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LUEUR SUR LE DRAME

A la fin de ce tiède et mélancolique jour d'octobre, le soleil, dans un ciel bleu pâle, disparaissait à Ihorizon. Une réverbération de l'astre s'accrochait à la pointe de la Sainte- Chapelle qui, légère, — et à ce moment comme pavoisée d'une oriflamme par une fine chevelure des nuées rose et or, — émergeait des fonds ternes, épandus, des bâtiments du Palais de Justice. L'atmosphère du vaste monument triste assombrissait, particulièrement, la partie du Palais qui regarde SUT le boulevard, du côté de Notre-Dame et du marché aux Fleurs; là, plus qu'ailleurs l'aspect, ce jour, était glacial.

La façade de la place Dauphine, pourtant, était éclairée par un doux soleil d'automne qui se couchait là-bas, derrière les tours sveltes du Trocadéro, — lourdes cependant, mais élégantisées dans cette incertaine brume d'or, — par le doux soleil qui s'en allait, l'hiver proche, s'en allait comme las de l'été, las du jour même, et traînait, aux angles du Palais et du parapet du quai des Orfèvres, sa lumière expirante.

Deux hommes en chapeau haut de forme, l'un au par-

dessus gris,, d'un drap trop minœ pour la saison, assez longtemos Dorté, sous le bras gauche un portefeuille volumineux, bourré de papiers; lautre, distingué, vêtu presque jusqu'aux pieds d'un « overcoat » confortable, de la plus récente coupe ïondonnienne, descendaient les marches du Palais, les spacieuses marches de pierre.

— Alors, tu es venu ici exprès pour moi? demandait le premier, assurant sous le bras son lourd portefeuille.

— Certainement. Voilà plusieurs jours que je ne t'avais vu.

— A qui la faute, Jacques?

— On m'a appris, ce matin, que tu étais passé chez moi, hier, dans l'après-midi. Je me suis rendu, tantôt, rue de La Bruyère. Ta brave femme de pipelette m'a dit que tu étais au Palais. Et me voilà parti à ta recherche.

Celui qui venait de prononcer ces paroles s'était arrêté au bas du large escalier, et il avait retenu son ami en lui posant la main sur le bras libre :

— Vrai, Claude, il m'a fallu du courage pour venir te trouver ici ! Je ne sais pourquoi, mais je n'ai jamais pu passer devant ces bâtiments sans frissonner. Ils me représentent tout un reste de barbarie, de cruauté, d'ancien régime; c'est pour moi une bastille légale plus épouvantable que l'autre, celle des rois de France. Tribunaux, prisons, greffes, sûreté, tout cela marque encore ici la méchanceté des hommes. Quand je pense aux innocents qu'on y torture, aux petits Christ qu'on y remet en croix; sur lesquels on fait peser une main impitoyable, qu'on châtie d'une peine disproportionnée à la faute ; aux coupables qu'on pourrait sauver en ayant un peu d'indulgence; à tous les malheureux qu'on rejette dans l'opprobre, dans le crime, auxquels on mure l'âme, oh!...

— Tu ferais un journaliste passable si tu écrivais tout ce que tu parles; mais tu parles plus que tu n'écris. D'ailleurs, tu es heureux, toi, tu n'as pas besoin de travailler du matin au soir, pour pouvoir seulement subsister... Mais marchons, veux-tu ?

— Attends ! Vois l'Hôtel-Dieu, avec sa façade grise et neuve, tout de même lugubre, coiffée de noir. La maladie ! la mort ! Puis le dôme du tribunal de Commerce, la chicane ! Où nous sommes, cette cour, au pavé si propre, si froid, si correct, où aboutissent plus qu'en un autre endroit les '=ices, les crimes, les détritus d'âme d'une grande ville! cette

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cour, quà cette heure Je portail monumental de l'antre apeurant noie de son ombre; cette cour impressionnante que sa grille monumentale, aux faisceaux symboliques de licteurs, avec ses dorures, que ces lampadaires, avec leurs chamarres aussi, ne parviennent pas à égayer... Tiens une horrible voiture cellulaire rentre au trot de deux chevaux... Et, tout à l'heure, ce dédale de corridors à l'atmosphère chaude, viciée, poussiéreuse salement, — de la poussière d'âmes sans doute, — corridors où je m'égarais avec une crainte inexplicable, cette salle des Pas-Perdus, cette grande salle blanche aux dalles funèbres de marbre blanc et noir, tout ce décor ne t'impressionne pas, toi, Claude? fit fortement Jacques, — arrêté.

— Il m'est devenu familier. Puis, tu sais, je suis insensible aux décors, aux paysages. Je ne suis pas un raffiné comme toi.

— Si tu as des nerfs, Claude, tu as encore plus de muscles, et des muscles solides, tandis que moi je n'ai que des nerfs.

— Oui, tu es trop vibrant... Médecin manqué, va!... Allons ! reprit l'avocat pauvre, viens-tu ?

— Regarde encore ça ! dit Jacques, montrant la flèche de la Sainte-Chapelle. Ironie ! Il y a là une église, c'est-à-dire le temple de l'amour et du pardon, près des tribunaux et des geôles, afin d'être inexorables sous l'hypocrisie de la bonté, de la pitié.

Ils avaient franchi la grille du palais. « Et là, reprit-il, sur le trottoir, devant l'entrée du tribunal civil, ces bêtes de justice, ces bas clercs d'avoués ou d'hommes d'affaires marrons, les chiens de procédure qui rapportent le papier timbré chez le maître. Hein ! leur trouves-tu assez des gueules de loups-cerviers, des mines de fouines ou des allures de chacals. Ils me dégoûtent trop. Passons de l'autre côté pour ne pas les frôler... »

Ayant traversé le boulevard, ils marchaient, sur le trottoir opposé, vers le pont au Change, quand ils entendirent un grand bruit et des cris. Ils tournèrent la tête. Venant du pont Saint-Michel, un coupé de maître, dont le cheval avait pris le mors aux dents, arrivait sur eux avec une rapidité vertigineuse. Et. précisément, un accident avait eu lieu à l'intersection du boulevard du Palais et du quai de l'Horloge.

Un cheval s'était abattu, sous le poids d'une lourde voiture de charbon qui gisait, les brancards vides, cassés; on la déchargeait dans une autre, parmi l'encombrement; tandis qu'un énorme tramway jaune, pris dans ses rails, venait sur le pont au Change, de l'autre côté. Le cheval et le coupé allaient s'écraser sur le camion ou sur le tramway. Un gardien de la paix, qui s'était élancé sur l'animal pour essayer de l'arrêter, venait de tomber sur la chaussée, contusionné. Et Mirande se précipitait, à son tour, pour se jeter à la tête du cheval ; la main ferme de son ami le retint. « Non ! Tu vas te faire écharper! » Au même moment, une tête d'homme apparut à la poitière de droite du coupé, dont le cocher avait une cocarde tricolore, et Claude reconnut Archambaud, le ministre du Commerce.

Jacques de Mirande avait une canne à la main. Prestement son ami la lui enlève, lui confiant son portefeuille, et ne fait qu'un bond jusqu'au cheval emporté qui accourait, les naseaux blancs d'écume. Un homme s'était courbé, Claude, et de la canne il frappait fortement l'animal aux genoux. Blessé, le cheval se cabra une seconde. Saisi aux naseaux, dans cette mousse de fièvre, il ne pouvait respirer. Homme et bête parcoururent quelques pas, l'homme pour ainsi dire suspendu à la bête, porté par elle, car ses pieds ne touchaient pas terre; puis le cheval, superbe, frissonnant, suffoqué, s'arrêta, et il se mit à trembler.

Des passants aidaient maintenant Claude à maintenir l'animal. Quand l'avocat vit qu'il n'était plus utile à rien, il s'écarta un peu, et il convoença à réparer le désordre de sa toilette. Mirande se trouva tout de suite à côté de lui, et il lui serra la main.

— Ami, tu m'as fait peurJ

— Il n'y avait pas de danjer pour moi, mais pour toi. Un homme rien que nerveux comme toi était presque perdu; moi, j'ai des muscles.

Le ministre était descendu de son coupé, très pâle, un tantet nerveux. Il alla tout de suite à Claude et, avec de la fébrilité dans les gestes, de l'agitation dans la voix :

— Monsieur, je suis Archambaud, le ministre du Commerce. 'Vous m'avez sauvé la vie. Je vous suis très reconnaissant. 'Vous pouvez me demander ce que vous voudrez.

— Monsieur, répliqua Claude, rigide, moqueur sans sour-

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ciller, je vous remercie de cette autorisation, mais il ne me plaît pas de solliciter quoi que ce soit du gouvernement.

Il y avait foule autour du coupé du ministre et de son sauveur ; des rires mêlés à des bravos éclatèrent à la réplique du sauveteur. Le ministre, qui avait réellement couru un danger très grand, insista :

— Ce n'est pas le ministre qui vous sait gré, mais l'homme. Votre nom et votre adresse, monsieur, afin que j'aille vous remercier chez vous.

« C'est inutile, » fit Claude qui voulut se frayer un passage à travers le rassemblement; mais un gardien de la paix, qui verbalisait, le retint, et, très respectueux, lui dit :

— Pardon, monsieur, c'est utile, au contraire. J'ai besoin de vos noms et adresse pour le procès-verbal.

— Vous voyez bien, fit le ministre en souriant, comme s'il se félicitait de l'appui de l'agent, et l'acceptant avec grâce.

— Je désire garder l'anonyme.

Archambaud, sans prendre garde au ton un peu hautain et ferme de la réponse, insista de nouveau, très aimablement :

— Mais pourquoi, monsieur?

— Je n'ai aucun mérite à avoir arrêté votre cheval, e: si je vous ai sauvé de quelque chose, c'est tout au plus d'une chute. Cela peut arriver à un ministre. L'homme du devoir, — la victime du devoir — ce n'est pas moi, c'est ce brave gardien de la paix qui avait empoigné le cheval avant moi, et qui, lui, a été renversé.

— Allons, Claude, rends-toi ! Tu as accompli un acte de courage, au péril de ta vie. dit Mirande.

— Mais non.

— Mais si ! Et la preuve, c'est que tu m'as retenu au moment où je m'élançais pour essayer d'arrêter la course folle du cheval, en me disant : « Tu vas être tué. » Donc, tu as vu le danger et tu as risqué ta vie.

— Oui ! oui ! crièrent des voix.

— Rendez-vous donc, dit Archambaud.

Alors, Claude, nettement, espaçant bien ses mots, repartit :

— Monsieur, encore une fois, je n'ai pas à être remercié. Si j'ai fait ceci, c'est par simple humanité.

On regardait cet homme avec admiration et, dans la foule, plusieurs se disaient : « Quel est donc -celui qui refuse ce à

quoi nous tous nous nous empresserions? » Le ministre attendait, un peu gêné, quand le gardien de la paix, qui verbalisait, s'adressa à Jacques de Mirande, pour en finir au plus vite :

— ■ Monsieur, quel est le nom de votre ami?

— Écrivez M^ Barsac, avocat, rue de La Bruyère.

— Maître, demande Archambaud, n'êtes-vous pas publiciste ?

— Parfaitement, répond Mirande, il collabore au journal de Xégrava : le Revendicateur.

— C'est dans ce même journal que j ai fait mes premières armes, dit Archambaud; mais vous n'y collaboriez pas encore. Je vous remercie doublement, monsieur. Vous ne vouliez pas dire votre nom, et j'en comprends le motif. Vous ne saviez pas qui était dans ce coupé.

— Vous vous trompez. Je vous ai reconnu au moment où vous passiez votre tête à la portière. Certes, — ajouta-t-il en prononçant, de nouveau, lentement ses mots, — je vous combats dans le journal ovi j'ai l'honneur d'écrire; mais devant un danger il n'y a plus d'ennemis, il n'y a plus que des frères en humanité.

Peu s'en fallut que la foule ne portât Claude Barsac en triomphe; ce qui l'arrêta peut-être, ralentit son mouvement, c'est que ces paroles furent prononcées d'un ton quasi glacial; dites d'un ton discrètement vibrant, avec l'indication d'un geste tribunitien, il était probablement élevé sur un pavois d'épaules. Claude Barsac avait pris Jacques de Mirande par le bras, et, après un salut très courtois et un peu sec au ministre du Conmierce, il entraînait avec vivacité son camarade.

Les deux amis se trouvèrent bientôt sur le pont du Châtelet. Le quai de l'Horloge, à gauche, resplendissait des réverbérations du soleil couchant. L'astre brillait, alors, sur la Seine, jetant, en nappe, sur l'eau morne et brune du fleuve comme une gaze d'or, un miroitement de luisances indéfinies. Cette minute, agonie éclatante de lumière, était presque celle d'un soir estival, si ce n'avaient été, dans l'atmosphère mélancolique, le long des quais, les branches nues et grises des arbres engourdis.

Après le quai des Fleurs égayé du frisson de palmiers, de plantes vertes dans des vases de terre, et de l'épanouissement automnal d'un peuple de chrysanthèmes, — la façade blanche de l'Hôtel de Ville, et, se découpant sur l'azur pâle du ciel, ses monumentaux combles d'ardoise flanqués de décoratives cheminées de pierre; en amont, une autre masse énorme, celle du Louvre, dans une brume fine, dans un lilas où on voyait jusqu'aux plus petits détails, oii tout restait distinct.

Et, plus près, les sculptures du haut de la tour Saint- Jacques semblaient regarder par-dessus les toits. Sans jouir du délice de l'heure, — même Jacques de Mirande, le sensitif, — ou plutôt en jouissant d'une façon confuse, tout entiers au plaisir d'être ensemble, les deux jeunes gens causaient en ambulant.

— Archambaud, disait Mirande, m'est antipathique, comme à toi. Il a été de l'opposition, et le voilà du gouvernement.

— C'est pour toi un crime? Mais il n'y a pas un membre de l'opposition qui n'ait le secret espoir d'être un gouvernant.

— C'est vrai. Mais alors la société ne sera jamais bonne. Ah! il faudrait qu'elle soit changée du tout au tout... Voilà pourquoi je suis socialiste. Je la trouve, cette société, trop mauvaise, trop mal faite; le peuple...

— Tu as raison. Seulement tu n'es pas un Jésus qui veut sauver les hommes de leurs erreurs, de leurs fautes, en mourant sur une croix. Es-tu un Socrate prêt à boire la ciguë en disant la vérité? Es-tu le John Brown te dévouant au gibet pour le sort de tes frères esclaves, car combien y a-t-il d'esclaves blancs ?

— Mais je puis dire...

— En théorie, en paroles, sans doute. De là à la pratique... Non, tu n'es qu'un amoureux, dilettante d'anarchie. Oui, amoureux, tu n'es que cela, amoureux. Reste-le donc, Jacques, Et si tu veux absolument être un utile, ne pense pas au nombre, pense à quelques-uns que tu peux soulager.

Ils traversaient les Halles dont, — un instant silencieux, — ils entendirent le bruit et regardèrent le grouillement. Audessus des hautes maisons, dans la rue Montmartre, à leur gauche, s'étendaient encore des clartés lilas, venant de l'embrasement de l'horizon où tombait avec rapidité le soleil.

— Jamais, reprit Mirande, le Palais de Justice ne m'avait impressionné comme ce soir. C'est presque une sensation de cauchemar.

— Retrouve-toi. Allons, de la lucidité ! La machine judiciaire et toi, vous ne vous connaîtrez jamais.

— Qui sait ? répliqua Mirande, sans même savoir pourquoi il disait cela.

— Jacques, dit vivement Barsac, changeant de sujet, nous dînons ensemble?

— Certainement. Si j'ai été te prendre dans l'antre horrible où l'on respire à peine, c'est pour dîner avec toi.

— Et après?

— Mais, après, tu me laisseras libre.

— Pour aller retrouver ta maîtresse? Tu l'aimes donc de nouveau ?

— Pourquoi de nouveau ? Je l'ai toujours aimée !

— Pourtant, tu t'es séparé d'elle.

— J'ai eu tort. C'était pour la fuir, pour essayer de rompre le charme. Mais, heureusement, ou malheureusement, si tu le veux, l'incantation était d'une puissance dont je ne me doutais pas. Je ne puis me passer d'elle.

— Ta liaison est sérieuse, cette fois. Moi qui t'ai toujours connu inconstant en amour, prenant une femme, puis une autre! Toutes, la brune, la blonde, la rousse...

— C'est que jusqu'à présent, je n'avais pas rencontré Liane de Sergy, marquiseite.

— De f':'it, il faut que cette fleur ait de réelles qualités pour retenir un papillon comme toi.

— Mais toi, mon vieux camarade, tu as aussi une amie : Renée April, vendeuse, rue de la Paix.

— Ne le crie pas si haut, je te prie. C'est vrai, j'ai une amie ; mais quelle conséquence pour moi? Aucune. Il faut un peu de femme dans la vie d'un homme, et nos mœurs t'admettent. Quant à ma liaison, tu es seul à savoir que j'ai une maîtresse et à connaître la femme; toi, au contraire, tu t'affiches avec M™® de Sergy. Tu ne vis plus chez toi et tu es toujours chez elle... Dis-moi, elle est riche, M"'^ de Sergy?

— Je l'ignore.

— ■ Elle doit être riche, avec son hôtel, son train de maison ... ^

MARQUISETTE. 9

— Tu me demandes des renseignements tout à fait comme un escarpe qui voudrait faire un coup.

Le soleil était tombé au-dessous de l'horizon, et le rapide crépuscule d'automne s'étendait. On commençait à allumer les becs de gaz. Paris devenait moins mélancolique à Mirande; c'est qu'il approchait du boulevard vivant, ondulant, de ce boulevard qui, dans ses aspects différents, n'a jamais qu'un aspect du premier jour de l'année à l'autre; de ce boulevard qui, du carrefour Montmartre à la Madeleine, ne donne jamais, printemps, hiver, automne, qu'une impression, toujours la même : le boulevard.

— Qu'on est bien ! fit Mirande, je commence à me retrouver. Il me semble que je m'éveille d'un mauvais rêve et que la floraison des becs de gaz va en faire disparaître toute trace... Oij dînons-nous?

— Avant, Jacques, il faut que je porte à mon journal un écho judiciaire. On m'a appris tantôt, de source certaine, la nomination du nouveau procureur général.

— Qui est-ce?

• — M. Ferron, un de ces magistrats redoutables, vendus au pouvoir, parce que, pour eux, le pouvoir est une force qu'on doit respecter. Il y a du tigre dans cet homme.

— Qui t'a renseigné?

— Le Montaigne de nos magistrats. M, Chesnard, juge d'instruction, et puis le chef de la sûreté, Xaudin. La magistrature et la police sont rivales. La police possède des dossiers secrets sur les magistrats. Souvent un agent supérieur de la police, qui se courbe devant un conseiller à la Cour d'Appel ou de Cassation, le méprise, parce qu'il le connaît, a lu son dossier.

— Tout cela me montre, une fois de plus, que le plus beau rôle, Claude, appartient encore à l'avocat.

— Je ne sais pas.

— Pourtant, toi !

— Oh ! moi, j'essaie de tirer des griffes de la justice quelques pauvres diables qui ne me paient guère, et je ne réussis presque jamais; tout ce que je peux faire, c'est d'obtenir pour mes clients des circonstances atténuantes, en police correctionnelle.

— Mais aussi tu ne plaides jamais aux assises. Et ce n'est pas le talent qui te manque.

lo l'arriviste.

— Je ne suis pas connu. Les criminels fameux, ceux qui attirent la lumière sur leur avocat, veulent des avocats renommés. Ils ne vont pas confier leur défense à un ignoré.

— Alors, pour te sortir de l'ombre, te mettre hors de pair, il te faudrait une cause célèbre?

— Oui, pour arriver, pour paraître quelqu'un à la foule, il me faudrait une cause passionnelle, parisienne en même temps, et dans laquelle il y aurait autant de preuves pour que contre l'accusé.

• — Malgré mon désir de t'être agréable et mon amitié, je ne puis te servir en cela, repartit Jacques de Mirande en éc-latant de rire.

Ils étaient, à ce moment, au carrefour Montmartre, toujours encombré de passants, de voitures. Avant de traverser la cohue de bêtes et de gens, pour s'engager dans la rue du Faubourg- Montmartre, Barsac saisit Jacques par le bras :

— Ta plaisanterie me rappelle que j'ai une observation fraternelle à te faire. Tu te plais au paradoxe à outrance. Eh bien ! si tu continues, on te jugera mal. Le paradoxe est la vérité de demain, je le sais. Mais la vérité n'est pas toujours bonne à dire.

— Comment ! toi, toi, mon ami, mon maître, toi qui formules si bien ce que tu penses.''

— Qu'en sais-tu?

— En tout cas, tu ne veux pas conclure que les paradoxes mènent un homme en cour d'assises ?

— Xon ; mais des sots le croient.

Ils étaient sortis de la cohue du faubourg Montmartre; et, maintenant, dans la rue Grange-Batelière, ensommeillée, qui semblait encore plus estompée de sa paix grise dans le rapide crépuscule, ils entraient dans une vieille maison, bâtie sous la Restauration. Un escalier à larges et peu hautes marches de granit, à rampe de fer, mène jusqu'au cinquième étage. Immeuble composite. Au premier, des commissionnaires en marchandises; au troisième, un huissier; au quatrième, un bureau d'achat de reconnaissances du Mont-de- Piété; et au cinquième, des locataires quelconques. Le deuxième est occupé par le journal radical : le Revendicateur.

MARQUISETTE. ri

Après une grande porte à deux vantaux et une autre légère et rembourrée, l'antichambre, où des garçons de bureau se promènent comme les « bravi » dans les antichambres des petites cours italiennes du xv® siècle. Plus d'espace et les costumes, mais les figures seraient les mêmes. Ils ont l'air d'être les expéditeurs des besognes du maître, tellement leur tenue est insolente, narquois leur sourire. Ils en voient tant, et ils peuvent, eux aussi, n'avoir pas de croyance aux consciences, en fixant les gens de tout acabit qui passent par ce lieu.

Dans l'antichambre, une longue banquette recouverte d'une étoffe vert foncé. A gauche, l'administration ; à droite, les salles de rédaction donnant sur la cour, et le cabinet du maître, ayant vue sur la rue, — de ce Xégrava qu'on a surnommé le Warwick républicain, le tombeur et le replâtreur des ministères, jamais ministre, refusant toujours de l'être.

Claude Barsac était entré avec Mirande dans la salle de rédaction. Elle était toujours en désordre, et le parquet n avait plus de couleur. Elle donnait l'impression d'un endroit, où ton vefiait de vendre quelque chose. Des tables de bois noir, d'un noir de cirage déteint, avec, au-dessus, des becs de gaz jamais polis, noircis par la flamme, et des abat- jour qui, de verts qu'ils furent primitivement, étaient devenus couleur de suie.

Des chaises de paille devant les tables complétaient un matériel voulu par le patron comme signe de son austérité. Sur le^ murs' — d'une teinte indécise, un blanc sale qui était peut-être du jaune — des caricatures avec des devises représentant des hommes politiques, les bêtes noires du parti radical. Là dedans la cuisine du journal.

■ — Je donne à la composition l'entrefilet sur ce clubman pincé dans un urinoir, et dont les poches du pantalon étaient décousues.

Une autre voix :

— C'est vespasienne qu'il faut dire. Le Revendicateur, mon cher, est un journal sérieux.

Deux rédacteurs corrigeaient des épreuves ; d'autres, petits reporters, écrivaient les faits du jour. A l'entrée de Barsac, presque tous dressèrent la tête.

« Tiens I Baxsac. Bonjour. Mirande 1 » s'exclamèrent quelques-uns. Jacques de Mirande était très connu sur le

I* l'arriviste.

boulevard, et de-ci, de-là, en ami, en dilettante, dans les bureaux de rédaction. « Quoi de nouveau?»

— Rien, répondit Barsac.

— Si, messieurs, fit Mirande, nous avons un événement, un grand événement à vous apprendre.

A ce moment un homme entrait, les cheveux grisonnants évaporés, entrait presque en dansant, son petit chapeau melon sur roreille, la main gauche dans la poche d'un pardessus élimé, presque râpé, l'autre tenant une canne.

— Et quoi donc? fit-il. Il en faut, du nouveau, car il n'y a rien, aujourd'hui.

C'était le patron, Négrava, dans son costume de directeur du journal radical, le Revendicateur, car il a plusieurs tenues : tenue de réunion publique à Montmartre; tenue de directeur intègre de journal d'opposition; tenue d'assidu des coulisses de l'Opéra, d'ami de la première danseuse, en participation avec un roi détrôné à l'amiable par son fils; tenue de leader radical, les jours de grande séance, oii il jette un ministère par terre, plusieurs tenues comme il a plusieurs domiciles, en révolutionnaire prêt à joindre les actes aux paroles, ayant l'air de prendre ainsi ses précautions pour les^^ temps difficiles. Xégrava disait très bien, avec un geste déterminé devant des médiocres ou des na'ifs, ou des sots :

— Pour les temps héro'iques.

Presque tous les rédacteurs s'étaient levés à la voix de Négrava.

— Qu'on reste assis! cria-t-il. (Mais cet hommage lui agréait.) Vous me recevez comme un tyran, et je vous l'ai défendu. Messieurs, nous sommes en République, — le peuple le croit du moins, — et tous nous sommes égaux. C'est sur les murs des monuments publics.

— Le patron s'amuse, et il est charmant, dit à son voisin un des rédacteurs chargé de faire de l'esprit dans les «< échos » pour 150 francs par mois.

— Patron ! Il n'y a pas de patron ici non plus : il n'y a que des frères, des égaux, des amis associés dans un même but, ayant le même intérêt.

— Mais l'intérêt diffère.

— Tu as trop d'esprit, mon garçon, et tu ne gagneras pasle royaume des deux promis aux imbéciles par le grand philosophe qui mourut sur une croix.

MARQUISETTE. 13

Négrava, en prononçant cette phrase, levait sa canne, et dun geste vertical, puis horizontal, de son bras allongé par la canne, évoquait le crucifié. Puis, avec sa canne retombant doucement sur la tête de 1 echotier, il l'en frappa en riant, à la façon d'un clown très intelligent.

— Mais quel est donc ce grand événement ? demanda Négrava.

Mirande aussitôt :

— Eh bien ! vous savez, Archambaud, le ministre du Commerce vient d'être arrêté...

— Archambaud arrêté! crièrent plusieurs voix, ne donnant pas à Mirande le temps d'en dire plus. « Ah ! ah ! Bravo! Comment? » Et presque tous de rire, d'éclater en paroles confuses.

— Attendez donc un peu ! cria Négrava. Archambaud a passé par la boîte, il a été avec nous. Je le vois encore assis, là, au bout de cette même table, écrivant son article, sans se laisser distraire par personne, un article sans qualités personnelles, mais propre. Un convenable bulletinier de journal de province, avec une puissance de travail, un bon à tout faire, même à être ministre.

Il tourna presque sur lui-même, en une pirouette, et caressant sa moustache tombante, qui, plus courte cependant, faisait penser à celle d'un Brenn gaulois :

— Pour l'honneur de la maison, il faut savoir, avant, si nous pouvons rire ou non de la chose.

— Comment, si on peut rire ? dit le rédacteur chargé de faire des « potins » pour cent sous par jour. Il est du gouvernement. On rit toujours du gouvernement.

— Messieurs, repartit Négrava, ce garçon est pétri d'esprit, et il est généreux, car il le lâche pour rien.

Puis, Négrava, donnant à son chapeau une tape qui le mit encore plus de côté :

— Après tout, c'est cela, rions!... Archambaud n'est plus digne de la maison; donc il ne lui a jamais appartenu... Ah! il a été arrêté!... Enfin!

— Du tout, dit Claude Barsac, le ministre n'a pas été arrêté.

Négrava, indisposé, laissant tomber sur Mirande un regard d'homme qui ne souffre pas qu'on le fasse dupe, même d'une courte plaisanterie :

i-t L'ARRIVISTE.

— Alors que nous apprenait donc monsieur?

— Vous ne m'avez pas laissé achever, dit Jacques de Mirande. Le cheval du coupé d'Archambaud avait pris le mors aux dents et le ministre courait, — sans blague, — un danger de mort. Mon ami a arrêté le cheval emporté, c'est comme ça que Barsac a arrêté Archambaud.

— J'aurais préféré le commissaire.

Négrava avait lancé cette réplique d'un ton glacial ; il ajouta ricanant :

. — En voilà une idée, Barsac, de vous mettre à arrêter ui' cheval emballé!

— Mais Archambaud pouvait être tué, fit Mirande.

— Un de moins! répliqua Négrava, sans qu'on sût trop s'il était sérieux ou non. Il ne faut pas de pitié pour ceux qui n'ont pas en vue le bonheur du peuple.

Tandis que plusieurs riaient, en courtisans, aux paroles du patron, Négrava reprit.

— En tout cas, Barsac, vous allez raconter ça. Non, ce sera votre ami : il dira mieux cela que vous. Il faut sur Barsac, mon cher monsieur, un article épatant, vous m'entendez? Montrez bien le côté de sa nature, son humanité profonde, qui l'a poussé à sauver, avec un courage extraordinaire, un ennemi au péril de sa propre vie, l'ennemi qui a fait du mal hier, qui fera du mal demain. Cela discrètement. Barsac pouvait laisser le ministre se casser la tête; mais il a compris tout de suite son devoir, et il n'a pas hésité. Il a fait passer l'intérêt humain avant l'intérêt républicain. Enfin, quelque chose de gentil.

— Mirande est le Pylade de Claude Barsac. Ce serait comme si lui-même écrivait sa louange. Je ferai cela, moi, dans ce sens, dit l'un des rédacteurs, quelque chose qui soit tout à la gloire de notre camarade et du journal et qui, du même coup, éreinte délicatement Archambaud, n'ait pas l'air de l'assommer après l'avoir sauvé.

Négrava dit :

— C'est cela. Très chic et féroce.

Un garçon de bureau entra, à cet instant, ' et remit une carte à Négrava. Il n'eut pas plutôt lu le nom,, qu'il se précipita, donnant un coup brusque à son chapeau, qui le remit droit sur sa tête. Avant d'ouvrir la porte de son cabinet :

— Je vous quitte. Affaire sérieuse. (L'échotier spirituel cligna de l'œil à son voisin.) Et pas de bruit ici, hein! On me remettra les épreuves de l'article sur « le sauvetage » de Barsac.

Négrava avait prononcé ces paroles d'un ton autoritaire; et changeant aussitôt de masque avec sa mobilité clownesque, il entra dans son cabinet, d'un pas lent, la tête un peu baissée, paraissant réfléchir. Par la porte, entr'ouverte un instant, Barsac avait aperçu, chez son directeur, la figure d'oiseau de proie, d'un homme court, vêtu d'un lourd et long pardessus dont le collet d'astrakan était relevé, ses cheveux blonds débordant sous un chapeau à bords plats. Le visiteur l'avait vu aussi; et il avait fixé sur lui deux grands yeux scrutateurs et ne trahissant rien d'eux.

Un rédacteur chuchota :

— C'est lui, V Argent?

Les autres avaient remis le nez sur leur papier ou dans leurs journaux. Barsac ne répondit pas et, prenant une plume, se mit à écrire, sur la grande table de bois noir, d'un noir de cirage déteint, quelques lignes annonçant, en termes louangeurs et mesurés, la nomination du nouveau procureur général, M. Ferron; puis, après avoir remis ces quelques lignes au collègue spécialement chargé des échos, il dit à Mirande :

— Maintenant, mon vieux, allons dîner.

Les camarades du journal donnèrent des poignées de main à l'avocat, mais point amicalement et sans contrainte, comme à. Mirande; il y avait chez eux du respect pour une force qu'ils sentaient obscurément dans Barsac.

Quand la porte de la rédaction se referma, un des rédacteurs dit :

— Oreste et Pylade.

— C'est vrai, ils sont des amis rares, du moins Barsac, •car je crois Mirande sans profondeur de sentiment.

— Claude Barsac a tout l'air d'un héros d'affection. Un autre s'écria :

— Barsac, c'est quelqu'un !

— Certes, c'est un homme, dit un autre, l'air trop Guizot, trop protestant peut-être, mais de valeur.

— C'est le Royer-Collard du radicalisme, fit le rédacteur •chargé, pour 150 francs par mois, d'avoir de l'esprit, dans

i6 l'arriviste.

les « échos ». Et il est peut-être Collard encore plus que Royer.

Dans l'antichambre, les garçons de bureau s'occupaient aussi de Claude Barsac. Avant de sortir, il leur avait dit bonsoir, avec la familiarité démocratique, mais sans rien de caressant dans la voix, sans le sans-façon séduisant, comme Mirande. L'un d'eux s'écriait, déjà au courant.

— Un rude « lapin », Barsac!

— Et un honnête homme, ajouta un autre. Tu sais bien, le patron l'a dit une fois : « Barsac, c'est ma conscience. »

Il y eut un petit murmure entre les garçons de bureau, des regards échangés et des sourires silencieux.

Claude Barsac était de haute stature. Les épaules larges, la taille fine, raide. Et ne regardant chez lui que le physique, on voyait un superbe animal, fort et musclé; si on examinait la tête on comprenait qu'il y avait là une puissance intellectuelle, et on pensait qu'il n'était pas mauvais que cette puissance fût servie par un pareil corps.

Barsac avait des cheveux blonds, épais, taillés courts; la moustache du blond des cheveux, mais d'une nuance rousse, ne retombait pas à la gauloise : elle s'effilait aux pointes. Le menton, complètement rasé, ainsi que les joues, se terminait angulairement en s'avançant un peu, un menton d'homme résolu, ferme dans sa volonté.

Tandis que la peau des joues, au-dessous des yeux, prenait une teinte olivâtre, presque brune, qui composait de l'antithèse de cette face sombre et des cheveux blonds un masque étrange, le front, plus blanc, semblait dur comme un beau marbre antique; sans avoir la hauteur de celui des rêveurs, des idéologues et des poètes, arrondi aux tempes, dans un contour flou, il marquait une intelligence d'ordre supérieur, une intelligence qui n'accepte et ne veut rien retenir de la vie que les faits pratiques.

Le nez s'accusait fortement, un nez suprême de dominateur, dont la projection harmonieuse se liait admirablement au front.La bouche aux dents larges du maxillaire supérieur, aiguës du maxillaire inférieur, aux lèvres fines généralement jointes, dessinait un arc léger, se creusait, aux commissures, dans un vague sourire ironique.

MARQUISETTE. 17

Les yeux présentaient une nuance indécise, et, malgré cela, ils avaient un éclat insoutenable. Étaient-ils gris? Oui, il y avait des moments où ils étaient gris de la prunelle, avec une imperceptible pupille noire; mais ils prenaient aussi la couleur vert de mer, et la sclérotique bleuâtre avait des reflets verts, sclérotique striée de lignes sanguines qui s'adoucissaient de ton suivant les changements d'expression.

Le pied de Barsac — que, dans ses jours d'ambition égoïste, misanthrope, logique, inavouée, il rêvait de mettre révolutionnairement, pour la faire sauter en l'air, au fondement de la société moderne — était un pied long, mais fin, point épais de forme. Et Barsac marchait généralement en s'appuyant fortement sur le talon, solide en sa démarche, comme un grand fauve.

Les mains ?

Ces personnages jumeaux? mains d'artiste? de philosophe? de rêveur ? de lutteur ? de criminel ? Si la démarche de Barsac semblait, parfois, d'un grand fauve, les mains qu'avaient-elles en puissance? Dans le creux, quelle bonne ou mauvaise aventure? Indifférentes au vulgaire, mais caractéristiques, ne pouvant rester inaperçues d'un observateur, elles avaient aussi, comme le front, une marque intellectuelle et pratique en même temps. Si toutes les phalanges des doigts étaient égales, ces doigts, cependant, se terminaient, en une masse carrée, en forte spatule. Elles étaient curieuses encore ses mains, par une paume énorme qui contrastait avec la finesse du poignet. Mains soignées, — et coquettes même, — aux ongles plats et roses.

L'abord cassant. Certes, la politesse de Barsac était grande; on n'y sentait aucune attirante et cordiale urbanité. Une conversation sèche, faite de phrases coupantes, d'aphorismes, d'énonciations de principes. Cependant, quand il le voulait, il devenait parleur érudit et aimable, et sa grâce enjouée et éloquente était le contraire de sa conversation ordinaire, à étonner ceux qui ne l'avaient vu que sous un aspect. Il était charmant pour ceux qui, rares, lui plaisaient ; ceux qui lui déplaisaient, alors, pour eux, il avait une ironie brûlante, mordante comme un acide.

Plus de froideur apparente que réelle. Il était ainsi — froid — parce qu'il le voulait, parce que l'homme intime ■'appartient pas à tous, parce qu'il est nécessaire de porter

is l'arriviste.

un masque. Une conception rapide, une ardeur de pensée. Et cependant Barsac était d'une belle lenteur savante dans ses mouvements., d'une lenteur féline irréprochable.

Le petit appartement de Claude Barsac, — un rez-dechaussée, rue La Bruyère, dans la partie située entre la rue de La Rochefoucauld et la rue Blanche, — se composait de trois pièces, outre la petite entrée et la cuisine : un salon qui servait de cabinet de travail, une salle à manger et la chambre à coucher. Ces deux dernières donnaient sur la cour de la maison; l'autre, le cabinet de travail, avait une fenêtre sur la rue même.

Dans le cabinet de travail, au milieu, une large table de chêne couverte de papiers, de dossiers ; contre les murs s'étalait une bibliothèque, avec des livres de droit, des ouvrages scientifiques et quelques très rares volumes de littérature pure. Dans un coin, un divan ; puis, çà et là, des chaises. Il n'y avait qu'un vaste fauteuil de cuir, à haut dossier et à larges bras, toujours placé devant la table de travail pour le maître de la maison. C'était d'une sévérité glaciale, sauf un portrait de Mirande, un pastel, dans un cadre de bois argenté, accroché au milieu du pan de mur dont il était le seul ornement. Avec ses couleurs pâles, le tremblement de son dessin, il donnait de loin la sensation de Jacques.

La salle à manger, petite. — Un papier blanc de craie semé de fleurettes d'or, mettait un peu de gaieté dans la chambre à coucher. Un lit de fer à deux personnes, avec une carpette bariolée comme descente, occupait le fond. Entre la fenêtre, qui donnait sur la cour et la porte, un vieux canapé de province, banal, recouvert d'une housse de toile grise. Dans un coin deux chaises, et tout à côté, une armoire en chêne noirci; plus loin, la table à toilette avec marbre gris.

Mais, sur la cheminée de cette chambre à coucher, — comme gardienne tutélaire, il semblait, — la photographie en pied d'une femme, en un cadre de feuillage d'argent, gemmé d'étoiles noires, de petites étoiles de mer fossiles, minuscules pentacrines, fleurettes antédiluviennes, ramassées sur une alpe de Provence, et orfévrées à Digne. C'était Renée

MARQUISETTE. 19

April, la maîtresse de Barsac. Jolie et délicate, elle apparaissait là avec ses vingt ans, grande, mince et gorgée, d'une physionomie douce et sympathique.

Or, ce soir-là du commencement d'octobre, après avoir dîné avec son ami, Claude Barsac le quitta; et tandis que Mirande prenait la direction du quartier Monceau, lui, revenait à son domicile, rue La Bruyère. Cette nuit, un peu froide et scintillante d'étoiles, dans les ténèbres des rues, — malgré le tremblement de feu d'une multitude de becs de gaz allumés, malgré les irradiations électriques, de-ci de-là, — dans les ténèbres des rues, pourquoi Barsac avait-il comme la joie du grand carnassier qui, plus sûr dans l'ombre, plus solitaire, sentant mieux sa force essayée à nouveau, retourne, après la chasse aventureuse, à son repaire ignoré?

Barsac entra, une minute, dans la loge de sa concierge.

M™® Crevette, une petite vieille de soixante ans, ronde de taille, ronde de dos, un peu impotente, à la face ridée comme une vieille pomme reinette et empreinte de bonté. Depuis longtemps, trente ans, elle tenait la loge de la maison qu'habitait Barsac, et elle était d'une honnêteté éprouvée : les propriétaires la conservaient pour cela. Toujours vêtue d'une robe noire. Elle était veuve depuis vingt ans, et il y en avait dix qu'elle avait perdu son fils unique. N'ayant plus personne à aimer, manquant de chat, de chien, de perroquet, elle s'était prise d'une affection, mélangée de respect et d'admiration, pour Barsac. Claude était devenu pour elle, depuis cinq ans qu'il habitait là, l'idéal de l'homme comme il faut, et qui a reçu de l'éducation; elle le regardait comme une espèce d'être supérieur. Elle le nommait : « mon principal locataire »; et elle l'appelait ainsi devant les autres, quoiqu'il n'eût qu'un petit appartement. Elle était toujours prête à lui rendre service, lui proposait souvent de « la bonne tisane de chameaumille », et, tous les jours, faisait son ménage. Elle qui, à cause de son âge, avait un frotteur, — une brute auvergnate et fruste, taillée à la serpe, qu'on rencontrait dans l'escalier en train d'en cirer les marches, ou sur les paliers, accroupie souvent à quatre pattes, et qui grognait une vague salutation, — elle qui avait, de temps en temps, une femme de ménage pour le service de la maison. ou pour la remplacer quand elle était obligée de sortir ou qu'elle était trop lasse, elle voulait, toute seule, s'occuper de

2o L'ARRIVISTE.

l'intérieur de son « principal locataire » ; c était une besogne qui n'était que pour elle, et indigne de n'importe qui. Quand le jeune avocat voulait rester chez lui, elle lui cuisinait un petit déjeuner ou un dîner. Enfin, toute dévouée à Barsac, elle aurait juré que cet homme était incapable du moindre mal. Elle aurait menti pour lui, sans en être consciente. Une bonne vieille.

— Eh bien, maman Crevette, rien pour moi ?

— Rien, monsieur Claude, répondit la brave femme, qui s<: leva de son fauteuil pour le saluer, comme elle le faisait chaque fois quil entrait dans sa loge.

— Personne n'est venu me demander?

— Non, pas même votre petite amie.

Barsac ne sembla point entendre cette réponse; il prit une lettre qui était pour lui et la décacheta :

— Vous allez vous coucher, monsieur Claude? Barsac, distraitement, tout en lisant :

— Je ne sais pas.

— Alors, vous allez encore vous mettre à travailler?

Barsac quitta sa concierge pour entrer dans son appartement dont la porte était en face de celle de la loge. Déjà il feuilletait un dossier, assis devant sa table, incliné sur son pupitre, quand un coup de sonnette, à peine perceptible, le fit quitter son occupation, pour aller ouvrir à une jeune femme, grande, svelte, l'original du portrait qui se trouvait dans la chambre à coucher. C'était la maîtresse de Claude. Une svelte silhouette. Sur les épaules un collet couleur café au lait; sous ce collet, un boléro à revers, avec un plastron de satinette vieil or. Une jupe bleue. Sur la jolie tête, un simple chapeau de feutre à bords relevés, à nœuds mauves, avec un semis de violettes.

— Bonsoir, mon mi !

— Bonsoir, Renée !

Leurs lèvres se joignirent, et cette gentillesse, grande, mince, élégante de tournure, vive de mouvements, dit en cachant ses yeux sombres contre la poitrine de son amant, d'une voix presque imperceptible :

— Je suis très amoureuse, ce soir.

— Je crois que tu l'es toujours, amoureuse, ma petite Renée, repartit Claude, en lui caressant la joue de la main, comme le berger flatte une petite chèvre préférée.

— Méchant ! Ah ! c'est ainsi que tu te mcx^ues de mon amour pour toi !

Elle levait sa jolie tête vers lui, et il posa ses lèvres sur la bouche tentante de sa maîtresse.

Châtaine, à peau fine et transparente comme une porcelaine sillonnée de veines violettes, physionomie expressive, empreinte d'un grand charme, Renée April plaisait par un ensemble délicat de traits, sans que tous fussent réguliers. Plutôt jolie que belle, elle eût semblé pire que jolie — pire — si elle n'avait paru, en même temps, être si bonne et si douce.

Car la tête de la jeime femme brillait, pour ainsi dire, par une douceur étonnante des yeux gris, bien fendus, souvent humides, aux cils fins et longs, charme de plus, ombrant l'œil. Tandis que la chevelure était d'un châtain doré, les sourcils, amusants comme deux grandes virgules, et les cils étaient bruns. Le front était beau, un peu plus haut qu'il n'est d'ordinaire chez les femmes, un front qui avait une transparence laiteuse, avec des veines bleues.

L'oreille, petite et ourlée délicatement, était cachée un tantet sous la chevelure. Un nez délicat, mou, sensible des narines, nez de Parisienne alerte et de fille du peuple; et sous ce petit nez, après une gouttière creusée spirituellement comme par un ciseau badin et polie avec amour, deux lèvres savoureuses, bonnes, — l'inférieure, un peu plus forte, un peu plus sensuelle — avouaient la tendresse et le plaisir, des lèvres d'amante, humides, roses, à travers lesquelles brillait l'émail de quenottes blanches bien rangées dans l'écrin de la bouche, de pures et incomparables perles. Le menton s'arrondissait en un contour plein qui se relevait du bout, gentiment, en un gras monticule où une fossette semblait une corolle de primevère.

Oui, une svelte silhouette, pleine de grâce. Deux seins gonflés d'une chair qu'on de\ànait, sous le boléro bleu et le plastron or, d'un exquis contour, fruits voluptueux d'une jeune poitrine, haut placée, tendue jusqu'à la pointe, se tenaient droits et libres, presque hors du corset, un corset qu'elle portait bas, guère plus qu'une ceinture, et dont elle aurait pu se passer. Sa joliesse était, aux hanches, d'une courbe accentuée et attirante.

Renée aimait Claude. Tout l'amour de la pauvrette pour son amant se montrait dans le long regard tendrement amou-

22 LARRIVISTE.

reux quelle épandait sur lui, lorsqu'elle le contemplait et qu'elle l'admirait, dans ses yeux gris, pendant un baiser, dans ses yeux mouillés où, à certains autres moments, passaient des éclairs. La charmeresse aux mains d'un blanc de lait écrémé, souple, bien en chair, le poignet frêle, avait aussi des gestes qui retenaient, caressants, qui glissaient sans secousses. Et la voix argentine qui tintinnabulait exquisement, drôlement dans la gaieté, prenait pour son ami, dans la soumission continue, dans la câlinerie, un ton si gavroche et si tendre.

Sur le divan, près de Barsac, Renée s'était assise, son chapeau enlevé et son collet.

— Tu n'es pas malade, Claude? interrogea-t-elle avec une tendre sollicitude.

— Tu sais bien que je ne suis jamais malade. Chaque fois tu me demandes cela.

— Oui, tu es fort, tu as une bonne santé; je sais bien, mais j'ai toujours peur que tu ne tombes malade... Tu travailles trop!... Écoute, mi à moi, si tu étais malade, tu m'enverrais bien vite chercher. Je quitterais tout. Je ne voudrais personne autre que moi pour te soigner.

A cette idée, tout à coup, de maladie, sa sensibilité eut besoin de se répandre :

— Vois-tu, Claude, si tu étais malade, j'aurais bien du chagrin et, — allant au bout de cette idée de maladie comme un oiseau d'un coin de sa cage à l'autre, - — si tu mourais je ne me consolerais pas, je n'aurais plus de vie après toi.

— Bon, voilà que tu pleures ! et de ce qui n'est pas. Folle !

— Tu as raison. Mais je suis folle comme ça, parce que je t'aime... Ça t'ennuie que mes yeux soient mouillés chacun d'une larme de rien du tout?... Tiens! je veux rire!

Et, à travers ses larmes, rayon de soleil dans une giboulée d'avril, elle sourit ; puis elle tendit sa bouche, et son amant y mit un long baiser, un très long baiser. « Là, dit-elle quelque temps après, je ne pense plus à ces vilaines choses !... Je suis avec toi, et je vais dormir dans tes bras. C'est si bon ! » Se blotissant contre lui, la tête sur son épaule :

— Claude, je suis à toi.

Il la prit par la taille, la tenant contre lui, et il l'étreignait sur sa poitrine tandis qu'il couvrait ses cheveux aux frisons légers et son cher visage aux yeux épris de baisers.

MARQUISETTE. 23

Renée se déroba à l'étreinte de Barsac

— Je t'aime peut-être trop.

— - Le regrettes-tu?

— Non. On n'aime jamais trop un homme comme toi ! Mais toi, qui sait? tu n'aimes peut-être pas beaucoup ta petite Renée?

Avec une jolie moue de ses lèvres savoureuses, avouant la tendresse et le plaisir, elle ajouta :

— Et quand même tu ne m'aimerais pas beaucoup, qu'estce que cela ferait, puisque je t'aime, moi !

Mais son visage gamin et souriant devint aussitôt sérieux.

— Je viens de me rappeler un proverbe. Une étrangère, de je ne sais plus quel pays, par exemple, — c'est resté confus dans ma mémoire, alors que cette phrase est toujours très nette, — une étrangère venait chez maman quand je n'avais que neuf ans, quelques mois avant la mort de maman. Un soir, à la tombée de la nuit, comme on parlait devant elle, d'une femme qui aimait bien un homme, elle leva les yeux au ciel. — elle les avait encore beaux, je me souviens aussi, — et, avec un geste de commisération, elle dit, sans s'adresser à personne, comme un proverbe, sur un ton plaintif : « Il te fera souvent pleurer, celui que tu aimes bien!... » Dis, Claude aimé, me feras-tu pleurer, toi aussi, puisque je t'aime tant ?

— Mais non. Renée.

— Non, tu ne le voudrais pas, n'est-ce pas? Mais, tout de même, fais-moi pleurer, si tu veux, pourvu que tu m'aimes toujours !

Clignant sur elle des yeux moqueurs et affectueux :

— Petite hystérique ! petite ner\'euse !

Il la pressait contre sa poitrine et elle murmura, levant vers lui ses yeux et son sourire.

— Ça m'est égal!... Je t'aime!... Oui, je suis folle, si tu veux, mais de toi !.. . Mi, allons à dodo, veux-tu ?

Elle s'arracha d'entre les bras de son amant, où elle semblait une jolie liane vivante, et se trouva debout. Puis, d'une voix qui sonna joyeuse, elle ajouta :

— Je serai arrivée dans la chambre avant toi !

Claude se précipita pour l'attraper, mais effectivement, avant lui, preste, légère, — elle avait des pieds minces à la cambrure énergique qu'elle semblait à peine poser, tel-

lement la démarche était vive, alerte, — elle entra dans la chambre à coucher.

Renée, dans la pièce du repos et de la caresse, après avoir ouvert le lit, arrangé d'un mutin coup de poing pour chacun les deux oreillers, se déshabillait rapidement. Quand elle n'eut plus que sa chemise, elle l'enleva vivement, la jeta — dun geste confiant et je m'en fiche — sur le vieux canapé provincial; et elle s'étendit sur le drap, sans se couvrir.

- — Oh ! es-tu long ce soir !

— Me voici, dit Claude qui achevait de quitter ses vêtements.

Barsac, près du lit, contempla une minute, quoiqu'il le connût bien, le joli corps élégant de sa maîtresse impatiente, qui, nue, dans une pose immobile, — ses mains derrière la tête, sous ses cheveux à moitié défaits — souriait tranquillement, heureuse d"être ainsi admirée.

— Tu me regardes autant que cela, fit-elle, et un éclair de malice brilla dans ses yeux ? Tu ne me connais donc pas ?

Ce corps blanc, où seules les pointes roses des seins et les aisselles, toutes petites, deux minuscules halliers touffus d'or brun, ainsi que la Fleur, plus bas, mettaient un rehaut de couleur, palpitait sous les yeux adorateurs de Barsac. Les seins, lumineux, éclairés par la lampe posée sur la cheminée à côté du portrait habillé de la jeune femme nue, avaient comme la transparence d'un globe de verre dépoli sous une veilleuse allumée; son amant le lui dit, et il lui demanda, frôlant du doigt les pointes des jeunes seins :

— Les veilleuses brûlent ?

Le ventre, un ventre sans tache, sans rides, à peine gras, d'un arc mouvant à peine bombé, s'étalait, splendide, d'un blanc de lait qui descendait en une courbe harmonieuse et mourait, aux sillons des aines, dans une ombre rayonnante. Les cuisses longuettes s' amincissant vers le genou, rondes, fermes du haut, s'attachaient fort bien, avec des plis minces aux hanches très féminines, d'un galbe accentué, d'une chair éblouissante, plates en se confondant avec le ventre Fleuri. Les jambes nerveuses s'effilaient à la cheville. Tout ce joli corps patricien de faubourienne immobile; seul, un des pieds nus, aux doigts comme des pétales de rose, remuait.

Comme Barsac se baissait pour poser ses lèvres, ainsi qu'un officiant qui baise la patène avant de communier avec

MARQUISETTE. 25

l'hostie, Renée, dans un rire amusé et taquin, se retourna, se mit sur sa poitrine, un peu coquette, pour se faire admirer autre part. Vue par derrière, le torse de Renée respirait, long et flexible. Le dos, à la séparation des épaules, se creusait en une ligne qui descendait jus(]u'aux reins; et là la croupe se relevait en un mouvement hardi, présentant deux hémisphères d'une chair drue, pressées à ne faire qu'un tout. Les épaules tombantes, encore maigres, par une harmonieuse ligne courbe partant du cou, se liaient à l'attache du bras. Les bras seuls, presque grêles, étaient trop fins pour ce joli corps élégant aux mollets gras et gentils.

Barsac avait rejoint Renée, très près, et, pendant quelques minutes dans la chambre, ce fut un bruit de baisers, une chanson de mots tendres, amoureux; puis le murmure, après un silence, se termina par un petit cri pâmé de femme.

Après, — tous deux encore entrelacés, - — les amants se reposaient de la fatigue du plaisir, et Renée murmurait :

— Claude, mon cher Claude, mon bien-aimé, mon adoré, je suis heureuse ; tu es à moi, bien à moi !

Des paroles, encore des paroles, — un gai cantique où leur ardeur assoupie et inépuisée lentement se réveillait. Bientôt, après des paroles, — encore des paroles et du silence, — la jeune femme mourait, pour la seconde fois, de la mort délicieuse de l'amour satisfait, avec des mots passionnés, des sanglots et des gestes caresseurs pour son amant à demi expiré.

Renée, revenue à elle, était descendue pour sa toilette intime, avait remis sa chemise, et elle était retournée au lit. Après une courte causerie, ses yeux, souriant encore, commençaient cependant à se fermer.

- — Je m'endors, dit-elle, je m'endors... Bonsoir. Bonne nuit, aimé! A demain matin. Il faut que je me lève cà sept heures, tu sais.

Elle s'en allait dans le sommeil ; mais avant de perdre tout à fait le sentiment, elle murmura :

— Mi à moi, je t'aime!

Et instantanément, sur . ces mots, elle s'endormit comme un enfant.

Claude Barsac contempla sa maîtresse, et, se penchant,

sur son front, l'effleura de ses lèvres, et songea : « C'est le seul être au monde qui m'aime vraiment, sans arrière-pensée. »

Soudain, il constata qu'elle était tombée dans un état étrange, qui lui était, depuis quelque temps, habituel. Étaitelle éveillée? Dormait-elle? Ses beaux yeux gris étaient ouverts, et leurs prunelles semblaient les images d'une pleine lune errant sur les eaux calmes d'un lac ombré de plantes et de fleurs aquatiques.

— Peut-être pourrait-elle me dire? Je la forcerai bien à parler.

Renée dormait du sommeil hypnotique. Depuis quelque temps, Claude Barsac se servait de sa maîtresse pour certaines expériences psychiques. Le mystère est immense. Un nègre fruste du centre africain, encore obscur, ne comprendrait pas qu'au xx'' siècle un Touareg civilisé puisse causer, en approchant sa bouche de la plaque d'un coquet téléphone portatif, de sa villa du lac Tchad avec un négociant du Caire ou de Tombouctou. Napoléon ne croyait pas à la vapeur; M. Thiers ne comprenait pas les chemins de fer. Louis XLV aurait été épaté par la lumière électrique, une simple bicyclette, et Shakespeare serait stupéfait devant le cornet de cristal orant et chantant d'un phonographe. Le mystère est immense. Des forces ne sont pas encore définies ou restent inconnues.

Barsac, sûr de l'influence qu'il exerçait sur Renée, et très curieux de science psychique, maintes fois s'était demandé si, avec la volonté intense qu'il possédait, un rayonnement de cette force intime dont les lois sont à découvrir, il ne lui serait pas possible d'expérimenter certains faits de magnétisme, contestés ou affirmés par les rapports médicaux, et qu'il n'avait jamais été à même de contrôler. Il avait mis à profit la domination qu'il avait sur son amie, afin de se rendre compte de la vérité ou de la fausseté de ces faits. Dès lors, ce fut de sa part, sans que la jeune femme s'en doutât, une suite ininterrompue d'observations.

L'hypnotisant parfois simplement par un regard fixe braqué sur elle, une fascination de dominateur, de victorieux ou du serpent sur l'oiseau, du chien en arrêt sur une pauvre petite perdrix — il expérimentait, quand et comme il le voulait, des phénomènes de suggestion; et, toujours elle agissait ainsi qu'il l'avait ordonné. La main sur le front, sur les

-MARQUISETTE. 2-j

cheveux, ses prunelles dans ses prunelles, il l'endormait, parfois, avec une facilité surprenante. D'une sensibilité extrême. Renée, chaque jour davantage, par ce mystère même où elle s'ignorait passive, devenait ainsi sa chose, la chair de sa chair, l'âme de son âme.

Barsac, ce soir-là, semblait pourtant hésiter à interroger Renée. Il secoua les épaules, et, après avoir fait l'occlusion des yeux en abaissant les paupières basses et pâles :

— Renée, dors-tu ?

— Oui.

— Si tes forces psychiques sont réelles, elles doivent être intéressées à ce qui est mon être, elles doivent sentir, toucher mes forces psychiques. Si tu maimes vraiment, tu dois me voir tel que je suis.

— Si je t'aime ! Si je t'aime !

— Alors, regarde-moi, il y a quelques heures, au sortir du Palais de Justice.

— Je te vois. Tu n'es pas seul.

— Qui est avec moi ?

— Mirande... Ton ami est triste... Je le vois, il est à côté de toi, et pourtant si loin!... De .sombres abîmes vous séparent.

— Pourquoi ces abîmes qui nous séparent?... Vols, je I2 veux.

— Mais je vois... Oui, il y a des abîmes.

— Des abîmes ! Alors, c'est pour l'avenir. Vois et parle. Un danger, un malheur, menace Jacques. Lequel.^

— Je ne sais. Cela ne prend aucune forme.

— Tu dois voir, car je le veux !

— Cela ne prend aucune forme. Les choses ici ne se déterminent pas par des formes.

— Pourtant, je veux que tu voies!

— C'est à toi de lui éviter ce péril.

Barsac tressauta dans le lit, dont le sommier grinça. Plus surpris cette fois que les autres précédentes, car jamais l'hypnotisée n'avait encore parlé ainsi, il sauta à bas du lit et il passa son pantalon ; puis, après un court moment de réflexion, revenant près de la couche, il tenta, aidé de sa subtilité d'esprit, d'arracher à la voyante partie au moins du voile qui cachait ce mystère.

- — Ainsi un danger menace Mirande. La cause de ce

danger? Sa maîtresse, Liane de Sergy, sa marquisette, comme il l'appelle?

— Elle! Elle!

— Vois, insista-t-il.

— Oh ! Vinforiunée!

- — Mais que vois-tu donc?

— Une force m'empêche de parler. Ma langue est serrée dans un étau.

— Je veux que tu parles!... La destinée de M™* de Sergy est donc liée à celle de Mirande?

— Oui, elle l'entraîne dans sa ruine.

Pendant quelque temps, Claude Barsac eut besoin de marcher, car, lui qui cherchait à interroger l'infini, à percer l'avenir, il voulait revenir à la réalité, au sentiment vrai de tout ce qui l'entourait. Il était brave, hardi, et pourtant, au milieu de cette nuit, car il était bien près d'une heure, il tremblait, non de peur, mais, malgré lui, dans son corps, d'un mystère qu'il ne pouvait approfondir. Il ouvrit une fenêtre, afin de s'assurer ainsi qu'il ne rêvait pas. La rue de La Bruyère était vide, abandonnée, morte. Plus loin, dans la rue Pigalle, descendait le roulement d'un fiacre sur les pavés. Deu.x sergents de ville passèrent, remontant la rue Blanche; un moment, à la lueur d'un bec de gaz, il les vit causant paisiblement. Puis ils disparurent; il n'y eut plus un bruit, ni une ombre.

La ville était endormie. Alors, avec des yeux perçants comme ceux d'un fauve dans l'obscurité, il regarda la nuit, les maisons closes sur les êtres, la trame des ténèbres abattue en immense épervier sur Paris et sur la terre; il les huma fortement, écarquilla ses yeux sur elles comme si sa conscience inquiète y trouvait un réconfort et une sécurité; il étendit les mains pour toucher la nuit, la sentir ainsi qu'on sent la pluie. Et, tout à coup, levant son front nu, il vit le firmament oià les toits des maisons découpaient, au-dessus de l'autre, comme une rue aussi, céleste, fourmillante d'étoiles, et qui vivait en une respiration d'astres inconnus. Il contempla une étoile, Capella, plus brillante que les autres, et il pensa : « La mienne! » Puis, un astéroïde s'alluma d'un feu blond, traversa le ciel, tel un oiseau et disparut dans les ténèbres de l'éther. On attache des présages à ces étoiles éphémères. Barsac sourit, ne croyant à rien ; mais il se sentit

seul devant cette immensité scintillante et froide, ce haut silence, et, refermant la fenêtre, il revint près du lit, près de son amie Renée qui, les yeux toujours clos, à un frémissement du front, à une palpitation des tempes, semblait suivre un rêve inerte.

Il la contempla quelques minutes, avec une pitié vague et de la tendresse. Après tout, pourquoi ne connaîtrait-il pas l'inconnaissable? De quel droit dédaigner les énigmes? Le matin, il avait lu qu" Edison venait de faire une découverte nouvelle. Un minuscule téléphone de poche, placé dans un boîtier pareil à celui d'une montre ordinaire, c'était tout. Avec cet appareil et sans l'intermédiaire d'aucun fil, « par la pensée seule », appliquée avec insistance à la conversation qu'on veut transmettre, on pourrait produire un courant électrique d'une intensité suffisante pour donner la transmission à la personne munie d'un appareil identique, à la fois transmetteur et récepteur; Edison appelait simplement son invention : un phénomène de sympathie électrique.

Pourquoi, en effet, Tâme, dans le sommeil, affinée, dégagée de la matière, ne vibrerait-elle pas, comme le son, comme la lumière, comme l'électricité, comme l'air, ne vibrerait-elle pas avec des sensibilités lointaines, allant, — par une projection de la pensée, la substitution d'une volonté à une autre, — dans le présent, dans le passé, où elle voit, et même, peut-être, dans V avenir. Qui sait?

Barsac, dont toute la puissance cérébrale concentrait sur la femme endormie le magnétisme de sa volonté, lui imposa une seconde, la main sur le front :

— Me vois-tu?

« Oui. » Elle ajouta ardemment : « Et je t'aime ! »

— Non, pas cela.

— Si, si !

— Quoique j'ose m'avouer presque tout, je ne me connais pas bien... L'homme, d'ailleurs, ne se connaît jamais tout entier... Renée, regarde au fond de moi!... Vois-moi comme une chose, et non comme un être. Que suis-je?

— Un beau lac à la surface, un beau lac à reflets d'acier; mais au fond, parmi la boue épaisse, grouillent des reptiles. Un rien, une pierre jetée dans leau et la boue remuée trouble la limpidité de la surface, lui donne une teinte noire.

Barsac ne put tirer d'elle que cette réponse imaginée. Renée

voyait avec la force psychique; le langage humain, borné à 1.1 matière, ne pouvait être le truchement de phénomènes qui échappent à l'empire de ce qu'il ne peut exprimer. Il essayait de sexpliquer Tétat de Renée par ce que la science lui avait appris, mais il n'y parvenait point. Matérialiste, c'est-à-dire croyant à l'anéantissement de tout, à la transformation indéfinie de la matière, il se demandait à cette heure comment un fait pouvait sembler en dehors de la nature, car il n'y avait pas à le nier, Renée était là, inerte, le corps du moins, tandis que son esprit était étrangement ailleurs. Il se rappela les mots de Laplace et se consola avec cette phrase : « Nous sommes si éloignés de connaître tous les agents de la nature et leurs divers modes d'action, qu'il serait peu philosophique de nier l'existence de phénomènes, uniquement parce qu'ils seraient inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances. Chaque jour le mystère et Dieu reculent. » Dieu, c'est-à-dire le mystère, encore.

La voyante allait-elle écarter de ses mains endormies, chasser un peu les brumes de l'avenir? Elle ne pouvait, sans doute, rendre en langage humain ce qu'elle apercevait peut-être dans cette nuit de l'inconnaissable. Barsac chercha une forme pour synthétiser ce qui était montré à Renée. « Est-ce que je puis lui poser cette question? Tuerais-je quelqu'un pour avoir sa fortune? Mais non, c'est absurde, je ne tuerai jamais personne. Je ne suis pas un assassin. » Et il regarda, s'affirmant dans cette certitude, ses mains, ses mains intellectuelles et pratiques, ses mains soignées et coquettes aux ongles plats et roses, ses mains dont son cerveau sain se sentait le maître. Tout à coup. Barsac se frappa le front; il avait trouvé la question définitive à poser à Renée. Et cette question c'était un paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, souligné dans un roman, le Père Goriot, de Balzac. « S'il suffisait, -pour devenir le riche héritier d^un homme qu'on n'aurait jamais vu, dont on n'aurait jamais entendu parler, et qui habiterait le fin fond de la Chine, de pousser un bouton pour le faire mourir, qui de nous ne pousserait pas ce bouton?

— Tuerais-je le Mandarin'^

— Oui.

La voix, cette fois sortit stridente de la gorge, dans un eôroi intérieur d'une intensité formidable. Le corps de Renée

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eut comme un remous, car il trembla, se tordit dans une ondulation des pieds à la tête.

Barsac avança la main droite, pour calmer cette âme tendre communiquant au corps endormi sa révolte; il vit ses doigts aux phalanges régulières, mais terminés en spatules; il retourna sa main et contempla avec stupeur presque, les paumes énormes contrastant avec le poignet fin; et, dans son anxiété venue sans doute de la fatigue, de ses exercices corporels et psychiques, il eut -peur qiihin jour Elles -plissent pTéméditer quelque chose d'inéluctable et de terrible. Mais le corps de sa maîtresse tremblait toujours : il posa la main sur le front et le corps redevint immobile. « Ah ! je tuerais le Mandarin ? Comment ? Je me ferais voleur ! assassin ! avec le bagne au bout, la guillotine! Je tuerais le Mandarin, avec le châtiment, c'est-à-dire comme un sot, livrant un combat à la société, mais le perdant ! D'ailleurs, avant tout, c'est aussi l'occasion qu'il faut trouver sur son chemin. Oii est-elle, l'occasion? Elle ne se rencontre jamais, et, si par hasard elle vient, elle n'est propice qu'aux imbéciles ! » Il éclata de rire, d'un rire méprisant. « Je ne suis pas intelligent de m'arrêter à pareille idée. Tuer le Mandarin ne me différencierait pas des autres. Car, quel est celui qui, une fois dans sa vie, n'a pas pensé à tuer le Mandarin ? Et qui ne profiterait pas de l'occasion, avec l'impunité certaine? Donc, cette question ne s'applique pas à moi seul, puisqu'elle s'applique à tous. »

La lampe baissait, faute d'huile; il s'empressa de réveiller Renée du sommeil hypnotique, en lui rouvrant à demi les paupières, et la jeune femme, qui les referma presque aussitôt, passa sans transition de l'un à l'autre sommeil. La lampe n'éclairait plus que faiblement. Il l'éteignit et se recoucha. Alors, dans l'obscurité, tout à coup, — les yeux las, le front pas encore apaisé, — il lui sembla voir une main lumineuse qui traçait, lentement, le mot — assassin — non sur le mur même de la chambre, mais sur celui qui en était le reflet dans la glace de la cheminée.

Barsac. tout l'être épuisé, vidé de forces, porta instinctivement la main à son cou, puis, aussitôt, il fixa la main et l'écriture s'évanouit. « Allons, dit-il, une hallucination ! J'ai trop veillé et je me suis fatigué le cerveau. » Quelques minutes encore, et il s'endormit d'un sommeil léger, avec une respiration égale, près de son amie.

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