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L'IDEE FIXE

Renée avait peur, et la peur la tuait. Quand, au matin, un mieux se manifesta dans l'état de sa maîtresse, Barsac s'approcha d'elle. La pauvrette fixa Claude pendant quelques instants, le reconnut :

— Ah! c'est toi?

— Oui, c'est moi, ma petite Renée. Comment te trouves-tu ? Elle jeta un regard sur la chambre dans laquelle elle se

trouvait, puis sur elle-même. Elle avait une chemise de jour, ce qui ne lui était pas habituel. Claude, promenant ses doigts sur la nuque fine en un frôlement qu'elle aimait, passant son autre main caresseuse autour de sa taille, ajouta :

— Ce n'est rien. Tu seras bientôt guérie, surtout si tu es sage.

Renée paraissait comme revenir de loin. Elle cherchait quelque chose dans son esprit ; et tout à coup, se rappelant, elle jeta un cri.

— ]e suis chez toi! à ta merci! Je veux m'en aller... Barsac voulut en finir avec l'idée qui obsédait sa maîtresse.

El|e s'était dégagée de son étreinte. Il s'assit près d'elle, lui reprit la main, qu'il retint doucement :

— Renée, tu es injuste envers moi.

— Je n'y puis rien, fit-elle en secouant la tête.

— Si. Tu peux me rendre justice, et tu le dois.

— La confiance est morte.

■ — Je me suis confié à toi.

— J'aurais dû tout ignorer.

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— Je croyais que tu ne ressemblais pas aux autres.

— Et c'est vrai. Car une autre t'aurait dénoncé.

— Je me sentais seul, à la veille de lutter avec le hasard, qui pouvait me perdre, et j'avais besoin d'éprouver qu'une femme m'aimait.

— Tu le savais pourtant. «

— Je regrette aujourd'hui de m'être confessé à toi, d'avoir fait de toi ma confidente, puisque tu me méconnais.

Elle avait réussi à retirer sa main, qu'il avait prise peu à peu dans la sienne.

— Sois donc rassurée, continua-t-il d'une voix douloureuse. Dans une situation qui était tout autre que celle de maintenant, j'ai commis, il est vrai, deux actes que tu réprouves. Ils étaient voulus, nécessaires, fatals : ma vie, mon avenir dépendaient d'eux. Mais c'est fini, bien fini main- , tenant. J'ai acquis le droit de vivre, parmi les barbares, le pouvoir d'accomplir ce que je désire, de développer mon moi librement, sans entraves. Je n'ai donc plus à frapper personne... D'ailleurs, te faire du mal, si peu que ce soit, me serait impossible, tu le sais bien. Crains pour les autres, mais non pour toi.

— Oh ! tu ne voudras pas me faire du mal, mais tu y seras forcé.

— Tu déraisonnes, rends-toi compte.

— J'ai tout mon bon sens, et tu n'arriveras pas à me donner pour du délire, de la déraison, ce que je vois, ce que je sens, ce dont j'ai le pressentiment sûr. Je te suis devenue inutile, le poids trop lourd que tu traînes après toi, et pourtant tu ne veux pas te séparer de moi. Ce serait si facile ! Mais non, parce que tu crains que je ne parle. Et puis, qui s'ait? Il y a des moments oii je me demande si tu ne m'as pas fait cette confidence pour me tuer après, par satanisme.

— Je fais appel à ton intelligence, à cette intelligence supérieure que je te sais. Te frapper, mais ce serait me frapper moi-même. Je t'aime, je t'assure, et j'ai besoin de toi. Tu es tout ce que j'ai de plus cher au monde, tout ce que j'ai de bon en moi !

Renée secoua la tête.

— Tu ne me crois pas?

— Si. Mais il y a des actions qui en amènent d'autres, inévitablement.

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— Je suis riche, en passe de le devenir encore plus; ma renommée grandit, et je suis déjà quelqu'un, si je ne suis pas encore celui que je dois être. J'en ai donc fini avec toutes les vilenies, les basses misères de l'existence, et je ne veux plus vivre que d'une existence honorable, régulière, en dehors de tout accident social. Il y a des choses d'ailleurs qu'on ne recommence pas sans se perdre soi-même.

— Tu ne me convaincras point. Tu es trop un monstre, et depuis longtemps tu suis un plan. Je serai une de tes victimes, je le sens... Ah! je me sens si malade!... si faible...

— Repose... Je vais rester près de toi.

— Non, non. Je veux sommeiller, mais je ne veux pas que tu sois là.

U fallait qu'elle fût bien changée, elle qui, jadis, ne disait jamais : « Je veux. » Elle se souleva encore à demi :

— Je veux m'en aller... être chez moi... j'ai peur!... J'ai peur!... Oh! ne me fais pas trop de mal en me tuant...

Elle était trop malade pour être transportée chez elle, comme elle le réclamait, sans danger pour sa vie. Renée murmura dans un souffle : « Sors!... j'ai peur!... sors!... et reviens me frapper, si tu veux, pendant que je dormirai. » Sa tête pâle, aux cheveux défaits, retomba à nouveau sur l'oreiller, mais les yeux épouvantés demandaient grâce.

Alors, afin de tranquilliser au moins l'esprit de Renée, Barsac sortit de la chambre, et envoya chercher un médecin. En attendant, il alla dans son cabinet de toilette réparer par un tub, un changement complet de linge, sa fatigue, Cette nuit passée près de la malade l'avait épuisé. Il se sentait anéanti, de corps et d'esprit. Pourtant il ne se coucherait pas, car il n'aurait pu dormir. Une intruse rôdait, — invisible, dans la maison.

Debout en son cabinet de travail, il attendait le médecin. Tes deux secrétaires de l'avocat vinrent bientôt. Il leur donna ses ordres, puis les congédia. Il condamna sa porte, et dit au valet de pied de répondre aux visiteurs qui se présenteraient que son maître était indisposé, et ne recevrait que le lendemain.

Seul dans son cabinet de travail, parmi le luxe récent, toute une suite de pensées amères envahit l'esprit de Barsac. Il avait commis un crime avec une habileté inouïe, évitant ainsi le châtiment des hommes, mais il avait compté sans

l'honnêteté de la jeune femme à qui il avait confié son secret, et le châtiment, ce châtiment qu'il avait évité, lui venait par elle. Cependant, sous la force de ce formidable égoïsme, qui ne lui faisait voir dans le monde que lui, il se révoltait. Toujours, chez lui, cette idée d'une supériorité individuelle qui doit échapper à toute responsabilité, l'idée qu'avait de sa divinité un empereur romain, et, plus tard, Napoléon, qui se croient dégagés de tout lien social, au-dessus de tout.

Atteint par le martyre de Renée, il était bien forcé de le reconnaître, il souffrait, mais il n'aurait pas voulu souffrir, et il invectivait la douleur comme si cette Souveraine avait dû fuir à sa volonté. Une voix intérieure lui cria : « Arrache donc cette femme de ta chair ! » Il reconnaissait qu'une Force le frappait, et, ne pouvant admettre une loi morale, il. La nomma de son nom antique : « Je me suis dérobé aux fatalités de tous, j'ai vaincu en tout : pourtant la voilà, la fatalité, et c'est Renée qui l'incarne, la seule que j'aime. »

Irrité par ce fait indéniable et inattendu, la peur qu'avait de lui Renée, son épouvante de moineau de Paris aux griffes d'un chat, il sentait remuer au fond de lui les restes de ses rancunes, de ses haines de l'an dernier, du temps qu'il était pauvre. La gigolette. dont les parents grouillaient dans la misère, si ce n'est plusieurs générations, dans la révolte contre la loi, n'a pas les subtilités, la conscience d'une Renée, et une telle fille l'eût trouvé grand, lui Claude Barsac. Elle l'aurait aimé dans une sorte d'animalité domptée; mais aussi elle n'aurait pas été Renée, et lui n'était point un souteneur. Il était un dominateur d'hommes, — le maître de demain.

Barsac leva inconsciemment, à droite de son bureau, les yeuic sur le mur, tendu d'une étoffe vert sombre, et vit, tout à coup, avec irritation, le portrait de Jacques de Mirande. Il eut même un instant l'idée de le détruire : « Ce pastel rappelle mes actions à Renée », pensa-t-il. Il s'arrêta dans cette pensée iconoclaste, puis il murmura : « Tant pis pour lui ! » La perversité lui murmura : « Il n'y a jamais égalité de bonheur entre deux hommes. Si tu montes, il faut que l'autre descende. » Et d'ailleurs, il avait, lui, forcé la destinée, il l'avait violée, contrainte à se faire sienne, son esclave, telle qu'il la voulait, tandis que l'autre, Mirande, n'était qu'un dilettante de théories, qui, frappé, ne savait pas se relever, lutter. Dans ce moment, un profond mépris

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pour Mirande s'empara de Barsac, submergeant toute amitié. L'avocat ne croyait pas que la situation de Renée fût désespérée et, selon son habitude, il avait confiance. Le valet de chambre vint lui annoncer le médecin qu'il avait demandé. Le D"" Fabret entra. Un homme de quarante ans, à la figure longue, la barbe taillée en pointe, à la physionomie expressive et de mise élégante. Après lui avoir montré un siège. Barsac lui dit :

— Docteur, je vous ai fait appeler pour une femme qui m'est chère, mon amie. Elle a été jadis frappée par une forte émotion, et depuis, sous les reflux du souvenir, ou bien, suscitée par des faits s'y rapportant, cette émotion revient. Elle a peur. C'est une maladie qui est plutôt morale.

— Oui, et qui influence le physique. Ce sont les plus difficiles à guérir. Mais l'origine, la cause?

— J'ai un ami, Jacques de Mirande.

— Je sais; celui que vous avez si superbement défendu, l'an dernier, aux assises, à qui vous avez sauvé la vie.

— Eh bien ! elle le connaissait, elle l'aimait un peu de tout son amour pour moi, et de toute mon affection pour lui; elle a donc été dans des transes, depuis le jour oià on l'a arrêté jusqu'à son acquittement. Elle était aux assises, et elle s'est évanouie à la lecture du verdict.

— Vous avez raison; sa maladie doit dater de là. Les nerfs, surtout, sont affectés ; mais cela doit pouvoir se réparer avec le temps, beaucoup de calme autour d'elle, l'éloignement de tout sujet d'inquiétude.

Le médecin allait se lever pour passer près de la malade, mais Barsac l'arrêta ; avec cette audace qui lui avait toujours réussi :

— Ce>n'est pas tout. Mon amie a été affectée par le côté mystérieux du drame du parc Monceau, par la façon dont la victime a été tuée, et elle croit qu'elle sera frappée tout aussi mystérieusement.

— Monomanie de l'idée fixe.

— Elle se figure que c'est moi qui la frapperai, que c'est moi qui suis l'assassin de M"^ de Sergy.

— C'est un cas qui n'est point rare, repartit le D'' Fabret, sans s'étonner. Il faut que son idée se porte sur quelqu'un.

L'avocat d'un ton simple, presque naïf, un peu douloureux :

— Mais pourquoi moi plutôt qu'un autre ? C'est fou !

— Mon cher maître, on voit tous les jours des malades se défier de ceux qui les aiment et leur sont le plus dévoués.

— Oui, mais, enfin, comment expliquez-vous cela?

— Frappée par une forte émotion, la malade s'est imaginée, un jour, voir l'assassin; mais la première fois qu'elle l'a imaginé ainsi, vous vous trouviez près d'elle, et c'est votre reflet visuel qui, la raison manquant pour le contrôler, s'est inscrit dans les circonvolutions cérébrales. Voilà pourquoi votre image revient, monsieur, corporiser sa peur.

Barsac se sentit rasséréné; avec sa science ou son ignorance, le D' Fabret devenait son complice sans s'en douter. Barsac, impassible, sonna le valet de chambre :

— Accompagnez le docteur près de madame.

Quand le médecin entra, Renée ouvrit les yeux, au bruit, assourdi pourtant, de ses pas sur le tapis. Elle allait crier, mais voyant que ce n'était pas Barsac, elle demanda :

— Qui êtes-vous? Et que venez-vous faire ici? ,

— Je suis le docteur Fabret qui vient vous soigner. Renée pensa aussitôt : « C'est peut-être un complice, et il

l'envoie pour me tuer, en me donnant quelque drogue. » Le docteur devina cette pensée de Renée; et, riant :

— Vous avez tort d'avoir une méchante opinion de moi... Oui, vous vous figurez que quelqu'un veut vous tuer, et vous vous dites que je suis un complice...

Renée se demanda comment il savait cela. Claude avait donc parlé, lui avait donc dit ce qu'elle redoutait? Oui, mais alors dans quel but ? Ah ! ce Barsac, sa hardiesse le servirait donc toujours? Il avait une façon de créer la réalité autour de lui, et il n'y avait pas moyen de l'accuser. Elle trembla, mais comme elle voulait savoir, elle rusa :

— Je ne crains personne et je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Quand on craint et qu'on se voit découvert, on cache sa crainte, car l'avouer c'est reconnaître qu'elle est presque vraie, lui donner de la consistance. Je sais ce que vous avez. L'assassinat de M™" de Sergy, ou plutôt les moyens employés et le côté mystérieux de ce drame ont fait sur votre esprit une impression qui revient à certains moments ; nous connaissons ça. A présent, — je le répète, — l'ayant vu à vos yeux, le comprenant encore, tenez, aux battements précipités de votre pouls... vous me croyez le complice, de celui qui

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cherche à vous tuer. Je ne suis pas son complice, parce que ce criminel même est un produit de votre cerveau, farce quil n'existe que dans votre imagination... Je reviendrai vous voir demain... En attendant, je vais vous rédiger une ordonnance.

Retourné dans le cabinet de l'avocat, le médecin interdit à Barsac de voir son amie, car cela l'irriterait inutilement; puis, tandis qu'il écrivait son ordonnance, il donna l'adresse d'une garde qui devait veiller la malade. — La journée se passa bien. Renée accepta les potions, mais resta dans un mutisme absolu en même temps farouche et doux.

La soirée et la nuit s'écoulèrent; puis, le lendemain matin, le docteur Fabret pénétra près de la malade. La garde lui apprit que celle-ci avait dormi, mais de sommeils fiévreu.^!;, interrompus. Une fois, tandis qu'elle reposait, Claude était entré, s'approchant du lit. Aussitôt, comme sentant le fluide du maître, elle s'était éveillée, et un cri rauque jaillit des profondeurs de sa gorge : « — Au secours ! » Et il s'était retiré, la poitrine étreinte, des larmes lui montant aux yeux, des larmes qui ne coulaient pas.

Quand le médecin fut seul avec Renée — car il fit signe à la garde de sortir :

— Eh bien ! ma chère enfant, comment vous trouvez-vouK ce matin?

— Je ne veux pas rester ici.

— Vous n'êtes pas transportable.

— Je veux m'en aller... Je veux m'en aller...

— Où iriez- vous?

— A l'hôpital.

— Oii seriez-vous mieux qu'ici? Chez M. Barsac qui vous aime, que ses admirateurs et ses amis même blâmeront d'obéir à votre caprice?

Renée réfléchit longtemps, puis elle dit : « Je me résigne. je resterai ici. » Elle avait songé : « Partout oii j'irai, il m'atteindra. Je suis peut-être encore plus en sûreté ici, où il craindra d'être accusé plus facilement, si je meurs empoi»sonnée... Pourquoi m'en aller ailleurs? Il me tuera tout de même, et redoutera moins d'être soupçonné... Au surplus, que la volonté de Dieu soit faite! »

Le docteur Fabret admirait, comme beaucoup, Claude Barsac, l'avocat éloquent, le journaliste supérieur, le poli-

tique d'avenir, et, loin de soupçonner une telle audace de crime, il croyait, en face de la malade, à une tête légère dont une émotion avait troublé le cervelet.

— Il y a quelqu'un à côté qui s'inquiète de vous. Il a un tantet sommeillé cette nuit, vous ayant veillé toute la précédente nuit... Je vais l'appeler, n'est-ce pas?

— Il peut entrer ici. N'est-il pas le maître.''

Le docteur sonna, la garde entra, et il pria de prévenir Barsac. C'était un peu avant le déjeuner et Barsac avait une importante affaire à plaider dans l'après-midi au Palais. Il était avec ses deux secrétaires, mais il se dérangea aussitôt.

— Eh bien! Renée, comment allons-nous ce matin.? Elle lui tendit son front.

- — Bien, tu vois.

Et, quand il l'eut embrassée, elle lui dit, avec sa gentille façon de femme aimante :

— Oh ! comme tu es bon, Claude ! Je te demande pardon de toutes les peines que je te cause. . . je suis mauvaise pour toi.

Elle fixait Barsac avec de grands yeux, car de la souffrance, — visible pour elle, — se montrait sur la physionomie de Barsac. Elle n'eut pas peur de lui pendant ces premiers instants, car elle sentit combien il l'aimait, combien il était désespéré de son état.

Le docteur se leva :

— Allons, dit-il, toujours la même potion calmante... Je reviendrai demain.

Le médecin sorti, Barsac se pencha sur Renée. Elle lui tendit ses bras. Il la prit contre sa poitrine, et elle exhala des soupirs.

— Oh! comme je suis bien ainsi!... Comme je t'aime!

Il n'osait dire un mot, de crainte de détruire le charme, retrouvant la gentille et caressante qui était toute sa vie. On mit îe couvert sur une petite table, près du lit de la malade, et Barsac déjeuna avec elle. Elle mangea un peu, souiiante.

— Vois, mais vois donc comme j'ai appétit.

Après ce repas, avant de s'en aller au Palais, Claude, assis sur le lit, tenait sa maîtresse dans ses bras. Il la berçait, et même il lui parlait de l'avenir, mais d'un avenir imprécis, afin de n'éveiller aucune idée noire en elle; il évoquait aussi

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