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LA MORT DU FAIBLE

Depuis quelque temps, Barsac ne voyait plus Mirande. Un matin, cependant, l'avocat s'inquiéta de son camarade, et il alla chez lui. On devait, d'ailleurs, rendre, au Palais, dans la journée, le jugement de l'affaire pendante entre Jacques et les héritiers, à un degré éloigné, de M™^ de Sergy. Barsac trouva son ami couché, le docteur de Pezzer au chevet de son lit :

— Comment, Jacques, tu es malade, et tu ne m'avertis pas?

— Je te laissais à tes nombreuses occupations.

— J'aurais trouvé le temps de venir plus tôt, mais Renée, depuis huit jours, est chez moi, très malade... Rassure-toi, elle va mieux, ce matin... Mais toi, qu'est-ce que tu as?

Le docteur avait fini d'écrire une ordonnance, et il dit à Mirande : « Je reviendrai dans trois ou quatre jours. Pas de rechute, hein ! » Barsac accompagna jusque sur le palier le médecin, et il lui demanda :

— Il n'est pas trop mal?

— Il n'est pas en danger pour le moment. Une afifection cardiaque. Oïi peut vivre des années avec ça. Mais je ne réponds pas de lui, s'il continue à s'agiter comme il le fait depuis si longtemps. Aux causes indépendantes de sa volonté, comme son emprisonnement, sa comparution devant les assises, la douleur de la mort de sa maîtresse, il ajoute des tourments qui ruinent sa santé. Une forte émotion, et ce sera l'arrêt complet du cœur, c'est-à-dire la mort. Si vous

avez de l'influence sur lui. engagez-le à partir pour le Midi, forcez-le à une vie de repos complet, au soleil, avec des distractions paisibles.

Barsac revint près de son ami. « — Tes visites sont rares, Claude. Pourquoi aujourd'hui.^ » — « D'abord, pour te voir, puis pour te rappeler que le jugement va être rendu, aujourd'hui, en ce qui concerne le testament de Marquisette. »

— Je le savais, mon avoué m'en a avisé, il espère que le tribunal reconnaîtra comme valable le testament.

— Oui, le contraire serait surprenant.

Claude quitta bientôt son ami en lui promettant de revenir dans la soirée. — Barsac gagna encore la cause de Mirande. Le tribunal déclara le testament recevable, débouta les héritiers collatéraux de leur réclamation et les condamna aux dépens. En sortant de l'audience, l'avocat accourut chez Jacques pour lui annoncer la nouvelle; puis il le pria de l'excuser s'il le quittait si vite, car il avait hâte d'avoir des nouvelles de son amie.

Et, le lendemain, Jacques de Mirande se levait. Il se rendait chez le notaire de M"^® de Sergy, celui qui avait déposé aux assises. Comme il n'avait pas d'argent, M^ Baldot lui offrit de lui avancer sur Ihôtel dont il héritait une certaine somme. Jacques accepta, puis il lui dit que, les scellés levés et les dernières formalités accomplies pour entrer en Dossession de l'hôtel, il s'en irait en Italie.

Une huitaine après, Mirande, qui était passé chez Barsac, tous les jours précédents, pour avoir des nouvelles de Renée, arriva à l'hôtel de l'avocat à l'heure du déjeuner. La jeune femme se portait mieux, et la garde avait congé pour la journée. Cette fois, Mirande trouva son ami affectueux, comme depuis longtemps il l'avait vu : c'était la bonne amitié d'autrefois.

La jeune malade avait dit qu'elle mangerait volontiers avec les deux amis, s'ils voulaient prendre leur repas dans la chambre, et cela avait causé à Claude un grand plaisir. Il n'avait pas imaginé une minute que Renée pût avoir une arrière-pensée: et pourtant la malade s'était dit : « Il ne

pourra pas m'empoisonner aujourd'hui, car il tuerait aussi Jacques, et deux crimes d'un coup le perdraient. » — Pauvre petite Renée ! En voyant souffrir Mirande, bien souvent, depuis des mois, une colère sourde Tavait prise contre son amant. Une fois, elle fut sur le point de parler, de dire à Jacques que Barsac était Fassassin de Marquisette; mais sa droiture de caractère l'avait retenue.

Jacques avait été sauvé par Claude, par Claude qui s'était confessé à elle. Si un prêtre, — un étranger pourtant, — doit garder à jamais le secret de la confession du criminel qui, une heure, s'est fié à lui, U7ie Jiiaîiresse ou une femme — qui, dans l'amour, aux baisers sans nombre, -pendatit des années, a mêlé son sang à un autre, son corps à un autre, a dormi -près de vous, les deux cœurs voisins battant ensemble avec un bruit de source intarissable, — s'avilit elle-même à trahir l'ami ou l'époux confiant. D'ailleurs, Renée aimait Claude, s'il lui faisait horreur. Puis, une lutte entre ces deux hommes, plus et mieux que frères, — un ami est un parent qu'on choisit, — lui eût semblé abominable.

Tandis qu'on arrangeait la chambre et qu'on mettait le couvert, près du lit de Renée, Barsac et Jacques causaient dans le cabinet de travail. Mirande, ce jour-là, se sentait tout changé. Il était comme un homme qui vient de sortir tout à fait d'ime longue maladie. Il avait une fraîcheur de sensations, l'esprit sain. L'accueil de Barsac lui avait surtout causé un grand bien.

— Renée guérira, mon cher Claude, et nous la conserverons, disait Jacques.

— Je lespère. Effectivement, elle est mieux, beaucoup mieux, et le docteur qui la soigne m"a donné, ce matin, les plus grandes espérances.

— Claude, je me sens ragaillardi aujourd'hui !

— J'aime à te voir ainsi.

— Xe crois pas cependant que j'abandonne l'idée de trouver le meurtrier de Marquisette.

— Jacques 1 Xe t'avise pas encore de parler de ta folie devant Renée !

— Je me tairai, pour ne pas lui causer de rechute. Mais je pense toujours au misérable.

— Mon pauvre ami, tu devrais te résigner. Il est, il sera introuvable.

— Claude, je le sens, un rien me le fera connaître. Aujourdhui, je suis dans un état de joie, et j'ai comme le pressentiment que bientôt je connaîtrai l'assassin.

Barsac ne répondit rien, mais il pâlit. Il se rappela, soudain, qu'il avait fixé trois mois à M. Bridoux, curé de Saint-Vincent-des-Landes, pour venir à Paris remettre à M® Baldot le million, et les trois mois étaient échus depuis la veille... La maladie de Renée lui avait fait oublier cette date. La gaîté fébrile de Mirande inquiéta Claude. Aujourd'hui, demain au plus tard, Jacques allait être en possession de la fortune de Marquisette. On eût dit qu'il le sentait. Barsac aurait bien voulu lui demander s'il n'avait pas reçu une lettre du notaire, de M^ Baldot; mais il ne le pouvait, sans se trahir.

On vint annoncer que madame était servie. Les deux camarades revinrent près de Renée. Très pâle, elle avait une matinée blanche ornée de fanfreluches et dé dentelles; un plateau était posé, sur le lit, devant elle. Avec ses caprices de malade, elle ne toucha qu'aux mets que Jacques lui servit, et elle eut assez bon appétit. Barsac était heureux de la voir manger ainsi.

A la fin du déjeuner, le valet de chambre tendit, sur un plateau une lettre à son maître : « Le petit clerc qui a apporté la lettre a dit qu'elle était très pressée. » Et il sortit. Claude demanda la permission de décacheter et de lire. Renée, attentive, regardait Claude : elle le sondait; elle vit qu'il faisait un effort, comme pour ne pas trahir quelque chose, et elle tressaillit longuement.

— Jacques, c'est un mot de ton notaire, dit Barsac d'une voix ferme. Il t'a écrit, ce matin, pour te prier de passer aussitôt à son étude, et son clerc est revenu avec sa lettre, rapportant que tu étais sorti. Il me prie donc, si tu es chez moi, de t'apprendre qu'il t'attend immédiatement pour une affaire importante qui te concerne. Très urgente, dit-il. Et, en même temps, comme je suis ton conseil, il me demande, si je le puis, de t'accompagner.

— Que me veut-il encore?

— Peut-être a-t-il trouvé acquéreur pour l'hôtel dont tu as hérité.

— Ah ! mon pressentiment ne me trompe pas. Il a découvert le meurtrier de Marquisette.

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Renée sentait la gêne de son amant, et ses narines avaient de petits frémissements. Tout à coup, elle poussa un cri.

— Qu"as-tu? fit Claude en se précipitant vers sa maîtresse. Mirande prit une des mains de la malade. « Qu'est-ce qu'elle a? » Barsuc redoutait que Renée ne l'accusât. Il ne pouvait renvoyer aussitôt Mirande sans donner peut-être des soupçons à celui-ci. Et il était d'une anxiété mortelle.

Pourtant, retrouvant tout son empire, il lui dit :

— Quitte-nous. Tu éprouverais peut-être une émotion trop forte en restant ici, et tu n'as pas besoin de cela. Va-t'en chez le notaire. Je t'enverrai chez toi des nouvelles, ce soir.

— Le notaire peut attendre.

II eût été imprudent d'insister davantage pour éloigner Mirande. Les deux hommes étaient auprès de Renée, immobiles et sans parler depuis quelques instants, lorsque, dans un effort, elle souleva sa tête, qui était retombée sur l'oreiller, et, de ses yeux presque éteints, fit tout le tour de la chambre.

Barsac, devant l'état de sa maîtresse, se rejeta en arrière, hors de la portée faible de son regard, tandis que Mirande s'avançait vers elle pour lui reprendre la main. Renée avait saisi cette main qui était venue à elle, et ses yeux rencontrèrent ceux de Jacques. Elle resta un moment comme si elle ne l'apercevait pas, puis, tout à coup, elle le reconnut et lui sourit.

— Ah ! c'est vous ! fit-elle. Oh ! j'ai eu peur î

— De quoi. Renée?

— J'ai peur de lui.

— Il ne faut pas parler, ma mignonne, dit Jacques en lui mettant un doigt sur la bouche. Vous êtes malade; mais vous êtes si bien soignée, que cela ne sera rien.

— Oh!... fai -peur! j'ai -peur encorel

— Mais de quoi, de qui?

— Du meurtrier de Marquisette.

— Vous connaissez le meurtrier de Liane? Qui est-ce? Parlez, Renée, je vous en supplie !

Mirande se sentit tiré par son habit, et il se retourna. Il vit Barsac qui, portant la main à son front, lui faisait comprendre que Renée commençait à avoir le délire. Ce geste le rassura, et il dit à la malade :

— Soyez raisonnable, Renée. Vous allez dormir, et ce soir, vous ne penserez plus à cela.

— Non, non, je ne veux pas dormir, car je ne me réveillerais jamais. Il me tuerait pendant mon sommeil... pendant mon sommeil...

Sa voix s'affaiblit, et elle retomba sur son oreiller. Un silence profond régnait dans la pièce, interrompu seulement par la respiration haletante de la malade. Barsac s'était avancé près du lit, et la malade, qui ne dormait pas, l'aperçut tout à coup. D'une pâleur livide, elle se redressa, montra, d'une main, Claude, et, de l'autre, s'accrocha aux vêtements de Jacques, criant :

— Ah! je vous le disais bien qu'il était là. Il est revenu; il veut me tuer ! me tuer ! Ne m'abandonnez pas ! Défendezmoi!... J'ai peur!... Oh! j'ai peur!

Elle ne put en dire davantage, elle s'abîma dans les bras de Mirande qui la reposa dans le lit et sur l'oreiller, comme il aurait fait d'un enfant. Barsac était immobile, effaré. Jacques se tourna vers lui : « Mais de qui donc a-t-elle peur ? Ce ne peut être de toi ? » Alors Claude se retrouva tout entier. Il lui fallait dissimuler, lutter encore. Il répondit avec un grand calme, sans un tremblement dans la voix :

■ — La mort de Marquisette l'a fort impressionnée, et depuis elle vit sous l'empire d'un effroi inexplicable. Elle a peur de qui? Elle-même ne le sait pas. Elle croit voir constamment le meurtrier de celle que tu aimas. Elle a peur, c'est tout ce que je puis te dire, et elle mourra peut-être de cette peur.

— De sorte qu'on peut affirmer, conclut Jacques d'un air sombre, que la main qui a frappé Liane a aussi frappé Renée. C'est là plus qu'il n'en faut pour accroître notre affection.

Et s'approchant de Claude, il l'embrassa avec effusion. Quand il eut étreint son ami, qui devint blême, Jacques dit :

— Je dois m'en aller. La crois-tu en dang'îr pour le moment ?

— Non. Elle a eu plusieurs crises déjà comme celle-ci.

— Tu ne peux venir avec moi. Je t'excuserai. Je reviendrai. Courage !

Mirande quitta Barsac, qui suivit sa sortie d'un étrange regard, en passant : « S'il découvrait que je suis celui qu'il cherche? Il faudrait alors?... » L"ne sueur d'angoisse coula

sur son front. « Mais non, il est impossible qu'il découvre quoi que ce :>oit », ajouta-t-il.

Et Barsac s'assit près du lit de Renée, tandis que Mirande, dans un fiacie, courait chez le notaire.

C'est rue du Faubourg-Saint-Honoré, au coin du boulevard Haussmann, que M® Baldot demeurait et avait son étude.

Au fond d'une cour très claire, cinq marches de pierre sous une élégante marquise. D'abord, après une antichambre vitrée, en entrant, l'étude, les pièces affectées aux clercs, les archives; au premier étage, à gauche, la caisse, le bureau du premier clerc et, au fond d'un couloir où était le téléphone, le cabinet du patron. En pénétrant là, Mirande eut une surprise. Il y avait dans le cabinet du notaire, outre M® Baldot, qui se leva et vint lui serrer la main, un prêtre, de figure très pâle, aux yeux brillants.

Puis M. Ferron et M. Chesnard.

Mirande s'assit, après un discret salut à l'ecclésiastique, en affectant de ne pas voir le procureur général, ni le juge d'instruction. M. Ferron, tourné vers le prêtre, dit :

— M. Jacques de Mirande a été accusé d'avoir volé et assassiné sa maîtresse, mais nous avons reconnu notre erreur. La justice ne se trompe jamais.

— Pardon, fît Mirande, vous n'avez rien reconnu. J'ai été acquitté par le jury, grâce au génie de mon avocat.

Un fait nouveau prouve votre innocence.

M. Chesnard avait son sourire ironique, presque imperceptible. Cependant, Mirande expliquait au procureur général, tout frémissant de l'indignation qu'il ressentait :

— Quelques jours après les assises, je me suis rendu chez vous. Comment m'avez-vous traité? En criminel. Et vous m'avez refusé l'appui que je vous demandais pour retrouver le meurtrier de M"^ de Sergy. Enfin, que me veut-on encore?

— Votre avocat ne vous a pas accompagné? demanda le notaire.

— Non. Il s'est trouvé empêché de venir à cette heure. Le procureur général et le juge d'instruction se regardèrent. Ils avaient, évidemment, la même pensée sur Barsac.

— Dans le nouveau fait qui se produit, continua le notaire, concernant l'héritage de M™* de Sergy, moi, je n'ai que mon

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devoir d'officier ministériel à accomplir... J'ai tenu seulement à dégager ma responsabilité, en vous prévenant, monsieur le procureur général, au cas où vous voudriez rouvrir l'enquête sur le meurtre de M™® de Sergy.

— C'était votre devoir, monsieur, répondit le procureur général. C'est à mon parquet que j'aurais dû saisir le procureur de la République du fait nouveau qui se présente; mais j'ai voulu moi-même connaître de cette affaire et rendre une éclatante justice à M. de Mirande, contre qui, jadis, mon devoir m'y obligeant, j'ai été forcé de requérir et de demander un châtiment. M. Chesnard ayant été le juge d'instruction commis à l'affaire, je l'ai prié de m'accompagner. Il nous sera sans doute utile pour nous éclairer... Mais avant, c'est à monsieur le curé de parler.

Le vieux prêtre regardait profondément Mirande. Il savait que c'était l'innocent autrefois arrêté, traduit devant les assises et heureusement acquitté par un jury, car, la veille, après avoir remis son dépôt au notaire, celui-ci" lui avait raconté tout ce qu'il connaissait de l'assassinat de M™® de Sergy. Il dit à Mirande, avant de commencer son récit :

— Monsieur, je connais le malheur qui vous a frappé. Une femme, que vous aimiez en dehors des lois et de la religion, mais que Dieu aura jugée dans sa miséricorde et aura sauvée, parce qu'il est tout amour, a péri victime d'un odieux attentat. Je ne sais si vous avez crié vers Dieu du fond de votre douleur, mais pensez à Lui si vous souffrez encore au souvenir de la chère morte, et demandez-lui sa grâce pour vous aider à souffrir, car c'est Lui qui nous afflige pour notre salut. Que si votre douleur est forte et vivace, pensez à votre amie comme à une créature que vous retrouverez au séjour des élus, toutefois si vous vous êtes montré digne, comme l'espère mon amitié fraternelle en Notre-Seigneur Jésus-Christ, d'aller la rejoindre.

Le prêtre s'arrêta, car le notaire manifestait une impatience, trouvant justement inutiles toutes ces paroles qui n'étaient pas des affaires. Chesnard rêvassait, se demandant quel pouvait bien être le vice ou la passion du « saint homme ». M. Ferron avait écouté attentivement le prêtre, et il se disait : « Bien employés, ces hommes simples sont des forces pour le gouvernement, des aides puissants de domination. » Le prêtre prononça encore lentement :

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— Le crime avait eu pour but le vol. Le meurtrier ne pouvait ressusciter sa victime, mais le voleur pouvait restituer son vol. Eh bien ! monsieur, pris de remords — à tout péché miséricorde, et Dieu seul, en sa bonté infinie, le juge en voyant le fond de son cœur ! — oui, pris de remords, le coupable a restitué le million volé.

— Où est-il? demanda Mirande.

— Monsieur le notaire Baldot en est le dépositaire.

— Je ne parle pas du million, mais de l'assassin.

— Je ne ie connais pas, répondit le prêtre. Et le connaîtrais-je, je ne pourrais vous le nommer.

M® Baldot éleva la main, pour calmer Mirande, et il dit :

— Mon cher client, votre million m'a été rapporté, hier, par ce digne prêtre. Les voleurs ne rendent pas généralement ce qu'ils ont pris. Mais, tout de suite, j'ai compris la prétendue générosité de ce coquin. M. le curé croyait que c'était l'effet du remords; je l'ai dissuadé, et il doit penser comme moi. Ce million était papier sans valeur pour le criminel, car il ne pouvait en jouir, le mettre en circulation sans fournir une, piste à la justice et se faire arrêter. Il a préféré nous faire remettre le million. Vous devez tout de même le remercier, car il aurait pu le détruire, et nos réclamations, pour reconstituer votre fortune, n'auraient peutêtre pas abouti. Je vous félicite, mon cher client : vous voilà redevenu riche.

M. Ferron se joignit au notaire pour féliciter Mirande. Chesnard, lui, ne fit pas un geste, ne dit pas un mot; au fond, il s'amusait, car tous ceux qui étaient présents lui donnaient la comédie. Mirande, de plus en plus nerveux :

— Je vous en prie, monsieur le curé, racontez-moi tout. Dites-moi comment vous avez reçu ce million, et par qui.

— Je suis ici pour cela.

Le vieux prêtre recommença le récit que, la veille, il avait déjà fait au notaire. Il expliqua comment, et dans quelles circonstances et conditions, il avait reçu d'un étranger un dépôt qu'il devait, trois mois après, remettre, à Paris, à M^ Baldot, notaire, faubourg Saint-Honoré. Pendant tout le récit du prêtre, Chesnard, qui paraissait indifférent, regardait en dessous Ferron qui écoutait avec attention :• « Il admire le truc de l'avocat pour faire bénéficier l'héritier d'une fortune dont lui ne pouvait se servir », pensa-t-il.

Quand le prêtre eut fini, Mirande l'interrogea encore, pour mieux se graver dans la mémoire les faits principaux du récit :

— Cet homme, avocat, avoué à Chicago n'était lui-même, selon vous, qu'un intermédiaire?

— Il me l'a dit.

Mirande demande une description minutieuse de ce « solicitor » américain aux cheveux rouges et à lunettes bleues, avoué à Chicago. Quand le curé eut répondu, le notaire dit :

— Connaissez-vous, mon cher client, quelqu'un qui ressemble à ce portrait?

— Personne.

M® Baldot, dont la figure glabre et fine était un peu celle d'un Pierrot spirituel et notaire parisien : « Qui pensezvous donc que ce peut être, monsieur le curé? » En fol, en simple qu'il était, le vieux prêtre répondit :

— Mais un avoué, avocat de Chicago. Je ne mets pas en doute son histoire. Il a d'ailleurs été dans l'église tellement païen...

■ — Allons donc ! fit le notaire. L'homme est de Paris et il y vit. A-t-on jamais vu un homme à cheveux rouges, au teint brun et à lunettes bleues ! Rien que ce détail prouve le déguisement. N'est-ce pas votre avis, messieurs?

— Du tout, affirma le procureur général. Je crois comme M. le curé que c'est bien un Américain.

— Il me faudrait des pièces pour avoir une opinion à ce sujet, dit à son tour M. Chesnard.

Le notaire ne broncha point, mais il pensa : « Ceux qui représentent encore mieux la justice et la vérité, ici, c'est moi et puis ce brave prêtre, qui est vraiment admirable de simplicité ! Ces deux malins-là savent tout le secret de l'affaire depuis longtemps et ils connaissent le meurtrier. Mais ils ne me joueront pas ! On ne joue, d'abord, jamais un notaire : c'est connu depuis des siècles ! » Tout haut :

— Je n'ai plus, quant à moi, que trois choses à faire : prendre acte, donner un reçu à M. le curé, et me décharger entre vos mains de ce million, si vous le désirez, mon cher client, ovi l'inscrire à votre compte.

— Je n'ai besoin d'aucun reçu, dit le prêtre, n'en ayant pas donné.

— D'ailleurs, le versement a été effectué et inscrit. Vous

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êtes légalement possesseur du million, monsieur de Mirande. Le jugement est concluant. L'hôtel vous appartient, y est-il dit, et tout ce qui sera ou pourra être retrouvé de Théritage de M™" de Sergy.

Les deux magistrats approuvèrent.

Mirande était en proie à une grande exaltation : il cria : « Ce million n'est rien pour moi. C'est le coupable que je veux ! » Et, comme tous ceux qui s'emparent de ce qui se rapporte à leur manie, à leur idée fixe :

— Je pense comme vous, monsieur le notaire. C'est un déguisement qu'a revêtu le voleur, l'assassin, pour rendre un million dont il ne pouvait se servir. Il s'est trahi en voulant me le faire transmettre.

— Eh bien ! contentez-vous de sa bonne action, dit le notaire. Qu'elle ne lui porte pas malheur, puisque son crime ne ta foint perdu.

— Non, non, je veux le connaître, je veux le voir expier ses forfaits. Oh! aidez-moi à le retrouver!

M® Baldot, avec un sourire narquois et naïf :

— Je reste, quant à moi, dans mes fonctions de notaire. Demandez à ces messieurs si la justice peut vous aider.

Le vieux prêtre s'était levé. Il était venu à Jacques, et lui avait posé doucement la main sur l'épaule.

— Vous avez tort de vouloir vous venger. Laissez Dieu agir.

— S'il y a un Dieu, il ne laisserait pas impuni un scélérat.

— Dieu seul voit le présent, sait le passé et connaît l'avenir, et seul il sait pourquoi telles choses ne sont pas, ou bien pourquoi elles arrivent. S'il vous était permis de lire, comme à lui, dans le livre des destinées, vous comprendriez la raison de tout ce qui est et de tout ce qui sera.

Mirande :

— Et que le mal sert peut-être à produire le bien?

Le notaire trouvait maintenant que la séance avait été assez longue : on ne parlait plus d'affaires. Il coupa court :

— Quand voulez-vous, mon cher client, que je vous fasse remise du million?

— Nous reparlerons de cela.

— Bien. Je vais l'inscrire à votre compte.

Le prêtre avait pris son chapeau sur le siège où il l'avait posé. Avec une familiarité bienveillante, à Mirande :

— Je vais repartir, ce soir même. Jusque-là, mon enfant, si vous avez besoin de consolations, je suis à vous.

— Je vous remercie, et je vous suis.

L'idée de Mirande était de causer encore avec le prêtre de tous les détails de cette aventure et de tâcher d'y trouver un indice qui lui montrât de quel côté il devait pousser ses recherches.

Le curé, avec une politesse humble et chrétienne, prit congé du notaire et des magistrats. M* Baldot le félicita. M. Ferron lui adressa deux ou trois phrases aimables sur le beau rôle qu'il remplissait parmi les hommes. Le juge d'instruction, lui, se contenta de saluer l'ecclésiastique.

Le prêtre sortit, accompagné par Mirande; et les deux magistrats, quelques minutes après, quittèrent l'étude. Dans le fiacre qui les emmenait au Palais de Justice, MM. Ferron et Chesnard causaient :

— Est-ce assez bien machiné, hein? disait le juge.

— Oui, c'est d'une belle puissance... On ne devinera jamais quel était cet homme déguisé?

— Mais quelqu'un qui serait, comme nous, au courant des faits... Et je crois que le notaire a tout deviné?

— Alors, « il » est perdu ?

— J'ai la conviction profonde, monsieur le juge, que, si Mirande n'est pas coupable, en tout cas, celui qui l'a défendu magistralement est promis aux plus hautes destinées.

Or, pendant ce temps-là, Mirande avait amené le prêtre chez lui et, l'ayant ainsi chambré, il l'interrogeait toujours. Jacques aurait lassé tout autre que M. Bridoux; mais le vieux prêtre se soumettait avec bonne grâce à lui répondre encore, à répéter tout ce qu'il avait déjà dit. La lumière ne venait pourtant pas pour Mirande, qui se creusait la tête, cherchait. Tout restait dans les ténèbres. A la fin, presque hors de lui :

— Et rien ne viendra me révéler le mystère? Rien ne me mettra sur la piste ! Mais ce million, je le donnerais, sans le regretter, à qui m'apporterait un indice certain pour trouver le coupable ! A quoi me sert cet argent, puisque Liane

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n'est plus là! Est-ce que je vis, est-ce que je vi\rai, tant que Marquisette ne sera pas vengée !

Le prêtre s'était levé.

— J'ai vu dans ma vie bien des affligés, dit-il. Croyezmoi, ils recevaient du soulagement en mettant leur confiance en Dieu, en se soumettant à sa volonté.

Tout cela n'apprenait rien à Mirande, ne lui apportait aucun réconfort, parce qu'il ne croyait pas et ne pouvait pas croire. Il hurla comme un furieux, demandant à grands cris sa vengeance. Le prêtre reconnut qu'il n'aurait aucune influence sur ce jeune homme, vieilli avant l'âge, et il demanda la permission de se retirer, ce qu'il devait faire d'ailleurs s'il voulait reprendre le train le soir même, pour Saint- Vincent-des-Landes, sa paroisse.

Jacques descendit avec M. Bridoux et le reconduisit en voiture à son hôtel. Pendant le trajet :

— C'est la première fois que vous venez à Paris?

— Oui. Je n'y serais probablement jamais venu sans la mission qui m'a forcé à ce voyage. On a toujours besoin de moi à Saint-Vincent-des-Landes.

— Vous repartirez vraiment, ce soir, sans avoir visité Paris ?

- — Mais cela m'est inutile.

— Vous craignez peut-être cette ville.-*

— Du tout.

— Peut-être la regardez-vous comme la cité du péché, la Babylone moderne?

— Mais non; elle est, donc il y a pour elle une nécessité providentielle, une volonté divine d'être. Elle est, sans doute, comme toute chose, comme tout homme un mélange de bien et de mal.

Ils étaient arrivés devant un hôtel ecclésiastique du quartier Saint-Sulpice, oii ne descendent que des prêtres et des personnes religieuses. Le vieillard serra la main de Mirande; puis encore une fois, avec des yeux brillants, il lui dit : « — Ayez confiance 1 et si Dieu vous fait découvrir le meurtrier de celle que vous pleurez, faites grâce ! » Mirande, sans répondre autrement, lui donna une vigoureuse poignée de main.

Dans le même fiacre qui le ramenait, Mirande pensait à

ce qu'il avait à faire. Changeant sa route, il donna au cocher l'adresse du notaire.

M® Baldot était encore à son étude. Il reçut son client sans le faire attendre.

— Qu'est-ce qui vous ramène?

— Le besoin de vos conseils.

— Mais, en dehors du notariat, je ne sais rien, je n'ai aucune compétence.

— Voyons, aidez-moi !

— Comment le puis-je?

— Vous savez qui est l'assassin et le voleur?

— Ah ! non, par exemple !

— Vous le devinez, en tous cas... Eh bien! apprenez-moi le nom de celui que vous soupçonnez... Vous avez peur? De quoi?

— Je crains tout simplement de me mêler d'une chose qui n'est pas de mon ressort.

— ■ Rien qu'un indice qui me mette sur la voie.

— Je ne dois pas vous le donner. Encore une fois, ce serait me mêler d'une chose qui ne me regarde pas.

— N'importe qui saurait quel est le misérable, il me le dirait.

— Croyez-vous? fit le notaire, discrètement ironique. ■ — J'en suis certain.

— Après tout ce qui vous est arrivé, vous êtes resté encore plus naïf que je ne croyais.

— Expliquez-vous, de grâce, vous avez des soupçons?

— Mais où serais-je si je n'avais pas gardé pour moi tous les soupçons que j'ai eus durant le cours de ma carrière? Officier ministériel, investi du secret professionnel je ne dois rien voir, rien comprendre, je me tais. C'est une affaire en dehors de ma fonction.

Alors, Mirande, suppliant M** Baldot, se jeta à ses genoux, faillit s'évanouir de douleur et de rage. M® Baldot le releva :

— Vous comprenez bien que cela ne me regarde pas, et que si je parle, c'est que je suis ému par ce que vous avez souffert et ce que vous souffrez : je ne devrais rien dire, d'autant plus que d'autres peuvent parler et ne parlent pas.

— Qui donc?

■ — Mais les magistrats qui étaient ici tantôt... Ils savent, et mieux que moi.

— Et ils ne font pas leur devoir!

— Il n'y a pas de devoir, il n'y a que des intérêts. L'assassin est probablement puissant, et ils le craignent.

— Xommez-le, et vous verrez si j'aurai peur de l'affronter.

— Je n'ai pas promis de le nommer... A une des personnes qui, la dernière année de sa vie, ont fréquenté M""® de Sergy, elle a confié son secret, tandis que, pour des raisons de délicatesse, elle ne vous a rien dit à vous. Il fallait que ce fût quelqu'un de très intime à vous et à elle. Eh bien ! parmi les intimes des derniers mois de M™^ de Sergy, cherchez celui, le seul, l'unique, à qui, en dehors de vous, elle pouvait tout dire; et si cet homme a été absent de Paris, a disparu pendant quelques jours, sans qu'on puisse retrouver sa trace, et cela il y a juste trois mois aujourd'hui, c'est lui le voleur et le meurtrier. Il n'y a rien de plus clair.

— Ah ! merci ! Avant ce jour, je n'avais pas le moindre fil indicateur pour me guider dans mes recherches; mais, maintenant, vous m'en avez donné un. et, par lui, je retrouverai l'assassin dans ce dédale.

Il était redevenu très calme, ou, du moins, il le paraissait. Il serra la main de M^ Baldot, qui pensait : « Ce que je viens de faire là n'est peut-être pas sage ! Je me demande de quoi je me suis mêlé ! Ah ! bah ! pour une fois, ce sera Abel qui tuera Caïn ! » M^ Baldot était un petit mangeur; mais, ce soir-là, à son dîner, il mangea davantage et fut plein d'esprit.

Mirande, lui, sorti de chez le notaire, avait congédié son cocher. Il suivait sans but le boulevard Haussmann, du côté de l'Opéra, se répétant le raisonnement de M® Baldot. Marquisette, en dehors de quelques journalistes ou poètes, qu'il lui avait amenés quelquefois, n'avait vraiment d'intimité qu'avec Barsac. « J'erre. Ce ne peut être Barsac. » Soudain, il chancela, et, pour ne pas tomber, dut se retenir à un réverbère.

Il venait de se rappeler que, trois mois auparavant, Claude était allé à Monaco, puis avait disparu tout à fait, pendant quelques jours, sans qu'on ait su exactement 011 il était allé. En Italie, avait-il dit. Terrible coïncidence ! Jacques essaya de douter encore. Tout en lui, en de nouvelles réflexions, se refusait à accuser Barsac, et il essaya de se prouver par

des faits que son ami ne pouvait être le meurtrier de Marquisette. Ce moyen, au contraire, lui montra la vérité tout entière, car, à son esprit lucide, apparurent les faits avec un enchaînement qu'il aperçut pour la première fois. Seul, Barsac était de l'intimité de Marquisette, et ce n'était qu'en lui qu'elle avait dû, qu'elle avait pu avoir confiance : à lui seul elle avait avoué son projet de voyage et la conversion de sa fortune en billets de banque. Et c'était Barsac, lui seul, qui l'avait encouragée dans son projet, approuvée dans le retrait de sa fortune de chez son notaire. C'était lui, l'ami qui s'intéressait à elle et à Jacques, et dont elle avait parlé à M" Baldot. Le soir du crime, il était parti à neuf heures, mais il était revenu, s'était caché dans l'hôtel, et il avait tué Marquisette au moment opportun. Avait-il songé à le faire accuser à sa place, pour s'assurer l'impunité? Xon, quant à cela, puisqu'il l'avait si bien défendu, arraché à la loi. Mais il avait tué Marquisette, — lui, Barsac.

Barsac avait tué Liane, il avait tué le mandarin. Car, à ce moment, la théorie fameuse lui retint à l'esprit. Barsac avait mis en pratique cette théorie, paroles qui n'étaient pour lui, Mirande, que des spéculations, — et qu'il tenait de Claude, il y avait longtemps, de leurs conversations tardives, à Aix en Provence, sous les platanes du cours Mirabeau, tandis que les cloches des églises et des couvents égrenaient les heures sur la ville de jadis endormie et qu'on n'entendait plus, dans les rues noires, que le bruit grêle des fontaines d'eau chaude.

Oui, Barsac avait saisi l'occasion qui se présentait, il n'avait pas craint de trahir l'amitié, dans son féroce égoïsme, et choisi pour victime celle qui aurait dû à jamais lui être sacrée, celle qui avait eu une confiance absolue en lui. Il avait violé toutes les lois d'assurance réciproque entre amis et camarades, presque frères. Mais, comme cette fortune lui était devenue inutile et qu'il ne pouvait en jouir, il avait cherché le moyen de la faire remettre à celui qui était le légataire de Marquisette. Ceci l'avait dénoncé, le découvrait complètement ; car Barsac était justement absent de Paris le jour où le curé de Saint- Vincent-des-Landes recevait, en dépôt, le million volé pour le remettre trois mois après à M^ Baldot. L'Américain, l'homme aux cheveux rouges et aux lunettes bleues, — horreur 1 dégoût ! — c'était Barsac.

Mirande connaissait maintenant tout le mystère de l'assassinat de son amie, et il ne pouvait plus douter de la culpabilité de Claude. Il ne doutait plus, d'autant mieux qu'un autre fait venait renforcer tout cela, apporter la dernière preuve. Renée se mourait de peur, parce quelle avait connu le secret de Barsac et qu'elle craignait qu'il ne la tuât, comme il avait tué Marquisette. Il revit la scène du déjeuner. Renée dans l'épouvante, et il dit : « Elle savait tout depuis longtemps, et c'était pourquoi elle me détournait toujours de la vengeance. » Mirande se débattait cependant parmi les souvenirs en lambeaux de leur amitié. Mais Marquisette lui était plus chère que Claude, et la haine triompha : « — A nous deux, Barsac ! J'ai dit que je me vengerais, et tu vas voir ! » La secousse morale avait été trop forte. Il s'écroula. Des passants le portèrent à la plus proche pharmacie, où des soins lui furent donnés. — Quand Jacques revint à lui, il remercia et paya le pharmacien, qui lui dit :

— Monsieur, vous devriez rentrer chez vous et vous faire soigner. Vous avez une maladie de cœur, et vous avez dû ressentir, il n'y a pas longtemps, quelque forte émotion. Voulez-vous que j'envoie vous chercher une voiture?

— Oui, s'il vous plaît.

Un garçon de boutique ramena un fiacre, et Jacques dit au cocher :

— Rue Bal lu, 7 bis.

Un quart d'heure après, Mirande sonnait à la porte du petit hôtel de Barsac, et, bousculant le domestique qui était venu lui ouvrir, il se dirigeait rapidement vers le cabinet de travail de l'avocat.

Barsac, quand Jacques entra, se retourna dans son fauteuil; puis, à la vue de son ami, il fut aussitôt debout, car il crut que, cette fois, le destin était contre lui. Les deux amis se fixèrent. Mirande était changé du tout au tout. L'œil était mauvais, la bouche avait un rictus, Barsac, certain qu'un indice avait mis Jacques sur la piste attendait. Haletant, hoquetant, Mirande dit :

— Je sais tout, misérable!. . Mais j'aurai ta vie!

Je veux te traîner devant ces juges qui mont bafoué, et à eux qui ont voulu une proie, je te jetterai comme proie, toi, mon avocat, je donnerai ta tête de scélérat promise au couperet de la guillotine.

Barsac était blême. Il avait peur qu'on n'entendît de l'office, que Renée ne se levât et ne vînt au bruit. Il ne pouvait chasser l'autre, qui eût crié, ameuté les gens, et, par là, tout aurait été perdu.

— Je ne te ferai pas grâce, traître ! hurlait Mirande.

Une grande souffrance se peignit sur la physionomie de Barsac. En un instant, il vit l'avenir, son avenir qu'il avait solidement bâti, il le vit détruit. Mais aussitôt le lutteur se retrouva, l'homme d'énergie et de résolution. Mirande était devenu un danger pour lui maintenant, et sa vie était finie, s'il ne se débarrassait de ce vengeur. Un éclair de fauve passa dans ses yeux à ce nouveau meurtre qui s'imposait pour sa sécurité, et, solide, il se ramassa sur lui-même pour bondir sur Mirande et l'étrangler; car il fallait que ce fût sans tarder, sans quoi il était perdu. Après, il verrait les précautions à prendre pour faire disparaître le cadavre.

A l'éclair de fauve qui passa dans les yeux de Barsac, Mirande comprit son projet, et l'effroi le saisit, comme l'avocat levait vers lui ses fortes mains, ses doigts écartés se terminant en larges spatules. Son ami, celui qu'il s'était habitué à regarder comme son frère, allait lui serrer le cou, le tuer. Il poussa un cri d'épouvante, — puis tomba comme une masse, mais sans bruit, sur le tapis épais.

Barsac s'approcha, se pencha sur le cadavre. « — Il est bien mort ! Tant mieux !» A ce moment, il sentit une main se poser sur son épaule; il tressauta et se retourna. Renée, les cheveux dénoués, les pieds nus, était là.

— Il était de toute nécessité, pour toi, de le tuer aussi!... Frappe, frappe encore, cria-t-elle ! Sacrifie tout à ton ambition.

Tout à coup elle battit l'air de ses mains frêles, et elle tomba près du cadavre, rigide, comme morte. Barsac tourna autour des deux corps, quelques instants, affolé.

— Eh bien! maître Barsac, qu'est-ce qui arrive?

C'était le médecin qui soignait Renée. Le docteur Fabret se pencha sur Mirande, puis :

— Il avait une belle maladie de cœur. Il a succombé

aux suites dune grosse émotion... Mais vous devez savoir laquelle, puisqu'il est mort chez vous?

Barsac avait retrouvé tout son sang-froid. — - C'est mon meilleur ami, Jacques de Mirande, celui que j'ai défendu aux assises, de l'accusation d'avoir volé et assassiné sa maîtresse, M™® de Sergy. Il est arrivé ici à peine quelques instants avant vous. Son notaire, M" Baldot, venait de lui apprendre que le million disparu, lequel lui avait été légué, par testament, venait d'être restitué. « - — Je comprends... » Déjà il s'occupait de Renée. — Quant à elle, dit Barsac, elle est arrivée au cri que j'ai jeté en voyant tomber mon pauvre ami, et elle s'est évanouie. Tandis que l'avocat, les larmes aux yeux, transportait Renée sur son lit, avec l'aide du médecin, il pensait : « Le Destin est toujours mon allié. » Ensuite, comme le corps de son ami ne pouvait rester chez lui. il s'occupa de le faire ramener à son domicile oii le médecin, sur la prière de Barsac, voulut bien accompagner le défunt. Bientôt après, lui-même s'y rendit. Il avait donné l'ordre qu'on vînt immédiatement le prévenir, au cas où il y aurait eu progrès du mal chez Renée.

Barsac, près du cadavre de son camarade, au chevet duquel il avait allumé lui-même les flambeaux mortuaires, se sentait atteint par ce trépas subit. Jacques fut le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, l'ami des années de misère. Il ne l'avait pas non plus — sans créer, par cela même, des liens entre eux ■ — défendu aux assises; il l'avait sauvé du bagne et de l'échafaud par son éloquence, son âpre vaillance à l'arracher à la justice; il avait comme la sensation qu'un nerf invisible, mais réel, l'attachant à son ami, s'était brisé entre eux. Il lui semblait que le vide se faisait autour de lui, et ce vide qui, en cette nuit froide, où une gelée devait glacer les fleurs printanières, devenait presque douloureux, était mort, et quoique la faiblesse et le dilettantisme pur de son ami lui inspirassent un peu de mépris, quoiqu'il le jugeât un homme inutile, il n'en était pas moins vrai que cet homme il l'aimait, que cet homme avait été, pour ainsi dire, son frère d'armes, et il reste toujours quelque chose de pareilles alliances, de semblables associations d'amitié.

Barsac bénissait le destin de lui avoir épargné la sinistre besogne; en revoyant l'acte nécessaire qu'il aurait dû commettre, il s'indignait, s'insurgeait même contre la logique des choses, la loi fatale des crimes. Nouveau Macbeth, il se voyait obligé de tuer, lui aussi, pour conserver leur valeur à ses actes précédents. Mais aussi il regrettait le sentiment, • — faux, — qui l'avait poussé à faire remettre à Jacques le million dérobé : il devait le détruire, et ne pas craindre d'en priver à jamais son ami.

Et il se rappela le roman dont Gilbert Lamor — le raté, aujourd'hui courtier de publicité cycliste et de spécialités pharmaceutiques, toujours à l'affût chez les fabricants de vélos, ou derrière les bocaux de couleur — avait, un soir, à la brasserie, devant Jacques de Mirande, exposé le vague scénario, l'histoire, toujours restée à l'état de fœtus informe, d'un homme qui revient, un soir d'été, d'assassiner, à Charenton, deux vieillards, l'homme et la femme, et une petite fille. Il re\dent, le long de la Seine. Deux enfants se baignent, et tout à coup l'un se noie. L'assassin se jette à l'eau, sachant à peine nager, et sauve l'enfant. — Arrêté, le criminel prouverait un alibi, si le gamin, amené à la barre, ne reconnaissait son sauveur. « — Hé ! gosse, tais ta gueule ! Tu vas me faire couper le cou ! »

Eh bien, c'était cela. Il avait, lui, Barsac, voulu sauver son ami en lui faisant remettre, par l'intermédiaire de ce prêtre antédiluvien, un million, c'est-à-dire une fortune suprême dans l'existence, sa réhabilitation définitive. La vie est par trop ironique, songeait l'avocat. Tous ses actes, que les hommes appellent crimes, lui avaient réussi; par amitié pour son camarade, — l'amitié, la seule sentimentalité qui lui restât. — il avait cojmnis une bonne actiott. Elle s'était aussitôt retournée contre son auteur. Si Mirande n'était pas là sans souffle, mort à propos d'un coup au cœur, — il serait peut-être maintenant arrêté, lui, Claude Barsac.

Il songeait ainsi au chevet du mort, et la nuit pourtant passa vite. Quand le jour blafard apparut, il regarda longuement son camarade aux premières lueurs du jour nouveau, son ami les yeux clos pour éternellement. Il lui prit la main ; elle avait la répugnante froideur cadavérique, la peau flasque où le sang ne court plus. Il la laissa retomber; et, au lieu de prière, l'athée murmura :

— Après tout, ce n'est plus lui ! Ce corps, d'où la vie est partie au suprême battement de cœur, m'est étranger. Tout Jacques est maintenant dans mon souvenir.

Et le mort le gêna.

Barsac avait envoyé son domestique chercher une garde pour le défunt, et elle avait passé la nuit dans la pièce voisine, après avoir arrangé dans la chambre mortuaire, sur une table, une sorte d'autel. Lui était resté à veiller son ami. Le matin de bonne heure, il alla à la mairie déclarer le décès, et il se rendit aux pompes funèbres pour le convoi. Puis s'étant acquitté de tous ces soins, de toutes formalités, il rentra chez lui.

Renée était éveillée. Il s'approcha du lit, et il faillit pleurer, dans la réaction nerveuse qui se produisit alors, en la voyant si pâle, si défaite.

— C'est fini? demanda la malade d'une voix rauque.

— Oui.

— Comment est-il mort? J'ai dans le souvenir une scène si terrible... O Claude! je n'ose y croire!

- — Renée, je te pardonne, car en m'accusant. hier soir, tu as été d'une grande injustice envers moi. Jacques avait une maladie de cœur, et, hier soir, sous le coup d'une forte émotion, le cœur s'est rompu.

— Quelle émotion? fit-elle défiante.

— Le million volé à M™® de Sergy venait d'être remis à M* Baldot, son notaire...

— Comment as-tu fait?

-- Ah! dit-il tovrt bas, sans colère, tu crois que j'ai tué Jacques ! Si c'était vrai, le médecin de la mairie, qui va visiter le corps tantôt, n'accorderait pas le permis d'inhumer.

— Tu es si habile, et tu as de tels moyens...

Elle tremblait, ses doigts avaient des mouvements nerveux ; Barsac alla s'assurer que personne n'écoutait derrière les portes, et il revint près d'elle, s'empara de ses mains qu'elle n'osa refuser :

— Écoute-moi, Renée. Moi-même je suis frappé par la mort de Jacques, car je l'aimais, c'est un vieil ami...

— Alors tes actions retombent sur toi. C'est ton châtiment!... Mais apprends-moi comment tu as fait remettre le million au notaire sans te trahir.

Renée, un peu penchée vers Barsac se préparait à l'écouter. Il s'assit près du lit, et il commença tout bas :

— Mon \oyage à Monaco avait un double but. Essayer de gagner de l'argent au jeu, ayant sur moi le million comme fétiche, puis en revenant de Monaco, trouver un prêtre, en Bretagne, qui pût faire parvenir, trois mois après, ou remettre lui-même, le million à AP Baldot. J'avais emporté avec moi une ^'alise qui contenait un déguisement complet acheté un peu partout, à Paris : il y avait une vêtement écossais ridicule, un lourd pardessus à pèlerine, puis une longue perruque rousse, une barbe blond filasse et des lunettes bleues... Quand, — tout seul dans un compartiment de première classe, dans ce pays d'Ouest, en hiver, — un peu avant d'arriver à Châteaubriant, dans le train qui m'amenait en cette petite sous-préfecture, j'eus revêtu ce costume, ma perruque en queue de vache et ma barbe blond filasse, nul ne m'eût reconnu. J'avais serré mes habits ordinaires dans la même valise qui contenait le déguisement. En descendant en gare à Châteaubriant, je ne savais encore de quel côté je dirigerais mes recherches, j'avais seulement l'intention de m'enfoncer un peu dans la Bretagne, comptant trouver, dans cette contrée, mieux qu'ailleurs, un honnête prêtre, un de ces paysans, trempés dans l'encre, qui ont la foi primitive. A l'hôtel, un voiturier m'a fait l'éloge de son curé et, en effet, le curé de Saint-Vincent-des-Landes a été choisi par moi, pour venir remettre, comme un dépôt qu'il avait reçu, le million de Marquisette à M® Baldot. Je me suis fait passer près de ce prêtre pour un solicitor de Chicago, qui avait reçu lui-même le million en dépôt, avec obligation de le faire parvenir à M^ Baldot par lui, car .selon moi, mon client, que je disais ne pas connaître, me l'avait expressément nommé. Le prêtre a cru de son devoir d'aider à une restitution, et il a accepté la mission que je lui confiais. Ne devant remettre le million que trois mois juste après l'avoir reçu, il est allé, le jour même, le déposer chez un notaire. Nous nous sommes quittés à Châteaubriant... et, tandis qu'il se rendait chez son notaire, moi, je reprenais le train...

— Alors, c'est hier que le prêtre est arrivé à Paris? demanda Renée, quand Claude eut achevé son récit.

— Non, avant-hier; mais c'est hier seulement que Jacques l'a vu... Voilà pourquoi mon pauvre ami arrivait hier soir

chez moi, et, à peine entré, il est tombé tué par les émotions de la journée.

Renée resta songeuse. Elle n'osa pas continuer ses questions : elle pensa qu'il valait mieux, pour sa sécurité, n'en pas dire davantage.

Barsac quitta Renée. Il devait retourner près du mort. Il avait encore les lettres mortuaires à commander, et il passa à une imprimerie, donna ordre qu'on les apportât au domicile du défunt. Après, il se rendit chez M* Baldot, auquel il apprit le trépas subit de son client, Jacques de Mirande.

Malgré l'habitude professionnelle acquise, de ne pas se troubler, le notaire pâlit. Après les événements de la veille, il crut à un crime, et d'abord il regarda Barsac avec un peu de terreur; mais, — surmontant son trouble, — presque indifférent, comme un parfait notaire, il demanda des détails.

Barsac sentit un ennemi dans M" Baldot. Sèchement, il lui dit que Mirande avait une maladie de cœur, — soignée depuis des mois par tel médecin, le docteur de Pezzer, chevalier de la Légion d'honneur, dont il donna négligemment l'adresse, — et qu'il avait été tué par la joie d'avoir retrouvé un million qu'il croyait perdu à jamais pour lui. On n'avait pas à oser soupçonner l'avocat, et le notaire sembla croire à cette version.

Quand Barsac ne se trouva plus dans son cabinet, M^ Baldot se blâma d'avoir lancé, la veille, Mirande sur une piste, et se dit perplexe : « Il a dû, hier soir, se passer quelque chose entre eux que je ne saurai jamais, ni moi, ni personne. Cela m'apprendra à me mêler des affaires qui ne regardent en rien ma fonction. » Il ajouta, avec une philosophie tranquille : « Allons ! la réalité rabâche sans cesse les mêmes exemples. Abel est toujours la victime de Gain. »

En arrivant au domicile mortuaire, Barsac trouva le juge de paix de l'arrondissement, qui posait les scellés. Le médecin de la mairie venait de sortir; son confrère, qui soignait Mirande, s'était rencontré avec lui et lui avait dit :

57° LARRIVISTE.

— C'était fatal, mais je ne m'attendais pas à un si prompt dénouement. Il se portait mieux depuis quelque temps et il devait partir bientôt pour le littoral ou les villes italiennes. J'arrive ici sans être prévenu, et je le trouve mort... Aussi le pauvre diable se créait, à plaisir, des émotions et, hier, il aura subi quelque secousse qui l'a tué.

— Il paraît, dit le médecin de la mairie, que c'est le héros de ce fameux drame mystérieux du parc Monceau.

— Justement... Mais il était innocent... Il n'était pas homme à tuer. Il manquait trop d'énergie.

— Hier, quand il est mort subitement d'un coup au cœur, il venait, m'a-t-on appris, de recouvrer le million volé à sa maîtresse, et cette fortune lui revenait d'après le testament de celle-ci.

— Ah ! voilà la preuve indéniable de son innocence ! Mais cette preuve brusque l'a assommé.

Le juge de paix sortit avec son greffier, Barsac, éreinté, s'allongea sur le canapé du salon, et il y dormit jusqu'au moment où on lui apporta les premières lettres de faire-part. Il se disposait à commencer d'écrire les suscriptions des lettres mortuaires, quand un visiteur se présenta. Montai.

— Eh quoi ! c'est vous ?

— Oui. La nouvelle s'est répandue sur les boulevards, et je suis accouru aux renseignements. Je viens de votre hôtel, mon cher maître, et l'on m'a appris que vous étiez ici.

En quelques mots, Barsac expliqua la mort de Jacques de Mirande au reporter qui dit :

— Il n'avait vraiment pas de veine! Il meurt au moment où son million lui est rapporté... L'imbécile! Mais qui hérite de lui?

— Je n'en sais rien. Il n'a pas fait de testament... Des cousins éloignés, probablement.

Montai allait repartir, Barsac l'arrêta.

— Voulez-vous m'aider à expédier quelques lettres de faire-part? et vous les emporterez pour les mettre à la poste. Je suis accablé, mon cher ami. Depuis hier, je me suis occupé de tout et j'ai veillé au chevet de mort de mon pauvre camarade.

— Cher maître, il n'y a pas beaucoup d'amis comme vous.

Ce travail terminé, et le reporter parti, Barsac resta encore

RENEE APRIL. 571

toute la seconde nuit auprès du cadavre, et il assista à la mise en bière. Il était devenu complètement indifférent devant cette dépouille; il ressentait bien une souffrance intérieure, mais elle était seulement cérébrale, produite par ses pensées.

L'enterrement était fixé pour deux heures de l'après-midi. Le jour venu, Claude revint à son petit hôtel, dormit quelques heures dans le lit qu'il avait fait disposer dans le salon, déjeuna au réveil, et, après s'être habillé tout de noir, il retourna à la maison mortuaire.

Dans le petit appartement de son ami, Barsac trouva un assez grand nombre de personnes ; presque tous ceux qui avaient reçu des lettres de faire part se trouvaient là. Xégrava, au milieu d'un groupe, attaquait âprement la magistrature. Il la rendait responsable de la mort de Mirande ; selon lui, elle avait tué l'innocent par ses agissements; — il disait agissements — par tme rigueur inhumaine dans l'attaque, par la torture du secret, de la prison préventive, et même par les assises : il était si simple pourtant de voir que l'accusé n'était pas coupable. Trouvant vme occasion, le Warwick républicain sen servait, et, voulant frapper les esprits, il déployait une incisive éloquence, — toute traversée d'éclairs d'ironie, — aux phrases mordantes comme un acide.

Dans un autre groupe, Paudan, le professeur évadé dans la chronique mal payée, sur un ton mélancolieux, rhétoriquait, proclamant que ceux qui partent sont plus heureux que ceux qui restent.

— Quelle sale chose tout de même que la vie ! disait-il. Chacun de nous en souffre. Mais en souffrir comme Mirande, c'est trop ! En voilà encore des farceurs ou des ignorants, ceux qui crient que « l'anankè » n'est plus ! Il est un exemple du contraire. Mirande! Il possède un million, la mort le touche... J'ai souvent trouvé mon pain amer à gagner; aujourd'hui, en face de sa destinée, je m'estime heureux. La réflexion amène la comparaison, et quand on compare, on voit toutes choses sous leur vraie lumière.

Biaise Verdet, le peintre blagua :

— Tiens ! Peau-d'Ane a mis un crêpe sur son tambour.

On abandonna le philosophe qui continua à rêver en rhétoriquant tout seul, dans un coin, en ruminant des phrases

de livres lus, bonhomme dont toute l'intelligence était de la mémoire.

Montai, le reporter, avait écrit, le matin, avec sa sensibilité de surface, un article ému sur Mirande où, dans un paragraphe, Barsac, le grand avocat, était louange glorieusement, en un bout de croqueton très alerte. Il allait de l'un à l'autre, disant :

— Vous avez lu ma chronique de ce matin? J'ai donné là, je crois, une impression très juste de la vie de ce pauvre garçon.

— Hein! quelle sale chose que la vie? lui dit Paudan. ■ — Mais non, mais non... fit l'autre souriant.

Une femme, pauvre vieille courbée, était près de la bière qu'on allait descendre; elle appelait le mort un mignon monsieur qui avait vraiment « évu » trop de malheurs. C'était la mère Crevette : la sincérité était à côté du mensonge.

L'enterrement, — selon les idées souvent exprimées de Jacques — était civil. Le cortège se forma, — Claude Barsac en tête, derrière le corbillard, où on remarquait, envoyée par l'avocat, une énorme couronne d'orchidées, — les fleurs somptueuses et bizarres, aimées par Marquisette, — de catleyas, éclosions mauves et veloutées parmi la dentelle verte des asparagus, de cypripediums étranges et des branches sans feuilles de splendides alexandrées comme découpées dans du velours blanc frappé et brodées d'orj sur un ruban de soie mauve, en lettres d'or : A mon meilleur ami. Et des fleurs, des fleurs encore, beaucoup, envoyées par des femmes inconnues.

Un homme, qui attendait là, depuis quelques instants, se glissa dans les rangs. C'était Lamor. Sa face à crachats de Judas Iscariote était jaune, et dans leurs orbites ses yeux semblaient deux trous de braise; sa bouche sèche ricanait et tout son corps, malgré lui, tremblait de joie. Le raté envieux venait assister à la défaite de son ennemi, celui que la mort avait pris, sans penser que lui-même, un jour, s'en irait à la dernière demeure de toute créature.

La bière fut mise dans le caveau où reposaient les restes de la divine amoureuse, Marquisette, qui avait embelli pendant quelques mois la vie de celui que la destinée devait frapper si cruellement. Barsac ne broncha pas. Il n'avait plus d'ami, et ce cadavre insensible, promis aux vers et à

la pourriture, ne pouvait lui rappeler Mirande. Cependant, il commença à parler, écouté de tous, Montai près de lui sténographiait presque les paroles sur son carnet pour les rapporter, le lendemain matin, dans le journal dont il était le collaborateur. Il parla d'abord de l'amitié en termes si nobles et si émus, que beaucoup d'entre les assistants pleuraient presque; puis il lâcha sa verve satirique contre l'armature sociale, qui avait broyé cet homme, son ami, et il proclama l'aurore proche, au vingtième siècle, d'un printemps nouveau où la vie serait moins marâtre à tous. Dans un mouvement oratoire, s'étant retourné, il aperçut, près d'un saule, M. Chesnard, immobile, les mains dans les ];)Oches de son pardessus, qui souriait finement : « Il me suivra donc partout? » pensa Barsac.

Après son speech d'adieu suprême, Barsac fut entouré, et ce fut à qui lui serrerait la main, le féliciterait. M. Chesnard s'approcha aussi, et mielleux :

— Vous l'aimiez vraiment bien, votre ami !

— Oui, répliqua Barsac. Et maintenant, je n'ai plus à aimer un homme, 7}iais tous les hommes... Je m'en sens capable, et je ne suis pas comme certains qui ne savent que les haïr et chercher la petite bête chez chacun de nous.

Or, ceux qui étaient proches, sans comprendre l'esprit caché derrière ces paroles, applaudirent, et le juge d'instruction sourit encore à la repartie dont l'allusion ne lui échappait point.

Ce fut le seul fait qui agaça Barsac. Il lui sembla, après la phrase du juge d'instruction, entendre une voix qui lui criait : « Qu'as-tu fait de ton frère .-^ » Il pensa : « Allons, les réminiscences de collège, maintenant ! » On reconnaissait à Barsac une force extraordinaire de résistance à la fatigue : mais comme il était Quelqu'un qui montait et dont on pouvait avoir besoin, plusieurs s'offraient à le ramener chez lui, à le réconforter. Il pria de le laisser seul.

— Je vous remercie et suis sensible à cette attention. Je n'ai besoin de personne. Certes, la douleur est vive chez moi d'avoir perdu un ami bien cher. Mais je n'ai pas accaparé pour moi, malheureusement, toute la souffrance humaine. Il y en a, hélas ! de plus misérables.

Il circula un murmure d'approbation, et, à la porte du cimetière, on le laissa partir seul dans sa voiture.

Tandis que son coupé remontait le boulevard Voltaire, Barsac pensait : « Même devant la mort, il m"a fallu faire le comédien. Ah ! comme on pipe les hommes avec des mots ! » Négrava passa dans son coupé aussi, dont les glaces étaient baissées, et, se penchant à la portière pendant que les deux voitures étaient parallèles :

— A bientôt ! Mes compliments. Vous avez eu du génie aujourd'hui, et du vrai, vous savez... celui qu'on tire, seulement, de sa cervelle.

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