‹ L'arrivisteChapitre 40 sur 47 · L'ÉPOUVANTE · texte numérisé non relu

L'ÉPOUVANTE

Renée subissait l'effet des impressions produites sur elle par la confession de Claude. Elle était tour à tour le jouet d'un sentiment qui la jetait pantelante dans les bras, sur le cœur de Barsac, et, à ces heures-là, c'était sa tendresse pour lui qui était la plus forte; à d'autres moments, elle apercevait le même homme dans sa grandeur, avec ses crimes, alors elle tremblait, toute secouée dans sa sensibilité. Mais elle l'aimait toujours : elle se donnait même, parfois, comme si son abandon avait pu racheter celui qu'elle aimait. Il y avait aussi chez elle de la pitié pour son dieu. Elle le voyait grand, titanique, mais seul; et elle le plaignait de la sorte de solitude morale oii son génie était une pyramide dans le désert.

A quoi Barsac ne se résoudrait-il pas. si elle le gênait trop? Elle possédait son secret : il la ferait dis^jaraître, comme il avait fait disparaître Marquisette. Il fallait se défier de lui. Cependant, quand il était près d'elle, quand il était là, le lutteur de la vie, le politique, le journaliste, l'avocat, accablé de besogne, il reprenait son prestige sur ses sens, et même elle l'admirait; alors, cherchant à se rassurer elle-même, elle se disait qu'il l'aimait vraiment, qu'elle était nécessaire à sa vie, et qu'il était incapable de lui faire le moindre mal. Puis, sentant sa faiblesse : « — Il peut me briser, je ne m e plaindrai pas, puisqu'il m'a aimée. »

De son côté, Mirande accomplissait sa destinée. Sa vie n'était plus qu'un naufrage. Malade moralement, il l'était

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aussi au physique. Une affection cardiaque le faisait souffrir. Le médecin lui avait ordonné le repos; mais, chaque jour, il errait dans Paris, à travers les quartiers les plus divers, se figurant qu'un hasard le mettrait sur les traces de l'assassin de Marquisette. Cela devenait une idée fixe chez l'acquitté. Il rentrait à son domicile, triste, découragé, affaibli encore plus de forces physiques et morales. Il avait été terrassé, à ne plus pouvoir se relever, par la catastrophe qui avait passé dans sa vie. Et maintenant, presque chaque jour, c'était une nouvelle blessure qui l'atteignait.

Illogisme des hommes; on le voyait pauvre, et pourtant le doute planait sur lui. D'aucuns le traitaient de faible, d'imbécile, ils n'étaient pas loin de croire qu'il avait commis un meurtre sans profit pour lui. Ceux qui le défendaient encore, arguant de sa pauvreté pour preuve de son innocence, s'entendaient répliquer : « Oui, il a tiré les marrons du feu pour quelqu'un de plus adroit, qui s'est servi de lui. Il ne peut pas dénoncer son complice sans se trahir. » Un acquittement. Il en reste toujours quelque chose. On est allé en cour d'assises, c'est déjà infamant.

Jacques ne trouvait même plus de consolation près de Claude. Barsac montait, avait cent affaires. Comment auraitil eu le temps de s'occuper de son ami ? Quand Jacques venait chez lui et qu'il s'y trouvait, il le recevait bien; après cinq minutes de conversation :

— Ce n'est pas tout ça, mon vieux camarade; j'ai ce gros dossier à étudier, un article à écrire, une conférence à préparer. Si tu pouvais ne plus causer...

Mirande comprenait bien que son ami ne pouvait passer son temps à le consoler, le réconforter. Mais il ne pouvait s'expliquer que Claude l'eût défendu avec tant d'amitié devant les jurés, et que maintenant il fût devenu si froid à son égard, d'une indifférence presque complète.

Un jour, Mirande essaya de parler à son camarade du changement qu'il ne pouvait s'empêcher de remarquer.

— Mais, mon pauvre ami, je ne puis plus t'être d'aucun secours. C'est en toi-même que tu dois trouver ta force. Tu sais bien que je te suis tout acquis. Dispose de moi, de ma bourse, de tout.

— Pardon, Claude, fit Mirande, qui se laissa prendre à la sincérité passagère de Barsac. Si tu savais comme je souffre !

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Ah ! il n'y a quune chose qui meut redonné courage 1 Trouver le meurtrier de Liane et lui faire expier son crime.

— Encore cette idée ! Nous n'y pouvons rien.

— Comment, Claude, toi qui as du génie, toi, un si grand homme, un maître, tu n'as pu m'aider, tu ne peux au moins me guider dans mes recherches?...

— Voyons, Jacques, comprends-le. Nous devons être sages. Ton affaire a un côté mystérieux que nous ne saurons jamais.

— Et, dans ce mystère, est enseveli mon honneur ! Ah ! il y a des moments où je me demande si tu m'as rendu un service en me sauvant de l'échafaud ou du bagne. Je ne suis pas innocenté. On me regarde toujours comme un coupable qui n'a pas expié ses crimes.

A ces paroles de Mirande, Barsac \it se dresser devant lui, comme visible en son ami, une des conséquences de ses actions, et il devint de glace. Jacques constata cette froideur succédant à une sympathie plus active quelques moments, et il le quitta, brisé de corps, de coeur, se répétant machinalement :

— Je n'ai donc plus d'ami?

Barsac montait toujours, se rapprochait de ses buts; mais quand l'avocat examinait sa situation, lorsqu'il comptait tout ce qu'il gagnait maintenant presque facilement, il se sentait envahi par une sorte d'amertume. Puis, s'il avait la plus divine des maîtresses, cependant, il se sentait toujours isolé, et il se demandait, ce soir-là encore — deux jours après son retour, tout seul chez lui, après dîner, pourquoi il amassait de l'or, pourquoi il avait, à Monaco, tenté hardiment la chance et gagné plus de cinq cent mille francs.

Un énorme poids, à ce moment, dans le silence du cabinet de travail, pesait sur ses épaules. Il voulait posséder des richesses, étonner les hommes par son génie autant que par sa puissance de travail, mais il eût voulu aussi qu'un être à côté de lui, une compagne aimée, partageât sa gloire comme sa fortune, fût de moitié dans ses joies comme dans ses peines.

Sous l'influence de ce sentiment — qui, en dépit de son terrible égoïsme, l'honorait, — Barsac pensa que le mariage seul pouvait lui procurer la satisfaction dont il avait besoin. Certes, il pouvait, dans sa .situation, choisir une fiancée belle et riche, intelligente et amoureuse. Il s'arrêta à peine à cette

idée. L'image de Renée lui apparut presque aussitôt, chassant une vision à peine ébauchée. Et il n'hésita pas une minute. Une fille du monde ne vaudrait jamais la gentille et dévouée qu'il possédait, ne surpasserait jamais Renée en tendresse et en câlineries. Il voulait, dans son luxe, dans son succès • — dans sa gloire, il l'espérait, il en était sûr — l'intimité exempte de tout calcul, de toute convention mondaine. Pourquoi chercher le bon sens ailleurs, quand il savait oii le trouver? Il était dans le cœur de Renée, sur sa bouche et dans ses yeux de printemps.

Barsac s'était demandé déjà si sa maîtresse ne souffrait pas de la position irréguiière dans laquelle elle se trouvait, car, honnête au fond, elle était plutôt faite pour être une épouse qu'une maîtresse. De plus, son état maladif, qui s'était accentué ces derniers temps, lui donnait des inquiétudes, ainsi que les pensées qu'il lui supposait. Il comprenait que la vie misérable de Mirande, 'qui était son œuvre, après tout, produisait une grande réaction sur la jeune femme ; mais il se disait : « Bientôt, Jacques sera riche et il perdra peu à peu le souvenir aigu de Marquisette; par contre-coup, toute douleur disparaîtra chez Renée. » Et puis un homme nouveau naissait en lui. Son âme était ainsi qu'une eau froide, glaciale, oii, peu à peu, la bonté, comme un bouton de fleur caché jusque-là et resté dans le fond, montait, voulant éclore.

Il se proposait de parler à sa maîtresse et de lui apprendre ce qu'il comptait faire pour leur bonheur commun. Justement, elle entra. Barsac, en l'embrassant :

— Pourquoi n'es-tu pas venue dîner avec moi? - — J'aurais été une mauvaise convive.

Elle paraissait moins inquiète, moins nerveuse que de coutume. Il l'emmena au salon, où brûlait un clair feu de bois, linstalla avec amour sur le divan :

— O Renée, si tu savais comme je suis triste, comme je m'ennuie parfois quand tu n'es pas là !.. . Si tu savais, comme tu me plaindrais !... » Étonnée de ces paroles, elle se dégagea, le regarda attentivement, presque avec anxiété, et un éclair suivit, illuminant ses grands yeux gris. Elle formula alors tout haut la pensée qui avait surgi soudain en elle, et fit, pour la deuxième fois, depuis les assises, une allusion aux

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crimes de son amant : « — Tu as des regrets, des remords ? » Barsac, blême, se leva :

— Ce qui est sans remède, sans réparation possible, ne mérite point d'arrêter la réflexion... D'ailleurs, qu'est-ce que j'aurais à regretter? Jacques est libre, et c'est l'essentiel.

— Mais, dit-elle, en mettant la main sur son cœur, comme pour le comprimer, il souffre de ce que tu as fait, et il en mourra peut-être.

— Encore! fit-il avec un peu de colère. Il sera riche avant peu. Son million lui sera rendu... Pourquoi parler encore du passé?

— Tu as raison. Le passé ne nous appartient plus : c'est nous qui lui appartenons... Alors, ta tristesse, Claude, ton ennui, je ne les comprends pas.

Il se rassit près d'elle : « Je suis seul ! » murmura-t-il. Elle se blottit contre sa poitrine.

— Je ne suis donc rien dans ta vie?

— Tu es tout, je l'affirme.

— Alors, explique-toi.

— Ce n'est point un baiser donné et reçu par intervalles qui comble le tide que tout cœur d'homme porte en lui. Il faut à l'homme et à la femme une communion plus constante • — de pensées et de sentiments comme de caresses et de baisers, — que le mariage seul peut offrir.

Renée s'attendait à ce que Claude, en dépit du secret qui était entre eux, lui signifierait, un jour, son congé. Elle pensa que le moment d'une explication décisive était arrivé.

— Alors, tu veux te marier?

— Oui.

— Claude, je te souhaite beaucoup de bonheur !

Barsac, qui l'avait observée, avait vu un léger tremblement du corps, un brouillard des yeux; mais il fut très étonné de voir ensuite passer une expression de joie.

— Tu serais donc heureuse, si je me mariais ?

— C'est un dénouement naturel auquel toute maîtresse doit s'attendre.

— Alors, tu ne m'aimes pas vraiment comme je croyais!...

— Ne dis pas cela, répliqua-t-elle avec véhémence. Je t'aime, tu le sais bien, et ce serait un crime d'en douter.

Elle n'acheva pas ce qu'elle voulait dire. Son regard se riva au portrait de Mirande. Barsac se taisait, comme Renée.

Il se demanda la cause de la joie intempestive de sa maîtresse, qui croyait qu'il allait en épouser une autre, et il ne trouvait pas de réponse à sa question. Il fallait interrompre le silence. Claude entoura de son bras la taille fine de Renée.

— Tu viens de douter de moi, ma chérie. Je veux me marier, et tu crois que l'heure est venue de nous dire adieu. Tu te trompes !

— Je me trompe? fit-elle d'un ton de somnambule.

— Oui. Rassure-toi donc, continua-t-il d'une voix toujours très tendre. Il ne tient qu'à toi que je sois heureux pleinement.

— Et comment cela?

« — Si je me marie jamais, ce ne peut être qu'avec toi. » Renée regarda Barsac avec une fixité étrange, mais elle se tut. « — Voyons, Renée, je ne te comprends plus, ce soir. Ce que je dis devrait te réjouir, et, au contraire, cela a l'air de t'épou vanter. . . »

— Certes, je devrais me réjouir, si... C'est beaucoup d'amour de ta part, mais... Oui, c'est un sacrifice que tu me ferais, car une grande différence sociale semble nous éloigner l'un de l'autre, s'il n'y avait pas...

— Mais quoi, mais quoi donc ? Tu es incompréhensible ' Achève tes phrases...

Elle courut se placer sous le portrait de Mirande, et elle éclata de rire, d'un rire nerveux qui secoua tout son corps. Puis, soudain, des sanglots et des larmes. Se figurant que l'émotion brisait Renée, Barsac vint près d'elle :

— Veux-tu être ma femme?

— Non.

— Tu condamnes toujours ce que j'ai fait?

— Je t'aime et ne te juge pas.

— Tu as peur de l'avenir avec moi ?

— Oui.

Dans ses yeux, il vit clairement passer : Véfouvante. Elle se mit à le supplier :

— Non. non, pas de mariage. Toi ici, moi chez moi. Cela nous est si facile de nous voir ! Nous sommes bien ainsi. Nous nous aimons, vois-tu. et le mariage... Oh! je t'en prie, ne me parle jamais plus de mariage. J'en ai peur ! Oh ! qu'il ne tue pas notre amour !

Barsac se contenta de cette explication. Il prit par la main

Renée, debout et peureuse sous le portrait de Jacques de Mirande, et il la ramena doucement au divan.

— Eh bien ! je ne te demanderai plus d'être ma femme, c'est convenu. Maintenant, causons d'autre chose, veux-tu.^...

— D'abord, restes-tu avec moi, ce soir?

— Si tu veux.

■ — Eh bien ! je le désire. Je le veux.

Elle poussa un soupir, et Barsac, toujours surpris, pensa : « Elle est incompréhensible! » Malgré sa perspicacité d'inquisiteur, il ne parvenait pas à comprendre quelle était la réticence de sa maîtresse. A présent, assise auprès de lui elle le regardait, l'écoutait; mais elle le regardait d'un œil qui semblait ne pas voir; elle l'écoutait dans l'attitude d'une somnambule qui n'entend pas. « Qu'a-t-elle donc? Mais qu'est-ce qu'elle a ? »

Renée savait que Barsac l'aimait, elle ne pouvait nier son amour, mais elle ne pouvait aussi s'imaginer quïl l'aimait assez pour avoir la ferme volonté, dans la situation qu'il occupait maintenant, de faire d'elle sa femme, elle humble fille du peuple, alors que tant d'autres, élégantes et riches, seraient heureuses de lavoir pour mari. Cet illogisme, trop apparent chez Barsac, dont elle n'ignorait aucune des théories, dont elle connaissait l'égoïsme, dont elle savait la façon brutale d'avancer dans la vie, sans s'inquiéter des morts et des blessés qui tombaient sur son passage, cet illogisme était venu accroître ses craintes, donner de la vraisemblance à sa peur.

Car. depuis la confession de Barsac et le procès de Mirande, Renée ne vivait plus que dans la peur, dans une peur atroce. Son amant tenterait un jour de se débarrasser d'elle, pour être sûr que son secret disparaîtrait avec elle. En lui proposant ainsi de rendre leur vie plus intime, il suivait un plan déterminé, se préparait une plus grande facilité d'exécution dans le nouveau crime dont elle serait la victime. Quand il avait parlé de mariage, elle avait cru que c'était avec une jeune fille, et elle avait été heureuse, car elle se voyait libérée, graciée. Mais puisqu'il voulait l'épouser, c'était afin de l'avoir toujours sous la main, prêt à saisir l'occasion de la tuer — avec impunité.

Renée, depuis quelque temps déjà, ne venait plus au rendezvous de son ami qu'en tremblant; elle n'entrait plus chez

lui qu'en comprimant les battements de son cœur, et, chez elle, elle ne l'attendait plus, lorsqu'il devait y venir, que dans ce doute affreux si cette fois ne serait pas sa fin, si, cette fois, elle n'allait pas devenir sa victime.

Couchée près de lui, entre ses bras, la bouche sur la bouche, elle tremblait depouvante. Après les baisers, les caresses et les voluptés, allait-elle s'endormir? Elle essayait de chasser le sommeil qui la saisissait, se forçait à ne pas fermer les yeux, de crainte de ne plus s'éveiller. Barsac, qui s'endormait, ne s'apercevait jamais des insomnies de sa maîtresse.

Elle avait -peur, et cette peur était de tous les instants, s'appliquait à tout. Elle ne mangea guère que les rares fois 011 il la mena au restaurant. Chez lui, au moment de se mettre à table, ou bien elle prétextait une indisposition soudaine ou bien elle faisait semblant de sucer une cuisse ou une aile de poulet, demandait un œuf à la coque qu'elle touchait à peine. Claude s'étonnait de cela, mais elle lui répondait qu'elle avait goûté et que ça lui avait ôté tout appétit. La suppliait-il de voir un médecin, elle affirmait n'être point malade, et elle déclarait que ça se passerait.

Seule en son petit appartement, elle épiait la domestique, contrôlait ses moindres gestes; cette femme pouvait être vendue à Barsac, ne rester à son service que pour seconder les sinistres projets qu'elle prêtait à son amant. Elle tressaillait au plus léger bruit. Elle n'osait plus toucher aux parfums et aux flacons de sa toilette : elle prenait ses repas au dehors, entrant dans un restaurant quelconque, jamais dans le même, dans la crainte insensée — sans doute, — que celui dont elle avait peur ne surprît son habitude et ne gagnât un des garçons de l'établissement pour l'aider à se défaire d'elle.

Renée avait -peur, et pourtant elle aimait encore Barsac. Elle ne trouvait pas en elle la force de le fuir et d'échapper ainsi à l'obsession qui la torturait; et même, dans la conscience de sa folie, elle se faisait davantage sa chose, son bien, se donnait tout entière et plus complètement à lui : c'est que son regard était sur elle — et qu'il l'hypnotisait.

Renée gardait le secret de son état physique et moral, et, dans un effort surhumain, jusque-là elle était parvenue à le cacher à Claude, à Jacques aussi bien qu'aux rares autres

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