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LA PEUR DES ROSES

des instants heureux du passé. Renée 1 écoutait. Mais, tout à coup, sa bouche entrouverte, ses yeux gris comme en extase, elle s'écria sur un ton de joie :

— Oh ! si je pouvais mourir maintenant, si je pouvais mourir ainsi !

Et Barsac connut que l'idée fixe était toujours en Renée. Une envie de pleurer lui serra la gorge, il refoula sa sensibilité. Il comprit quel combat se livrait en Renée, il vit combien elle l'aimait. Elle avait une idée, et, par amour, par dévouement pour lui, elle essayait de chasser cette idée, appelant encore la vaillance à son aide. Forcé de sortir, Barsac quitta Renée, la croyant mieux, comprenant d'ailleurs que sa présence commençait à devenir malsaine.

Ce jour-là, comme il se rendait au Palais de Justice, en passant devant le quai aux Fleurs, dans la caresse amollissante d'un soleil de mars, oii de petits souffles, précurseurs timides du printemps, couraient dans l'air, il vit des bouquets de roses roses et de roses blanches. Tenté par ces roses, qui lui évoquèrent chacune soudain la bouche de son amie, il en acheta une énorme gerbe et donna ordre de les porter chez lui, afin qu'elles pussent dire, messagères parfumées en robes d'avril, à la pauvre malade que, éloigné d'elle par les affaires et les soucis, il pensait à elle, toujours.

Quand, le soir, il rentra, il s'informa, comme à l'ordinaire, de l'état de sa maîtresse.

— Ah 1 Monsieur ! lui répondit la garde, madame a eu une crise terrible... Vous avez envoyé, cet après-midi, de si belles roses. Je me suis dit, n'est-ce pas, qu'elles étaient pour madame. Et je les ai présentées à la malade...

Craignant offenser l'avocat, la garde n'osait continuer à parler. Elle prit des précautions :

— Vous savez, une malade, c'est comme ça, et il n'y faut pas faire attention... Elle a crié que les fleurs étaient empoisonnées, et que c'était un moyen qu'on avait pris pour la faire mourir.

Lorsque Barsac entra, — Renée, couchée sur le dos, les yeux ouverts, la tête très pâle sur les coussins, laissa approcher son amant. Pas un mouvement des yeux, un remuement de son visage, un peu amaigri. Claude se pencha un peu :

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« Renée », dit-il. Sans remuer, comme si, en elle, la voix — seule — n'était pas morte :

— Va-t'en !

— Renée!

— Je ne veux plus te voir... Tu es un monstre... Je ne veux plus... je ne veux plus te voir!

— Renée !

— Tu veux m'empoisonner avec des fleurs ! ^

— Peux-tu penser cela, Renée?

— J'ai à peine respiré leur odeur quand les roses sont entrées. Aussitôt j'ai senti au dedans de moi un mal étrange.

Il voulut, en souriant, la baiser sur le front, parmi les frisons châtains, pour la rassurer, comme un enfant. Elle fit un effort, se dressa et, d'un bond, elle fut hors du lit. Et elle errait dans la chambre, en chemise, criant comme ime folle des mots sans suite. Tout à coup elle aperçut une rose blanche tombée à terre sur le tapis, quand Renée avait repoussé les roses ambassadrices et les avait jetées dans la chambre, une rose blanche un peu défeuillée que la garde avait oublié de ramasser avec les autres.

— En voilà encore une qu'on a laissée exprès pour m'empoisonner ! Assassin ! . . . Assassin !

Elle piétina la pauvre rose blanche avec son pied nu, l'écrasa comme une araignée. Barsac profita de ce moment oià elle était arrêtée pour saisir la malade. Il la porta au lit, la recoucha; elle se débattait, et il fut obligé de la maintenir pendant quelques minutes. Elle criait comme une agnelle à qui le valet d'abattoir va planter le couteau :

— C'est ça, maintenant tu cherches à m'étrangler ! Mais comment feras-tu pour dire que ce n'est pas toi?... Va-t'en!... Aie pitié de moi ! . . .

Il la lâcha, sonna la garde. Quand la bonne femme vint, Renée, allongée sur les reins, les yeux ouverts, la tête très pâle sur les coussins, avait repris son attitude de morte vivante. Et l'avocat sortit.

A partir de ce jour. Renée ne vit plus une seule fois Barsac sans tressaillir de peur. Toujours dominée par son idée fixe, elle restait, tant qu'il était là, comme hypnotisée d'angoisse, pâle, muette, les dents serrées. Barsac, pour ne

pas effrayer la malade et ramener des crises qui pouvaient être mortelles, venait quand elle sommeillait, et il se cachait derrière un paravent placé au pied du lit : « Oh ! si elle pouvait dormir longtemps, ce repos api)orterait de la paix à son esprit, calmerait ses nerfs. » Il s'agenouillait alors près d'elle, et, si une main pendait hors des couvertures, il la prenait, la couvrait de baisers et de larmes. Il n'avait que cette femme dans la vie; elle était tout pour lui, son amour, sa famille. Et que deviendrait-il, si elle mourait, surtout si elle mourait de lui, par sa faute? Il l'aimait passionnément et tendrement ; et, dans sa détresse, aux heures de la nuit, un grand découragement le saisissait, qui l'emportait, avec tout ce qu'il chérissait, vers le néant. Plusieurs fois, le jour le surprit ainsi. Il ne se retrouvait lui-même, Claude Barsac, que dans son cabinet de travail et au Palais.

De-ci, de-là, Renée eut des moments lucides.

Elle redevenait alors ce qu'elle avait été toute sa vie pour Barsac, tendre et aimante, mais ces courts instants devinrent de plus en plus rares, — et Vidée fixe domina.

Renée se croyait aussi la victime offerte en expiation du meurtre de M""® de Sergy. et, un soir, elle cria à Barsac : ;< Je te rédempte. » Se mêlant ainsi à l'action morbide de la peur, l'exaltation du sacrifice s'emparait j^eu à peu de la malade qui se figura encore que, pour le grandissement de son amant, la perfection de son moi poussée jusqu'à la divinité — « Qu'est-ce que Dieu? Moi, infini », elle se rappelait cette phrase de Claude — pour l'éclosion définitive de son génie et sa montée au pouvoir suprême, elle devait mourir. Elle l'admirait comme malgré elle, mais tremblait d'une frissonnante horreur.

Vidée fixe, chez Renée, revenait tout à coup ; la pauvrette revoyait sa vie avec Barsac, repensait ce qu'elle avait pensé; et toujours l'idée dominante, la mort de Marquisette, et comme corollaire, sa mort à elle, Renée. Cette pensée avait surgi, un certain moment, dans son esprit, était revenue une autre fois, puis d'autres, et elle était maintenant l'idée fixe, «( la pieuvre aux sept tentacules monstres, aux centaines de ventouses faisant la stupeur dans toutes les circonvolutions du cerveau ». Ainsi Renée s'agitait dans une épouvante aux nombreuses crises. Elle croyait fermement que son amant la tuerait comme il avait tué M""® de Sergy, mysté-

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rieusement, et sans laisser de trace de ce nouveau crime. Ses appréhensions étaient désormais de tous les instants, et elle s'entretenait elle-même dans ces terreurs, en cherchant à prévoir, à deviner comme elle serait frappée.

Et elle n'osait plus dormir, craignant d'être frappée dans son sommeil, et elle faisait tout pour se tenir en état de veille. Il fallait que la fatigue la forçât, vaincue, brisée, à clore les paupières, et elle se réveillait dans des sursauts. Souvent, aux premières minutes de ces réveils, elle avait des hallucinations terribles : devant ses yeux ouverts, mais qui ne voyaient plus distinctement, les objets prenaient des formes bizarres, des attitudes menaçantes, des couleurs horribles dans lesquelles le rouge éclatait soudain et se changeait en une tache immense, grandissante, un nuage qui crevait sur son lit en pluie pourpre, et qui était du sang — du sang qui l'inondait.

La garde-malade qui, plusieurs fois par jour, rendait compte à Barsac de l'état de Renée, lui disait :

— Ah ! c'est pas drôle d'être près des malades ! Mais c'est un gagne-pain, et on reste... Elle parle dans sa fièvre, et elle raconte un tas d'histoires, des choses que je ne connais pas... Ça fatigue à écouter, monsieur, mais elle est tout plein gentille, quand elle est revenue à elle, et c'est une consolation pour une pauvre femme comme moi... Tenez, elle a de ces idées de malade! Elle a soif, pas? Eh bien! elle ne veut pas toujours boire de ma main. Elle me demande si on n'y a pas mis de poison. Alors, j'effleure avec mes lèvres la tisane, pour lui donner confiance. Hier, elle m'a arrêtée» au moment oii j'allais boire et elle m'a dit : « On aurait pu en mettre sans que vous le sachiez. Il est si malin ! » II, c'est vous, sans vous offenser, monsieur. Je vous demande un peu, vous qui l'aimez ! Je lui z'ai répondu : « Non, on ne m'empoisonne pas, moi, ni vous non plus, que je lui ai dit, parce que je veille. J'ai l'oeil ouvert. Je prends, moimême, l'eau au robinet de la cuisine et je la fais bouillir, et je ne quitte pas des yeux la casserole. » C'est pas vrai, monsieur, mais il faut bien rassurer les malades !

Jacques vint deux fois, Barsac absent, et la garde ne le laissa pas pénétrer près de la pauvrette.

— Elle n'est pas trop mal, dit cette femme à Mirande, mais elle a du trouble au cerveau, comme une bête dedans

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qui s'y promène et qui lui dérange tout : alors, le médecin dit qu il faut pas qu'elle voie du monde... Mais c'est jeune, ça a de la vie, et ça reviendra en santé.

Elle ajouta, pour elle : « A moins qu'elle ne s'en aille faire pousser les mauves par la racine. » Jacques dit qu'il reviendrait, et il partit, accompagné par la vieille qui marmotta : « ■ — Encore un qui file un vilain coton ! » Jacques fut quelque temps sans retourner au petit hôtel de la rue Ballu. — Lui-même s'en allait à la dérive.

De plus en plus Renée avait peur, atrocement, elle vivait dans l'épouvante, courbée devant les sinistres visions qui naissaient en son imagination, comme le moribond sous les étreintes de la mort. Un matin. Renée fit semblant de dormir, afin de guetter l'instant où Barsac entrerait dans la chambre, ce dont elle avait le pressentiment.

L'avocat venait ainsi, chaque jour, plusieurs fois, se placer derrière le paravent, pour voir sa maîtresse dormir ou délirer. Cette fois, il crut qu'elle dormait profondément et il s'avança; mais comme il allait l'effleurer d'un baiser sur sa joue pâle, elle le saisit, l'entoura de .ses bras.

— Claude, j'ai une grâce à te demander.

— Eh quoi ! tu ne dormais pas ?

— Non. J'ai rusé.

— Pourquoi?

— Je veux quelque chose.

— Parle. Je satisfais tous tes désirs.

— Je t'ai bien aimé, je t'aime encore; je t'ai été dévouée, je le suis encore : eh bien! donne- moi ma récompense... Tu dois me tuer, n'est-ce pas? C'est dans ton plan... C'est nécessaire pour ta sauvegarde. Eh bien ! ne me fais pas attendre là mort... Je t'en supplie, Claude! Cette incertitude me tue. Serai- je frappée demain, dans quinze jours, dans un mois?... Ah! tu ne peux comprendre cette souffrance d'attendre, et de ne rien voir venir... Je t'en supplie, tue-moi tout de suite, ou dis-moi : « Demain, dans deux jours, dans dix jours, tu mourras. » Alors, je serai heureuse, et je te bénirai...

— O Renée, ma chère Renée, comme tu me fais souffrir !

— Je sais bien que tu souffres, que tu souffres d'avoir à me donner la mort, car tu m'aimes tout de même... Ah! cela doit t'être dur!... Mais, Claude, j'ai gardé ton secret.

et personne ne sait que tu Tas tuée, l'autre ! Cela vaut une récompense... Dis-moi ce que je te demande. Combien de temps encore?... Ou bien frappe-moi aujourd'hui!

Elle dénudait son cou dolent et maigri — vers les fortes mains, aux larges pouces, — que Barsac avait approchées de ses cheveux pour les caresser. Il n'en put supporter davantage. Il s'arracha à l'étreinte de la malade, qui maintenant lui avait pris les mains, les attirant vers son cou dolent et amaigri.

Alors, il s'enfuit, — tandis que Renée, hagarde, le buste hors des draps, criait en des mots incohérents, grâce à Dieu et au destin.

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