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AIMANTE JUSQU'A LA FIN

Le lendemain de l'enterrement de Mirande, Claude Barsac reprit ses occupations. Il avait trop à faire pour pouvoir s'arrêter, et d'ailleurs il ne voulait pas s'arrêter.

Les scellés apposés chez Mirande, quelques jours après, furent levés par le juge de paix de l'arrondissement, devant M° Baldot, notaire du défunt. On trouva dans un petit secrétaire une enveloppe cachetée sur laquelle était écrit : « Ceci est mon testament. » L'enveloppe ayant été ouverte, on aveignit une feuille de papier timbré. C'était ledit testament, écrit, daté et signé par Mirande, dans le mois qui suivit son acquittement.

Jacques donnait tout ce qu'il possédait à Claude Barsac. « mon ami d'enfance, d'adolescence, mon ami de plus tard, des bons comme des mauvais jours... » Le testament de Mirande concernait le bien présent et à venir, et il était légal. Claude Barsac héritait donc du million et de l'hôtel de M""^ de Sergy.

Le notaire, M® Baldot, - — après avoir salué le juge de paix, qui s'en alla à pied, — monta dans son coupé, et il revint à son étude avec un petit air joyeux. M® Baldot, enfoncé dans le coupé, se disait : « C'est un homme fort, ce Barsac ! Son ami avait une maladie de cœur, et il ne se doutait pas qu'il mourût bientôt, il se savait son héritier, et ^•oilà pourquoi il lui a fait restituer, par ce brave prêtre, le milfion volé. » En même temps il se frottait les mains. Il en avait vu bien d'autres, selon son expression, et il

n'avait pas à être sentimental dans cette affaire. D'ailleurs, — il se le répétait volontiers, — un notaire ne doit jamais être sentimental.

Cependant, M* Baldot avait un peu de curiosité, et il se demandait : « Que s'est-il passé entre le mort et le vivant, il y a trois jours? Personne ne le saura jamais, probablement. Mirande est-il mort de l'émotion qu'il a dû ressentir en découvrant le rôle de son prétendu ami dans le meurtre de M™® de Sergy, ou bien l'autre l'aurait-il tué ? Oh ! non, si la mort n'avait pas été naturelle, l'avocat n'aurait — probablement — pas obtenu le permis d'inhumer... Le fait certain, c'est que mon client est mort deux heures après m'avoir quitté. »

Il arrivait à son étude, et il allait descendre; il ajouta comme conclusion : « Les magistrats, eux, ont été plus sages que moi : ils n'ont rien dit. Je n'aurais pas dû parler... »

M® Baldot fit enregistrer le testament de Jacques de Mirande; et, un après-midi il convoqua Barsac à son étude.

L'avocat, en se rendant chez le notaire, pensait à l'objet de la convocation. Il allait apprendre, se disait-il, que Mirande l'avait institué son héritier, et ainsi le million et l'hôtel de Sergy devenaient, légitimement, sa propriété. Son égoïsme formidable, qui avait déjà coûté la mort de deux personnes, lui faisait dire : légitimement. Il avait su triompher jusqu'au bout.

Ce million qui, sans son génie, aurait été perdu pour lui, lui revenait, et personne ne pourrait jamais lui reprocher rien. Il y avait bien M. Chesnard qui se doutait de quelque chose, mais il ne pouvait rien contre lui, contre un fait accompli. Le juge d'instruction lî'aurait pu formuler que des hypothèses improuvables — et partant très dangereuses pour lui, d'autant plus que Claude Barsac devenait chaque jour de plus, par son éloquence d'avocat, par son talent de journaliste politique, une force, une puissance.

Claude Barsac, en entrant chez le notaire, avait encore accentué la froideur de sa physionomie, sur laquelle on n'apercevait pas la plus petite émotion. Il se montrait encore, toujours, le comédien qu'il devait être. (Qualis artifex! )

Notaire et avocat se saluèrent, comme deux hommes qui

travaillent dans la même partie : la loi. Le notaire fut aimable pour son nouveau client, qu'il félicita, en notaire, le plus naturellement du monde, sur l'héritage qui lui advenait, et lui annonça qu'il avait fait remplir toutes les formalités pour qu'il entrât en possession de son bien, lequel se composait des meubles, objets mobiliers et autres du défunt, de l'hôtel de Sergy et son contenu, et du million.

— C'est heureux pour vous, dit M® Baldot, que ce million n'ait pas été détruit et que ce digne ecclésiastique soit venu le rapporter.

— Puisque c'était un dépôt qu'on lui avait confié...

— Enfin, il vous arrive comme une lettre à la poste.

Il ajouta, d'une voix monotone et qui ne sortit pas de l'esprit notaire :

— Maître, sur le million, comme vous ne lignorez pas, il y a à soustraire les frais et les droits de succession, puis les emprunts consentis cà Jacques de Mirande par moi sur Ihôtel de Sergy.

• — Le compte est fait ? demanda simplement l'avocat.

— Oui, moins mes honoraires.

— Ajoutez-les.

— Quand voulez-vous que je tienne à votre disposition la somme qui restera?

— Vous la ferez remettre à mon nom, moitié à la Banque de France et moitié au Crédit Lyonnais, en m'en avisant.

— • On exécutera vos ordres demain. Moi, j'ai toujours aimé à liquider au plus vite ce qui doit être fait. Maintenant, avez-vous d'autres ordres à me donner?

— Oui. Vous mettrez en vente l'hôtel de Sergy.

— Ah! vous ne gardez pas cet immeuble?

— Non.

— Vous y seriez fort bien, pourtant.

Barsac fixa M® Baldot, car il crut sentir une allusion dans ses dernières paroles; mais il ne remarqua rien sur le visage du notaire.

— Tout est donc convenu? dit Barsac en se levant.

— Oui, maître.

L'avocat se retira, reconduit jusqu'à la porte de l'étude par le notaire. Revenu dans son salon, la pièce 011 il recevait ses clients pour conclure les affaires, échanger, donner les signatures, M* Baldot se frotta les mains, puis il se mit

S/S l'arriviste.

à rire : « ...Il me représente assez un chef de parti! Je ne sais pas ce que serait le monde si un notaire le refaisait; mais, en tout cas, tel quïl est, il est composé de loups et d'agneaux, et il faut toujours, paraît-il, que les agneaux soient mangés par les loups. C'est dans l'ordre. »

Claude Barsac ne sut jamais comment Mirande avait appris qu'il était le meurtrier de M™® de Sergy. Il n'ignora cependant pas que le procureur Ferron et le juge d'instruction Chesnard avaient été appelés par M® Baldot, le jour de l'entrevue de Jacques avec le curé de Saint- Vincent-des- Landes, et il en inféra que M. Chesnard avait lancé Mirande sur sa piste; mais il devait garder sa tenue, ne jamais faire allusion à ce qu'il croyait.

On apprit au Palais la nouvelle fortune de Barsac. Chaque jour, quand l'avocat s'y rendait, c'était, dans les couloirs, dans la salle des Pas-Perdus, un petit cortège qui suivait l'avocat. On le félicitait, on le flattait, on se rappelait à lui, car on devinait, on sentait en lui l'homme qui a la veine. Beaucoup de gens adoraient en lui le dieu qui vient sans qu'on l'attende et s'en va quand on l'appelle, le hasard. L'héritage du grand avocat devenait légendaire, par ces côtés connus et inconnus, par ce qu'on savait et par les détails qu'on y ajoutait.

A côté de ceux qui flattaient Claude Barsac, le suivaient en cortège louangeur, il y avait les envieux que tout triomphateur traîne après lui, ceux qui le jalousaient, qui déversaient leur fiel, mitigeaient les louanges par des insinuations méchantes. Soldats qui, derrière le char du Maître, plaisantent Timperator victorieux, les ennemis qui complètent toute apothéose. On les entendait insinuer :

— Vous vous rappelez, dans cette mystérieuse affaire Mirande, il fut question de l'hypothèse de ce « mandarin » qu'on peut tuer là-bas, en Chine, en levant le doigt, afin d'hériter de lui, qu'on assassine ainsi, simplement, par un effort de la volonté? On accusait le pauvre garçon de s'être ofi'ert son petit Mandarin. Et, même innocenté par le verdict du jury, qui, après, ne l'a pas, tout de même, cru coupable? Eh bien ! moi, je crois que c'est Barsac qui se l'est payé, le Mandarin, et non l'autre.

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— Taisez-vous donc : Barsac a toujours eu une tenue irréprochable. C'est un homme de grand talent, un travailleur, promis au plus bel avenir. 11 sera le maître de la France.

— Président de la République?

— Pourquoi pas? Et tout jeune.

Les perspicaces voyaient bien que le mystérieux de l'affaire Mirande restait toujours dans l'ombre et qu'on ne saurait jamais la vérité. Car, enfin, comment ce million, dérobé par on ne savait qui et allé on ne savait où, était-il revenu à Mirande? Quel hasard, ou plutôt quel homme fort avait échafaudé pareille combinaison? — On avait bien raconté à ce sujet la venue à Paris d'un prêtre qui, dépositaire du vol, l'avait remis au notaire, mais cela ne prouvait qu'une chose : une combinaison pour assurer les événements. D'ailleurs Mirande, héritant du million, qu'est-ce que cela prouvait, sinon sa culpabilité, à coins que Barsac ne fût le riietteur en œuvre de tout cela? Mais les perspicaces qui raisonnaient ainsi, qui voyaient la vérité comme par éclairs, devant le triomphe de Barsac se taisaient — par intérêt, par prudence.

Le naïf philosophe Paudan — Peau-d'Ane — disait un jour : « Si j'étais Barsac, je ne voudrais pas de ce million, car c'est le prix du sang. » L'un de ces perspicaces, Georges Decroix, le peintre des danseuses :

— L'argent n'a pas d'odeur, heureusement.

M. Ferron, le procureur général, ne fut pas le dernier à féliciter Barsac. La première fois qu'il le rencontra au Palais, il l'arrêta et lui tendit la main avec un prompt mouvement : ce geste si vif, de la part du procureur, étonna tous ceux qui se trouvaient là.

— Je vous félicite de votre héritage, mon cher maître, lui dit-il. J'admire dans ce fait le cours providentiel des choses. Vous avez sauvé un innocent de l'échafaud, car, depuis la venue du prêtre à Paris, il n'y avait plus à douter de l'innocence de ce garçon, et cette fortune est votre récompense.

Il était trop intelligent et trop haut placé dans la magistrature pour croire à la justice. Un greffier, un juge de province, un substitut, un petit procureur, — et encore — peuvent croire à la justice. Aux plus hauts degrés de l'échelle judicaire, où ne se hissent point les sots, — sauf exception, —

tous les premiers présidents le savent, i;/ petto, la justice, c'est la politique.

Quelques jours après cette rencontre, M. Chesnard et M. Ferron parlaient de Barsac.

— Que pensez-vous de cette mort de Mirande et de l'héritage de Barsac? demanda le procureur général.

■ — Il est évident, répondit le juge d'instruction, que Mirande, après la venue du prêtre, a découvert celui qu'il cherchait, et c'est le jour même où il a appris chez le notaire que le million était retrouvé.

— Croyez-vous que Barsac l'ait tué?

— Il en était bien capable. Mais non, se hâta de dire le juge d'instruction, le permis d'inhumer est là. La commotion a été trop forte chez Mirande, qui avait une m.aladie de cœur, et il a été achevé du coup... Quant à votre raisonnement de jadis, monsieur le procureur général, il était juste. Qui est le coupable? Celui qui profitera du million... Et qui profite du million?

— Barsac... Mais tout cela n'est qu'un raisonnement et rien n'est prouvé.

M. Chesnard avait souri, et il avait conclu : « Beaucoup d'hommes sont des criminels cachés. Aussi bien il ne faut croire qu'à ce qui est prouvé... et encore... » On savait Barsac devenu millionnaire, et les amis accouraient en foule.

Renée, cependant, de plus en plus malade, était la préoccupation vraie de Claude. Cette femme lui était utile. Elle n'était qu'une dévouée, mais nécessaire à sa vie»; puis, elle ne ressemblait pas aux autres, ayant de la droiture et de l'honnêteté. Assis souvent près d'elle, en regardant cette figure amaigrie si loin du gentil visage aprilin d'autrefois, et 011 la souffrance avait mis ses stigmates, le masque de Claude se décomposait sous la douleur. Lui, Barsac, lui qui se dominait en tout, s'imposait sans cesse une tenue; seul près du lit de l'aimée, il était naturel, il perdait de son empire sur lui-même. Son cerveau n'était plus le maître unique.

La mort de Mirande avait été fatale à Renée, le coup de grâce qui achève la victime. Dans l'épouvante continuelle

OÙ elle agonisait, elle perdait parfois toute notion. Comme dans une hallucination, elle écoutait des voix, des bruits. Elle souhaitait d'être seule et la solitude lui faisait peur. A d'autres heures, quand la peur avait tout détraqué chez elle, la résignation naissait. Elle était une victime désignée : elle subirait son sort. Elle n'avait plus la force de lutter.

Et elle imaginait comment il foncerait sur elle, comment il la frapperait. Mais non, il ne la frapperait pas. Elle mourrait mystérieusement, comme Marquisette, et personne ne connaîtrait son meurtrier; on ne soupçonnerait même pas qu'elle ait pu être assassinée. Alors, devant ce nouveau crime, qui serait et qu'elle ne pouvait empêcher, elle tombait dans des crises d'angoisse profonde. Une nuit, elle dégringola du lit; et elle se roulait à terre, le cœur gros à l'étouffer, la langue blanche et gonflée; à des moments, elle sentait l'air lui manquer, et elle râlait dans des affres.

S'endormait-elie enfin, ses sommeils se peuplaient de rêves affreux, et elle se réveillait le corps couvert d'une sueur chaude qui devenait immédiatement glaciale. Elle frissonnait et ne pouvait s'empêcher de se rappeler ce qu'elle avait vu dans ses longs cauchemars. Pour elle, Barsac avait tué Jacques, comme il avait tué Marquisette, comme il la tuerait elle.

L'idée fixe n'avait plus maintenant de cesse chez Renée. Une fois Claude, craignant sa réponse, lui demanda à quoi elle songeait, et elle répondit :

— Ce qui m'effraie, c'est que tu me frapperas tout d'un coup. Je voudrais pourtant me reconnaître avant de mourir.

— Voyons, Renée, sois donc raisonnable.

— Claude, je te demande une grâce ! Accorde-la-moi. Préviens-moi, dis, quand tu voudras me frapper... Préviensmoi, dis...

Barsac se leva, comme pour fuir. Alors la voix de Renée gémit :

— Ah ! justement, tu ne me préviendras pas, car ce serait te trahir, te livrer à la justice. Pour la réussite de ton plan, il faut que tu frappes ta victime sans qu elle s'en doute, sans qu'on sache, comme tu as frappé les autres... Ah! Dieu! je suis perdue, car mon amant, mon aimé, m'a condamnée... à mort...

A de pareilles phrases, Claude sentait des larmes lui monter aux yeux, de dures larmes qu'il refoulait.

La jeune malade voyait le gouffre devant çUe, où elle croyait qu'elle tomberait, et cette vue lui donnait le vertige : elle se figurait Barsac guettant, à chaque instant, l'occasion de la frapper. Elle pensa plusieurs fois à marcher à l'abîme et à s'y jeter, c'est-à-dire à se tuer elle-même, à se jeter par la fenêtre, à se frapper d'un coup de couteau au cœur : sa nature physique se révolta pendant quelque temps devant pareille résolution. Elle serait arrivée sûrement à se résoudre au suicide, si elle n'était pas dans un état de faiblesse qui présageait sa fin prochaine.

La succession d'impressions morales ressenties par Renée, avec le temps, avait atteint profondément l'organisme, et la malade était au dernier degré de l'anémie : le cerveau délirait, et le poiils battait follement. La jolie physionomie souriante d'autrefois avait perdu toute expression; Renée April, la jolie dévouée qui avait donné à l'avocat son printemps et son cœur, avait maintenant l'aspect d'ime idiote, avec ses yeux hagards, les coins de sa bouche ouverte retombante, le plissement du front, le teint terreux. Des frissons la secouaient comme un grand vent un abrisseau, elle s'agitait des pieds à la tête, puis elle tombait dans le coma.

Elle ne consentait plus à boire qu'un peu de lait. Si la garde essayait de la faire manger, elle refusait d'abord; si elle insistait :

— Il vous a donc payée pour m' empoisonner ?

Il ne fallait pas essayer de la raisonner, car alors le désespoir raidissait muscles et nerfs, et elle prenait l'aspect d'un cadavre tiède encore des dernières minutes de la vie. Un matin, dans l'antichambre, la garde s'informa près du médecin, qui venait de visiter Renée.

— Elle est perdue, dit-il. Elle n'a plus de sang. Il n'y a plus que les nerfs qui soutiennent le corps. Il y a trop longtemps qu'elle ne mange plus... ou si peu!

— Elle en a encore pour combien?...

— Sept ou huit jours.

Le lendemain, Renée eut un moment d'excitation. Elle parla en furieuse des crimes commis par quelqu'un, qui tuait tout le monde autour de lui, mais sans nommer personne. La vieille haussa les épaules, et marmottait : « Le délire!

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Ce que c'est de nous ! » — Quand Barsac pénétra dans la chambre et que la garde se fut absentée pour quelques instants, Renée reconnut son ami, et, soulevée un peu, tendant ses mains pour implorer, elle dit :

— O Claude! Claude! ne me tue pas! Ce serait inutile, car je mourrai assez vite, et tu seras bientôt débarrassé de moi. Je te gêne, maintenant, je le sais bien. Si je t'ai été chère quelque temps, si tu m'as aimée, je t'en supplie, ne me tue pas!... Oh! je lis ton projet dans tes yeu-x ! Il faut que je disparaisse!... Oui, oui, je veu.x bien! Mais! laisse, laisse, je m'en vais.

Il voulut lui parler, la rassurer ; elle continua : , — Non, non... C'est peut-être de la bonté, car tu es bon tout de même, et tu veux me rassurer... Mais ne mens pas, ne mens pas... Ma mort t'est nécessaire comme celle de Marquisette, comme celle de Jacques. Tu es bon, tu cherches à m'endormir dans la confiance et tu m'enguirlandes de fleurs comme une bête qu'on mène à l'abattoir, à l'autel du sacrifice. Je sais que je dois mourir pour que tu sois grand, et je mourrai ! Oh ! ne me porte pas le coup toi-même ! Laisse la mort achever son œuvre; au moins tu auras une victime de moins sur la conscience...

Elle retomba sur son oreiller, et elle resta de longues heures ainsi. Elle s'agitait seulement un peu quand Barsac s'approchait d'elle. Les jours suivants, la malade, toujours immobile, répétait des mots sans suite, des phrases incompréhensibles. Plusieurs fois dans la journée, la garde lui soulevait la tête pour lui donner à boire du lait avec un biberon; puis, la pauvre tête amaigrie retombait aussitôt, presque inerte, sur l'oreiller.

Un matin, vers sept heures, comme le jour, déjà, emplissait le ciel de lumière, — tandis que, dans le petit jardin, une volée d'oiseaux s'égosillait à fêter le printemps, mêlant le froufrou des ailes au frémissement des feuilles — Barsac entra, ainsi qu'il le faisait, chaque jour, à son lever. La vieille, qui sortit, sur un geste de Claude, pour se tenir à sa disposition dans la pièce à côté, avait dit à l'avocat :

— Je n'ai pas voulu vous réveiller. ^lais elle va plus mal.

Renée reposait dans son lit. Une grande lampe, coiffée d'un abat-jour de couleur mauve et placé au haut du lit sur un guéridon, éclairait sa face exsangue, et les cheveux châ-

tains s'épandaient autour de sa tête. Le corps était si frêle que rien ne le trahissait sous les couvertures.

Il y avait peu de temps que Claude était là quand Renée entra en agonie. Elle parlait. C'était toujours cette peur invincible qui préoccupait son esprit, même à l'heure où elle allait être délivrée du fardeau de la vie. Sur un ton de mélopée, elle disait ses craintes. Elle voyait le fantôme qui Thallucinait, elle voyait s'approcher le meurtrier qui devait la frapper, guettant l'occasion, le moment qui lui assurerait limpunité de son nouveau crime. Mais si la voix avait des sons vagues, souvent presque inarticulés, le corps ne remuait pas. Puis, de ses lèvres agonisantes, sortirent ces paroles entrecoupées :

— Je veux revoir les fleurs, les arbres. Je veux aller dans la campagne me promener avec mon amant, celui qui m'aime... Oh! la douceur d"être près de l'aimé!... Les violettes, nous les avons cueillies, et nous en cueillerons encore d'autres dans les bois. Le ciel est bleu, la nature lavée et parfumée embaume, toute fraîche, après l'orage. Et mon ami est bon...

Mais tout à coup, comme si un autre décor passait au champ de sa vision :

— Oh! c'est horrible, horrible! Je me souviens... Grâce, Claude! Grâce!... Eh bien, frappe si tu veux!... Je t'aime quand même.

Alors, ses yeux, redevenus très vivants, jetèrent un éclat d'une fulguration mouillée, tel un ciel de pluie où brille cependant le soleil, — et soudain les deux lumières s'éteignirent.

Renée était morte, et l'homme fort — vaincu à cette heure, les prunelles humides de pleurs qui ne tombaient pas — debout près du lit, la contempla longtemps.

A la lumière de la lampe mauve, Claude regardait sa maîtresse, cette face inanimée, mais, où, maintenant, les yeux avaient une sérénité mystique ; les coins de la bouche étaient tirés, et les beaux cheveux châtains donnaient l'impression d'une eau coulant autour d'une figure de noyée. Or, peu à peu s'anima, sous la fixité de son regard, comme un portrait anxieusement fixé, celle qui fut la vie de

son cœur. La morte n'avait pas de sourire, pas de joie, elle apparaissait doucement triste et résignée; telle, par la suite, il devait toujours la revoir dans son souvenir.

Et il découvrit sa maîtresse.

Il baisa ses joues si amaigries, son front, ses paupières, sa bouche, et il ne sentit pas le froid du cadavre. Il la parcourut tout entière de baisers, depuis la chevelure, qu'il parsema de pleurs — ■ les pleurs de Claude Barsac tombant enfin ! — depuis le front pâle jusqu'à ses pieds blancs. Ah ! ce corps n'était plus le gentil corps de jadis, le corps souple, serpentant dans ses contours, le joli corps de femme qui, si voluptueusement, s'enroulait au corps de son ami. Il baisa la poitrine devenue plate, exsangue, où la gorge ne dressait plus ses seins triomphants, et il posa des lèvres émues dans l'ombre mystérieuse.

Or, le docteur, qui visitait tous les jours la malade, se présenta. Comme Barsac avait encore les cils emperlés de larmes, et sa voix tremblait un peu des sanglots refoulés, le médecin essaya de réconforter l'avocat par quelques paroles :

— Je vous remercie, dit Claude. C'était une femme comme il y en a peu sur la terre, et peut-être n'y en a-t-il pas une autre. Vous le voyez, elle n'est plus rien... Le néant est le fond, la conclusion de tout...

— Ne vous laissez pas aller à de pareilles idées. Envisagez la situation en homme.

— Il y a longtemps que j'envisage toutes les situations en homme.

— Et en fort, en maître, ajouta le médecin, qui le flatta pour opérer sa sortie.

Le médecin, en se retirant, avait prévenu la garde, et la vieille femme entra. Elle s'avança vers la défunte et, habituée à de pareils spectacles, elle dit tout haut, tranquillement, avec l'acceptation très paisible de ces départs, qui étaient pour elle la fin de ses services :

- — Elle a fini d'avoir peur. Elle a bien fait. Si elle avait duré encore quelques heures, ça aurait été des souffrances de plus, inutiles. Il vaut mieux qu'elle soit partie, monsieur, cela devait être, et cela vaut mieux, oui!... Elle n'a plus peur, maintenant...

Elle commença à arranger la chambre mortuaire. Sur une table, elle étendit une nappe russe à broderies; elle alluma des bougies dans deux flambeaux à trois branches; entre ces flambeaux, comme leau bénite et le gui manquaient dans la maison, elle mit des fleurs dans un vase. Puis, elle passa à la toilette funèbre, elle lava le corps de Renée, lui mit une chemise et une camisole blanche toute fanfreluçhée. Ces soins achevés, elle s'accorda une louange : « — Là, elle est bien parée ! »

Claude Barsac, seul avec sa maîtresse morte, envisagea la situation. Cette fois, c'était la débâcle complète de toutes ses afl"ections, la mort de tout, et il restait seul dans la vie. Maintenant, qu'il était riche, célèbre, il ne manquait pas damis, mais il savait trop ce que valaient ces gens. Il pourrait un jour, certes, combler le vide de son existence. Mais comblerait-il le vide de son cœur? Jamais. Il pourrait un jour épouser quelque jolie vierge riche, bien élevée, de bonne famille; mais remplacerait-elle la maîtresse adorée dans son esprit de femme et dans la grâce de sa chair; la 'dévouée, l'inimitable charmeuse?

Il n'y avait qu'une femme pour lui dans le monde, peuplé pourtant de tant d'autres femmes. Renée, — et sa Renée n'était plus. Il sentait qu'une partie de lui s'en allait avec la morte. Il se rappela les heures où il envoyait sa maîtresse aux pays mystérieux du sommeil artificiel, et oii cette pâle bouche, à présent close pour toujours, semblait avoir une voix d'au delà de la tombe : « — Alors tout ne finirait pas avec le dernier souffle? Non, non, Renée est bien morte... dans son esprit et dans son corps. Ah ! elle m'a aimé vraiment ! » pensait-il avec cet égoïsme qui ne l'abandonnait jamais. Oui, elle fut ppur lui l'oasis de cette vie, le meilleur et le plus délicat de son existence. Avec plus d'intensité qu'à la mort de Jacques, il sentait le vide autour de lui; mieux : l'abîme.

La garde revint :

— Alors, monsieur, vous resterez toute la nuit à veiller?

— Oui.

— Eh bien ! il faut prendre quelque chose, sans quoi, demain, vous ne tiendrez plus sur vos pieds.

Elle avait raison. Il alla dans la salle à manger, où cette femme lui avait préparé \m repas. Le reste de la nuit, Barsac, avec la garde, le passa près de Renée. Au matin, il dormit

• quelques heures, et aussitôt réveillé, il s'approcha du lit, pour jeter un dernier regard à la morte. La pièce sentait une odeur de drap brûlé, mêlée à un relent de terre de cave; cela était tiède et humide, indéfinissable.

— Il faut la mettre en bière, dit la vieille. On va apporter le cercueil. Laissez-moi faire.

Il sortit pour s'occuper de tous les derniers détails pour l'enterrement de sa maîtresse. La veille, il avait envoyé des lettres de faire-part, mais seulement à une centaine de personnes. Il ne voulait pas montrer davantage sa douleur à la foule des curieux et des indifférents.

La lettre de faire-part était ainsi libellée :

« Vous êtes prié d'assister au convoi de M"® Renée April, décédée à Paris, le 10 du mois de mai, à sept heures du matin, dans sa vingt-deuxième année, rue Ballu, 7 bis.

« On se réunira à la maison mortuaire, demain, à deux heures très précises.

c: De la pan de son ami. Claude Barsac, avocat. »

C'était un jour de printemps, où verdoyaient délicieusement les arbres des boulevards et des squares, oij çà et là des fenêtres étaient fleuries; mais une petite pluie fine revêtait la nature comme d'un léger crêpe. Claude Barsac marchait derrière le cercueil de Renée, souffrant au profond de son cœur, l'air calme pourtant. Il avait trop d'orgueil pour ne pas cacher sa souffrance. Néanmoins, une expression douloureuse contractait sa physionomie. Il y avait dans sa voix de l'amertume, quand il remercia ceux qui étaient venus.

Barsac avait acheté une concession à perpétuité. Il vit descendre le cercueil de Renée dans le troti. Il ne pleura pas, il ne prononça aucune parole. Ainsi, elle n'eut pas une prière sur sa tombe, celle qui, parfois, aux heures de mortelle angoisse, répétait doucement les premiers mots de cette prière qu'elle ne savait plus jusqu'au bout : « Notre Père qui êtes aux deux... »

Paudan était du mélancolique cortège. Il dit à Montai, tandis qu'on enfouissait Renée :

— Vous avez reçu la lettre de faire-part? ,

— Oui. Eh bien ! il a osé là une jolie chose ! « De la fart de son ami, Claude Barsac, avocat. » Vous avez remarqué?

— Oui, c'est très crâne, très chic.

Au cimetière, la vieille maman Crevette faisait peine à voir. Elle s'empara de la main de Barsac :

— Ah ! pauvre monsieur, en avez-vous des malheurs ! Votre ami, et maintenant, cette si gentille demoiselle...

Elle voulut en dire davantage, tremblant, pleurant; mais elle se trouva mal. On ne savait que faire de la bonne vieille, quand un homme savança :

— C'est ma pipelette, dit-il, laissez, je vais en prendre soin et la reconduire chez elle.

Barsac crut reconnaître ce comparse, mais sans se rappeler où il V avait vu. Il regarda plus fixement l'homme, et soit erreur, soit hallucination, il crut que cet inconnu lui faisait un petit signe d'intelligence.

L'inconnu, — celui qui, le soir des assises, tandis que Barsac allait descendre de voiture avec Renée et Mirande, s'était avancé comme pour le regarder, peut-être lui parler, et était entré dans la maison, — soulevait la mère Crevette dans ses bras, la portait dans une voiture mortuaire, et il s'en allait avec elle; et cette silhouette disparut encore dans le souvenir de l'avocat.

Aussitôt après l'enterrement de Renée, Claude Barsac s'enferma dans son cabinet de travail. Sa douleur était si violente qu'il se roula à terre, quelques minutes, dans des énervements et des transports furieux; après quoi, épuisé, il s'assit dans son fauteuil, et il envisagea la situation nouvelle qui lui était faite par la mort de sa maîtresse. Il ne vit qu'une issue, qu'un apaisement, la mort. Oui, le suicide.

Barsac avait décidé son genre de trépas, une balle tirée en plein cœur, et il cherchait déjà dans le tiroir de son bureau le revolver que, par mesure de prudence, il y tenait tout chargé, quand ses yeux tombèrent sur le portrait de Jacques de Mirande, toujours dans son cabinet de travail, et cette image lui rappela aussitôt le juge d'instruction. Il aperçut M. Chesnard souriant et triomphant, et il l'entendit dire : « Allons, il a été châtié de ses crimes ! Il a bien fait de disparaître ! Ce n'était donc pas l'homme fort, le titan que je croyais. » Barsac replaça l'arme dans le tiroir : « Non, tu

ne verras pas ma défaite ! Je vivrai, je continuerai la lutte. L'homme fort, quand il est encore sain de corps et d'esprit, doit être supérieur aux événements. J'étais fou de me laisser dompter par la douleur. Mais c'est passé. » Il se retrouvait Barsac. Le valet de chambre frappait en ce moment à la porte du cabinet.

— Qui est là et que voulez-vous?

Le domestique répondit :

— C'est M. Négrava qui demande à voir monsieur. Négrava, derrière l'huis :

— Ouvrez donc, Barsac. Que diable ! on ne reste pas seul comme ça !

Barsac tira les verrous, et le directeur du journal, le Revendicateur, entra, disant, avec les gestes de clown qui lui étaient habituels :

— Je ne pense pas que, pour une femme, le monde soit perdu, sarpejeu !

— Sans doute, répliqua Barsac. Et pourtant Biaise l'a dit : « le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la terre aurait changé, »

Il ne voulait pas trahir sa douleur devant un sceptique tel que Négrava.

— Pascal, en tout cas, continua le Warwick républicain, aurait dû respecter plus, dans cette phrase, la langue française... Allons, je vous emmène. Vous avez besoin de distractions d'abord, et, un jour d'enterrement, on ne doit jamais rester seul avec ses pensées. Ce sont non seulement d'ennuyeuses personnes, mais de pitoyables conseillères. Vous me voyez, moi Négrava ! Eh bien ! j'ai failli, une fois, me suicider. C'était le soir même de l'enterrement de ma sœur. Avais-je du chagrin ? Probablement. Mais je ne me le rappelle plus. Seulement, je n'avais quelle dans la vie. Elle était mon aînée, et elle m'avait presque élevé.

— Et qu'est-ce qui vous empêcha de vous tuer?

— Faut-il vous l'avouer? Vous ne le répéterez pas?... J'avais la stupidité égoïste de croire que ma sœur m'aimait exclusivement. Avant de me tuer, voulant retrouver un portrait de moi enfant, je fouillai dans son secrétaire, dont j'avais maintenant la clef, et j'y découvris une petite correspondance de son amant. Elle m'avait caché cette liaison. Certes, elle était bien libre d'agir à sa guise; mais en appre-

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nant, par cette découverte, que je ne passais qu'en second, je me dis : « Zut ! je serais trop bête. »

Il s'arrêta une seconde, puis :

— Barsac, vous dînez avec moi ce soir et, après, nous irons ensemble au journal. Miclos est mort, il y a une heure, et il s'agit d'être député à sa place... Vous acceptez?

Et Claude Barsac pensa : « Allons, esclave, marche ! Tu n'as même plus une heure à toi pour pleurer. » Il regarda cependant la venue de Négrava comme un bienfait. Elle apportait une diversion salutaire à sa douleur.

Cependant, Renée, la pauvre morte, dormait sa première nuit dans la terre du grand cimetière tout fleuri de printemps, où une petite pluie fine remuait toujours — sur cet avril épanoui parmi la forêt de tombes et d'arbres, — comme de légers tulles de deuil.

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