qui ne tarda guère, ils s'endormirent d'un sommeil si profond qu'ils ne se réveillèrent que le lendemain vers onze heures. Une surprise attendait les malheureux. Au matin, dès la pointe d'aube, les Monceau avaient sorti tous leurs meubles, et ils étaient allés s'installer ailleurs... Ils avaient mêlé, la veille, un somnifère au thé qu'ils avaient servi aux concierges que, du coup, le propriétaire a flanqués à la porte, les croyant de connivence.

— Elle est drôle, dit Mirande.

— Tout à l'heure je riais, continua le Bordelais, en voyant la croix d'honneur, qu'il a achetée, sur la poitrine de Monceau. Je me rappelais le déménagement à la cloche de bois, « et tout le reste, mon bon ! »

Le voyageur s'esclaffait en Méridional, en Bordelais, au rire sonore, à large faconde. Arrivé au carrefour Drouot, Barsac s'arrêta, comme pour prendre congé, et lui tendit la main. Le bon compagnon salua profondément l'avocat et quitta les deux amis. Mirande, qui se sentait écœuré, dit à Barsac :

— Et voilà à quel honorable personnage on a donné la croix ! la croix, l'étoile des braves ! Ton père l'avait, Barsac, et, quand il passait là-bas, on le saluait, on aimait à voir le ruban rouge à sa boutonnière, car elle était une récompense bien gagnée, avec son sang, sur les champs de bataille. Puis, c'était un honnête homme... Autrefois, c'était l'insigne du mérite. Aujourd'hui, déconsidéré, il est le pavois de voleurs enrichis, de valets politiques, d'entremetteurs d'affaires, de couturiers galants, d'un gros tenancier de chalets de nécessité, des maris de catins et de maquerelles, de photographes présidentiels, des fournisseurs du monde officiel, de tous les ruffians et courtiers louches de ministres trafiquants. La croix d'honneur est accrochée au poteau dans les courses éperdues, fourbes, vilaines, farouches, des arrivistes... Le spectacle que nous venons de voir, ne t'a pas désolé?...

- — Non. C'était une scène de l'éternelle comédie humaine.

— Il m'a semblé voir trôner au milieu de nous un cochon.

— Oui. le Porc Monceau. Justement, c'était la représen-

tation de l'Argent tout-puissant, seul dieu. Le Veau est encore un animal trop noble pour symboliser l'argent. Voici le Porc, sans compter qu'il synthétise mieux ce qui mène le monde : ï Argent et la Femme.

— Alors, pourquoi être allé et m'avoir emmené à pareille idolâtrie ?

— D'abord, parce que je l'avais promis, en janvier, à Arles, puis à Monte-Carlo, pour cinquante mille francs acquis au journal que je veux fonder en vue du bien de tous, et que cet argent a ainsi un but qui le justifie, trouve comme sa rédemption.

— Oui, le Vingtième Siècle.

— Puis, pour constater une fois de plus que le ruban rouge est vendu, prostitué, disqualifié, que l'argent est bien le dieu suprême qu'adorent les hommes, choses que je sais depuis longtemps, mais que je ne regrette pas... avec la mise en scène de ce colonel, dont le Porc a payé la location avec quelques envois de bouteilles de rhum... d'avoir vues bien \'ivantes dans une apothéose de drapeaux.

Le crépuscule commençait. A leurs premiers pas sur le boulevard, Paris sembla se fleurir tout à coup de becs de gaz, et, au milieu de la chaussée, vers l'église de la Madeleine et du côté de la place de la Bastille, les lunes électriques s'allumèrent soudain au-dessus des refuges, entre les branches nues des arbres.

Jacques de Mirande revivant, rajeunissant à marcher à côté de son ami, Claude Barsac, sur le trottoir envahi çà et là, même dans la fraîcheur de février, par les tables des cafés, oubliant sa mélancolie au roulement continu des voitures, à la gaieté des kiosques de journaux, des colonnes bariolées d'affiches de théâtres, des milliers de fleurs de gaz, et des lanternes vertes, rouges, jaunes, des fiacres allant en tous sens, entre la double et haute rangée des maisons de cinq et six étages, aux magasins et aux cafés éclatants de lumières à droite et à gauche, — lourdes masses sombres posées sur ces frêles et innombrables cages de verre pleines d'attractions et de clartés, — Mirande, dans le frôlement de gens moins pressés, la journée finie, de jolies silhouettes de femmes, redit, comme autrefois, ce crépuscule d'octobre 011 Claude, revenant

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du Palais de Justice, avait arrêté le cheval emporté d'une voiture officielle dans laquelle était Archambaud, alors ministre du Commerce :

■ — Qu'on est bien ! Je commence à me retrouver. II me semble que je m'éveille d'un mauvais rêve...

Or, cette sortie du déjeuner du Porc fut les derniers bons moments que les deux amis passèrent ensemble; elle fut la limite suprême qui sépara leurs deux vies, comme leurs existences étaient déjà, depuis plusieurs mois, dissemblables.

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