L'ÉPOUVANTE
RENEE APRIL. 529
personnes qu'elle fréquentait. Mais, ce soir-là, Barsac venant de lui demander si elle voulait être sa femme, elle ne fut plus makresse d'elle. A la nervosité dont elle souffrait s'ajouta le sentiment de l'épouvante qu'elle éprouvait au contact de son amant, et cela provoqua en elle une sorte d'incohérence de pensées qui l'empêcha de raisonner. Elle redoutait Barsac, elle le voyait la tuant, sûrement, un jour, une nuit; elle ne pouvait savoir de quelle manière, comme il avait tué Marquisette, et elle eût voulu s'en aller immédiatement.
Mais comment lui expliquer son départ.^ Il la retiendrait, et elle ne pouvait lui échapper. Une peur, la peur qui l'affolait en certaines heures, l'envahissant de plus en plus, elle retira sa main des mains de Barsac, et elle se mit à tourner dans le salon comme une pauvre bête prise dans un piège. Une fièvre intense était dans son sang et dans son âme, et sa peau, sèche et brûlante, avait des frissons qui montaient à ses dents et qui les faisaient claquer comme dans un froid intense.
Barsac avait rejoint sa maîtresse, et il la suppliait de revenir s'asseoir sur le divan, de lui dire ce qu'elle avait, si elle était malade et sil devait sonner pour envoyer chercher un médecin, ou bien si elle désirait qu'on lui fît du thé.
K — Non, non, pas de thé. Je ne veux rien. »
Il la prit par la taille et, encore une fois, la ramena au divan. Il lui parla d'aller se coucher, de s'aimer une heure et d'être fous avant de s'endormir. Elle s'efforça, de nouveau, d'être brave, de chasser l'obsession qui la terrorisait, et de sourire. Elle ne voulait pas qu'il comprît de quoi elle souffrait, et elle l'écoutait, en apparence avec intérêt, mais tout entière, intérieurement, au combat qu'elle livrait contre elle-même.
Une force au-dessus de sa volonté l'empêcha encore de demeurer auprès de Barsac, elle se leva, puis courut se placer, pour la deuxième fois, sous le portrait de Mirande. Ce fut la débâcle. Comme Barsac venait à Renée, il la vit soumise à une force qu'elle redoutait et dont elle était inconsciente tout ensemble, tomber à genoux, et, blême dans un mouvement d'automate étendant les bras, murmurer, en suppliante :
— Grâce ! Oh ! je t'en prie, ne me fais pas de mal !
Barsac s'arrêta. Pourquoi sa maîtresse le suppliait-elle
de ne pas lui faire du mal? Pourquoi cet effroi soudain devant lui qui l'aimait, et qui n'avait de bonheur, de consolation, qu'en elle et par elle? Dans son anxiété, une pensée atroce traversa l'esprit de Claude, et il ne put réprimer un mouvement de stupeur, tandis que sa bouche laissait échapper ce cri :
— Oh ! c'est impossible ! Ce serait trop épouvantable !
Alors, de loin, il commença à lui adresser des mots tendres; puis timidement, pour ne pas l'eflfrayer, car il sentait que l'effroi, un effroi inex-prmtable, était en elle, il se rapprocha à mesure qu'il parlait. A un moment, croyant voir un sourire errer sur ses lèvres, il se réjouit, car il pensa l'avoir ressaisie moralement; et il tendit les bras vers elle, se pencha même pour l'embrasser. Un cri terrible répondit à ce geste. Renée, les mains devant elle écartées, le repoussait avec énergie, criant :
— ■ Ne m'approchez pas ! Ne m'approchez pas !
Bouleversé par ce cri, il voulut la saisir; elle échappa à son étreinte, bondit à l'autre bout de la pièce et, comme une bête apeurée, elle se blottit dans un coin. Ses cheveux s'étaient dénoués dans la violence de ce bond. Le visage défait, à demi renversée, seuls, les yeux luisants prouvaient qu'elle vivait.
Barsac comprit alors toute l'horreur du nouveau drame kistallé dans sa vie. Renée avait -peur de lui. Il eut un geste de profonde désespérance, d'inexprimable douleur. Elle le fuyait, folle, éperdue, dans l'horrible crainte qu'il ne la tuât, comme il avait tué l'autre, Marquisette, parce que son intérêt, croyait-elle, exigeait qu'elle disparût de sa vie, parce qu'en possession d'un secret terrible, il redoutait qu'elle ne le trahît.
Renée, terrifiée, se dissimulait davantage s'il faisait le moindre mouvement vers elle. Si elle ne criait pas. si elle n'appelait pas au secours. Barsac voyait bien qu'elle était prête à hurler de détresse à la moindre approche. Un scandale éclaterait dans son hôtel et attirerait chez lui l'attention du public. Il fallait éviter cet esclandre à tout prix; et, dans l'effondrement imprévu de sa quiétude, sauver au moins l'apparence honorable de sa vie.
Quand Renée parut plus calme, avec des précautions extrêmes, il marcha vers elle; mais comme il allait la toucher
pour la ramener au divan et lui parler câlinement, tenter de chasser l'hallucination qui s'était emparée d'elle; elle se releva, l'évita, rasa le mur, se reprit à tourner autour de la pièce, se dérobant à son appel prononcé doucement; puis, s'arrêtant, pleine d'effroi, elle répéta :
— Ne m'approchez pas, ne m'approchez pas ! Et des paroles incohérentes suivirent.
— Oh ! ne me faites pas de mal, ne me tuez pas ! Le poison est là, dans votre main, je le vois... Je ne vous ai rien fait, moi, pour me tuer... Je ne veux pas, je ne veux pas!... Et puis, pourquoi me tuer?... Je ne suis pas riche comme elle; ma mort ne vous servirait à rien. Ah ! oui, je vous gêne parce que je sais tout! Pourquoi m'avoir tout appris? Je ne demandais pas à savoir, moi! Mais grâce! pitié!... je m'en irai loin, bien loin, et vous ne me reverrez plus jamais. Vous voyez, je ne suis pas méchante, je ne vous veux pas de mal. Ne me tuez pas ! . . . ne me tuez pas I . . .
Elle s'épuisait à mesure qu'elle parlait, et sa voix ressemblait à un râle, et ses phrases étaient entrecoupées comme de hoquets. Collée au mur, rapetissée, les mains croisées sur sa poitrine et ramenant son vêtement, la chevelure en désordre, l'œil hagard, elle ressemblait presque à ces insensées incurables qui agonisent dans les asiles.
Elle reprit, la voix noire :
— Peur! Oui, j'ai peur!... Mon amant veut me tuer. Il y a -du poison partout, autour de moi, et j'en respire sans cesse. L'air même est empoisonné... Je ne veux plus venir ici, je ne veux plus rentrer chez moi... Mais où irais-je? Oh! la mort est partout!... J'ai peur! j'ai peur!...
Elle regardait autour d'elle, comme si elle cherchait à connaître le lieu 011 elle se trouvait ; puis elle examina attentivement Barsac. L'instant était décisif. La jeune femme eut de nouveau un énergique recul, qui fit craquer les vertèbres de son dos contre le mur, et elle cria :
^ — L'assassin ! Oh ! l'assasin ! II est là, toujours là ! Ah ! j'ai peur, j'ai peur! Au secours! A moi!...
Elle n'acheva pas. Le dernier appel resta dans sa gorge. Elle s'affaissa, s'agita convulsivement quelques instants, et s'évanouit.
L'évanouissement de Renée fut heureux à ce moment, car
il permit à Claude de la prendre dans ses bras et de la porter dans la chambre à coucher, où il la déposa sur le lit. Enfin Renée revint à elle, et presque aussitôt, sous la lassitude du corps et de l'esprit, elle s'endormit.
Barsac ne se coucha pas de la nuit. Il resta à contempler sa maîtresse, dont le sommeil était encore agité, à se demander si elle était à jamais perdue pour lui. Lui qui ne pleurait jamais, plusieurs fois il se sentit gagné par les larmes, plus fortes que sa volonté, et il sanglota affreusement. Mais, à la fin. il se surmonta, et il s'écria : « — Ne suis-je plus Barsac? »