LA QUESTION DU MANDARIN
Dans une brasserie à Paris.
C'est un reporter qui parlait, un jeune reporter qui déjà avait promené à travers toute l'Europe, son nez flairant le vent de l'actualité, ses yeux aigus d'oiseau de proie, et la vivacité d'un esprit compréhensif et sans portée.
— Tu blagues l'hymne russe? Je ne peux pas, moi.
— Pourquoi, Montai?... Tu deviendrais respectueux? Le moqueur, un évadé du professorat dans la chronique,
était Charles Paudan. A cause de son parchemin d'agrégé de philosophie, ses intimes l'appelaient Peau-d'Ane, du surnom qu'il s'était donné lui-même, dans un jour de verve. Une tête grisonnante et socratique, où se marquait l'approche do la quarantaine, une vie de lutte, de souffrances, damourpropre, de batailles plus ou moins perdues. Charles Paudan se mit à fredonner gra^•ement, un peu de sourire à un coin de la bouche, d'une voix oii ronfla, en sourdine, au second vers, comme un accompagnement d'orgue :
Allons, enfants de la patrie,
Bojé tsara Krani, Le jour de gloire...
— Non, vieux, réplique l'autre, je ne suis pas ramolli. La moelle épinière tient bon. Mais j'ai entendu cet hymne au couronnement du tsar Nicolas II, à Moscou. Quatre cent mille voix — une foule soumise, aux âmes vagues, aux casquettes plates, évoquant comme les galets noirs d'une plage
MARQUISETTE. 33
des limbes, • — quatre cent mille voix le chantaient; et le chœur formidable, au rythme des canons qui tonnaient sans cesse, parmi les carillons allègres des églises et des couvents, était secondé par les cloches énormes du Kremlin, dont l'alleluia monstrueux, de temps en temps, dominait tout. Ah ! c'était joliment beau, vieux ! d'autant qu'à cette beauté s'ajoutait, pour la multitude, une idée de mort; car on craignait que les nihilistes n'eussent choisi cette fête pour faire sauter le palais et ensevelir le Tsar sous les décombres. Qu importe ! En ce moment, les cloches énormes...
Montai s'interrompit pour avaler une rapide lampée de bière et « voir » sa phrase, il reprit :
— ...les cloches prodigieuses tonnaient pour Lui, comme autrefois pour Pierre le Grand, pour lui à son tour, après t?nt de tsars glorieux et vénérés, chef temporel et spirituel de la multitude de peuples soumis à son sceptre et répandus de chaque côté de l'Oural et du Caucase; sur la moitié de l'Europe et de l'Asie, — pour Lui, pape et empereur, — venu, afin de remplir un devoir naïf, pour le sacre au Kremlin, à Moscou, capitale sainte de la Russie. Les quatre cent mille voix religieuses chantaient l'hymne national, l'hymne sacré. Alors, l'autocrate, ce potentat colossal, petit jeune homme gentil, seul debout parmi l'élite et la foule inclinées, prit la couronne d'or et la posa sur sa tête. La minute était solennelle. Peut-être les nihilistes préparaient leur attentat sous le palais ou même parmi les courtisans... Bah! Les nihilistes ! Ce sont des artistes!... Écoutant ce chœur merveilleux, ils auraient tout oublié!...
Le reporter se tut, avala encore une gorgée de bière.
— Je suis révolutionnaire, et j'attends pour respecter la gloire ou la fortune, d'en avoir ma part; mais c'était tout de même un rêve de réalité 011 l'émotion me tapait sur le ciâne ainsi qu'un de ces gros marteaux d'usine... un...
Peau-d'Ane, qui a fréquenté les manuels des professions et les dictionnaires français, dit tranquillement, toujours ironique :
— Tu cherches le mot exact? Un martinet, marteau d'usine, de fonderie, mû par un moulin ou la vapeur (Littré, l'Académie, etc.). Est-ce bien ta sensation au Kremlin?
Ensuite s'exaltant.
— Le Tsar, tonnerre ! Comment n'est-il pas fou, cet
homme qui, en un temps où chacun (en France, du moins, car ce n"est pas le sentiment d'un Russe, d'un Anglais), se croit l'égal de son voisin, sïl a la modestie, toutefois, de ne s'imaginer que son égal, est le maître souverain et absolu de millions et de millions d'hommes courbés sous sa volonté ? Par ordre du Tsar, et tout est dit : qu'il doit vivre un rêve magnifique de toute-puissance ! Pape et Empereur ! Le Tsar ! Le Père, Notre Père qui êtes aux cieux ! Et sur la terre... sur la terre, surtout...
— - En attendant qu'il meure ae son anachronisme.
La brasserie, une brasserie boulevardière toujours bourdonnante, commençait à s'emplir, minuit un quart, de je n'enfichistes, de spectateurs des théâtres voisins, de journalistes sortant de leur journal, leur besogne finie, de comédiens débarbouillés de leur fard, aussitôt le rideau baissé, de jolies filles amies des uns ou des autres, quelquefois des uns et des autres, ou les unes des autres, de poètes de talent et de poètes qui n'avaient pas de talent, qui n'avaient que du génie. Dehors, cette soirée de fin d'octobre était d'une douceur d'avril.
Le chasseur de la brasserie — en costume de moujick et dont les bottes sonnaient sur le trottoir, un vrai Russe d'ailleurs, à l'affût de la mode et en tirant parti, domestique bien découplé à la moustache blonde, — ouvrait les portières des fiacres qui stoppaient là. Tout ce monde venait à l'abreuvoir et à la mangeoire boire des bocks, savourer un compliment peut-être, déguster des rosseries sur les absents, s'échauffer de bière, d'alcool, de mots, manger de la choucroute, des saucisses et des idées plates, des paradoxes, des écrevisses.
La plupart de ces gens arrivaient du théâtre de l'Ambigu, de la première d'un drame, d'abord interdit par la censure, puis autorisé. On en avait entendu d'assez raides à cette audace AÛeillotte d'un jeune écrivain belge traité de génie par un puf fiste de talent et quelques têtes creuses. Ledit génie avait mis à la scène une grosse anecdote qui essayait d'avoir une visée double. Personnages : des verriers, lamentables, déguenillés, alourdis, serrant le cœur de pitié ; à côté d'eux, la silhouette juste d'un patron, brave homme selon la formule, un bourgeois selon le type adopté, se croyant honnête et naturellement surpris de la révolte de .ses ouvriers, dont il
MARQUISETTE. 3^
trouve, — et cela depuis son enfance, maintenant au surplus, par habitude, — la misère aussi naturelle que sa richesse.
Une scène sublime ou idiote avait soulevé des acclamations. Quelques coups de sifflet parmi leur tempête triomphale, n'avaient été qu'un bruit excitant, une note amusante. La maison du patron envahie, pillée, saccagée par les misérables en guenilles et par leurs femelles. Hurlements de poitrines hâves, exhibition de longues dents jaunes, aiguës, gâtées, toutes les longues faims, vieilles comme le monde, soi tarent de cette multitude affamée. Subitement, s'arrêtait une fille, une bête fraiche, couronnée dune chevelure rousse, elle se plaçait devant une psyché — devant une de ces glaces où on se voit tout entière, et qui ne sont pas pour ceux qui les font, — afin de coqueter comme une dame.
Pendant que l'insurgée mirait ses cheveux roux et ses pieds nus, dans la rue grondait le chant farouche des verriers. La horde entendue ajoutait au terrible de la horde pittoresque qu'on voyait. On eut, une minute, l'impression de la foule déchaînée, et le souffle de la révolution passa. En habit noir, fleuris d'étranges et merveilleux chrysanthèmes, des gommeux tirés de leur flegme, ne suçant plus leur canne, applaudissaient, et de pimpantes petites femmes de joie, aux roVjes gaies comme des fleurs, levant haut leurs mignonnes mains gantées, pour paraître donner l'exemple, elles qui le suivaient, ajoutaient de menus bravos du bout des lèvres aux battements du bout des doigts.
Après, dans les couloirs, les snobs cherchaient, pour expliquer leur « emballage », le propos à répéter, la formule lapidaire; et elle était d'ailleurs bien comique, cette élite parisienne, — de la médiocrité, presque partout, de la crapule, de la pourriture d'âmes, çà et là — timide, n'osant risquer son avis, avant que soit venu on ne sait d'où le mot d'ordre. Était-ce un vieux mélodrame rapetassé? Une œuvre nouvelle et forte? Qui prononcerait?
Un critique célèbre — ils le sont presque tous — épris de modernité, défenseur de tout ce qu'il croit neuf et original, dictateur théâtral s'imposant par son aplomb à la foule des snobs, des sots déguisés qui veulent à tout prix être dans le train, Pierre Bisson avait applaudi; déjà, le matin, il avait consacré deux colonnes de son journal à la portraiture
élogieuse de l'auteur dramatique Flamand. De quel artiste inconnu prenait-il, lui, le mot d'ordre qu'il donnait? Quel dilettante obscur et raffiné dirigeait - — parfois vers une bêtise — le critique fameux par son indépendance ?
A la brasserie, dans le coin du reporter qui avait assisté au couronnement de Nicolas II, on avait lâché le tsar. Les conversations parisiennes, surtout les conversations d'artistes, s'attardent rarement sur un sujet; elles voltigent autour, comme le papillon autour de la fleur, le butinent vite et, vite, étendent leurs ailes, s'en vont ailleurs. L'alerte reporter disait à Peau-d'Ane :
— As-tu contemplé Bisson, au théâtre, dans sa baignoire? On aurait dit un aigle malade.
- — Quand on le regarde mieux, on voit que c'est un perroquet bien portant.
D'autres camarades entraient.
Deux, un poète, Gilbert Lamor, et un peintre, Biaise Verdet, s'installèrent à la table de Montai et de Paudan.
— Vous ne savez pas, dit le poète, un long jeune homme dégingandé et sec, aux lèvres méchantes, qui avait publié, pour son début, un livre de vers presque à demi original C; qui, depuis, s'en était tenu à cette première floraison printanière, — vous ne savez pas qui j'ai rencontré aujourd'hui? Non, ne cherchez pas, Jacques de Mirande, disparu depuis plusieurs mois.
Le reporter se tordit :
— C'est la nouvelle que tu apportes?
— Ce médecin sans malades, mes très chers, fit Paudan, se dissimulait à la première de l'Ambigu, très sélect, ce soir, derrière Pierre Bisson qui avait offert sa baignoire ordinaire (et extraordinaire) à M""® de Sergy... A propos, Schavyl, mon voisin d^orchestre, m'a rappelé la jolie phrase qu'on disait d'elle avant sa dernière fouguade, la suprême, ce semble : « La petite marquise? On lui donne cent louis, ou on les reçoit. »
• — Il choisit toujours des amis riches, Bisson, observa le rimeur à la face bilieuse d'un air indifférent. Alors toujours avec la Belle aux cheveux d'or, Mirande?
Éclatant de rire :
— D'or ou d'argent? Qu'en dites-vous, mes petits? Mais nous avons le henné pour dorer les cheveux blancs-
MARQUISETTE. yj
Il alluma une cigarette et négligemment :
— Mirande devait finir par là, un « collage » de raison.
— L'hiver passé, dit le peintre montmartrois, Biaise Verdet, on croyait cet amour un feu de cheminée. Il suffit, pour éteindre, d'un drap mouillé.
— Elle a de quoi changer les draps.
— Il arrivera, Mirande, il arrivera.
— Pourquoi le futur?... Il arrive!
Des flèches invisibles partaient, bien empoisonnées de venin, bien empennées et le rire .de la face de fiel carillonnait :
— II a beaucoup d'entrejambe, à ce qu'on dit.
— Tu connais, toi, Liane de Sergy? demande le reporter à Charles Paudan, dont le nez socratique était plongé dans un grand bock, un demi, savourant le parfum du houblon du lac de bière qui s'engouffrait dans sa bouche.
L'ancien piofesseur essuya ses moustaches :
— Comme toi. Je ne l'ai jamais vu de près. Nous sommes deux exceptions... Mais je la connais depuis longtemps. C'est une de ces femmes de Balzac qui, vers le tard, ont l'argent sur la main.
— Tu pourras lui en emprunter, Peau-d'Ane.
— Je n'en emprunte qu'aux hommes.
— Eh bien ! moi, fit le poète, quand j'ai rencontré de Mirande, aujourd'hui, j'ai pensé : « Si je le tapais de cinq louis? » Puis, j'ai songé qu'il vivait de sa vieille maîtresse. Alors, ça m'a dégoûté. Vous comprenez, hein?
— Seulement, tu l'as tapé tout de même?
— Il fallait bien. Besoin d'argent. Mirande m'a fichu un louis, un malheureux louis, comme s'il me faisait l'aumône?
— "Vraiment ? interrogea Peau-d'Ane. Quel âge peut-elle avoir ?
L'emprunteur sourit et murmura :
— Plus que ça?
— Mais Mirande passait pour avoir des rentes avant cette aventure? questionna encore Peau-d'Ane.
— Son père et sa mère sont morts, il y a quelques années, à ce qu'on m'a conté autrefois, répondit Montai, le reporter. Ils ont dû lui laisser à peu près 200 000 francs — ce qu'a tout le monde, n'est-ce pas? — un castel en ruine et une petite terre quelque part, au soleil.
— Oui, en Provence, confirma Gilbert Lamor.
— Médecin?
— Il soigne les cocottes.
— Mais il peut très bien vivre, avec ça ! s'écria Peaud'Ane, s'il sait arranger son existence en garçon intelligent, parisianisé, débrouillard, le pied marin.
Paudan, incapable de méditation, se monte en parlant ou la plume à la main, dans l'action, au hasard des mots qu'il prononce ou qu'il écrit. Il avait jeté 'sans malignité le dernier trait, mais l'entendant, il s'esclaffa, sans compter qu'il se grisait facilement du bruit de sa voix. La gaîté du quatuor attablé domina dans le brouhaha confus de la brasserie.
Tout à coup :
— Tiens ! Mirande ! Hé ! comment va ?
Charles Paudan debout, — les yeux francs et cordiaux, - — tendait la main à Jacques de Mirande qui, une orchidée à la boutonnière, en habit noir, se débarrassait de son mac-farlane qu'il abandonna à un des garçons, sans paraître même l'apercevoir. Puis il serra les mains qui s'offraient à lui, salua Montai d'une légère inclination de tête, de ce salut qu'échangent deux hommes qui se connaissent de vue, deux Parisiens qui voisinent aux mêmes endroits, roulent aux mêmes fêtes, mais n'ont jamais été présentés l'un à l'autre. Le compagnon de Jacques de Mirande était ce même Pierre iiisson, le critique, que les bons camarades, en son absence, venaient de traiter de « perroquet bien portant, aux airs d'aigle malade ». Bisson s'empressait vers une femme, jolie, blonde, au fin profil, aux grands yeux de pervenche étonnés, habillée avec originalité, et il désignait une table à côté de ses « bêcheurs », la seule table encore libre dans l'envahissement d'après minuit.
— Veuillez prendre la peine de vous asseoir, madame, puisque vous avez la curiosité de souper à la brasserie.
Il penchait, en disant ces mots, sa haute silhouette de mousquetaire galant et batailleur, tandis que ses yeux fauves luisaient du plaisir de l'admirer. La marquise, adorable pastel de marquisette de jadis arrêtée dans une brasserie contemporaine, avait l'air charmant d'embarras d'un jeune fille à ses débuts dans le monde. Conduite là pour la première fois, elle s'installa sur la banquette de cuir rouge, à
MARQUISETTE. 39
côté du critique dramati(]ue. Puis, assise, elle jeta ses regards, d'une timidité gracieuse, les regards de la toute nouvelle épousée que son mari mène au cabaret. Elle était amusée par le lieu où elle se trouvait.
Bisson passe indifférent et craint au milieu de tous les loups, renards, chats-pards de lettres prêts à sauter à la gorge de quiconque tombe, quittes, s'il se relève, à lécher celui qu'ils ont mordu sans avoir pu le dévorer ; il avait à peine répondu par un geste aux bonjours discrets de ses voisins, et ce fuc Mirande qui présenta les bons camarades, fet même le reporter « qui avait vu le couronnement du tsar ».
— Monsieur Montai, je crois, dit-il, l'interviewer du Tsar, son coup de maître, et de quiconque est célèbre et le devient. Vous ne vous occuperez jamais de moi.
— Qui le sait? repartit Montai, en s'inclinant. Mirande tut le nom de son amie. M"* de Sergy, séduisante
comme un péché mignon, avait suscité, en entrant dans la taverne, des émotions troublantes mais pas plus fortes que sa personne; selon la mode de retour, elle portait une toilette 1830, ce qui marquait sa joliesse blonde d'une grâce uu peu vieillotte.
— Elle est exquise dans sa robe à cloche.^ chuchotait-on.
— Il n'y manque que le battant, soupira un autre.
Un tantet extravagante, elle plaisait à certains avec ses coques de cheveux, pareils à des copeaux d'or, et ses manches à gigot, démesurées du haut, chiquées du bas. Sa frimousse n'évoquait pourtant pas le visage d'une héroïne romantique, mais bien celui des marquisettes de jadis. Sa physionomie sentimentale, à la mine charmeuse, où des yeux »ie pervenche mettaient cependant comme une sérénité, annonçait l'amour et le caprice, surtout l'amour, toujours l'amour, les prétentaines heureuses, Watteau vivant et délicat, maniant de sa main frêle un frêle éventail, éveillant les jupes à paniers, les soies à panage, l'amante échappée d'un souper de roués.
•■ — Si elle n'était pas pétrie de grâce, dit quelqu'un, ce serait un Tony Johannot, un Célestin Nanteuil, une vivante et aguichante poupée de l'école romantique. Lamor, le rossard, murmura :
— On dirait qu'elle est sa grand'mère.
Charles Paudan corrigea :
— Elle a dû s'endormir dans le château de la Belle au bois dormant.
Cette séduction faite femme était mieux qu'une résurrection. C'était, avec sa fantaisie, comme la personnification du rabâchage sempiternel d'un vieux siècle qui ne trouve à répéter que les modes défuntes. Très contemporaine, on la sentait aussi à l'orée du xx^ siècle. Éprise d'inconnu, de la tendresse et du vice d'à présent et pourtant s'enquérant de l'autre, cherchant déjà celui de demain. La fièvre qui est notre plaisir, ce qui est notre névrose, tout cela émanait de la conformation hardie, troublante, de sa croupe fine et pleine, de ses yeux d'un bleu de pervenche, avides d'affection et du reste. Quel âge? Avait-elle un âge? Ce soir, elle n'avait que les années qu'elle paraissait avoir : trente ans — peut-être plus. Mais elle exultait de jeunesse et de grâce, pareille à cette nuit parisienne qui s'imprégnait d'une automnale douceur d'avril, jeune, autant que le bouquet de chrysanthèmes aux pétales semblables à des plumes, le bouquet qui s'épanouissait à sa ceinture mauve en huppes blanches.
Jacques, voulant satisfaire un caprice de son amie, était revenu, au sortir du théâtre, dans une de ces brasseries dont il n'avait jamais aimé l'atmosphère lourde; et ce soir-là, plus que jamais, il remarquait, sous toutes ces paupières fripées d'hommes, bataillant depuis des années dans la mêlée de Paris, des prunelles de loups, d'hyènes, d'oiseaux de proie, comme si, d'intervalle en intervalle, oubliant de se dissimuler, des âmes d'animaux avaient regardé par les orbites de ces visages humains. Dans une perception physique, un peu douloureuse, il sentait que ce reporter à l'affût. Montai; ce chroniqueur normalien qui traite une chronique avec le même procédé qu'une dissertation de collège, Paudan ; que ce caricaturiste blagueur, Verdet ; que ce poète gelé par la misère après son premier livre de vers, amandier roussi par le froid dans sa floraison, Lamor, à qui, le jour même, il avait encore prêté 20 francs à fonds perdus, l'enviaient de paraître hors de la lutte où ils se démenaient; que ces quatre bohèmes lui en voulaient même des écrevisses que tantôt il leur avait offertes et qu'en ce moment, ils grignotaient. Pierre Bisson, seul, semblait veuf de mauvais sentiments; d'ailleurs, il était plus heureux que les autres.
MARQUISETTE. 41
Pourquoi Mirande devinait-il au fond de leurs regards, puisque cette opinion n'avait été formulée devant lui par aucun d'eux, (ju ils trouvaient sa maîtresse jolie encore, surtout habillée délicieusement, mais près d'être vieille, au commencement de la fin? Une supposition plus injurieuse ne rôdait-elle pas derrière ces fronts? Un mépris pour ses voisins à son tour l'envahissait, une petite irritation sourde, renfoncée, comme la leur, au fond de la pensée.
Peau-d'Ane parlait : « ...Ainsi Schavyl, qui a cependant du talent. » Lamor protesta :
— Schavyl ! du talent ? C'est à prouver, ça.
— Si, si, il a du talent ! reprit Charles Paudan. Il eut l'air de chercher.
— ...Parce que, dit-il, parce que nous sommes de la même génération.
- — Très drôle ! ricana Lamur. Vous en profitez pour vous rajeunir ! Oh ! très drôle !
Il se tordait. Peau-d Ane, un peu irrité, acheva :
— Comme nous sommes des gens d'esprit, mon cher, parce que nous sommes ensemble.
— Dis donc, Lamor, lança de Mirande, puisque personne n'a de talent, tu devrais bien profiter de cette absence de rivaux... Qu'est-ce que tu prépares enfin?... un beau livre?
Sans prendre garde à la phrase agressive, l'autre répondit tranquillement :
— Un beau livre, je crois.
Il vida son bock d'un trait, en commanda un autre aussitôt, UT' double : puis il se tut, mystérieux. Une gentille voix de femme, sonnant comme un timbre d'argent, rompit le silence :
— Serait-il indiscret, monsieur, de vous prier de nous conter un peu votre roman?
Pierre Bisson ne put réprimer un instinctif mouvement d'effroi. Lamor, le jeune homme à la face de fiel, répondit dans un pincement des lèvres :
- — Une scène, du moins.
On lui apportait son double bock. Il y trempa ses lèvres minces, et, comme négligemment :
- — Ce n'est rien qu'un scénario, madame.
Puis, il commença :
— Un garçon inteligent vit en marge de la société... Pourquoi?... Parce qu'elle ne sait pas l'employer. C'est une espèce
d'athlète rêveur. Grand front, mains de bourreau. Il est épris d'une de ces acteuses dont les photographies, aux éventaires des marchands du boulevard et autres voies fréquentées, sont des tentations pour les passants. Il est pauvre et il se sou\ient de l'éducation reçue, de l'enfance aisée. Il ambitionne une de ces femmes tout comme vous, Bisson ; mais lui, pour atteindre son but, il n'a pas la critique dramatique; mais le vol avec, ou non, l'assassinat, selon les nécessités... Comme un escarpe, il cherche un coup à faire. Il déniche, habitant Charenton, une famille de gens riches, deux vieillards, l'homme et la femme, avec une petite fille sans défense. Ils ont chez eux de l'argent en assez grande quantité. Ils hésitent entre deux ou trois placements qu'ils voient plus ou moins avantageux. Son acte décidé, l'assassinat bête de tout le monde...
Le romancier, imminent, passa cela avec l'affectation de dégoût d'un acte banal : « Voici la trouvaille... Il a assassiné, il a volé, et l'or et les billets de banque sont en sûreté dans une large ceinture qu'il porte sous son gilet; il revient de Charenton, le long de la Seine, par un soir d'été, vers les onze heures. Xuit chaude, sans souffle; ciel scintillant d'étoiles qui se reflètent dans le fleuve. Deux enfants se baignent. Le criminel, trois fois assassin, s'arrête à regarder ces enfants, non pour les regarder eux-mêmes, mais, parce qu'il songe que lui-même se baignerait avec un grand plaisir s'il savait nager. Tout à coup, l'un des gamins ne se met-il pas en train de se noyer; sans plus réfléchir, l'assassin se déshabille, saute dans l'eau, et il réussit à grand'peine à sauver l'enfant.
— Oh ! fait le peintre, avec un enthousiasme démenti pour son voisin, Pierre Bisson, par un clignement d'oeil ; ce bonhomme qui vient d'assassiner, pour avoir une actrice, et qui, tout de suite, sans savoir nager, se fiche à l'eau pour sauver un enfant, oh ! c est épatant !
— Sans doute, conclut Peau-d'Ane, c'est un symbole du bon et du mauvais qui grouillent dans la conscience humaine. Pas mal, mon cher.
Lamor vida son double bock presque d'un coup :
— L'assasin est arrêté, mais à la suite d'autres incidents... Instruction. Prison... Cour d'assises. Il conteste, avec une obstination morbide, sa présence, ce jour-là, sur le
MARQUISETTE. 43
lieu du crime. Les deux enfants sont amenés à la barre et interrogés. Lun, troublé par la noyade de son camarade ne S'j rappelle pas l'homme; l'autre reconnaît son sauveur, malgré toutes ses dénégations. A la fin, l'accusé, las et écœuré, l'interrompt : « — • Hé! gosse, tais ta gueule! Tu vas me faire couper le cou ! » Puis, avec un haussement d'épaules, fatigué : « Zut ! » Et, devant les juges effarés, il avoue : « Avec ce poing, j'ai assommé le vieux et la vieille, et avec ce pouce-là, j'ai étranglé la petite fille blonde. »
L'histoire était tellement extraordinaire que le silence régna dans ce coin de brasserie où venait de parler Lamor ; lui, k- narrateur, croyant à son triomphe, reprit :
— Le roman finirait par une conversation entre gens très sélects, à propos des événements du jour, entre lesquels l'exécution (lu bon assassin. Aucune discussion théorique, simple observation de gens élégants, instruits et indifférents. Quelques-uns : « Le pouce de Troppmann... Un front de rêveur et des mains de bourreau... Responsabilité... Monomanie... Maladie de la volonté... » D'autres : « Que MM. les assassins commencent ! » Tous d'accord : « Parfaitement ! »
Lamor poussa le cri de la fin, le cri quêteur de compliments :
— Hein, vous le voyez, mon livre? Eh bien, mes petits, qu'en dites-vous?
— Ce sera superbe ! déclara Bisson.
Il toussa, ironique, sûr d'ailleurs que cette œuvre rêvée resterait dans les limbes, dans le monde brumeux « des cerveaux sans mains » des livres sages qui ne paraissaient Ir.mais. Jacques de Mirande, nihiliste élégant, anarchiste même de pensée, tout en soutenant un paradoxe, cette forme ironique du parler français, voulut s'amuser un peu.
— - Lamor. demanda-t-il, as-tu fensc à tuer?
— Pas encore.
— Les artistes, fit Montai, ont le droit de penser à tous le.: viols et à tous les crimes. Un romancier raconte un crime, il est commis; et peut-être les consciences de l'assassin et de l'écrivain sont sœurs. Le geste seul diffère.
Verdet, négligemment :
Ne pouvant assassins, ils se font romanciers !
— Comment trouvez-vous ce vers? Il vient d'éclore comme
44 LARRIVISTE.
ça, tout seul. Pierre Corneille ne cracherait pas dessus. Heureusement, Lamor, il y a un dérivatif qui est l'art.
Gilbert Lamor, par goût de s'originaliser dans le monde du boulevard athée ou sceptique, se proclame volontiers à l'occasion catholique romain; il protesta :
— J'ai dit tantôt que je n'avais pas encore pensé à tuer. La loi ne punit pas le fait. La religion punit la pensée. On ne pèche pas seulement par action, mais par pensée et par paroles.
— Voyons, mon petit enfant, dit Mirande, pourquoi ce roman ? Il n'y en a donc pas assez ? Les libraires en publient, en France seulement, trois cent soixante-cinq par an, au moins, un par jour. Tu souris, — pardon, tu souris, ton œuvre ne sera pas celle de tout le monde. Soit. Tu es un grand romancier, un grand romancier, c'est entendu ! Un homme utile à lui d'abord, à lui seul, à sa fortune, à sa gloire, fort peu aux autres en tout cas, et souvent funeste. Àh ! le roman tel que le comprennent le plus grand nombre des romanciers ! l'éternelle histoire d'amour ! Apothéose menteuse et hypocrite de la femme ! Pourquoi ? pour conquérir un public de femmes ! Et le même adultère, mais rendu aimable, entouré de circonstances qui font un ange de la dame, et du monsieur trompé un vulgaire personnage, un être sans âme, indigne de comprendre la poupée ou la pervertie sensuelle qu'il a épousée. Qu'on ait vingt mille lectrices et « la matérielle » est assurée ! L'amour et l'adultère, il n'y a donc que cela ! Que de temps perdu à lire des balivernes, de talent, je veux bien, mais sans réalité vraie, sans rien de la sincérité cruelle de la vie... Déplorable, pour les cervelles, l'éducation que ces lectures vous donnent. Ah I le plaisir bête, sans saveur ! Vivez donc la vie au lieu de la lire ! Les romans sont rarement intéressants. Admettons que la mode en passe. Alors les vieilles générations se nourrissent l'esprit d'une moelle substantielle; elles voient au moins hommes et choses tels qu'ils sont. Ah ! elles accompliraient en quelques années peut-être ce qu'elles n'achèvent pas en un siècle. Le progrès en est retardé. C'est la faute au temps que prennent les romans, si les chemins de fer n'ont pas rejoint les défuntes diligences, remplacées par des Compagnies de navigation aérienne; si la force qui, deux fois par jour, soulève l'océan comme un grand zaïmph étendu n'est pas encore prisonnière et utilisée!...
AIARQUISETTE. 45
— Enlève alors aux hommes et surtout aux femmes le besoin de s'affranchir, à certaines heures, des réalités de la vie, s'écria Pierre Bisson, ouvrant des yeux qu'il tenait à demi fermés. Tout à l'heure, Verdet me reprochait d'aller au théâtre. Eh bien, oui, j'y vais! Il y a des moments où il me fait tout oublier, comme un vin généreux. Il y a des moments où l'homme a besoin qu'on lui conte Peau-d'Ane...
— Présent ! cria Paudan.
Tout le monde éclata de rire à cette facétie du professeur évadé de l'enseignement.
Une voix domina le rire général. C'était Mirande qui s'adressait encore à Lamor.
— Lamor, as-tu pensé à tuer ?... Comprends-tu, à assassiner? Pousser cette idée à fond, là serait tout l'intérêt de ton livre. Ton héros assomme, étrangle pour a\'oir de l'argent, posséder une actrice ; eh bien ! ce n'est pas un type : c'est un malade; il rentre dans les cas de la pathologie. Il commet une bonne action, après en avoir commis une mauvaise : pas une minute l'intérêt de son salut ne le retient : il s'est laissé entraîner au crime, puis il sauve un enfant qui se noie, les mains encore sanglantes de ses meurtres. Tu me diras qu'il se lave, dans la Seine, après sa boucherie. Ce n'était pas prudent; mais sais-tu ce que prouve sa bonne action, à cet honnête criminel ? Xon ! c'est qu'un assassin est moins dangereux qu'un imbécile, car on n'assassine guère qu'une fois, tandis qu'un imbécile le reste toute sa vie.
Il prit un temps, et il lança à Lamor la flèche du Parthe :
— Non. Je n'avais pas pensé à cette interprétation.
— C'est cela que tu as voulu dire?
— Il n'a pas même voulu dire cela! Tu es « riéniste », sans doute? Alors, c'est une banale anecdote, un fait divers de la troisième page d'un journal que tu as la prétention, l'ingénuité de conter « en faisant de la littérature? » comme vous dites dans un étrange argot. « Faire de la littérature ! » et en vendre! Quel est donc ce bas métier d'homme-fille? Penser, voilà tout l'essentiel. Si vous n'avez à vous parer que de votre écriture artiste, de votre gentillesse de forme, je trouve préférable à vous une jolie femme ou quelque oiseau bleu des Iles. Nous ciselons des phrases, dites-vous ? Ne sculpteriez vous pas des trompes de mouches, par exemple?... « Faire
de la littérature!... » Il faut que je me torde de rire!... Et couper les chevÊUx en soixante-neuf !
Le rire de Mirande sonnait, amusé à cette pensée qu'on peut « faire de la littérature », vendre des mots, rien que des mots, sans idée mère qui les gouverne, des régiments de mots freluquets, à la parade, ne montant pas à lassaut de l'avenir, de demain meilleur, une armée de mots assemblés pour le plaisir par des joailliers de dictionnaires, 'des mots qui ne sont pas des actes.
Aux paroles de Mirande, Lamur objecta :
— Des mots ont changé le monde.
— Oui, Jésus, repartit Jacques.
Lamur, avec vénération, les yeux baissés, rectifia :
— Le Christ, Notre-Seigneur.
— Jésus, c'est une vie; pas une théorie. Il a dit : « Heureux les pauvres, car ils auront le royaume des cieux. » Et ce sage est mort sur la croix, du supplice le plus ignominieux de son temps, pour aller retrouver celui qu'il appelait son père. On n'a jamais bien su ce qu'il entendait par là. Il paraîtra moins grand, indigne de la divinité, puisqu'il se tiendra dans la réalité des univers et apportera sur terre moins d'idéal, renouvelant cependant la face des sociétés, celui qui aura le verbe suprême et répétera avec les philosophes et les savants, qui ne peuvent cependant en donner la certitude : « Les cieux n'existent pas, et le royaume de ce Père éternel qu'on vous promet est une pure utopie » ; celui qui, après les socialistes, tartufes de certaines réalités acquises, clamera : « Malheureux les pauvres ! » et pour ces paroles, devenues des actes, sera arrêté comme autrefois le Maître de Nazareth, connaîtra le renoncement même de ses disciples, la trahison des siens, sera jugé au nom de lois quelques siècles après lui reconnues comme iniques, et qui mourra du supplice le plus ignominieux de son temps. Celui-ci, comme le Christ, ne sera pas une théorie, mais une vie.
Lamor n'aimait guère à discuter à de pareilles hauteurs : il y perdait pied. Il revint à la question de Mirande.
— Et toi, Mirande, as-tu pensé à tuer?
— Moi?... Mais certainement, messieurs.
Y avait-il, à pareille heure de nuit, chez Mirande, surexcitation des nerfs? Était-ce paradoxe, ironie, au lieu
MARQUISETTE. 47
de la blague, de la fumisterie? Personne n'aurait pu le dire, car rien dans sa physionomie de nihiliste spirituel n'atténuait l'absolu des paroles.
■ — Écoutez, je ne m'écarte pas de la question. Il n'a pas fait de la littérature, il n'a pas assemblé un bouquet frivole de vains mots de rhétorique, puisque son hypothèse a valeur d'opération chirurgicale et trépane nos cerveaux, ouvre dans Têtre psychique un trou par où apparaît le fond noir, tourbeux et sanglant, de la conscience humaine, l'homme qui, le premier, a dit à d'autres ce qu'à ma façon je dis à chacun de vous : « Un mandarin vit, là-bas, en Chine, dans sa famille; vous ne le connaissez pas, vous ne l'avez jamais vu; il ne vous apparaît que comme un fantoche vêtu d'une robe de soie amusante, la tête rasée et une queue de cheveux dans \j dos; mais il mange et pense à peu près comme vous. C'est notre frère en joie et en souffrance. Or, vous pouvez le tuer impunément... Ne cherchez pas à expliquer par quelle suggestion empoisonnée, par quel fluide extraordinaire, plus subtil et plus puissant que l'électricité, votre Volonté, à une telle distance, va accomplir un assassinat. Vous pouvez tuer, magiquement, par un geste, en levant ce verre ; de l'or est là, un tas de billets de banque, un million. Tuerez-vous? Si vous êtes gêné de répondre, attendez d'être chez vous tout seul, la nuit, la porte close... Si vous levez le doigt, un homme comme vous, — mais ni de vos parents, ni de vos amis, ni même un indifférent sur votre chemin, synthétisons, un mandarin, — sous ce doigt levé qui dirige vers la victime la projection de votre pouvoir occulte et momentané de yoghi occidental, tombe foudroyé ; alors, pauvre vous serez riche. S'il n'était impossible, d'un dilettantisme inutilement criminel, combien accepteraient le pacte tentateur? Presque tous ! et d'honnêtes gens, des boursiers, des bourgeois bourgeoisants, des industriels, des commerçants, des épiciers, des magistrats ! . . . A une certaine heure de sa vie, quel est celui d'entre les hommes qui. dans la solitude, une seconde, n'a pas répondu oui au tentateur? S'ils l'ont chassé, c'est qu'il n'apportait rien.
Pierre Bisson — en fin boulevardier — plaisanta : « Pourquoi prend-il la forme d'un lapin ? » Mirande éclata de rire.
— Je ne vous demande pas à vous, camarades, si vous tueriez le mandarin. Vous dévasteriez le mandarinat.
4S l'arriviste.
La voix charmante, la voix sonnant comme un timbre argentin, résonna alors :
— O Jacques, ce que vous dites là est abominable!... Il n'a pourtant pas l'air d'un monstre, messieurs !
Tous regardèrent la marquisette adorable habillée à la mode de 1830; sa frimousse de femme, 011 l'âge commençait à saccuser, se pinçait, se renfrognait, mais les yeux démentaient cette expression : ils débordaient de tendresse, la prunelle s'attendrissant dans la décoloration de son bleu de pervenche, et la pupille d'azur italien s'ouvrant comme un gouffre bleu. Scandalisée, elle admirait à demi. « Vous croyez en Dieu ? — Je demanderai à mon amant. » Elle eût fait aussi cette réponse charmante.
La bouche de M""® de Sergy était fraîchement rouge; mais Mirande s'aperçut bien que, aux observateurs, elle paraissait trop peinte, tombant un peu aux commissures, quand l'agréable sourire ne les retroussait pas. Pourtant Marquisette séduisait dans cette toilette presque 1830, avec ses cheveux à la coiffure surannée, cheveux enroulés en copeaux de rouille légère, avec cette blondeur pâle, demiteinte éteinte n'ayant rien de l'éclat brutalement argenté des rayons lunaires, avec son caractère de joliesse ancienne, joliesse charmeuse, douce comme un très beau et dernier soleil d'automne.
Tout de même un peu fâchée. M'"® de Sergy murmura, mais si gentiment : « Ces idées peuvent vous mener loin, ami. » Il lui glissa à l'oreille, dans une caresse qui effleura le lobe et les cheveux : « Xous irons ensemble, mon âme ! » Ce mot d'âme la ravit. Ses yeux bleus s'adoucirent de la tendresse des bleus qui se décolorent à la lumière, et elle envoya à son ami, dans un mouvement de lèvres qui quêtent le baiser : « J'y compte bien ! »
Mais Mirande revenait à son idée. On eût dit que — fatalité des choses insenties de l'homme ! — elle lui tenait à la chair. Paudan — le professeur qui a jeté sa robe par-dessus les moulins, mais pas le moulin de la Galette, comme il dit lui-même facétieusement, — s'agitait sur sa banquette. Il l'interpella :
— Paudan, vous qui avez des idées, des fleurs dans votre jardinet, êtes-vous pour la mort du mandarin ?
— Non. Je suis un chien, moi, un bon chien qui a besoin
MARQUISETTE. 49
de remuer le nez, les jambes, la queue, honteux d'être immobile quand il comprend qu'il ne doit pas bouger, mais je ne suis pas un loup. Tout à l'heure, je suis resté tranquille, obligé de vous écouter, bien calme, puisque vous m'offrez à souper, écrevisses, choucroute, jambon et bocks à volonté : mais je sentais un froid me descendre le long du dos et ça me faisait le derrière frais. Non, je suis incapable de cau.ser le moindre mal à qui que ce soit, surtout a Madame.
Que voulait-il dire? Quelle imagination tout à coup l'avait poussé à jeter, sans y réfléchir, ce dernier et perfide petit bout de phrase ? Des attentions le soulignèrent, et Mirande Irva sur le professeur dévoyé des yeux interrogateurs. Peaud'Ane continuait :
— Je n'ai pas des idées, car, pour quelles fussent miennes, il les faudrait à ma marque, et je ne suis qu'une intelligence livresque, — ce mot est de Montaigne. Vous voyez un cerveau saturé de trop d'encre, oii on m'a trop trempé dans ma jeunesse, et de trop de bière ingurgitée depuis. Je n'ai pas des idées, mais j'ai été au rondeau des idées avec Rabelais, Lucrèce, Descartes, Montaigne, Cervantes, avec Socrate et son disciple Platon, avec Spinosa, Hegel et d'autres. Ah ! ça me rappelle le collège et, plus loin, les rondes enfantines.
Peau-d'Ane fredonnait :
Entrez dans la danse ! Voyez comme on pense !
Il vida son bock et reprit :
— Si je tuerais le mandarin?... Enfant, j'ai pendu un lapin qui gigotait ridiculement. J'ai tué aussi un canard en lui coupant le cou pour avoir le sang chaud. Le corps m'a échappé des mains. Je vois encore ce volatile sans tête courir bêtement. Je m'en tiens là. Si, aujourd'hui, le poil gris, je suis certainement, un « strugglerforlife » moi, c'est dans le sens honnête, si bien que, s'il fallait à toute force choisir, j'aimerais mieux être tué que tuer !
Lamor, le catholique, en train de grignoter la dernière écrevisse, hurla : « Moi aussi, nom de Dieu ! » Il se remit tout de suite, paisible, à sucer une patte. Montai et Bisson souriaient.
Jacques de Mirande, du bout des lèvres, des lèvres avec
SJ l'arriviste.
une moue de dédain : « Hypocrites ! O pharisiens ! Masques blanchis ! » Il se tut, semblant ne plus vouloir discuter; puis, d "un ton grave, un peu mélancolique :
— Ah ! pouvoir ou vouloir soulever les masques ! étaler les pensées au lieu d'écouter les paroles ! Laisser entre soi la politesse convenue, être franc, et crever comme des mannequins de baudruche tant d'attitudes factices ! Mais ce serait trop dangereux, dire ce qu'on ne dit pas. Ainsi l'humanité, la plupart du temps, n'échange que des mensonges. Sans me répondre, je n'y tiens pas, interrogez-vous chacun, mes amis, tous les cinq, dans les circonvolutions de cette mémoire où gisent, bêtes d'ombre mal étouffées, les pensées scélérates, les imaginations criminelles d'une minute, et même d'une heure, rejetées par d'autres ondes du cerveau, par notre conscience comme monstrueuses, par notre raison comme insensées, ou simplement par notre lâcheté peureuse du gendarme : est-ce que dans un éclair n'a jamais passé l'envie de tuer? est-ce que n'a pas rôdé, sous notre crâne, l'idée d'assassiner?... Vous protestez, Paudan?... 'Vous êtes un brave chien ; il y a de très bons chiens qui deviennent enragés. Pourquoi songe-t-on au crime ? oui, pourquoi ? Jalousie. Amour. Haine. Irritation qui grise, bientôt, qui saoule. Misère. Simplement j'impatience de la méfliocrité. L'orgueil froissé. Mais le cerveau a sécrété la mauvaise pensée. Sans doute, je le sais, il y a l'horreur du sang sur les mains, et lady Macbeth, dans Shakespeare, lave éternellement ses petites mains parfumées, y sentant toujours l'âpre odeur du sang... Mais depuis le poète, Marseille a des savons supérieurs, et tous les jours on en invente de plus délicieusement parfumés. La vérité, c'est que nous sommes des assassins ratés.
D'un ton pénétré de noblesse, Paudan dit :
— Je suis pauvre. Ce soir, il n'y avait pas d'argent à la maison pour ma femme et le dîner.
Un sourire vite réprimé voltigea sur toutes les bouches. La femme de Paudan? Sa réputation était connue de tout Paris. Un être ignoble, épouvantablement lesbien, le mâle immonde du ménage, ayant dompté son mari, l'ayant saturé de boue et de lâcheté morales, une femme chassée notoirement à coups de balai de plusieurs maisons où on l'avait accueillie, pourriture blonde et minable. « C'est parce que je ne suis pas riche? « murmurait-elle, irritée, amère, à
MARQUISETTE. 51
l'oreille des jeunes mamans écœurées. La gueuse faisait sa cour à toutes les femmes; le normalien bohème, irrémédiablement déchu, empruntait à tous les hommes. Tous les écrivains à qui il consacrait un article dans un journal, une étude dans une revue, étaient tapés de cinq, dix ou quinze louis, avant ou aprcs. Peau-d'Ane, féminisé, — dans une inconscience extraordinaire, dans une exaltation de bière et de mots, — continua :
— Oui, je suis pauvre, c'est mon grand honneur. Mirande interrompit.
— Non. Un vice de plus.
Paudan affirma :
— Je suis pauvre. Cest un honneur!... Ce soir donc, je suis allé relancer chez lui mon directeur évadé du journal. Il m'a fait donner 20 francs par son valet de chambre. S'il me proposait pour un billet de mille posé sur mon bureau, devant moi, décrire simplement le contraire de ma pensée, je répondrais : Non. A plus forte raison je ne tuerais pas comme je ne trahirais pas. Le hasard me ferait possesseur d'un secret dont peut dépendre le sort de mon pays, l'Allemagne m'offrirait des centaines de millions, je répondrais : Non! Il suffit d'un atome de volonté pour que viennent s'y briser toutes les forces humaines et sociales : l'argent, l'or. Tue ! voici de l'or, beaucoup d'or ! je ne souffrirais pas même, je n'aurais pas de tentation, et je répondrais cela avec douceur : Je ne veux -pas! Je ne veux -pas! Et tout s'arrêtera devant cet atome de volonté : Non fossumns...
Peau-d'Ane, enivré de sa parole, s'exaltait. Une joie brillait dans ses yeux de bon chien, tout de même, et de philosophe. Il secouait sa misère, rhéteur heureux parmi ses belles phrases, comme un nageur au milieu des belles vagues, se croyant fort à traverser l'Atlantique. Soudain, il se tourna vers M™^ de Sergy, et il lui dit :
— Madame, vous aimez ce jeune homme .^
Quelle fantaisie le prenait? Oii voulait-il en venir? Les autres, Lamor, Bisson, "Verdet, Montai, qui obser\^aient et écoutaient depuis le commencement, s'amusaient joliment; Mirande, — en apparence indifférent, devinant leur gaieté intérieure, — refoula une montée de colère. Mais M™* de Sergy, à la question insolite de Paudan, choquée de sa demande, répondit, le visage rosé comme d'une pudeur.
y mettant, bravement, toute son âme, tout Télan de son cœur : « Oui, j'aime M. de Mirande. »
— Madame, je suis un peu chiromancien. Voulez-vous me permettre de lire dans votre main ?
Elle se déganta, tendit à Paudan une petite main mignonne, molle et souple, d'une chair blanche de gibier. Le chiromancien la retourna vers la paume : la ligne de tête était courte; en revanche la ligne du cœur s'épanouissait profonde, d'un ton rose.
— Madame, dit Paudan, au milieu du silence de tous, votre ligne de vie est coupée. Voyez, là... Vous mourrez de mort violente.
— Assassinée, peut-être? fit-elle, riant, s'amusant de la prédiction, \oulant même se moquer un peu du devin.
— Oui.
Paudan lâcha ce « oui » sans conviction, mais il le prononça en prenant un ton de prédiction sinistre. Malgré elle. M™® de Sergy jeta un cri. Des bravos répondirent au petit cri d'effroi de la jeune femme. On applaudissait, ironiquement sans doute, à Paudan, qui, s'emballant un peu trop, ses yeux trahissant trop sa pensée, son ironie exagérée et mavrvaise, dit à Jacques de Mirande :
— Vous, monsieur, voulez-vous aussi me donner votre main ?
Mirande ne vit pas les sourires des autres, ne comprit pas que Paudan était gris; il se dressa, la main droite en l'air.
— Oii vous la faut-il? Sur la figure?
On s'interposa vivement.
Cette courte scène, dans le bourdonnement de la brasserie, fut à peine remarquée par quelques consommateurs, aux tables voisines.
Bisson s'empara du bras de Jacques, et il lui dit :
— Comment, vous paradoxez pendant une heure, et vous ne comprenez pas les plaisanteries d'un camarade ? Oh ! dites donc, vous êtes trop nerveux, vous ! et eux, ce sont des fumistes.
Changeant aussitôt de conversation :
— Tiens, regardez donc ce cabot qui entre; il s'avance, le cou penché sous la tête trop lourde, comme accablé sous le -poids de sa pensée.
Verdet, depuis sa sortie contre le théâtre, s'était peu intéressé à la discussion; il semblait redevenu peintre seulement, un artiste pour qui un interlocuteur est de-ci, de-là, non plus un homme, mais un ton, un reflet, une tache amusante, un rapport drôle de couleurs, un efi^et de lumière. Il regarda le comédien qui passait; et gouailleur, toujours en éveil :
— Oui, dessina-t-il d'un trait, on 'dirait qu'il porte la malle de l'auteur...